LA RUE SAINT SAUVEUR, PARTIE 31, L’ADULTÈRE

Victor Méhaignery n’a plus jamais reparlé à Marie Anne Lacoste Testard, les problèmes liés à une éventuelle relation extraconjugale sont pour lui d’une complexité insurmontable. Il a peur du quand dira ton, il tremble pour sa réputation de petit bourgeois naissant. Il craint aussi de se colleter comme un marin ivre avec le Louis. Les ennuis le rebutent et sa qualité de père de famille responsable ne l’autorise pas à contrarier les belles unions qu’il envisage pour ses enfants. Tout cela est bien beau à dire mais la réalisation d’une telle sagesse peut être contrariée à tous moments quand l’objet du désir est à deux pas. L’autre jour il l’a entrevu et ses tourments ont recommencé, sa femme qui comme un lotus de bassin s’était ouverte à une sexualité débridée avant de se refermer en une fanaison presque définitive ne pallie plus à sa satisfaction. Il en est malheureux, dort mal, cauchemarde et sombre en une dépressive attitude. Rosine a senti cette mélancolie naissante mais ne veut plus se lancer dans des saturnales érotiques. Elle y a goutté pour contraindre son mari à ne plus aller voir ailleurs mais finalement s’en est lassée. Elle n’est pas une catin, l’acte matrimonial doit quand même se teinter d’une certaine respectabilité.

Puis un jour l’impensable et pourtant prévisible rencontre se fait, il la voit, il la suit, elle le voit et l’invite à le suivre. A distance il pénètre dans l’immeuble de Marie Anne, il entend sa robe un étage plus haut qui chante le long de la rampe d’escalier en fer forgé. Arrivé sur le palier, la porte de l’appartement est grande ouverte, il ne sait si il doit oser, si il doit vaincre l’interdit de l’adultère. Le Styx est traversé, le rubicond est franchi, le foyer est désert, les enfants ont disparu, Marie Anne est seule. L’occasion est unique, presque inespérée, une coordination de planètes.

L’envie est brutale, animale, cela devient lutte, joute, tournois. Ils n’ont pas la nuit devant eux, le temps est compté, la peur d’être surpris annihile tous préliminaires. La robe de Marie Anne est soulevée, elle halète de plaisir, il la vole. Il est en elle, le long de la porte de la chambre conjugale, ils ont attendu ce moment si longtemps, Marie Anne gémit de plaisir. Elle se venge de la correction que son mari lui a mise pour rien, elle se paye de ce qu’elle n’a jamais eu ou de ce qu’elle croit ne jamais avoir eu. Lui essaye de prolonger et se subjuguer, de se magnifier, de se transcender. Cela doit être unique pour que jamais cela ne se reproduise, tout cela est mal, il vole le bien d’autrui. Des années de pater ne suffiront pas, les confessions au curé seront sa pénitence. Les deux explosent en un féerique feu d’artifice, un bouquet final, un bouquet fatal.

Voila tout est fini, sans que Victor ait vu le moindre bout de chair de Marie Anne. Elle laisse retomber sa robe froissée, réajuste ses bas de laine, lui, remet chemise en pantalon et bouton en place. Il s’efface, se sauve presque, dehors l’air marin le réveille de ce rêve, il croise des yeux la Charlopeau, au loin Fanny, Louise, Augustine et Théodore Lacoste Testard forment un chapelet blanc. De l’autre coté Louis sa caisse à outils en bandoulière débauche et se faufile chez la mère Crampagne pour boire un godet.

Il est maintenant chez lui, défait ses chaussures; bise du bout des lèvres la bouche inhospitalière de Rosine. Il s’assoit dans son fauteuil où l’attend sa pipe et son journal.

Jean Victor Méhaignery est décédé rue Saint Sauveur en 1867, il exerçait toujours son métier de marchand de cuir. Il n’avait que quarante six ans.

Sa femme Rosine Victoire Berthelot est morte en 1882 à l’age de soixante douze ans rue Saint Sauveur là où elle avait toujours vécu.

La vieille Suzanne sa mère était morte depuis longtemps en 1855 chez sa fille et son gendre.

Victorine la fille se maria avec le menuisier Mathurin Coutant et mourut en 1899 après avoir fait souche.

Le fils Victor reprit l’activité de son père et décéda peu avant noël 1916