
Le curé Dénécheau n’aime guère être dérangé, tout le monde sait cela dans le village, mais la fureur qui le gagne se mue en stupéfaction lorsqu’il voit Jean Jouinot toquer à la cure.
Il connaît parfaitement celui qui se présente devant lui, car il a déjà baptisé l’un de ces drôles.
Il ne répugne jamais à remplir ce joli rôle, mais, dans ce cas précis, cela l’ennuie fortement.
Il examine des pieds à la tête le rustre qui le dérange et lui demande tout de go pourquoi il ne fait pas appel au curé de Saint-Sauveur-de-Nuaillé, où il réside.
Il n’y a pas de réponse évidente de la part de ce touche-à-tout de Jouinot. Ce que sait, en revanche, le curé, c’est qu’il ne baptisera pas l’enfant sans le consentement du curé Poupet. On ne se vole pas les âmes à baptiser, c’est une règle bien établie.
Le Paul et la Marie-Anne, qui engendrent des gamins comme l’orage produit des grêlons, ont tendance à jouer l’itinérance pour les accouchements et les baptêmes.
La Marie-Anne est une Perroteau et elle est née au Gué-d’Alleré. À cela, il n’y a rien à redire. Mais lui est assurément un étranger. De la même province, bien sûr, car né au gros bourg d’Aigrefeuille-d’Aunis, mais étranger à la paroisse, de par sa naissance comme par sa domiciliation. Si tout le monde faisait cela, les paroisses, à n’en pas douter, se déliteraient au moindre coup de vent.
Dénécheau s’étrangla une autre fois quand il lui apparut que le parrain serait de la paroisse de Chambon. Cela commençait à faire dictionnaire des communes de l’Aunis et sa tolérance n’irait sûrement pas au-delà.
Il renvoya le Paul Jouinot à son foyer et à sa parturiente, en attente d’une réponse de Saint-Sauveur.
En attendant, il faisait et refaisait ses comptes. Il n’était pas décimateur principal et ne recevait que la portion congrue. Avec environ 300 livres, ce n’était pas la richesse. Il s’en sortait malgré tout avec son supplément de petite dîme, qu’il percevait en nature.
Qui un sac de grain, qui un tonneau, qui une volaille : cela mettait du beurre dans les épinards.
Il percevait également le casuel, petite somme donnée par les familles pour les baptêmes, les sépultures et les mariages.
Comment tenir un train de vie décent avec si peu ? Il doit nourrir et gager cette maudite servante qui n’en fait qu’à sa tête, acheter des chandelles, acheter du bois, acheter sa nourriture. Si cela continue, la dégradation de sa soutane permettra à ses paroissiens d’entrevoir son saint postérieur.
Certes, son travail est moins pénible que celui des besogneux de sa paroisse et puis, il est logé gratuitement et bénéficie en plus des quelques terres inhérentes au presbytère. Pas grand-chose, mais un complément tout de même, qui lui amène de quoi faire moudre au moulin David. S’il n’y avait pas ce conflit avec le seigneur du Gué, tout serait parfait.
Soutane élimée, mais ventre plein et gosier irrigué par le vin de ses propres vignes, il était le plus heureux des hommes.
Il savait pourtant que les journaliers qui travaillaient la terre de la cure se moquaient de lui et le volaient effrontément. Mais bon, l’enseignement du Christ ne lui permettait guère d’exprimer son ressentiment sur la question. Il leur laissait croire qu’il ne voyait rien et qu’il était un benêt de la ville.
Cette dime est un impôt ancestral, dont l’origine se perd dans la nuit de l’ancien testament, ou dans les brumes de la civilisation Mésopotamienne. Un dixième de la récolte et des revenus pour entretenir la dévotion à dieu où a ceux qui sacrifient leur vie à sa grandeur.
Abraham donnait une partie de son butin à son roi et au grand prêtre, son petit fils Jacob promet à dieu un dixième de ce qu’il percevra et les onze tribut d’Israël qui ont reçu des terres donneront un dixième de leurs revenus à la douzième tribut des lévites qui sans terres était chargé du service du temple.
Plus proche de nous c’est l’empereur Charlemagne qui rend cet impôt obligatoire par l’intermédiaire du concile de Francfort en 794.
Pour sûr Dénécheau sait que ce tribut impopulaire engraisse les puissants et que lui n’en a que des miettes, mais il se dit aussi qu’au jour du jugement dernier les profiteurs rendront aux faibles et que ces derniers jouiront à leur tour.
Mais revenons à des choses plus spirituelles, plus religieuses : le baptême du petit Jouinot.
Marie-Anne fait ses Pâques régulièrement et le Paul participe aux offices. Il sait que ce n’est pas un pilier de la communauté, mais, comme les autres, il se plie aux préceptes.
Le 28 mars 1751, après avoir reçu l’autorisation du curé de la paroisse voisine, Jean-Baptiste Dénécheau procède à la cérémonie de baptême.
C’est le cinquième depuis le début de l’année. Le prêtre compte dans sa tête et constate que ces braves gens ont conçu leurs marmots en dehors des périodes de carême. Il en sourit, sans pourtant se faire grande illusion sur le sujet.
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