DANS L’INTIMITÉ DE LA MORT ( SUITE )

 

Église Montsauche les  Settons

Françoise est pétrifiée, sa sœur la refoule au fond de la pièce, elle prend soudain conscience que son père est mort. L’événement est si soudain, si brutal, ce fier et dur personnage balayé en quelques jours, les pleurs l’envahissent.

Mais maintenant tous s’affairent et personne ne porte attention au chagrin de la petite fille.

Dans le voisinage la nouvelle se répand et Andoche  l’oncle est envoyé quérir le curé.

Marie trop jeune pour connaître les rituels funéraire en usage fait appelle à la matrone du village qui de sage femme se transforme souvent en ordonnanceur funéraire.

Les femmes du voisinage et la parentèle ont investi les lieux. Le corps de Jacques est d’abord allongé correctement les mains jointes sur le ventre.

Marie sort des draps du grand coffre et en tapisse l’endroit. Elle met de coté une grande pièce en lin que Jacques de son vivant avait choisi comme linceul.

Il convient à présent de préparer le corps avant le défilé des proches. La matrone décide de procéder à la toilette de Jacques avec l’aide de Marie. Il faut bien apprendre ce genre de rituel, la vie est très peu de chose. Afin de préserver au défunt un minimum de dignité on demande aux visiteurs de sortir de la chaumière.

Françoise est mise à contribution, va chercher de l’eau et la met en chauffe dans l’âtre de la cheminée.

Il ne faut pas traîner car bientôt 3 heures que le Jacques est passé et sa nuque commence à se faire raide.

Les deux femmes enlèvent la chemise maculée, le corps nu de Jacques se dévoile aux yeux de ses deux filles et de la rude matrone qui tout à son labeur n’a pas fait sortir la petite Françoise.

Dans la chambre un silence juste troublé par le crépitement d’une bûche de chêne qui se consume rajoute à l’impudicité du tableau. Marie parcourt des yeux le corps de son père, ne voit pas en lui un mort mais un homme et c’est avec timidité et sur l’insistance de la vieille qu’avec un morceau de lin qu’elle a plongé dans la cuvette d’eau tiède que lui tient Françoise qu ‘elle nettoie son père.

Françoise hypnotisée ne peut détourner les yeux et de grosses larmes coulent sur sa joue.

Nettoyé, purifié par l’eau, les yeux clos et vêtu de sa chemise la plus neuve, Jacques est de nouveau visible.

L’eau impure du lavage est jetée à l’extérieur, ainsi que toutes les eaux se trouvant dans la maison. L’âme de Jacques en montant au ciel ne doit pas se mirer dans ces miroirs aqueux .

Un cierge Pascal est allumé près du défunt, une petite coupelle d’eau bénite au Rameau et que chaque ménagère possède en réserve est placée au pied du lit avec à ses coté une branche de buis.

Jacques sur son lit, impavide, semble dormir , un léger rictus ressemble même à un sourire.

Tous, famille, amis, voisins, connaissances, défilent devant le lit mortuaire, se saisissent du goupillon de buis le trempent dans l’eau bénite et font le signe de croix.

Cette aspersion rappelle le baptême, comme le cierge allumé évoque la flamme de la vie.

La veillée commence, l’enterrement aura lieu demain.

Marie n’est pas seule, les voisines l’assistent et fournissent le repas. Autour de la grande table, Françoise ingurgite avec peine sa soupe, Andoche discute près de la cheminée et fait part à sa femme Benigne du coût financier de l’inhumation et  des dispositions qu’il va vont devoir prendre pour accueillir les 3 fillettes orphelines . Au début les chuchotements étaient de rigueur mais à force verres , le ton monte un peu et une ancienne doit amener les veilleurs à plus de discrétion.

Françoise tombe de sommeil et on lui intime l’ordre de rejoindre son lit, comment dormir avec le corps mort de son père étendu à quelques mètres. Pourtant elle s’endort agitée de mauvais rêves.

Au matin les vaches mugissent, les voisins solidaires se chargent de  la traite . Pieds nus en chemise la petite s’approche silencieusement de son père. Son visage a changé, le sourire a disparu, les traits semblent tendus par la douleur, le teint est glabre. Françoise hurle et sort de la maison à moitié nue. Le froid de la neige sur ses petits pieds la calme aussitôt et honteuse va rejoindre son aînée  pour se blottir dans son jupon

Le moment de se séparer du corps va bientôt arriver, une habile couturière du hameau est appelée à la rescousse et Jacques est cousu dans son linceul de lin blanc.

.

Un charpentier du village apporte enfin le cercueil, fait de bois léger, on y dépose feu Jacques Loriot. Andoche glisse auprès de son frère une petite piécette afin que vieille tradition païenne il puisse traverser le styx en payant sa traversée à Charon le passeur .

Le cercueil est placé sur une charrette et le convoi se forme, au loin les cloches sonnent le glas.

Le son court de vallée en vallée, c’est un homme, les cloches retentissent 9 fois.

Le curé avec ses enfants de cœur se placent devant et chantent le miséréré.

Le chant ne dure qu’un temps, 1 h 30 de marche, il fait froid, le vent souffle toujours, et la neige ralentit l’allure. Décidément le bon curé préfère les morts estivales.

Pendant la longue procession les langues vont bon train, le froid, les bêtes , les récoltes, not bon roi, le Louis qui a engrossé la Marie, tout y passe et Jacques Loriot raide dans son linceul n’est déjà plus l’objet de toutes les attentions.

Enfin l’église, on se réchauffe un peu, le curé entonne le requiem puis l’absoute. Jacques est ensuite conduit vers sa dernière demeure.

Depuis quelques années les enterrements dans l’église n’ont plus lieu et le cimetière est la seule destination. Le laboureur Loriot a émis le souhait d’être enseveli près de la croix centrale du cimetière à proximité de sa femme Emilande et de  ses 3 enfants décédés . Le curé moyennant finance y a consenti. Le fossoyeur eut un peu de mal à retrouver l’emplacement exact car aucune marque n’en indiquait l’endroit. Approximativement il creusa mais trouvant place prise et dut évacuer quelques vieux os. L’affaire se compliquant  car le sol gelé ne se laissa  pas  faire. Le trou n’était guère profond.

Andoche  en chef de famille régla le charpentier, le fossoyeur et paya à son défunt frère quelques messes. Jacques et Émilande se retrouvent après 3 années de séparation au paradis des Morvandiaux, leur âme à défaut de leur corps réunis pour l’éternité.

Un conseil de famille régla le sort  des enfants et Françoise fonda quelques années plus tard une famille dont votre narrateur est issu en ligne directe.

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