
Après que Fanny eut fait l’amour à Julie, après qu’elles aient toutes les deux découverts les plaisirs saphiques, après avoir franchi avec une audace frisant l’inconscience les portes de la transgression, elles s’écartèrent naturellement l’une de l’autre. Comme pour se protéger d’un malheur qui se serait irrémédiablement abattu sur leur jeune vie.
Elles se dirent toutes deux qu’elles n’étaient pas comme cela, qu’il était mal de ne pas être comme toutes celles qui rêvaient des pouvoirs masculins.
Elles se refermèrent à l’idée que l’alternative d’un amour différent pouvait exister. Elles se persuadèrent qu’il n’était pas possible de continuer dans cette voie.
C’est Fanny qui un jour repoussa violemment Julie, elle le fit méchamment avec un geste de répulsion. Comme une ordure qu’on pousse au loin comme une herbe folle qu’on arrache, comme un bébé non voulu qu’on offre au fumier.
Julie sut immédiatement que cela serait irrémédiable et que Fanny se tournerait vers les hommes. Elle en fut dépitée, blessée, outragée car elle seule savait ce que son amie pouvait ressentir.
Elle tenta de fuir sa tristesse en redoublant de piété, mais rien ne pouvait remplacer l’apaisement que lui procurait les lèvres de Fanny. Les prières ne furent pas assez efficaces et comme un démon qui viendrait prendre possession de sa nuit, le désir fou du corps de son amie venait la tourmenter. Irrésistiblement fou il s’insinuait dans ma moindre parcelle de peau du corps de Julie. Sans qu’elle puisse dans son ignorance mettre un nom sur ce qui la tenaillait elle passait des nuits cauchemardesques ou enchanteresses. Elle sortait de ses rêves érotiques épuisée, brisée. Rien ne pouvait la détourner du spectre qui chaque soir la rejoignait pour une farandole amoureuse. Elle ne s’était pas confiée à sa sœur qui,pourtant près d’elle l’entendait chaque soir gémir. Sa santé périclitait un peu, doucement, elle maigrissait. Sa mère croyait à une idylle et se réjouissait par avance de caser sa fille aînée, mais rien ne venait, rien ne filtrait d’un amour quelconque.
Les années passèrent, il y eut quelques prétendants, tous rejetés par Julie qui s’évertuait à rester célibataire.
La fleur s’étiolait et les crises de toux augmentaient, Julie couturière faisait preuve d’un immense courage pour parvenir à terminer ses ouvrages.
Ses parents atterrés firent bien sûr le nécessaire, mais la médecine était encore balbutiante. Julie maigre comme la faim, la poitrine creuse d’une vieille femme moribonde traînait sa tristesse en sachant qu’elle allait vers sa fin.
Maintenant là, dans son lit des derniers instants, elle pense à Fanny, elle pense encore percevoir son odeur, son parfum de rose teinté d’un liant de sueur. En pensée ses doigts courent sur le corps nu de son amie. C’était il y a longtemps et jamais les faits ne se sont reproduits, mais pour elle dont le temps de vie est compté c’est encore aujourd’hui.
Fanny n’habite plus rue Saint Sauveur, elle n’est pas mariée, mais aux dires de sa propre mère elle batifole, court le mâle. Le hasard a fait qu’elle ne la plus vue depuis longtemps, mais le hasard y est-il pour quelque chose dans une ville si petite.
A la vérité Fanny n’a pas eu conscience de sa trouble attirance pour une femme, elle a tout rejeté, tout nié et s’est jetée dans les bras des hommes. Julie pleure, non pas de mourir mais de ne pas être visitée une dernière fois par celle à qui elle a juré une folle fidélité. Elle n’a pas demandé à sa sœur d’aller trouver l’infidèle pour une dernière rencontre. Elle garde son secret. Elle entend du bruit, sa mère qui pleure, sa sœur accablée, son frère dont la stature haute forte lui bloque la lumière qui pourtant l’apaise. De ses yeux à la vue qui se trouble, elle voit également un homme assit, il est loin, très loin, que fait-il ici ?
Elle se concentre en un effort presque inhumain, c’est son père. Puis un homme en noir qui psalmodie, oui il est temps de partir.
Marie Lise Julia Peyrot est morte le quinze novembre 1859 au 11 de la rue des murailles chez ses parents. Elle n’avait que 26 ans.
Sa mère Élisabeth Vigneau est morte le 14 juillet 1887, à l’âge de soixante seize ans, alors que son père le tailleur de pierre de la rue Saint Sauveur les avait quittés dès l’année 1873 âgé de soixante dix ans.
Lise Rosalie sa sœur et confidente est morte en 1893 à Lafond petite banlieue de La Rochelle, veuve de Michel Lévèque un ajusteur mécanicien qu’elle avait épousé en 1872.
Quand au petit frère Adrien sa vie a été bien courte également car il est décédé en 1889 âgé de seulement quarante six ans.
Il était entrepreneur des travaux public ce dont son père tailleur de pierre puis appareilleur aurait été très fier.