L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 21, LE PERCEPTEUR ET MARIE-ROSE

Ma nuit de noces est une belle surprise. Ma petite Rose n’est pas aussi vierge qu’elle est supposée l’être. Mais, après tout, je n’ai jamais discuté de cela avec elle, et ce détail n’a pas été couché sur le contrat de mariage rédigé par le notaire.

Je découvre une femme en pleine plénitude de ses sens, de son corps et de charmes insoupçonnés. Son corps est un doux tapis de mousse, une corne d’abondance, un jardin d’Éden. Sa fleur du milieu, à la douce senteur, se noie parmi les dizaines de fragrances qui inondent son corps. Je me dis que, parfois, derrière un malheur se cache un nouveau bonheur. Marie-Anne, en mourant, m’a offert en cadeau la sublime opportunité de jouir d’un nouveau paysage.

La Révolution n’est plus. Un autre monde, qui se veut sa continuité, la remplace. Un militaire fort, ambitieux, poussé par d’autres ambitieux, a pris les rênes de la France. Ce Corse au nom bizarre et inconnu est un amoureux de l’ordre et un amoureux de lui-même. Tout est grand chez lui : son ambition et la hauteur qu’il veut, par son prisme, donner à la France.

J’ai toujours aimé une certaine stabilité et je suis aussitôt conquis. Le village, dans son ensemble, l’est aussi. Fini le gouvernement des pourris.

Les lois succèdent aux lois, et le département a maintenant un préfet. Il se nomme Antoine Français, dit de Nantes. C’est donc le premier à prendre en main les destinées du département.

Personne ne le connaît, car il est étranger à la région, mais il est un habile auxiliaire du pouvoir en place. D’ailleurs, je sens, comme les autres au Gué d’Alleré, d’où vient le vent.

Ce qui chagrine le plus la nouvelle aristocratie du village, c’est que le nouveau pouvoir instaure de nouvelles règles. Désormais, le maire n’est plus élu mais nommé par le préfet.

Ici, le maire nouvelle formule se nomme François Boutet. Il a cinquante-quatre ans et est précisément ce que ne sont pas nos cultivateurs-vignerons. Né à Mauzé, dans une famille de magistrats des Deux-Sèvres, il a, lui aussi, suivi la carrière familiale.

Avant la Révolution, il était conseiller du roi et président au siège des traites de la ville de La Rochelle. Son frère aîné se fait appeler Boutet des Touches. Avec eux, l’on touche à l’ancienne classe des officiers royaux que l’on avait, à l’évidence, crue disparue.

François est célibataire et partage sa vie entre sa gentilhommière de Rioux et son appartement rochelais. Peu impliqué jusqu’alors dans la vie du village, il ne fréquentait que très peu le seigneur du lieu, pourtant issu d’un milieu identique. Les Boutet ont toujours été proche du  pouvoir. Marie-Anne, leur sœur, est mariée au député du tiers état et de la Constituante, Charles Guy Agier, actuellement juge au tribunal de Niort.

À partir de listes établies par on ne sait qui, le préfet nomme aussi les conseillers municipaux. Louis-Jacques Augeron, Pierre Petit et Jean Beaujean entourent donc le maire Boutet, en ma compagnie, évidemment.

Mais la donne a changé. Le nouveau maire prend réellement le pouvoir. On ne discute plus, on exécute.

Au Gué d’Alleré, si l’on discute de la prise de pouvoir de Bonaparte, on rigole aussi du divorce de monsieur de Gacq et de dame de Junquière. Tout le monde s’en donne à cœur joie. Le châtelain n’est plus seigneur en sa seigneurie, mais fait un beau cocu. L’on n’en sait rien, évidemment, mais si l’on ne rigole pas de l’infortune des autres, de quoi rigolera-t-on ?

D’ailleurs, sur le sujet, on me questionne, car ma femme était bien la gardienne du temple et des froufrous de l’ex-châtelaine. Je reste muet comme une tombe et ne divulgue rien de l’intimité de celle qui m’a fait l’honneur d’être témoin à mon mariage.

Pourtant, je sais qu’on raille derrière mon dos et qu’on raconte que le châtelain profitait des charmes de la servante de sa femme. Il m’est dur de penser que c’est de Gascq qui a défloré ma femme et l’a initiée aux choses de l’amour.

J’ai été élevé chez les moines où j’ai appris à comprendre les mécanismes de l’âme humaine.. Je perçois immédiatement ce que je peux tirer du nouveau maire et du nouveau pouvoir qu’il soutient inconditionnellement.

Mais l’embellie consulaire et la paix retrouvée avec les Anglais ne durent guère. Le commerce des eaux-de-vie, qui, un instant, avait retrouvé sa grandeur, périclite de nouveau. Je décide d’abandonner ma tonnellerie et je vais bientôt redevenir un personnage qui compte.

Qui compte, d’ailleurs, est le mot juste, car l’on m’octroie la charge de percepteur à vie. Je deviens responsable, sur ma propre cassette, de la perception des impôts pour le village et les environs. Je deviens une notabilité respectée et je détiens les plus profonds secrets de chacun. Connaître la fortune de chacun revient à pénétrer dans l’intimité des couples. C’est comme si vous souleviez le couvercle d’un pot de chambre ou étiez spectateur de leurs ébats matrimoniaux. J’entre dans les foyers par la grande porte des fortunes personnelles. Je sais tout sur tout le monde. Le poste est difficile, car percevoir les impôts, toujours plus lourds, d’un pouvoir avide d’argent n’est pas une véritable sinécure.

Ce que j’en retire est, à l’évidence, un pouvoir certain. Certain, mais étroitement surveillé, qui me fait accéder à la petite bourgeoisie locale. Mon traitement et les pourcentages que me rapporte la perception m’amènent à une respectable aisance, doublée, d’ailleurs, par ma condition de propriétaire terrien.

Je ne roule pas en carrosse, mais mes mains n’ont plus la callosité de celles des paysans du coin, ni celle qu’elles avaient lorsque j’étais tonnelier.

Je reste d’ailleurs les pieds sur terre et au contact de tous, n’hésitant pas à courber l’échine pour faire mes vendanges.

L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 26, UNE DERNIÈRE FOLIE

Ici, si l’on n’est pas trop regardant sur les journées d’absence dues aux travaux agricoles, les enfants suivent globalement les cours. Je conserve un important capital de sympathie et je suis respecté par les parents comme par leurs drôles. Je sais pourtant que je suis étroitement surveillé par le curé et par le maire. Après…

L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 25, MONSIEUR L’INSTITUTEUR

Le roi, son conseil et toute la clique des revenants font tant et si bien que le Corse s’échappe de son île et  joue son dernier coup de dé. Les revoilà partis sur les chemins dans leurs carrosses dorés, fuyant, apeurés, et nous laissant dans les mains revanchardes d’un joueur d’échecs invétéré. Le roi podagre…

L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 24, LES NOUVEAUX CHÂTELAINS

Reste que, maintenant, la paix va régner et le commerce maritime va reprendre. Je suis un peu inquiet pour ma charge de percepteur. Je ne me suis jamais senti bonapartiste, mais j’ai tout de même bénéficié de cette sinécure pendant son règne. On verra bien. On enterre le vieux De Gascq, sans tambour ni trompette.…

L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 21, LE PERCEPTEUR ET MARIE-ROSE

Ma nuit de noces est une belle surprise. Ma petite Rose n’est pas aussi vierge qu’elle est supposée l’être. Mais, après tout, je n’ai jamais discuté de cela avec elle, et ce détail n’a pas été couché sur le contrat de mariage rédigé par le notaire. Je découvre une femme en pleine plénitude de ses…