LA VIE TUMULTUEUSE DE VICTORINE TONDU, épisode 35, la honte

Quelques années passèrent monotones, angoissantes pour moi, l’expérience que j’avais eue avec Marie me hantait, nous n’avions pu reprendre cette merveilleuse parenthèse, trop dangereux, malgré notre attirance nous ne voulions rien sacrifier à notre vie.

Puis un jour elle vint me trouver pour me dire qu’elle repartait sur Coulommiers et que là bas l’anonymat serait plus facile à préserver. J’en doutais mais mon cœur se remit à battre.

Je n’étais plus maintenant en état de faire des enfants et d’ailleurs je n’avais plus envie du tout de faire l’amour, j’étais devenu sèche comme une paillasse de son et Charles qui ne comprenait jamais, s’activait comme un cultivateur s’active sur son champs.

J’avais dépassé la cinquantaine et ressemblait plus à une touque qu’à une femme, j’avais les cheveux presque gris, mes seins gros, distendus, tombant n’éveillaient plus l’intérêt masculin. J’étais ridée, mais ce qui me gênait le plus était la perte de quelques dents, cela était particulièrement disgracieux. Il paraît qu’à la ville certains se font mettre des fausses dents, moi j’ai particulièrement peur des dentistes ambulants et je ne me risquerais guère à les consulter. Je souffrais donc le martyr avec mes chicots pourris, il n’y avait que Charles à en rire , lui il n’en avait plus depuis longtemps. J’en souffrais et physiquement et moralement, vraiment quelle idiote . Bref je n’étais plus très appétissante et je me demandais comment Marie ma fulgurante passade  me verrait. Pour les hommes je n’étais plus que la grosse Trameau la mère de la petite Marie, qui elle faisait virevolter les coeurs.

Mon mari, entre deux cuites ne prêtait guère attention à mon physique, il prenait ce qu’il avait et me faisait grâce de toutes remarques. Ces dernières auraient été de toutes façons  déplacées car lui non plus ne ressemblait plus à rien.

Une certaine monotonie s’installa à la maison, Joseph batifolait dans tous les bals du coin et certaines filles ne lui étaient pas cruelles, bien lui en fasse, il était paysan dans l’âme et n’avait nullement l’intention de sortir de cet état alors il profitait des biens faits du terroir. De toute manière c’était une perle mon Joseph, toujours prompt à aider et ne rechignant pas à nous donner sa paye, pourvu qu’il lui en reste suffisamment pour payer son tabac et quelques tournées.

Non ma source d’inquiétude était tournée vers mon dernier, le Daniel, un vrai garnement, insolent, tyrannique. Il me contrait sur chaque chose et pourtant je n’étais pas tendre, les gifles, les engueulades, le martinet, mais rien n’y faisait. Une fois je lui ai mis une tournée le cul à l’air devant sa sœur Marie. Pour l’édification comme on dit, mais malgré ses fesses rouges et sa dignité en berne il m’a encore toisée d’un air arrogant.

Pour la loi je ne suis pas le détenteur de l’autorité parentale, c’est mon mari Charles, nous dépendions tous de lui. Pour un peu il aurait le droit de vie et de mort, non j’exagère un peu, mais il pourrait facilement me mettre une volée que je ne saurais pas où me plaindre.

Il y a bien ce qu’on appelle le divorce, mais se séparer de son homme serait synonyme pour beaucoup de femmes de devenir des crèves la faim. Donc pour en revenir à mon fils Daniel, je n’ai aucun droit dessus mais c’est moi qui l’élève et qui tente de l’éduquer. Mon mari après douze heures dans les champs ne pense qu’à se vautrer dans son grand fauteuil en paille et à hurler que la soupe n’est pas prête.

Bon un jour c’est les gendarmes de Coulommiers qui l’ont ramené après qu’il ait jeté des pierres sur les bec à gaz de la rue principale, il a vu rouge. Je crois qu’il a tout utilisé, une canne, son poing et sa ceinture, il l’aurait tué si je ne m’étais pas interposée. Il a fallut que le lascars se mette à travailler après l’école pour rembourser peu à peu les dégâts et l’amende.

Gibier de potence qui dès son plus jeune age s’intéressait aux filles, toujours à zyeuter les jupons de sa sœur, toujours à traîner près du cabinet pour entrevoir une cheville. De plus il avait une tendance avec ses petits camarades à jouer à des jeux qui ma foi n’étaient pas encore de leur age.

Il me causait donc des soucis en une période ou je m’en serais bien passée, j’avais envie de ne penser rien qu’à moi pour les quelques années qui me restaient à vivre sur les quelques unes qui m’avaient été attribuées par le destin.

C’était donc décidé, un jour ou j’avais tout lieu d’espérer d’être tranquille je me rendis à Coulommiers, je pris par la route qui menait aux petits Aulnoys, me signait en passant devant la croix Saint Médard, je pouvais car j’allais sûrement pécher. Puis je remontais par Pontmoulin, franchissant le grand Morin et laissant la papeterie je me dépêchais de passer la masse trapue de la tour, encore quelques mètres et j’arrivais au Theil. Je me renseignais auprès d’une vieille femme ou je pourrais trouver Marie, muette elle se signa et cracha par terre.

Je finis bien par trouver l’objet de mon désir, au loin une silhouette me sembla familière. Un soudain retour en arrière me donna des frissons, je voyais son joli corps nu, ses fesses dodues . Je me rapprochais, un bambin entièrement nu pataugeait dans un bac d’eau, une petite fille sale, morveuse vêtue de haillons semblait attendre son tour. A coté d’eux j’eus peine à reconnaître Marie, la femme triomphante qui m’avait dénudée et m’avait initiée à l’amour façon Sappho. Presque à terme, un ventre proéminent, une robe sale et déchirée, un tablier crasseux et troué, une vilaine coiffe de coton et surtout un terrible horion au niveau de l’œil. Des traces de larmes se voyait encore sur sa peau et son visage emprunt d’une grande tristesse exprimait une peine immense. Je l’appelais, elle se retourna mais ne fit pas mine de me connaître. Soudain un homme sortit de la maison tel un chien de garde et me hurla de m’en aller, devant sa détermination et le mutisme de Marie je m’en retournais presque en courant.

Une femme sur le chemin me rattrapa et me demanda si j’étais une amie de Marie, je répondais que je la connaissais car autrefois elle habitait Chailly en Brie. Elle me conta ses malheurs, son mari l’avait surprise avec une femme. Il l’avait presque battue à mort, mais devant la peur du scandale ne l’avait pas jetée dehors. Il aurait mieux valut pour elle, depuis elle était son esclave, battue, violée, à peine nourrie et maintenant enceinte. Nous ne pouvions rien faire pour elle.

La mégère nous dit que c’était une véritable honte pour ce brave homme  et qu’il portait une croix bien lourde . Je me gardais bien de lui rétorquer, que cette mère de famille tiraillée par ses démons portait elle aussi sa croix et que cette dernière n’en était pas moins grosse que celle portée par son tyran de mari.

J’ai manqué de courage, comme quoi un restant de honte pour une liaison avec cette femme obscurcissait mon jugement, je n’en suis pas fière, j’aurais du courir à son secours, hurler mon amour et mon envie. Au lieu de cela je suis repartie lâchement et égoïstement, comme quoi finalement je ne serais jamais prête à l’aventure.

LA VIE TUMULTUEUSE DE VICTORINE TONDU, épisode 34, ma fille Marie

En ce début d’année 1890 mon fils Charles s’éprit d’une petite souillon de Marolles en Brie, ouvrière agricole comme lui.  Il avait noué une relation à l’ombre d’une meule de foin. Ils étaient follement amoureux et ne pensaient qu’à batifoler et accessoirement à se marier. Le Charles lui aussi avait échapper au service car le jour de son conseil de révision son frère Victor n’était pas revenu de son service, alors il en bénéficiait et pourrait facilement se marier au mois d’octobre.

A peu près au même moment le Charles m’expliqua que nous allions déménager, non de dieu comme cela sans prévenir, me faire quitter la présence rassurante et complice de ma belle Hermance, pourquoi?

Comme toujours les considérations financières se mettaient en travers de nos aspirations propres, une maison plus grande, moins chère et plus prés du lieu de travail de Charles. Je ne pouvais lutter et l’on se retrouva à Saint Lazare. Je pleurnichais pour rien car ce lieu n’était qu’à quelques centaines de mètres du bourg, une grosse ferme tenue par Lucien Duhouyer et sa femme Emilie. Un charretier se nommant Joseph Duval, une petite peste de domestique à la langue bien pendue et à la croupe engageante se nommant Clotilde et un berger suisse, inquiétant célibataire de trente ans s’appelant Joseph faisaient le personnel

Nous notre maison nous la partagions avec la vieille veuve Landrin de son nom de jeune fille Titou Marie thérese.

Cette présence étrangère dans mon univers me gênait, mais bon elle faisait partie des meubles alors on en prit soin.

Donc mariage en octobre au hameau saint Georges à Marolles en brie, Victor et Émile endimanchés furent les témoins pour Charles. Je me suis amusée comme une petite folle, j’avais un peu bu, danses, chansons, ripaille. Je m’étais trouvée un cavalier, l’oncle Mulot car mon bonhomme rond comme une queue de pelle était incapable de faire autre chose qu’à brailler des obscénité sur la virginité de sa belle fille et de tenter de toucher les fesses de la jeune serveuse. Alphonse puisque c’était son nom me serait bien d’un peu prés et si je m’étais laissée faire m’aurait prise dans l’étable comme une bonniche de seize ans. Il fallut que lui remonte les mains quelques fois car loi de la gravité elles retombaient toujours sur mon arrière train.

Bon ce n’est pas tout mais dès le lendemain Charles s’installa à Marolles avec ses beaux parents. La table de nos repas semblait s’agrandir.

Le Charles voyant ma tête dépitée d’un tel vide me dit en plaisantant » bon Victorine vient en que je t’en fasse un autre de môme ».

Qu’il ne fasse pas l’imbécile j’avais cinquante ans mais tachait encore mon jupon tous les mois comme une jouvencelle. J’avais d’ailleurs hâte d’être libérée de cette menstruelle corvée, non pas pour libérer ma sexualité mais plutôt que chaque partie de jambes en l’air ne se transforme pas en saillie.

Il me restait donc Joseph vingt ans, Marie quinze, Daniel huit et Gustave douze. J’avais donc de quoi m’occuper.

L’aîné travaillait avec son père et mis à part un petit procès pour jet de pétards n’avait pas fait trop parler de lui pour l’instant.

Il n’en en était pas de même pour Gustave qui faisait que des conneries mais j’y reviendrai.

Non la préoccupation de chaque mère était surtout tournée vers la jeunesse des filles. Marie était belle, grande, les yeux gris , la chevelure tirant sur le blond comme l’ensemble de la fratrie, une poitrine ferme et haute qui à n’en point douter ferrait défaillir les hommes et une paire de fesses à damner un moine. Sachant qu’elle était admirée la diablesse en rajoutait et je m’inquiétais . Pour l’heure la grande gueule de son père et les poings de Joseph chassaient les impétueux mais il était sur que cette douce péronnelle en chaleur attirerait inexorablement un jeune puceau, un vieux saligaud ou un ouvrier entreprenant à la langue bien pendue.

Nous étions donc deux femelles au foyer, certes la comparaison ne jouait plus en ma faveur moi je ne risquais plus grand chose. Mais bon comme toute fille avec sa mère elle me cherchait et parfois me trouvait. Je scellais son insolence par une paires de gifles et parfois son père lorsqu’elle n’avait pas forcement eut une conduite digne d’une jeune fille la menaçait d’une fessée magistrale le cul à l’air au milieu de la rue.

Il n’en n’était pas capable, elle le savait et en rigolait tout en se méfiant un peu quand même.

Elle avait très bien travaillé à l’école avait son certificat d’étude primaire et en récompense avait un un livre de prix, elle en était très fière de ce Jules Verne, un grand livre rouge qui vint trôner à coté de la sainte vierge et du général Boulanger . Ce n’était pas une fille de la terre et comme au village se trouvait de nombreux imprimeurs et papetiers nous lui trouvâmes un apprentissage chez un ces spécialistes des lettres. Ce qui nous rassurait c’est qu’une autre fille exerçait ce travail qui nous semblait exclusivement masculin. Décidément douée elle devint ouvrière typographe et s’émancipa en tous points de vue de notre univers de cul terreux.

Eh oui en travaillant dans une imprimerie elle changeait de monde, plus intellectuel, plus ouvrier aussi, ces hommes tous originaires de la terre et qui maintenant ne la travaillaient plus se teintaient légèrement de rouge ou même de noir.

Les hommes qui côtoyaient Marie s’opposaient vivement dans les bals où aux cabarets avec les ouvriers agricoles. Les uns tournés vers l’amélioration des conditions de travail et des salaires plus gros, les autres plus attachés aux traditions aux coutumes et qui ne pensaient qu’à une chose, acquérir une terre.

Les uns voyaient rouge les autres blancs. Ma petite qui prit rapidement les idées de sa nouvelle caste engagea des discutions endiablées avec ses frères. Cela finissait par des fâcheries, Émile et Joseph considéraient qu’une femme devait tenir son foyer se dévouer à son mari et rester éloignée de toutes réflexions sociales. Victor qui avait vu le monde comprenait sa petite sœur communiste et le disait que si elle mettait un pantalon et qu’elle pouvait pisser debout on la prendrait pour un homme.

Elle rageait, tempêtait et clamait qu’un jour les femmes voteraient et gouverneraient et qu’en attendant elle n’avait aucune peine à pisser debout et mettre une cotte de travail comme les ouvriers mécaniciens.

Moi je laissais dire et je laissais faire, ma crainte était de voir la belle s’enflammer pour un bel ouvrier et finir trousser dans une sous pente de Coulommiers ou dans un hangar de la papeterie de Pontcormolin. L’essentiel fut donc pour moi de lui préserver sa virginité, du moins pour quelques temps.

LA VIE TUMULTUEUSE DE VICTORINE TONDU, épisode 33, la gougnote

Bref le Charles pouvait faire toutes les remarques qu’il voulait je m’en moquais et je pensais à mon rendez vous avec Marie, car voyez vous ma complice Hermance me prêtait sa maison.

Il fallait quand même que je fasse attention, j’étais connue et de plus mon fils Émile qui habitait jusqu’à maintenant à Beautheil venait justement de s’installer dans ma rue. J’étais énervée comme une jeune pucelle et je ne dormis guère. Il avait été convenu que je me glisserais chez Hermance et que Marie sous couvert d’une retouche à une robe m’y rejoindrait. Cela faisait un peu rendez vous de gamins qui se rencontraient à l’insu des parents, mais c’était beaucoup plus grave que cela.

La transgression m’avait toujours attirée mais là, la dimension en était toute autre.

Elle entra belle et lumineuse, je tremblais de tous mes membres. Mon corps semblait se vider de toutes ses forces, je m’abandonnais déjà à elle sans qu’elle m’ait simplement touchée.

Sans un mot ses mains joignirent les miennes, sans paroles ses lèvres prirent les miennes. Lentement, amoureusement, irrespectueusement elle me dévêtit, je n’étais qu’une misérable esclave, nue en sa possession, elle avait le contrôle de mon corps et de mon âme. Gisante, offerte, je l’attendais maintenant sur le lit, elle offrit sa nudité à mon regard et vint me rejoindre.

La suite ne fut que caresses et baisers . Dans un désordre indescriptible de drap nous atteignîmes la jouissance. D’une force telle qu’elle nous laissa pantelante.

Hermance frappa à la porte Charles arrivait, il me fallait partir, un dernier baiser sur l’origine du monde de Marie et je rejoignis mon quotidien.

N’allez pas croire que j’étais une gougnotte, non pas, j’étais amoureuse, transfigurée, renaissante. Malheureusement j’étais aussi comme partagée, la honte de faire quelque chose d’immorale, d’interdit, de sale. Même si à Paris quelques célébrités s’affichaient et provoquaient la pudeur, dans nos campagnes la réprobation était générale. Je deviendrais la sorcière, la gouine, je ne serais plus acceptée nulle part et mon mari me chasserait. Je pense qu’il n’y avait que mon amie qui me comprendrait et de plus je crois que notre amitié féminine pouvait parfois se teinter d’ambiguïté.

Ce soir là Charles fut d’un cèle et d’une monotonie confondante, pendant qu’il me pilonnait j’entendais les aiguilles de la pendule s’égrener et je me pris à compter.

Le souvenir de mon expérience amoureuse me fit la vie plus belle, plus joyeuse, sans qu’en aucune façon nous cherchions à nous rencontrer de nouveau.

Tout me paraissait beau, j’admirais le beau charroie d’Edmond Massiot et la forme délicate des traits du charretier. J’aimais entendre le passage des moutons du père Massiot et les chiens briards qui en commandaient l’ordonnancement, immense nuage blanc qui envahissait soudain la rue, la parsemant de marque odorante qui faisait hurler Placide notre cantonnier.

J’aimais aussi les bruits du village, chez Gustave Duquesne le charron j’aurais pu rester des heures à observer si des remarques salaces ne ponctuaient pas ma présence. Le bruit du marteau sur l’enclume d’Augustin Bergeron le maréchal me ramenait à mon enfance Provinoise et à ses rues animées. Certaines fois il fallait laisser le passage à la grande charrette de Payard le marchand de bois, de grandes billes d’arbres nobles faisaient ahaner les attelages malgré la force des six gros ardennais souvent attelés pour la circonstance.

Le père Fay lui portait ses fûts dans un attelage plus rapide et plus vif et se démenait comme un beau diable pour écouler la piquette Seine et Marnaise fruit des derniers pieds de vigne épargnés par le phylloxéra.

Passaient aussi Hubert Désiré Mulot cantonnier ou plutôt chef cantonnier comme il aimait à le dire, il supervisait plus qu’il ne travaillait et faisait grever sous le joug son seul subordonné le couillon de Placide Ledou.

Tout un monde qui s’animait tôt le matin, l’épicerie de la mère Leclerc qui s’ouvrait concurrencée par celle d’Adélaide Camus. Nous avions nos préférences mais les produits vendus étaient les mêmes.

Ce qui me réjouissait et qui me délectait tel un spectacle de théâtre était le passage de nos pâtres suisses, venus de leur montage ils se déplaçaient en chantant une sorte de chant guttural, il y avait Petter Joseph, Schwinger Joseph et Schval Eugène, toujours inséparables nous les surnommions les trois suisses .

C’était des braves gars travailleurs et compétents mais je n’approuvais pas leur présence. Paradoxal le fait que l’on puisse embaucher des étrangers alors que des paysans de chez nous s’entassaient dans des usines de Paris, me gênait un peu.

Le plus jeune venait traîner prés de chez nous pour rencontrer ma gamine, d’abord elle était trop jeune pour rêvasser avec ce jeune mâle en rut et ensuite cet émigré à l’accent étrange m’inquiétait quelque peu. Prévention idiote pour sur, ils étaient travailleurs, correctes et cherchaient tout comme nous à pouvoir vivre dignement. D’ailleurs les employeurs les avaient en haute considération et comme pâtres ou domestiques ils étaient légion.

LA VIE TUMULTUEUSE DE VICTORINE TONDU, épisode 32, la mort de Maman

En juillet la vieille tomba malade, apparemment et selon les dires du docteur de Coulommiers la gravité de la pathologie ne laissait rien présager de bon. En bref elle allait passer et il fallait que je prévienne mon frère. Je me fis un peu aider par l’institutrice de ma fille Marie Albisse, car si j’avais une belle écriture les subtilités de l’orthographe m’échappaient au fur et à mesure des années qui passaient. Il ne traîna pas mon tonnelier de frère, je le vis arriver un jour en carriole. Magnifique attelage, visiblement ses affaires étaient bonnes, vêtu comme les messieurs de la ville il ne ressemblait plus à ce sauvageon qui mendiait dans les rues de Provins. A ses cotés se tenait roide comme un croque mort un grand dadais, pantalon fuseau, redingote jaune, chapeau, gants et canne, nous nous serions crus au théâtre. C’était mon neveu Victor, il faisait des études d’architecte. Visiblement il eut comme une réticence à me biser, peut être l’odeur ou mon style vestimentaire.

Pour un peu ce couillon aurait serré la main de sa tante. En tous cas cela m’amusa de le voir patauger dans la gadoue avec ses souliers vernis.

Pour tout dire la Mère ne les reconnut même pas, le futur bourgeois crut défaillir tant l’odeur de l’antre de la mourante était prégnante. Si il est vrai, que la mort et la vieillesse ont une fragrance nauséabonde la démonstration en était faite dans la petite chambre qu’occupait ma mère.

Pourtant nous n’avions cesse ma fille et moi de la rendre digne à la vue, mais l’odeur des renvois et des défécations jointes à celles des esquarres, rendait la situation en ce mois de juillet torride presque intenable. L’artisan potelé serré dans sa belle tenue et le bourgeois infatué eurent beaucoup de mal à se soutenir devant la moribonde. Heureusement celle ci compatissante leurs fit grâce d’une trop longue attente et décéda dans la nuit. On expédia au plus vite les formalités car voyez vous pauvre ou bien riche , le corps d’un être aimé devient charogne et la chaleur moite de cet été torride aurait vite raison de l’enveloppe corporelle de ma digne Maman.

Le 24 juillet elle était en terre, un peu isolée en vrai car la première de la famille à mourir ici.

Il n’y eut pas grand monde à l’enterrement, elle n’était pas d’ici et n’avait comme seule connaissance mon mari et mes enfants et bien sur les fats de Villeneuve Saint Georges.

Je ne revis jamais mon frère ni bien sur mon neveu, un monde désormais nous séparait, il avait réussi en son métier et son fils portait de beaux habits avant de se faire un nom à Paris, moi je n’étais qu’une femme de paysan, mal attifée, pas très propre et déjà un peu vieillissante, mes enfants étaient tous botteleurs, portaient sabots et ceintures de flanelle. Un monde je vous dis.

La vie , ma vie s’accélérait, mes parents étaient morts, une barrière était franchie et il me semblait que maintenant mon tour pouvait venir à tout moment. J’exprimais mes craintes à Hermance et cette dernière me dit  »mais fonce ne laisse pas passer ta chance d’être aimé pour ce que tu es  ». Oui elle en avait de bonne, j’avais déjà fait des conneries, mes amants, la prison, mais prendre le risque d’être mise au banc de la société et de ma famille pour une légère inclination envers une femme il y avait un pas que j’avais quand même du mal à franchir.

J’étais au crépuscule de ma vie de femme, mon Charles n’avait plus la même régularité, le soir la fatigue accumulée dans la journée avait raison de ses forces. Il faut également dire qu’il aimait toujours autant, sinon plus, la rude ambiance masculine des cabarets , il était un habitué de tous.

Son amour de la dive bouteille commençait à marquer ses traits et il arborait un beau visage couperosé. Bref mon corps était prêt à de nouvelles aventures.

Ce ne fut pas aussi simple qu’on aurait pu le penser, l’objet de ma convoitise habitait au hameau de Champbretot. Je n’avais pas grand chose à faire par là, mais le hasard joua en ma faveur.

J’avais repris mon métier de blanchisseuse et la veuve Lantenois m’avait confié son linge. Après la buée je devais aller au lavoir pour le rinçage. Depuis quelques années la commune avait installé le lavoir communal à la Bretonnière sur le Morin. Faste et spacieux certes mais fort éloigné du bourg et des autres hameaux. A dire vrai c’était bien une décision prise par des bonhommes qui n’avaient jamais porté une brouette de linge. Avant cette décision funeste pour mes reins je rinçais mes hardes dans le ru du Coutant celui qui sortait de l’étang du vieux château. Maintenant sous peine d’amende vous n’aviez plus droit et croyez moi le père Bordereau il était bien zélé le salopard pour vous rédiger un procès. Plusieurs femmes avaient menacé de le foutre à l’eau et certains chasseurs lui auraient bien foutu un coup de plomb dans le cul.

Donc un jour je convergeais de Chailly et Marie venait de Champbretot. On engagea la conversation et fort tard dans la journée nous causions toujours. Bien sur nous fumes au dessus de tous soupçons, deux mères de famille avec leur battoir, les mains dans l’eau glacée. Au retour ma brouette versa et nous nous retrouvâmes à quatre pattes en train de ramasser mon linge. Attirance irrémédiable on se vola un tendre baiser. Ma vie bascula je n’avais de cesse d’en goûter plus.

Marie était coquette je le devins aussi, Charles qui me connaissait par cœur remarqua un changement en moi et me posa abruptement comme il en avait l’habitude une rude question. Pour quoi donc que tu te laves le cul comme une catin et que tu t’arroses d’eau de Cologne, tu as un galant?

J’étais vexée qu’il ose me faire cette remarque qui sous entendait que je ne me lavais guère. C’était absolument faux je faisais régulièrement ma grande toilette une fois par semaine. Hermance à ce sujet m’expliquait que maintenant dans les grandes villes l’eau arrivait dans les immeubles et pour les plus riches, arrivait directement dans les appartements. A Chailly en Brie c’était l’eau du puits et quelques fois elle n’était pas bien bonne. Pour dire que certaines bourgeoises se lavaient plus souvent qu’avant grâce à cette amélioration technique.

LA VIE TUMULTUEUSE DE VICTORINE TONDU, épisode 31, fâcherie et réconciliation

En un an j’avais perdu mon beau frère et surtout ma belle sœur qui dans mon cœur laissait un grand vide. J’avais un neveu en prison, j’avais marié mon deuxième fils et je n’avais aucune nouvelle du premier. Nous préparions les noces du troisième et enfin j’avais retrouvé ma mère ou plus précisément mon frère me l’avait jetée dans les jambes.

L’année 1889 en fait commença sous les plus mauvais auspices, un matin ou je me levais encore plus tôt que d’habitude et que je sortais dans le jardin pour ma foi me satisfaire d’une obligation naturelle je vis sortir de chez Hermance mon grand dadais de Charles. Mon dieu mon sang ne fit qu’un tour et je me précipitais chez la traîtresse. Son amant je l’avais sous les yeux tous les jours, comment avais je pu être aussi aveugle, elle avait dévoyé un gamin pour satisfaire ses sens, elle me devait explication.

Le lit était en désordre et y flottait l’odeur acre du mâle, Hermance semi nue, les cheveux en désordre semblait encore errer dans les nimbes de l’amour. Elle fit face, ne se couvrant pas mais au contraire faisant jaillir son abondante poitrine comme une provocation supplémentaire.

Elle m’avait trahie, non pas que je jugeais le fait qu’une veuve veuille faire l’amour à un jeune homme mais plus certainement qu’elle me l’ai caché, alors que nous partagions tout. Avant qu’elle n’ai pu prononcer un seul mot je lui tournais le dos et sortais en claquant la porte. Je ne l’avais pas laissé s’exprimer sur le sujet  elle m’avait trahie un point c’est tout. En rentrant chez moi je considérais que j’avais  perdu une amie.

Le soir mon fils se prit une engueulade faramineuse, mon mari et Victor prirent sa défense en termes non équivoques. La veuve était bien agréable et il aurait été fou de ne pas en profiter, mon mari rajouta maladroitement que d’autres en avaient profité et qu’il les comprenait très bien.

Le message était clair, si il avait pu en profiter il l’aurait fait et la Hermance levait la jambe à tout va.

Autant vous dire que ce soir là le Charles ne m’approcha pas et que je me jurais de lui faire payer l’aveu de l’envie de lutiner sa voisine et l’amie de son épouse.

En février, on retourna à Beautheil pour les noces entre Victor et la Marguerite Macé, ce fut une réplique du mariage précédent,même invités, même musiciens et je crois le même repas. Mon fils aîné nous avait fait l’honneur de venir et de servir de témoin à son frère.

Sa mijaurée de femme n’était point là et c’était tant mieux, mais j’aurai aimé toutefois voir mes petits enfants avant qu’ils aillent à Beauvais. Je savais par expérience qu’on ne revenait pas après de tels déplacements et que si je ne les voyais pas maintenant je ne les verrais jamais.

Victor avec son épouse s’installa à Chailly en Brie non loin de chez nous, encore un qui partait, mais j’aurais tout le loisir de les voir.

La vie reprit son cours, un jour que je faisais la tournée des commerces pour m’acquitter de nos dettes, je rencontrais Hermance qui faisait la même chose que moi. Il faut que je vous explique, en général on ne payait pas dans les commerces, la patronne notait et lorsque les hommes étaient payés de leurs gages, nous réglions se que nous devions. Tout le monde pratiquait ainsi, les artisans se faisaient régler leurs travaux souvent à l’année. Il y avait des mauvais payeurs mais en général le système fonctionnait sans peine.

J’étais donc chez Palmyre Leclerc l’épicière ,que la grande était derrière mon cul. Je l’ignorais ostensiblement mais je voyais qu’elle voulait renouer. Je continuais ma tournée en me rendant chez Felix Alaix le sabotier. Lorsque je sortais elle m’attendait, elle ne me dit qu’une phrase,  » viens boire un café chez moi  ». On remonta la rue principale sans causer puis nous pénétrâmes dans son antre fait de chiffons et de tissus et où trônait sur la table un buste de couturière. On tomba dans les bras l’une de l’autre, je m’excusais pour la brouille et elle se confondit en m’expliquant qu’elle n’avait pas osé me dire que mon fils était son amant.

J’étais soulagée et l’on se raconta toutes nos misères. Papotages de femmes, mon mari, ses amants, nos règles, nos envies, nos misères de femmes, la cuisine, le froid, les tissus, l’odeur de merde de la fosse d’aisance jamais vidée, de nos filles qui ne se quittaient guère.

Je me décidais aussi à lui parler des troubles que j’avais ressentis au contact de cette femme, je me le devais car figurez vous la tentatrice venait sans le faire exprès de s’installer avec son mari à Chailly.

Hermance m’écouta avec attention, fut subjuguée par le sentiment que j’éprouvais car jamais elle n’en avait éprouvé de semblables. N’anticipons pas mais elle devint ma complice dans la relation que j’entretiendrai avec ma belle Marie.

LA VIE TUMULTUEUSE DE VICTORINE TONDU, épisode 30, le retour de ma mère

Comme le balancier de la vie oscille toujours entre les mauvaises et les bonnes choses, nous eûmes quand même un événement heureux. Émile quelques mois plus tôt avait rencontré une fille de Beautheil, le village d’à coté. Pour être précis et à tout bien considérer elle n’était pas vraiment fille mais en l’état plutôt veuve. Elle avait perdu son premier mari il y avait un an, elle n’avait donc pas perdu de temps pour séduire mon fils. Je comprenais bien qu’elle se dépêche de trouver un autre compagnon car elle avait une petite de deux ans à nourrir et seule ce n’était pas facile. D’autre part et je peux comprendre une veuve, elle se doit de trouver un compagnon avant que de faner .

Comme de juste ce n’était qu’une fille de ferme née de parents aussi peu aisés que nous, pas d’élévation sociale. Pourtant il y avait plein d’ouvrières en papeterie dans le village, il y avait même quelques filles d’imprimeurs, des couturières et aussi une corsetière et bien non Émile c’est aux culs des vaches qu’il trouva l’amour.

La noce se fit à Beautheil, et c’est monsieur Marchand un cousin de Mathilde qui fut témoin, Émile prit son frère Victor et son frère Charles. Il était cinq heures du soir quand ils sont passés à la mairie, ensuite repas . L’ambiance fut gaie et on oublia nos décès, jusqu’à tard dans la nuit nous dansâmes, Charles et son compère Louis étaient saouls comme des polonais. On s’aperçut que les mariés s’était éclipsés mais aussi qu’il manquait à l’appel le Victor et la petite sœur de la mariée. Tout le monde en rigola sauf sa mère.

Moi je savais mon fils pas trop sérieux et qui depuis qu’il était revenu de Cochinchine s’enorgueillissait d’avoir couché avec bon nombre d’annamite. Le lendemain il se vanta d’avoir effeuillé sa cavalière, il avait de l’humour elle s’appelait Marguerite. Il fit donc en cette nuit connaissance en terme biblique avec sa future. Au moins il ne serait pas surpris le jour de sa future nuit de noces.

Émile trouva à se loger au bourg et nous libéra une place à la maison. Quand à Victor il passait le plus clair de son temps chez son frère qui abritait ses amour avec Marguerite

Nous n’allions pas nous en tirer à si bon compte pour cette année merdique. Un matin alors que je taillais un bout de conversation dans la rue avec une connaissance le facteur m’apporta une lettre. Cela me mit un drôle de coup, je n’en n’avais jamais reçu, une petite enveloppe avec un petit portrait sur le coté droit. J’étais bien bête, avec mon enveloppe timbrée par un  » paix et commerce  » je vis au dos le nom de mon frère, que me voulait il.

Je n’avais plus de nouvelles depuis son mariage en 1865, je crus qu’il était arrivé malheur à ma mère. Elle avait tout de même soixante dix ans. La nouvelle touchait effectivement ma mère mais pas comme je l’entendais, mon frère m’expliquait que sa situation personnelle ne lui permettait plus de s’occuper d’elle et qu’il me l’envoyait. Vous parlez d’un cadeau, comment j’allais annoncer cela à Charles.

De fait j’avais même la date et l’heure de son arrivée à la gare de Chailly, mon frère avait bien organisé le transfert de la vieille. Mon mari entra dans une fureur innommable, je ne l’avais jamais vu comme cela même lorsque j’étais sortie de prison, j’ai cru qu’il allait me mettre une gifle, comme si j’y pouvais quelque chose.

Quelques jours plus tard nous allions la chercher à la gare située à la Bretonnière. Quand elle descendit j’eus grand peine à reconnaître en ce spectre ma mère que j’avais quittée si fraîche et si coquette. Il est vrai qu’elle avait quarante cinq quand pour la dernière fois je l’ai quittée et que maintenant elle atteignait les soixante dix. Elle n’avait jamais été très maternelle et nos effusions furent brèves. Je me demandais bien ce qu’elle venait faire ici, ce n’était pas son pays , ce n’était pas son village. Elle était sortie de ma vie pour suivre un homme marié, où était il maintenant?

Elle ne savait rien de ma vie, ne savait même pas combien j’avais d’enfant, elle nous était une parfaite étrangère. Le chemin fut long vers la maison, elle se traînait, soufflait, haletait. Nous l’installâmes dans la chambre où dormait Émile, ce fut Marie qui eut le triste privilège de partager ce sinistre espace avec sa grand mère , qu’elle n’avait jamais vue.

A table nous ne savions quoi dire, elle était très diminuée et il était clair que j’aurais le triste avantage de la voir mourir. Mon frère avait profité de sa liaison avec son tonnelier et maintenant la rejetait comme on rejette une lépreuse à qui on ne veut pas accorder l’aumône. Elle finit par nous dire qu’elle désirait trouver un endroit à louer, qu’elle avait un petit pécule et qu’elle ne serait pas à notre charge. Elle regrettait vivement de ne pas connaître ses petits enfants et que les quelques mois qui la séparaient de son ultime départ pourrait permettre de les gâter un peu. J’éclatais aussitôt en lui jetant à la figure que les quelques semaines d’une moribonde ne pourrait compenser l’absence de toute une vie.

Charles lui trouva une petite maison et nous la vîmes de temps en temps. Ma fille se rapprocha d’elle et le Victor qui subodorait un magot n’avait que prévenance pour la vieille.

J’avais hâte que l’année finisse comme si cette unité de temps modifiait en quoi que ce soit le cours de nos vies.

LA VIE TUMULTUEUSE DE VICTORINE TONDU, épisode 29, la mort de Prosper et d’Élisabeth

C’est aussi en ces années que je me rapprochais de ma voisine Hermance, je ne voyais plus en elle une ennemie, car visiblement les roucoulades de mon mari l’avait laissée de marbre. Nous nous rendions des coups de mains mutuels, couturière elle me reprenais les vêtements des enfants pour qu’ils passent de l’un à l’autre, elle s’occupait aussi de mes robes car voyez vous j’avais une tendance à m’évaser. Moi je lui apportais un peu de  légumes du jardin, des œufs, parfois une volaille et je lui lavais aussi son linge.

Elle me parlait de choses de femmes et ce qui se faisait, à Paris, les corsets, l’invention d’une sorte de brassière pour tenir les seins, des culottes pour mettre en dessous des robes. Elle me subjuguait mais pour ma part ce genre de frivolité me serait toujours inaccessible. Moi je trouvais cela commode de ne rien mettre sous la robe, je pouvais pisser debout par contre pour tenir les seins qui évidemment nous tombaient sur le ventre je ne dis pas.

Elle me racontait aussi ses histoires d’amour et pour l’heure elle avait un amant de presque vingt ans son age. Il était fougueux ne lui  demandait rien, ce n’est que du bonheur me dit elle. Jamais elle ne voulut me dire qui il était, j’avais beau fouiller dans ma mémoire, la surveiller de loin et parfois de près car rappelez vous nous avions des cabinets communs, rien mais alors rien.

Pour ma part je ne lui révélais pas toute mes aventures et certainement pas mes émois avec une autre femme.

Mon fils Charles était maintenant en age de faire le service, il fut sauvé car son frère Victor était toujours en Cochinchine. Exempté, mais il devrait faire quelques périodes au 5ème commis comme son frère aîné.

Puisqu’il faut parler un peu de la famille l’année 1888 fut riche en événements tragiques.

Le vendredi 20 janvier j’étais à la maison à faire mon rangement quand apparut sur le seuil le grand couillon d’Alfred mon neveu, je ne l’avais plus vu depuis un moment et je le trouvais bien changé. Il me dit   »ma tante le père il vient de passer ». Je fus stupéfaite et je l’interrogeais pour savoir ce qui c’était passé car après tout Prosper n’avait que soixante deux ans. Il m’expliqua que selon le médecin son cœur avait cessé brutalement de battre, vous parlez d’une explication évidemment que le cœur s’est arrêté. Bon il n’empêche que le Prosper je l’aimais bien et qu’il fallait que je prévienne son frère. Heureusement il n’était pas loin car il faisait une coupe de bois sur un terrain de la ferme des Vignier. Cela lui mit un coup et pour la première fois je vis des larmes dans les yeux de mon bonhomme. On se rendit à Vaux et on assista Élisabeth, toilette mortuaire, veillée funèbre.

Louis le fils de Prosper fut très efficace et prévint les autres membres de la fratrie.

Pour l’enterrement je revis Jean Louis, Ferdinand, Germain et Almédorine, le Prosper fut enterré dignement entouré de ses enfants et de ses frères et sœurs, tous se firent le serment de se revoir comme à chaque fois pour les enterrements. Mais chacun avait sa vie et on retourna à notre labeur.

Charles avait le cœur gros d’une telle perte c’était le frère qui était le plus proche de lui. Puis il faut bien se l’avouer la perte d’un proche vous rapproche de votre propre mort.

En mai, Élisabeth arriva en pleurant chez nous, toute de noir vêtue, vieillie, elle si belle faisait peine à voir. Son Alfred venait d’être emprisonné après avoir montré son sexe à une jeune fille. Ce gamin il faut en convenir n’était pas très futé, âgé de vingt ans à l’état civil il agissait comme un écolier de douze ans. Faire montre d’impudicité n’était pas bien vu et cet égarement le marqua du sceau de l’infamie. Il était prévu qu’il passe en jugement en septembre en attendant il était libre.

Élisabeth était désespérée, elle ne vivait plus, la mort de son mari l’avait déjà amoindrie et maintenant la honte accablait ses épaules. Elle vivait recluse pensant que tous allaient la juger. Elle avait engendré un idiot et un pervers, pour une mère cela faisait beaucoup. Mais que faire justement du fautif, il fut éloigné chez l’un de ses oncles en attente de sa comparution.

La pauvre qui ne luttait plus, pour rien, tomba malade, au début simple faiblesse, elle se coucha rapidement, fièvre, toux, délire. Je la veillais jour et nuit, relayée par ses filles, Juliette, Louise, Eugénie et par Zélina sa belle fille. Elle ne fut jamais seule, ce fut long et pénible, le temps à l’extérieur était exécrable et la faible luminosité de la chambre ajoutait à la morbidité de l’attente. Maigre, parcheminée, blanche comme un linceul, seuls ses yeux maintenant bougeaient. Lorsqu’ils parvenaient à fixer votre regard vous aviez l’impression que son âme pénétrait en vous. Vous en étiez mis à nu et ne faisiez plus qu’un avec elle. Jamais je n’oublierais ces tristes instants. Elle mourut ma bonne Élisabeth en me tenant la main, avait elle encore la perception que c’était moi , sa Victorine, celle qui n’avait pas de secret pour elle, celle qui partageait les siens.

J’avais perdu une amie, une sœur, heureusement ma voisine Hermance prenait sur moi un ascendant constant, et deviendrait je pense ,ce que Élisabeth avait été pour moi.

L’enterrement fut lugubre, la pluie nous accompagna, les sols étaient détrempés et il me sembla lorsque que les employés du cimetière descendirent le cercueil que nous le plongions dans  une eau fangeuse. Quelques pelletées de terre, adieu ma Belle. Son fantôme longtemps me hanta et je me jurais de ne plus m’aventurer au hameau de Vaux.

En septembre Alfred écopa d’un mois, il les fit mais ne ressortit pas car une autre affaire lui fut imputée. Il n’avait rien eu de mieux à faire qu’a brûler une meule de foin, cet incendie lui valut la cour d’assise et surtout de prendre trois ans. Son idiotie lui permit d’échapper à une peine plus importante, heureusement que sa mère était morte.

En rêve je voyais son corps décharné, gratter désespérément le couvercle de son ultime résidence pour aller frapper ce méchant rejeton qui jetait une ombre sur la réputation sans tache de la lignée de Prosper. Une nuit dans mon sommeil ses griffures me réveillèrent et j’ hurlais ma peur, Charles gueula que ce n’était que des souris.

LA VIE TUMULTUEUSE DE VICTORINE TONDU, épisode 28, une vie enfin paisible.

Le village de Chailly était un bourg très calme mais parfois quelques faits divers venaient égayer notre quotidien , en mai le Kléber Boyer un copain à Charles se rendit compte que son cellier avait été fracturé et que son vin avait disparu, vous parlez d’une affaire, il s’est répandu en invective dans tout le village. Au bout du compte c’était son beau frère le triste sire de Casimir Legal, récidiviste , mauvais bougre, buveur, bagarreur, voleur, qui avait fait le coup. Cette fois la justice eut ma main lourde, trois ans de prison, on serait un peu tranquille moi ce gars il me faisait peur.

En juin c’était la fête patronale, avant les moissons et aussi avant la saint Jean. Tout le village y participait, du plus petit jusqu’au plus grand. Il y avait des chevaux de bois pour les petits, il fallait modérer les enfants car nous avions des moyens limités mais bon de temps en temps un petit plaisir. Le soir il y avait bal avec orchestre, on appelait cela les bals Dumoulin. Toute la jeunesse du village et des environs s’y retrouvait, Émile et Victor jouaient les gros bras et cherchaient promise ou aventure galante, mon petit Charles avec son duvet au menton faisait un peu nigaud. Nous les mères de famille on faisaient vieilles potiches avec nos maris invariablement à la buvette.

Moi j’eus de la chance, mon fils me fit virevolter le temps d’une valse et il fallut vraiment que mon bonhomme eut atteint un degré d’alcoolémie avancé pour qu’il consente à me servir de cavalier pour le reste de la soirée.

Sous cette tente illuminée nous tendions à oublier nos peines, chacun s’était fait beau et avait revêtu ce qu’il avait de mieux. Ce fut pour moi un moment merveilleux et il me sembla que mon homme redevint un moment amoureux, il me serrait de très près.

En fin de soirée il y eut une bagarre au sujet d’une fille, Dieu merci les garçons surent garder leurs poings dans leurs poches.

Sur Coulommiers je croisais maintenant les enfants de Prosper, Louis et Eugénie ils s’étaient mariés et une nouvelle génération arrivait, pour ce qui est des miens mon aîné ne donnait plus guère de nouvelles, il était parti dans le sud du département à Avon près de la ville de Fontainebleau. Apparemment il se débrouillait plutôt bien et voulait se lancer dans le commerce de fourrage. C’est peut être lui qui ferait sortir cette famille d’une torpeur ancestrale.

En début d’année 1886, mon fils Victor fit ses bagages, faisant son service au 2ème régiment d’infanterie de marine depuis deux ans, il avait le malheur de partir en Cochinchine. J’étais inquiète et je me permis d’interroger le maître d’école de Gustave sur la situation là bas, visiblement nous avions conquis le pays mais des zones étaient encore instables et des combats y faisaient toujours rage.

De toutes façons nous serions sans nouvelle de long mois, mon autre fils Émile avait eut plus de chance car son frère aîné étant au service il en fut dispensé.

La maison était fort animée, Charles et Émile se disputaient fréquemment et mon mari devait taper souvent du poing sur la table. Moi j’aimais bien ses vives discutions sur tout et rien, bien que la politique et les travaux agricoles soient souvent les sujets centraux des engueulades.

Ma fille Marie allait sur ses douze ans, presque une femme maintenant, elle avait ces règles et une poitrine naissante. Je devais la surveiller et la protéger des convoitises, d’autant que bien jeune elle ne comprenait pas encore le mécanisme animal qui se déclenchait chez les hommes à la vue d’une telle fraîcheur. Il fallut d’ailleurs que je lui explique fermement qu’à la maison elle montre maintenant un peu plus de pudeur et qu’il était indécent de se balader le cul à l’air ou de pisser au pot devant ses grands frères.

Par contre dans les travaux quotidiens elle me fut d’un grand secours, elle me gardait les plus jeunes ce qui me permettait de m’octroyer des petits moments de liberté.

Elle était très douée à l’école et sœur Célestine me fit remarquer qu’il serait dommage de la mettre aux champs. Moi cela ne me posait pas de problème mais le père l’entendrait il de cette oreille.

Car voyez vous en théorie l’autorité émanait des hommes, nous étions des inférieures et bien que quelques femmes essayaient de s’émanciper du joug masculin nous n’avions guère voix au chapitre.

Mais nous avions quand même quelques atouts en notre faveur, je ne vous fais pas un dessin et nous influions sur la vie de façon indirecte. Moi à la maison mon mari était le seul à ne pas savoir lire et écrire, tant que j’avais été la seule cela ne l’avait pas dérangé mais maintenant que ses enfants maîtrisaient les pleins et les déliés il éprouvait comme une sorte d’humiliation. Il n’y avait pas de livre à la maison bien sur mais nous avions les journaux, nous lisions l’éclaireur de l’arrondissement de Coulommiers, nous avions ainsi les nouvelles nationales et celles du coin. Moi ce que j’aimais par dessus tout c’était l’histoire qui paraissait sous forme de feuilleton, encore une fois je m’évadais de mes tracas quotidiens.

LA VIE TUMULTUEUSE DE VICTORINE TONDU, épisode 27, grand mère et mère à la fois

Parlons maintenant de mes voisins puisque nous allions faire puits et cabinets communs

Etienne Labarre un charretier de quarante neuf ans et sa femme Joséphine quarante sept ans et qui professait comme manouvrière. Ils vivaient avec leurs deux filles Joséphine vingt ans et Victorine treize ans. Autant vous dire que mes grands dadais de fils étaient aux arrêts devant les atouts de la Joséphine, la garce savait jouer de la croupe et je peux vous dire qu’elle trouvait toujours un nigaud pour lui remonter son seau d’eau. Mon fils Charles fit ami ami avec la petite, ils devinrent inséparables. Moi je devins copine avec la mère qui souvent travaillait avec moi. Puis il y avait le vieux Alaix le sabotier il avait un petit atelier mais travaillait souvent dans la rue. Il vivait avec sa femme la Célestine, une vacherie toujours à gueuler après tout le monde et qui visiblement ne savait guère chier dans le trou, nous laissant les lieux dans un état.

Mais celle que je vais vous décrire le plus précisément est celle que nous nommions la veuve, ou la grande Hermance. Cette couturière de trente sept ans, élégante, bien mise, les cheveux noirs coiffés en chignon, un petit nez retroussé, une bouche pulpeuse aux dents blanches. Toujours guindée dans un corsage saillant portant la poitrine haute, une fine silhouette et un joli cul. Pas de galants mais de nombreux admirateurs. Mon Charles la regardait comme un curé regarde une statue de la vierge, ou comme un carabin son premier cadavre, il en bavait d’admiration et semblait la guetter lorsqu’elle sortait faire ses affaires. Je fus profondément humiliée qu’il la regarde ainsi alors que moi il m’ignorait totalement. Pour sur la comparaison ne jouait pas en ma faveur mais rappelons le quand même, chaque soir tel un métronome il se satisfaisait de moi. Si elle s’avisait, je vous dis qu’elle serait moins belle avec les yeux en moins.

Ce n’est pas tout il faut que je vous dise, je viens d’être grand mère, à quarante et un ans c’est jeune, la Zaepffel lui a fait un marmot, lui est encore au service et c’est pendant une permission que la pisseuse a été conçue. Bon je n’étais pas persona grata et ma belle fille s’est débrouillée avec sa mère. Vous auriez vu leur tête quand avec Charles on est allés voir la huitième merveille du monde.

Bon en gros j’avais perdu mon fils aîné, mais il faut que je vous dise maintenant que j’étais de nouveau enceinte. Car voyez vous le Charles si ses yeux en avaient que pour la veuve bah pour son machin je faisais encore l’affaire.

Cette grossesse n’allait certes pas m’embellir, ce fut un long chemin de croix, un ventre comme jamais j’en avais eu un, des jambes enflées comme des brioches , j’étais essoufflée, poussive et pour sur incapable de travailler dans une ferme, d’autant que le Gustave à quatre ans était une vraie terreur. Rien n’y faisait, mes taloches il en rigolait, de toutes façons je n’arrivais guère à l’attraper, la ceinture du père il la bravait. Une fois seulement ce sale garnement a eu ce qu’il méritait, je l’ai coincé lui ai baissé la culotte et avec une brassée d’ortie je lui ai fait sentir qu’il ne commandait pas encore la maison. Cela ne l’a pas ralenti longtemps.

Le 27 mars 1882 j’arrivais à terme, on nomma l’enfant Daniel, j’espérais simplement ne plus à revivre cela.

Avec ce nouveau fil à la patte mon univers se réduisait encore, c’est à croire que jamais je ne pourrais penser qu’à moi.

Je n’étais qu’un ventre, un réceptacle, une machine à enfanter, moi qui autrefois ne rêvais que de voyages et d’aventures je me retrouvais le cul en l’air au lavoir à laver les langes pleines de merde de mes enfants successifs. Les rives du grand Morin n’étaient point un rivage enchanteur et aucune sirène ne m’y attirait. Mon Charles lui non plus ne correspondait pas à mes critères d’adolescente, ce n’était pas un prince charmant mais un simple paysan, buveur, malodorant, un peu brusque, plus pressé à sa satisfaction qu’à me prodiguer des caresses. Mais n’allez pas croire que je n’aimais pas ce bonhomme renfrogné, il avait aussi du bon et m’aimait à sa façon.

J’étais donc partagée entre le rêve de grands voyages et la quiétude de mon âtre, entre les conversations intéressantes et protestataires des ouvriers papetiers et le rire de mes enfants. Je me voyais faire l’amour dans des draps blancs avec un amant passionné mais j’aimais aussi être brusquée, troussée par mon rude botteleur. N’allez pas croire que nous les paysannes ignorantes et sabotées nous n’étions pas traversées de troubles sentiments.

En parlant de cela un jour à Coulommiers je croisais ma camarade de cellule celle qui par quelques gestes m’avait fait connaître le parfum de la transgression. Nous nous mimes à bavasser de tout et de rien, elle s’était aussi mariée et espérait dans un avenir proche avoir un petit. Nous n’étions évidement pas faite pour nous côtoyer et encore moins pour étaler à la vue de tous une nature profonde assez troublante à la majorité. D’ailleurs je ne connaissais guère cette ambivalence, en prison j’étais malheureuse, et ce moment de chaleur m’avait réconfortée au delà du possible. Il ne me serait pas venue à l’esprit que je puisse être touchée par cette déviance médicale digne de Sainte Anne . Pourtant il a suffit d’un regard , d’un effleurement de main pour que je ressente à nouveau de pointilleuses vibrations. Nous sommes restées comme deux godiches, j’avais la même impression que lorsque j’ai été touchée la première fois par un homme. Mais bon laissons ces sales choses, nous nous sommes séparées et je suis retournée à mes champs, à mon homme et à ma troupe.

LA VIE TUMULTUEUSE DE VICTORINE TONDU, épisode 26, fille de lesbos

Charles allait il me jeter dehors, mes enfants me tourner le dos et puis mon aîné qui se mariait avec une fille de gendarme non vraiment j’avais honte de moi. Un soir que je pleurais, la petite Louise celle qui avait volé un pain s’approcha et me prit dans ses bras, cela me fit une sensation bizarre, pas désagréable, comme une caresse de plume, comme un chuchotement.

Le lendemain j’étais comme attirée par elle et instinctivement je recherchais le contact, aussi perdue que moi elle l’accepta, nos mains se rencontrèrent et mues par une attirance animale elles partirent en exploration. C’était la première fois qu’une femme me touchait, bien plus sensuelle que les grosses pattes de Charles la main de Louise douce, chaude, irrespectueuse des convenances, sauvage tint à se frayer un passage dans ma forêt humide. Ce fut une explosion encore inconnue, un spasme de plaisir, l’interdit, la promiscuité, la peur, la honte firent que je commettais péché . Mon âme de voleuse était maintenant fille de Lesbos.

Honteuse mais repue de plaisir, je me promettais de me confesser, et de me repentir. Il me fallut bien sortir, je n’en menais pas large en arrivant à Vaux, Charles était là entouré des garçons et de la petite , l’animosité était palpable, aucun ne m’adressa la parole hormis Marie qui n’avait pas compris la situation. J’aurai largement préféré que Charles se mette à hurler, à me battre, tout plutôt que cette humiliation silencieuse. On me fit la tête des semaines et j’eus le plus grand mal à trouver du travail .

Le plus dur fut les noces à Auguste, ma commère ne m’adressa pas la parole et le gendarme fit comme si je n’étais pas là.

Mon fils à l’issu de cette triste cérémonie alla habiter chez ses beaux parents avant de partir au service.

Je ne savais pas que je ne le reverrais plus guère.

Se voir rejetée et traitée de voleuse est d’une dureté sans nom dans notre société ou justement tout le monde vit en communauté, j’en souffrais énormément et me refermais sur moi même.

Ce fut donc avec plaisir que je pris la nouvelle que m’annonça Charles. Nous allions déménager à Chailly en Brie.

Bon ce n’était pas le bout du monde non plus, le village n’était qu’à une portée de sabots de Coulommiers. Il était situé un peu au sud est, dans la grande plaine céréalière.

Il y avait quand même huit cent soixante quinze habitants ce n’était pas tout petit, Charles avait loué une maison dans la rue principale du bourg, mais la commune s’étendait sur de nombreux hameaux que nous visiterions tout à tour en travaillant. Il y avait la Couture, Champbretot, les Sables, Salerne, Montigny, la Bretonnière, Buisson, le petit Aulnoy, le Matroy.

Mais ce qui nous fit bouger c’était la présence de très grosses fermes, celle du vieux château, la Sauvagère et Florianne. Mon mari et les garçons trouvèrent à s’y embaucher aussitôt.

Le blé et l’avoine couvraient une grande partie des sols ainsi qu’un peu de betteraves qui alimentaient la sucrerie de Coulommiers.

Moi ce que j’aimais c’était les nombreux moutons. Il y avait aussi beaucoup de vaches, fromage de Brie oblige et de nombreux paysans faisaient la noria sur Coulommiers pour écouler le nectar blanc.

De nombreux propriétaires avaient aussi planté des pommiers et des poiriers, on faisait du bon cidre et la cueillette offrait un peu d’emplois saisonniers.

Notre maison n’était guère luxuriante, en bordure de la grande route, ce qui nous apportait le désagrément d’avoir soit de la poussière soit une boue fangeuse qui pénétraient par la porte basse, disjointe et brinquebalante. Une grande pièce en bas, sombre et noire, une petite chambre à coté et un étage mansardé desservi par un rude escalier de bois noir, vermoulu et pentu. Nous y serions tout aussi entassés qu’à Vaux , d’autant que les garçons presque adultes avaient besoin maintenant, de plus de place. Nous avions aussi un jardin avec un puits commun à plusieurs maisons ainsi que des cabinets d’aisance également partagés.

Charles mon homme et ses fils , Émile 20 ans, Victor 18 ans, Charles 14 ans, et Joseph 11 ans travaillaient comme botteleurs, c’étaient leur spécialité mais évidemment ils faisaient aussi tous les autres travaux exigés dans une ferme.

Ma Marie allait à l’école de madame Prevost, c’était une bonne sœur, moi je m’en foutais et de plus je crois qu’elle était plus ou moins de la même congrégation que les sœurs qui m’avaient appris à écrire et à lire à Provins.

Gustave à trois ans était dans mes jupons et je l’emmenais partout.

Avec cet exil on ne m’appelait plus la voleuse et ma réputation se rétablit pour l’instant. Mais ce qui m’embêtait c’était l’absence d’Élisabeth que je ne voyais plus qu’occasionnellement.