LE MANOUVRIER DE THIERCELIEUX

Appuyé le long du mur de sa demeure , François Regnault est songeur, le froid déjà vif de ce 23 octobre 1793 pénètre ses vêtements, un peu transit, il attend.

Âgé de 53 ans il n’est plus de la première jeunesse mais garde une vivacité au travail qui le fait respecter de ses pairs.

Petit, noueux, maigre dans ses habits du dimanche sa silhouette fait penser à un spectre. Des cheveux mi long de couleur neige encadrent un visage sculpté par des rides profondes. Des yeux gris d’acier lui donne un air de dureté qu’ atténue une belle bouche où émanent de fréquents sourires.

Les années passées le laissent édenté mais de son visage émacié surgit toujours des lueurs de bonheur.

Ses vêtements qui ne sont point neufs mais emprunts d’une antique robustesse lui donnent malgré leur modicité un certain air d’élégance. Cet usager de sabots est un peu empoté avec ses souliers qu’il ne sort qu’aux grandes occasions.

Ce qui frappe au physique ce sont ses mains, rugueuses, musculeuses, veinées, usées par un labeur de chaque instant, des outils de travailleur prématurément vieilli. Mais qu’on ne s’y trompe pas cet instrument de travail même rabougri, tordu, arthritique ne cessera d’être utilisé, une charge pour les enfants, non jamais plutôt finir dans le grand Morin.

Le vent qui souffle de l’est sur le hameau est vraiment très frais pour la saison et de lourds nuages chargés de pluie menace maintenant Thiercelieux il est vraiment temps que le personnage qu’attend François arrive.

Ce hameau qui abrite la demeure paysanne de Regnault si il n’est pas une commune est déjà plus qu’un regroupement de quelques maisons, il est le siège d’une véritable communauté presque autonome de sa paroisse nommée Montolivet.

Bien que son ancien château possède une chapelle, aucune église ne fut construite pour lui donner le statut de paroisse et ne reste qu’un endroit plus peuplé que le village dont il dépend.

La population de ce village est d’ailleurs répartie dans de nombreux hameaux aux noms chantant tel que Chalendon, Aulnette et Corbas.

A Thiercelieux on trouve presque tous les corps de métier du moins ceux de la terre, il y a même une auberge où l’on peut se rincer le gosier de la piquette locale.

François connaît tous les habitants car bien qu’il ne soit pas natif de Montolivet, il s’échine depuis longtemps sur ces terres grasses, arrosant de sa sueur et de sa peine les sillons qu’il creusent pour le bénéfice des autres.

Il ne possède rien ou très peu comme ses parents n’ont rien possédé, sa seule valeur est le travail qu’il peut fournir à la journée. Il est manœuvrier ou journalier comme l’on voudra, il sait tout faire, il est né de la terre et retournera à la terre. Planté en la terre de Brie, abruti par un labeur de chaque instant, il aime paradoxalement cette terre de malheur. Elle le nourrit et le fait mourir aussi, c’est comme cela depuis la nuit des temps et François Regnault de Thiercelieux de Montalivet manouvrier noble homme de la plèbe ne se pose guère de questions.

Depuis qu’il est né en 1741 à Montmirail son horizon se borne à cet univers, il n’a jamais été à la capitale et son expérience des grandes villes se borne à la bourgade de Coulommiers et à celle encore plus petite de la Ferté Gaucher où il amène des grains et se fournit en marchandise .

Mais qu’irait il faire à la ville, sa vie est ici, sa famille est ici.

En parlant de cette dernière voilà justement sa fille qui arrive. C’est la deuxième de la fratrie et se nomme Rosalie, elle à 20 ans et toute l’insolence de la jeunesse. De petite taille comme son père, les cheveux noirs de jais et darde de ses yeux de braise un regard sur son père . Son jupon serré enserre une taille de guêpe et une paire de fesses joliment rebondies. De sa fière et opulente poitrine jaillit un » bonjour père ».

Elle n’est point seule Pierre Lefevre son mari la précède, ils se sont mariés il y a un peu plus d’une semaine, une belle fête, la famille, les amis, une noce de trois jours.

Pierre est manouvrier et travaille souvent côte à côte avec François, il est travailleur, appliqué et ferra de bons gamins à sa Rosalie. Bien sur il n’est pas riche et trimera à son tour en espérant cumuler un petit pécule pour pouvoir acheter ces fameux bien nationaux que le gouvernement a récupérés.

Mais François comme son gendre ne se font guère d’ illusion, les lots sont trop gros et seul quelques laboureurs pourront acquérir ces biens. Les bourgeois des villes seront à n’en pas douter les acheteurs privilégiés.

D’ailleurs le château de Thiercelieux est à vendre son seigneur a pris le large pour ne pas se faire raccourcir. Il est temps que les terres trouvent acquéreur, car elles donnent beaucoup de travail aux manouvriers du coin.

  • Père le notaire va t’ il donc arriver ?
  • Oui il est pas en avance, je vais avoir du labeur à rattraper.
  • Tu as vu ta sœur?
  • Oui elle nourrit ses bêtes et arrive bientôt.
  • Son benêt de bonhomme vient aussi je suppose.
  • Oui évidement .

Le benêt en question est Christophe Blanchet le mari de sa première fille, c’est viscéral il ne l’aime pas. Allez savoir pourquoi d’ailleurs, il lui a bien accordé la main de sa fille et le reste d’ailleurs car Marie Anne a eu un bébé voilà bientôt 7 mois. Il est content d’avoir un petit fils, il n’aurait plus manqué que d’avoir une pisseuse. Le couple est récent car l’union a eu lieu voilà à peine un an.

Bigre, quand François a emmené sa fille à l’autel, la diablesse était grosse de 5 mois. Cela commençait à se voir. François considérait son gendre comme un bon à rien de n’avoir pu  » se retirer de la table au moment du dessert.  »

Quoi qu’il en soit le Christophe est aussi un manouvrier, fils de Thiercelieux, dur au labeur et assez agile de ses mains.

Le couple qui habitait à Thierceleux ne tarda guère à arriver, Marie Anne était l’anti thèse physique de sa sœur, aussi blonde que l’autre était brune aussi forte que l’autre était fluette. La forte poitrine gorgée de lait semblait jaillir du corsage et un ventre redondant post maternité faisaient qu’elle semblait avoir pleuré pour avoir sa robe.

Pour compléter le tableau familial il ne manquait plus que le dernier rejeton de la lignée, François 15 ans, dépenaillé, hirsute, le portrait en plus jeune de son père. Toujours par monts et par vaux, il commençait à occuper malgré son jeune âge une place dans la communauté paysanne. Pour l’instant il était domestique de ferme à Chalendon.

Il ne gagnait rien, ramassait des taloches, trimait comme un esclave, dormait au cul des vaches, mais à part cela libre comme l’air, toujours à renifler les bonnes occasions. Commençant précocement à mignarder les filles, volant au passage quelques baisers. Il s’efforçait de lorgner sa belle et jeune patronne lorsqu’elle relevait jupon dans la cour de ferme, en avance sur tout et sur tous, il n’était jamais là où on l’attendait mais toujours là où personne ne l’attendait.

                       Généalogie simplifiée de la famille Regnault

Les ancêtres :

Claude Regnault  ( 1702-1768 ) épouse  Suzanne Letaillier (  1702 1767 )

Jean Martinet  ( 1718 1748 ) épouse Marie Jeanne Hermand ( 1715 1767 )

——————————

François Regnault  (1741-1817 ) se marie avec Marie Jeanne Martinet (1742-1785 ) dans la localité de Saint Barthélémy ( 77 ) le  14 novembre  1768.

Trois enfant sont issus de leur union :

Rosalie 1773-1843 épouse Pierre Nicolas Lefevre

Marie Jeanne 1770-1838 épouse Christophe Blanchet

François 1778-1850 épouse Adélaïde Victoire Noël

 

Nota : l’orthographe variant d’un acte à un autre je conserve l’écriture    Regnault

3 réflexions au sujet de « LE MANOUVRIER DE THIERCELIEUX »

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