DANS L’INTIMITÉ DE LA MORT

 

Groupées autour de l’âtre, Françoise,  sa sœur Marie l’ainée de la famille et Madeleine la petite épluchent des châtaignes en attendant le retour du père à la  maison. Au dehors une bise glaciale agite la cime décharnée des arbres, la neige qui est tombée abondamment les jours précédents volette et créait une atmosphère ouateuse de fin du monde.

Les bêtes sont rentrées à l’étable et apportent à la maison une douce chaleur animale. La demeure des Loriot sise au hameau de Bonin près de Montsauche est une chaumière Morvandelle. La demeure ne respire pas l’aisance, un toit de paille, lucarné par une petite ouverture qui donne sur un grenier à foin et accessible seulement de l’extérieur par une simple échelle, une pièce principale avec une noire cheminée, une table et deux bancs, un grand lit pour Père et un autre plus petit pour  Madeleine et moi. Marie la grande  sœur âgée seulement de 14 ans dort dans un appentis sans chauffage qui jouxte l ‘étable. Le sol de terre battue laisse en ce froid de janvier passer l’humidité. Un triste jour passe avec peine à travers les carreaux de papier huilé. Jacques le père est un petit laboureur laborieux qui possède quelques arpents et un attelage à deux bœufs. Bien évidement dans cette contrée la petitesse des exploitations ne fait pas d’un laboureur un coq de village, il surnage simplement au dessus des ménagers qui eux ne possèdent que leurs bras.

Françoise sursaute quand elle entend claquer les sabots de son père sur les marches de pierre du petit escalier qui dessert la maison. Le maitre des lieux  pénètre  dans la maison et salue tout le monde à la cantonade. Une monstrueuse quinte de toux secoue alors Jacques, cela fait plusieurs jours que ce dernier tousse et rien ne semble vouloir ralentir sa toux persistante. Le père crache alors au sol un glaire sanguinolent qu’il écrase de la pointe de son sabot. Chacun se met à table mais le souper est morne et triste , le père est épuisé et contrairement à son habitude ne touche qu’à peine à sa pitance . Ce soir là personne ne traîne et chacun retrouve sa couche. Dans le noir tous enlèvent les habits de jour . Françoise en chemise se blottit contre sa petite  sœur , elle aime le contact de sa puinée  qui parfois la repousse quand ses pieds sont trop froids mais qui, elle le sait l’attirera de nouveau vers elle en râlant. Françoise inquiète, questionne sa sœur qui pour être plus jeune faisait souvent preuve de plus de maturité

  • Il a quoi papa ?
  • Rien dors, juste de la fatigue, cela ira mieux demain.

La nuit est abominable, le père tousse, crache et geint toute la nuit, Françoise épuisée s’endort tout de même mais  Marie ne ferme point l’œil  et décide de rester à proximité de son père qui curieusement ni oppose aucune résistance.

Cette situation rappelle à Françoise de mauvais souvenirs, sa maman Emilande est morte il y a à peine  3 années. Marquées au plus profond de leur être les fillettes avaient courageusement épaulé leur père et tenté de remplacer leur mère dans les tâches ménagères et les petits travaux de la ferme.

Au petit jour la petite est surprise par l’absence de bruit, son père ne se lève pas. Elle s’approche timide vers l’impressionnante forme immobile, elle est seule avec lui les autres membres de la famille se sont évaporés. Elle a peur mais près de la couche tend la main pour secouer son père.

  • Papa, papa, lève toi, il fait jour

D’un râle son père lui répond.

  • Tu es grande, tu aideras ta sœur
  • Oui père.

Françoise qui aide déjà son ainée considérablement se demande ce qu’elle peut faire de plus. L’inquiétude la gagne, elle sent confusément que quelque chose arrive.

Après une longue attente, Marie revient enfin avec Madeleine mais aussi , accompagnée par monsieur le curé, ses voisines,  par son oncle Andoche et par sa tante Benigne

Pourquoi tant de monde en ce matin autour de son père ?

Françoise avec Madeleine sont expédiées  dehors sans autre explication et rejoignent la meute de chiards qui la goutte au nez se balancent des boules de neige.

Au cours de la matinée, un homme arriva sur une mule et pénétra dans la chaumière. L’une des plus grandes reconnut le bonhomme.

  • C’est le notaire
  • Qui ?
  • Le notaire que je te dis, ton père va crever.
  • Mais non c’est pas possible.
  • Je te dis que oui, il va tester, mon père quand il est passé à fait de même.

Françoise rejoint en pleurant sa sœur Marie et lui demande explication. Cette dernière gentiment lui expliqua que son père était gravement malade et qu’il devait mettre ses affaires en ordre par un testament.

La journée se passe, l’oncle  Andoche  va à ses occupations, sa sœur et des familiers se relayent auprès du moribond. Ce n’est qu’un va et vient dans la maison, les voisines que son père pourtant n’apprécie guère passent le plus clair de leur temps à psalmodier autour du lit du mourant.

Françoise sans se faire remarquer se cale dans un coin de la pièce et observe. Le père tousse encore et encore, un sang moussu sort de sa bouche. Il fait froid mais son corps ruisselle. Une toux plus forte et il se vide. L’odeur est infecte, la sueur, le sang, la merde et la mort repoussent les âmes compatissantes des voisines.

Marie se dévoue inlassablement et aide sa tante Benigne, elles  vident la cuvette plein de crachats, essuient le visage émacié du mourant, changent la chemise maculée d’une verte diarrhée, torchent enfin le pauvre homme qui s’en doit de partir en public mais dans la dignité.

Françoise est pétrifiée, les heures passent,  elle pleure en silence, soudain, le son lugubre d’une clochette retentit au loin.

Tous s’immobilisent, les voisines se taisent, le père se redresse sur sa paillasse, Marie la femme de la famille sort et s’en va accueillir le nouvel arrivant. Le père Layon frigorifié et râlant avec son enfant de cœur qui agite frénétiquement une clochette se dresse dans l’entrée.

Le bon prêtre ne s’intéresse au moribond qu’après s’être réchauffé d’un coup de gnôle . Jacques reçoit avec stoïcisme l’extrême onction, si jusqu’à présent il pouvait espérer une rémission, la prière des agonisants lui ôta tout espoir. En général le curé ne faisait pas 5 km dans un froid glacial pour rien.

Du fait l’agonie ne se prolonge guère, Jacques appelle chacun à tour de rôle, quand vient le tour de Françoise, seul un mince filet de voix est encore perceptible. Il saisit la main de la fillette et lui susurre quelques recommandations. Un dernier spasme, sa poigne autrefois si terrible étreint à peine le frêle bras de l’enfant. La bouche se tord, un mince filet de bave s’écoule, la tête se penche sur le côté. Benigne écarte la petite, le père est mort. Nous sommes le 13 janvier 1780. Jacques Loriot, laboureur 43 ans n’est plus.

Marie  15 ans , Françoise 11 ans et Madeleine 9 ans après leur mère Emilande Munier décédée en 1777 perdent donc leur père et vont devoir affronter la vie sans leur soutient.

Note : – Il était d’usage de faire son testament, même dans les familles les plus modestes. C’était presque une obligation chrétienne et la sépulture en terre sacrée pouvait être refusée en cas de refus d’en faire un.

            Avec le temps cet acte généralisé pour tous laissa place aux dernières volontés orales du défunt.

            – L’extrême onction était à l’origine une prière au malade pour qu’il guérisse, puis devint une prière d’imploration pour avoir une bonne mort.

            – La mort se devait d’être publique, elle n’était pas cachée comme de nos jours dans les froides chambres d’hôpital.

Lire  la Suite au prochain épisode.

2 réflexions au sujet de « DANS L’INTIMITÉ DE LA MORT »

  1. Bonjour. Merci pour cet article, qui sonne si juste.
    Seulement une remarque, sur cette note que vous avez insérée à la fin:  » Il était d’usage de faire son testament, même dans les familles les plus modestes. C’était presque une obligation chrétienne et la sépulture en terre sacrée pouvait être refusée en cas de refus d’en faire un. »
    Pour avoir fait de très nombreux relevés généalogiques dans les registres paroissiaux, je peux vous assurer que les décès « intestat » (sans testament) étaient très fréquents. Ne serait-ce que parce que les morts soudaines étaient également fréquentes.

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