ÉTUDE SUR LES DÉPLACEMENTS D’UNE FAMILLE PAYSANNE EN VENDÉE AU DÉBUT DU 19EME SIÈCLE

 

 

Autrefois dans les campagnes, tout était affaire de famille, les naissances avaient lieu à la maison et les femmes aidées de la matrone ou de la sage femme accouchaient leurs sœurs, leurs filles ou leurs petites filles.

Les mariages étaient comme on le sait un contrat entre deux familles ou l’intérêt se trouvait souvent mis en avant. Des histoires d’amour heureusement s’y glissaient parfois.

Les morts étaient veillés par la famille et on trépassait dans son lit entouré des siens. Tout se faisait en commun, les repas, la lessive, l’amour ( à l’abri des lits clos ) dans la pièce unique.

Les paysans gardaient leurs vieux, qui d’ailleurs restaient chefs de ménage et les fermes comptaient toujours trois générations sous leur toit.

La mobilité était réduite, mais mus par la recherche du travail, les paysans se déplaçaient sensiblement.

Les mouvements se faisaient en famille et c’est l’une d’entre elles que nous allons suivre maintenant.

Nous sommes en Vendée à la fin du 18ème siècle et nous rencontrons le nommé Pierre Luc Martineau.

Géographiquement nous nous situons à l’ouest de la Roche Sur Yon, dans le canton de la Mothe Achard, c’est un pays bocager à l’habitat très dispersé.

Pierre Luc est donc né en 1761 à Nieul le Dolent, nous ne connaissons rien de son enfance ni de sa jeunesse mais ses parents sont morts à Nieul donc nous pouvons y supposer qu’il y vécu .

Nous le retrouvons pour un premier déplacement sur la commune de Saint George du Pointindoux où il se marie avec une fille du village nous sommes en 1791.

Son lieu de mariage est à 12 kilomètres de son lieu de naissance ( distance maximum d’église à église ).

Son premier fils naît dans le village et malheureusement sa femme y décède rapidement.

Nous ne connaissons pas la date et le lieu exact de la mort car en ces périodes fort troublées par la guerre de Vendée les registres sont parcellaires.

Il se remarie dans le même village à une date toujours inconnue.

Mais leur premier enfant naît à Sainte Flaive des Loup en 1796 au hameau de la Jarrie, nous sommes à 7,9 kilomètres de Nieul le Dolent.

Puis retour à Saint Georges du Pointindoux pour la naissance du second en 1799.

Mais le mouvement ne s’arrête pas là car le 3ème enfant voit le jour à Sainte Flaive des Loups mais cette fois à la Grande Doucerie.

Toujours dans le même secteur, mais mobilité tout de même et qui correspond à une recherche permanente de travail dans un rayon de 12 km par rapport au lieu de naissance de Pierre.

Mais ce n’est pas terminé loin de là.

En 1813, la famille habite à la Petite Bénatrie sur la commune du Girouard, il semble que Pierre soit maintenant métayer,alors qu’il n’était que journalier jusqu’à maintenant.

Par rapport au lieu de naissance du dernier enfant, ils ont fait un bon de 8 kilomètres .

Le premier enfant nommé Pierre se marie en 1813 sur la commune du Girouard, François le second en 1818 et Jean Louis en 1822 également.

En 1816 toute la fratrie se trouve réunie sur la Grande Bénatrie au Girouard.

église du Girouard

Les parents, le couple du fils aîné avec une fillette et les trois frères y cohabitent.

Mais soit fin du bail ou autre raison vers 1822, la famille se sépare.

Pierre l’aîné avec sa femme restent sur le Girouard mais trouvent asile au Pays, ils n’y bougeront plus.

Pierre Luc l’ancien et sa femme Jeanne se déplacent maintenant à la métairie de la Bitaudière sur la commune de Grosbreuil. François et sa femme et Jean Louis et la sienne suivent le mouvement avec évidement le dernier de la famille qui n’est point encore marié

Le déplacement encore une fois est très court car il avoisine les 6  kilomètres.

Nous retrouvons donc dans une même métairie, un couple d’anciens, deux couples d’enfants et leur progéniture ainsi que les enfants non mariés du couple d’ancien.

Voila donc un schéma caractéristique d’une occupation trans générationnelle.

Mais la vie n’est point un long fleuve tranquille, l’un des fils meurt sans laisser d’héritier, sa veuve quitte la métairie et repart chez ses parents ( elle se remariera ) .

En 1830 nouvelle transhumance, pour le village de Sainte Foy, le vieux Pierre Luc prend avec ses fils Victor et François la métairie de la Guérinière. Encore un faible déplacement qui sera de 5 kilomètres.

Victor non marié y trouve rapidement une moitié qui évidement s’installe à la Guérinière.

Au cours des années qui suivront la Guérinière se remplira d’enfants, ceux de François et ceux de Victor dont nous étudierons les déplacements dans un prochain post .

Pierre Luc finira son itinéraire à la Guérinière en 1833 et sa femme Jeanne en 1836. Entourés des leurs, ils furent pleurés mais leur disparition libéra enfin un lit clos, car nous le verrons la descendance fut fort nombreuse.

Pour résumer

Nieul le dolent, 1761 naissance Pierre Luc Martineau

Saint George du Pointindoux , mariage, 1791

Saint George du Pointindoux, naissance troisième enfant, 1799

Sainte Flaive des Loups, La Grande Doucerie, naissance 4ème enfant, 1803

Girouard, la grande Bénatrie, 1813

Grosbreuil, la Bitaudière, 1822

Sainte Foy, la Guérinière, vers 1830 jusqu’ 1833

Pierre Luc ne s’est donc pas éloigné de plus de 15 kilomètres de son lieu de naissance.

LA DISPUTE DE LA FONTAINE DE NAVARRE

 

A une époque ou il suffit de tourner un robinet pour avoir de l’eau, il nous est difficile d’imaginer les innombrables difficultés qui se présentaient à nos ancêtres pour se procurer le précieux liquide.

Qu’il ne faille pas s’imaginer une consommation aussi importante que la notre, les gens utilisaient l’eau pour s’hydrater, faire cuire les aliments, nourrir les bêtes et pour quelques usages professionnels qui en requéraient . Bien sur nos ancêtres se lavaient parfois, mais point tous les jours et loin s’en faut, lorsque l’eau est difficile à faire venir on y fait attention.

Dans les villes où sont présents des fleuves ou des rivières, le problème était résolu, mais quand était il dans les agglomérations non baignées par ces sources inépuisables ?

Intéressons nous un instant à la petite ville de La Rochelle, nous sommes en 1839, la glorieuse localité en ce milieu de 19ème siècle ronronne à l’ombre de ses murailles obsolètes, la population est d’environ 20000 habitants, c’est peu mais pour les ressources en eau disponible cela est déjà beaucoup.

Aucune source ne venait sourdre et les quelques puits creusés dans les caves des maisons souvent envahis par de l’eau saumâtre ne pouvaient suffire aux besoins de la population Rochelaise et aux nombreux bateaux qui faisant escales, remplissaient leurs tonneaux. La ville ceinte de murailles était en outre cernée par de nombreux marais qui à ne point douter ne fournissaient guère d’eau de bonne qualité.

Mais alors comment nos édiles de l’époque avaient ils résolu le problème et l’était il totalement ?

rue de la grille avant son agrandissement, à droite l’hôtel de ville de la Rochelle.

A proximité de la ville se trouvait le petit village de Lafond où de nombreuses sources d’eau douce faisaient jaillir de la nappe souterraine une eau abondante et de bonne qualité.

L’évacuation des eaux se faisait par des petits rus qui formaient le ruisseau le Lafond qui lui même se jetait par une petite vallée à l’ouest de la ville dans l’océan.

( le ruisseau existe toujours et traverse maintenant les parcs de la ville, nous les locaux nous l’appelons peu glorieusement le rio merda ).

On décida donc de capter cette eau et de l’amener en La Rochelle, les travaux s’échelonnèrent sur de nombreuses années. La Rochelle eut enfin ses fontaines. La première fut nommée la vieille fontaine, puis en descendant nous eûmes, la fontaine royale, la fontaine du pilori, la fontaine des petits bancs, la fontaine de la caille et la fontaine de Navarre. Un aqueduc en poterie qui courait dans un souterrain amenait donc enfin de l’eau et remplaçait avantageusement les divers puits préexistants.

Au cours des siècles de nombreux détournements eurent lieu au bénéfice des quelques hôpitaux mais aussi de particuliers, ces branchements sauvages ou larrons étaient évidemment interdits. Ils étaient régulièrement détruits et les récalcitrants étaient amendables. Bien sur de nombreuses dérogations furent octroyées, sources infinies de contestations et de pinaillages .

Ces fontaines de ville tout comme les points d’eau dans les villages étaient un lieu de rencontre, les femmes y faisaient causette, et les hommes y parlaient politique et faits divers.

Remontons le temps et portons nous au niveau de la fontaine de Navarre en 1851.

Le jour commençait à peine à poindre que la température se faisait déjà lourde, la fraîcheur de la nuit n’avait qu’à peine entamé la chaleur caniculaire de la veille. La vieille fontaine de Navarre était encore dans l’ombre. Adossée à une maison face au temple protestant de La Rochelle, petit quadrilatère surmonté d’un toit. La fontaine était alimentée par un petit bassin creusé à environ 3 mètres de profondeur, qui était lui même alimenté par l’aqueduc souterrain qui serpentait dans les entrailles de la ville. Le trop plein partait par un dégorgeoir dans le canal de Rompsay tout proche.

Deux pompes manuelles assuraient la montée de l’eau à la surface dans un bassin en plomb.

Chaque fontaine alimentait un quartier bien défini et gare aux commères et aux garçons d’écurie qui venaient impunément voler le fameux breuvage.

Celle de   »Navarre  » ou  »des récollets  » ou bien même de  » la philosophie  »desservait le vaste secteur qui entourait le temple protestant.

La fontaine se trouvait face à ce temple et ancienne église des récollets

Malgré l’heure matinale les premiers bruits de la rue commençaient à se faire entendre, les roues d’une charrette au loin crissaient sur les pavés, les chevaux des écuries de la rue Saint Michel s’énervaient d’avoir soif et hennissaient de conséquence.

Des sabots claquaient maintenant et les carrioles des sans sels poussées par des femmes se dirigeaient presque en convois vers le port. Des ombres courraient sous les porches, la nuit laissait sa place au jour.

La première arrivée sur les lieux avec ses seaux fut Jeanne Busson, la cabaretière de la rue de La Rochelle, Elisabeth et Adélaide les filles du sabotier Falaise la précédaient de peu.

Jeanne portait bien ses 43 ans, elle s’entretenait et se vêtait avec goût pour attirer la clientèle qui au demeurant était fort nombreuse, car des notaires s’installaient dans l’hôtel d’à coté pour y enregistrer des actes commerciaux . Bien sur son mari était jaloux et en prenait ombrage.

Habillée d’une robe légère sa poitrine opulente s’offrait au regard. Elle actionna la première pompe, l’eau tarda à monter et seul un filet d’eau marron apparut.

  • cette flotte est dégueulasse.
  • Oui et je crois qu’elle pue la merde, renchérit la jeune Élisabeth
  • Des latrines se sont encore infiltrées dans le bassin il va falloir prévenir le fontainier.

Ses infiltrations étaient fort fréquentes car les maisons s’avançaient de façon souvent anarchique au dessus des souterrains.

Élisabeth actionna à son tour la seconde pompe un maigre filet s’écoula, la couleur de l’eau s’améliora un peu mais l’odeur persistait.

  • Il faut qu’on fasse couler plus longtemps, fit Adélaïde la petite lingère.

Ce maigre débit risquait de provoquer une file d’attente importante.

Baptiste Coudrin le garçon boucher et Marie Bideau la domestique de la boucherie attendaient maintenant leur tour.

Baptiste grand dégingandé de 23 ans était fort satisfait d’attendre derrière la belle Adélaïde, il la désirait en secret et sa paillasse pouvait en témoigner. A la fontaine il pouvait l’admirer et même l’aider à faire venir l’eau. Il faudrait bien qu’il lui témoigne sa flamme avant de se la faire chiper.

Le beau Gustave Rivail étudiant en pharmacie les avait rejoints, fin élégant et contrastant avec les ouvriers de la rue il venait chaque jour tirer le nécessaire à sa toilette. Sa logeuse s’inquiétait fort d’une telle propreté et lui demandait à tous propos s’il n’était point malade.

La petite Marie à sa vue s’arrêta de respirer, ils échangèrent un regard, elle devint toute rouge et fort confuse.

L’eau nauséabonde s’écoulait hors du bassin et se dirigeait en pente douce vers l’entrée du temple, le pasteur allait encore rouspéter de cette gadoue infâme.

Au rythme ou s’écoulait l’eau chacun risquait d’y passer la journée.

Un ouvrier maçon nommé Rainaud Étienne et qui participait à la construction d’une maison rue de La Rochelle avisa l’assemblée que la fontaine qui se trouvait rue des petits bancs ne donnait plus grand chose non plus et que la mairie avait autorisé l’utilisation du puits qui se trouvait à coté malgré son eau saumâtre.

Celle de Navarre la plus éloignée du réseau ne pouvait donc donner beaucoup d’eau. Si il ne pleuvait pas la tension s’exacerberait.

Gustave et Baptiste pompaient à la place des deux femmes, ils avaient goûté l’eau, elle avait un goût de boue salée.

Marie pourtant pas bégueule jurait que jamais elle ne tremperait ses lèvres dedans.

Michel Babiau le fabriquant d’allumettes, jamais en retard d’un bon mot lui lança qu’elle pourrait au moins se laver le cul avec. La cantonade rigola fort,  excepté Gustave qui pinça des lèvres mais qui se retint de s’entreprendre avec le grossier personnage.

Émile l’apprenti Ferblantier fit remarquer.

  • c’est normal qu’il ait plus d’eau, hier soir les gens de l’hôpital sont venus remplir des barriques pour arroser le jardin de l’établissement.
  • Non de dieu les salopards fit Babiau
  • ç’a va pas se passer comme cela…..

Au même moment une charrette menée par un charretier de l’hôpital des protestants et portant trois tonneaux faisait son apparition en remontant la rue de la Ferté. Deux domestiques à l’arrière devisaient des affaires du jour.

  • Les voilà qui reviennent
  • Je vous garantis qu’ils n’auront pas une goutte de flotte cria Babiau.

Étienne le maçon était parti chercher du renfort sur le chantier et trois malabars couverts de chaux et de poussière et au corps musculeux firent leur apparition.

Le groupe avait maintenant forcit et quelques mégères échevelées hurlaient de concert que le peu d’eau merdeuse qui restait n’irait pas arroser le jardin des parpaillots.

Les trois compères de l’hôpital des protestants qui évidemment ne faisaient qu’exécuter les ordres furent surpris par le déferlement de haine qui les soufflait en plein visage.

Le conducteur fit front , mais tous hurlaient.

  • Pas d’eau pour les légumes, on en a besoin pour nos petits
  • vous n’êtes pas du quartier, foutez le camps.
  • Foutus hérétiques vous prendrez pas notre eau.
  • On va vous foutre au canal
  • A la flotte
  • Au canal au canal

L’affaire était vraiment mal engagée les deux domestiques étaient entrain de se faire arracher les vêtements et les cheveux par les ménagères, le boucher voulait couper les jarrets des chevaux et Jeanne éventrer les tonneaux.

Heureusement pour les trois hommes, Gustave plus raisonné était parti chercher les agents de police municipaux qui se trouvaient au poste de garde de la maison commune toute proche.

L’arrivée des gardes calma tout le monde et ceux ci par précaution donnèrent raison à la foule au détriment des gens de l’hôpital, cela allait encore faire toute une histoire.

Qui pour sa soupe, qui pour ses ablutions, qui pour sa chaux, qui pour ses préparations d’onguents repartis avec ses seaux.

Heureusement il tomba averse dès le lendemain et le bassin fut de nouveau rempli d’une eau presque propre. Une énième visite du souterrain permis de déterminer où se trouvait la fosse d’aisance coupable de la pollution et le changement du siphon du dégorgeoir empêcha pour quelques temps l’eau de mer de pénétrer dans le bassin lors des fortes marées.

Les maçons finirent leur ouvrage, Gustave courtisa la petite Marie et lui demanda sa main, Baptiste séduisit Adélaide qui fort d’un polichinelle dans le tiroir fut virée de chez elle par son père. La belle Jeanne continua de faire fonctionner son commerce en jouant de son opulente devanture.

Ainsi va la vie

Dans les années 1860 un système d’adduction d’eau fut créé amenant le précieux liquide à des bornes fontaines puis chez les particuliers qui pouvaient se le payer.

Fini les rencontres aux pieds des fontaines, fini aussi les disputes, disparue l’eau saumâtre, disparue l’eau merdeuse et contaminée, terminés aussi les lavages de linge dans les bassins des fontaines, aux oubliettes les poissonniers indélicats qui nettoyaient leurs poissons et les bouchers qui rinçaient les boyaux et qui par leurs gestes inconsidérés contribuaient à l’insalubrité publique.

La fontaine de Navarre fut rasée, la maison qui se trouvait à proximité fut écrasée lors de l’agrandissement de la rue de la Grille, il ne reste que le bassin recouvert et invisible et qui sert encore de déversoir et qui se trouve sous la place face au temple protestant .

Pour ceux qui seraient intéressés par le sujet, lire l’excellente étude de monsieur Henri Dannepond  » les souterrains et adduction d’eau de La Rochelle  »

REGARD SUR UNE FRANCE D’AUTREFOIS, LE GUÉ D’ALLERÉ PETIT VILLAGE DE CHARENTE MARITIME

Autrefois la France était essentiellement rurale et le village où j’habite actuellement ne fait pas exception.

Le Gué d’Alleré est un petit village de 985 habitants en 2018, peu de personnes sont originaires du village car ce dernier a plutôt la vocation d’être un village dortoir . En effet la montée des prix de l’immobilier proche des grandes villes condamne un grand nombre de personnes à un exil dans les villages périphériques.

L’arrivée massive des rurbains a fait grincer bon nombre de paysans qui ont vu débarquer avec inquiétude ces familles chargées d’enfants.

Ce village était donc autrefois peuplé de cultivateurs ou de personnes qui en dépendaient. Les choses ont bien changé car il ne reste plus que 12 ménages sur plus de 250.

La vie agricole persiste néanmoins avec un nombre moindre d’exploitations pour une surface cultivée qui doit être sensiblement la même.

Pour nous résidents actuels du village la vie agricole se limite aux engins que l’on ne peut doubler sur la route, aux arrosages en plein soleil alors que l’on doit réduire nos arrosages de jardin, et aux champs de colza qui nous donne des allergies. Mais quand était il autrefois ?

Plongeons dans le temps et arrêtons nous en 1851.

Le village a déjà 870 habitants soit seulement une centaine de moins que maintenant.

Comment était composée la population de ce petit bourg ?

Étiré en longueur le long de la route qui vient de Surgères il est coupé en sa moitié par le ruisseau de La Roulière . Plusieurs chemins amènent à Benon, Rioux, Mille écus, Anais, Ferrières, Bouhet et à l’Abbaye de la Grâce Dieu.

Un bourg principal, le hameau de Rioux et celui de Mille écus, peu d’habitats dispersés excepté la Moussaudrie, le Treuil et les deux Moulins.

Rien de bien notable dans l’architecture, une petite église, peu de belles maisons, l’ensemble est tourné vers la culture et l’élevage.

Le paysage est peu boisé, excepté le manteau couvrant le ruisseau et le  » bois des lignes. »

Les parcelles cultivées sont en lanières et de peu de superficie. La majeur partie est couverte de vignes.

Les vignes en Charente inférieure ( Charente Maritime depuis le  4 septembre  1941 et une loi signée par le Maréchal Pétain ) couvrent les 2/3 de la superficie productive, le morcellement est extrême et très peu d’exploitations atteignent les 10 hectares.

Au recensement de 1851 il y a 265 maisons pour 265 ménages. Beaucoup plus d’hommes que de femmes, il ne devait pas être facile de trouver une épouse.

178 filles pour 214 garçons.

210 femmes mariées pour 209 hommes

36 veuves pour 23 veufs.

Examinons maintenant en détail la population de notre village Aunisien.

Extrême morcellement des exploitations et ce n’est pas un vain mot que de le dire, car ils existent 168 propriétaires cultivateurs, 49 fermiers ( faisant un autre travail en complément ) et 3 métayers.

Ces micros exploitations viables qu’avec de la vigne étaient cultivées en famille, le père et fils suaient souvent cote à cote pour faire donner le raisin providentiel.

Seules quelques exploitations plus grandes embauchaient des domestiques de ferme et quelques journaliers en complément pour faire tourner leurs affaires.

Bien sur tous ont quelques bêtes, vaches, bœufs, ânes , mules, cochons et bien entendu un poulailler, qui apportent par la consommation personnelle ou par la vente un complément de revenu.

Entrons dans le détail, car les paysans sont nommés de différentes façons sur le recensement.

Cultivateurs vignerons 70

vignerons 150

propriétaire cultivateur 6

cultivateur 3

propriétaire vigneron 2

cultivateurs fermier 1

Comme on peut le voir l’immense majorité cultive la vigne, soit comme cultivateurs vignerons qui semblent être leur propre patron, soit comme vignerons en tant qu’employés ou comme enfants de cultivateurs vignerons.

Très peu ne cultivait pas la vigne, par contre ceux qui possédaient des vignes devaient également cultiver d’autres parcelles, soit pour nourrir leurs cheptels soit pour commercer.

A tous ces petits patrons ou apparentés il faut rajouter 28 journaliers ou journalières qui possèdent un peu de terre et 22 domestiques hommes et 11 domestiques femmes ( domestiques ou valets de ferme ).

Paysans eut même,  les Coudrin, Hubert et André sont marchands de vaches ainsi que Pierre Drapeau

C’est donc un total de 452 personnes qui travaillent pour l’agriculture.

Il y a 250 enfants et 79 femmes qui vivent du travail de leur mari.

En conclusion le village est majoritairement tourné vers l’agriculture et particulièrement la vigne.

LES AUTRES PROFESSIONS

Meunier

A cette époque existaient sur notre commune deux Moulins, celui de Mille écus ( sur la colline près du château d’eau ) avec comme meunier Chaignaud François et celui du moulin David ( à l’entrée du village près du rond point ) tenu par Raimond François. Les fils de la maison travaillant évidemment avec leur père.

Charon

Dans cette société rurale la présence d’un spécialiste des charrettes et des roues en bois est familière, Baptiste Pizon et André Avrard ne devaient pas manquer de labeur.

Bourrelier

Un seul bourrelier en la personne de Pierre Jolivet et de son ouvrier

Maréchal

Tous les villages avaient des forges, le Gué d’alleré en comporte 2, celle de Morin André et celle de François Landret. Ces endroits sont le cœur du village où chacun se retrouve pour causer,, boire la goutte et attendre son ferrage.

Sabotier et cordonnier

Personne n’allait se chausser à la ville, Justin Beaujean faisait des magnifiques sabots et Henry Gaquignolle de beaux souliers. 2 autres cordonniers officiaient également sur la commune.

Tisserand

En cette époque on entendait les navettes des 4 familles de tisserand du village dont celle de Jean Chabiron

Bien entendu 2 tailleurs d’habit faisait les vêtements des villageois et 3 couturières de métier suppléaient aux doigts des paysannes.

Charpentier, menuisier, scieur de long et maçons.

Les maisons étaient faites localement et le travail ne manquait guère, 4 maçons, 2 charpentiers, 2 scieurs de long et 1 menuisier se partageaient le marché.

LES MÉTIERS DE SERVICES

Monsieur Jacques Bonnet tenait avec sa femme une épicerie où chacun trouvait ce qu’il ne produisait pas lui même.

Monsieur Pierre Rouhault faisait école aux garçons et Marie Texier aux filles

Pierre Daunis tenait l’auberge et son fils fils Pierre faisait fonction de buraliste.

Beaucoup de paysans faisaient leur pain, alors il n’y a qu’un boulanger qui boulange avec son fils, Jouinot Jean et Alexis.

Il y avait un garde champêtre se nommant Joseph Boisson, représentant aussi important que le maire il veillait au respect des lois et des réglementations.

L’entretien du village incombait aux 2 cantonniers dont l’un se nommait Etien Pierre.

En l’absence de médecin sur la commune, les femmes accouchaient avec l’aide de 2 sages femmes et principalement de Madame Coudrin Julienne veuve Rousseau.

Au spirituel? Joseph Mestre était curé de la paroisse et sa bonne, Taudière Marie tenait son intérieur.

Outre l’âme de ses paroissiens notre curé devait également s’occuper des indigents de la commune qui étaient assez nombreux.

17 personnes sont indiquées comme telles, beaucoup de femmeS en l’occurrence 12, en famille ou bien seules.

La famille de Joseph Barreau, père, mère et les 2 enfants sont signalés comme indigents ainsi qu’une famille de vignerons dont la parcelle devait être bien petite pour ne point nourrir son monde.

Après les pauvres, le village comportait quelques famille aisées avec domestiques

Robin Jean 47 ans, négociant propriétaire et maire du village ainsi que Pierre Petit 48 ans également dans le négoce.

INSOLITE

Le plus incongru dans ce décor champêtre est la présence de deux horlogers, le père et le fils, Pierre et Jacques Beaujean.

La présence d’un chaisier est aussi insolite car le débouché ne devait guère être important ( la capitale régionale de la chaise est plutôt la ville de Marans )

Notons la présence d’un seul étranger le polonais Jacob Jancewiz, ouvrier tisserand . Par quel hasard de la vie ce juif polonais a t’ il posé ses valises en Aunis ?

Voila le tour d’horizon est terminé, gageons que ce schéma devait se reproduire dans bien des communes, un village tourné vers la vigne, de type monoculture. Des parcelles très petites, des gens pauvres vivants encore plus ou moins en autarcie. La présence traditionnelle des artisans de campagne. Une petite aristocratie de négociants en eaux de vie occupant la tête de la commune.

Le schéma ne changera guère jusqu’à l’arrivée du phylloxera qui ruina la quasi totalité des vignerons de Charentes Maritime, les vignes au Gué d’Alleré furent arrachées et jamais replantées. L’age d’or des eaux de vie était passée et la population du village périclita

 

UNE VIE DE VENDÉEN, la dureté des temps

 

 

Malheureusement un drame frappa encore , François mon frère,  âgé seulement de 46 ans nous tira sa révérence, balayé qu’il fut en quelques jours par la maladie.

J’étais seul maintenant pour faire tourner notre métairie, nous étions trop pauvres pour engager des journaliers, alors les femmes et les garçons trimaient de concert avec moi.

Les plus petits furent gardés par la mère. Pour certains gros travaux la solidarité paysanne joua, le deuil était ressenti par tous,  tant la mort était encore présente dans notre bocage.

En fin d’année c’est ma mère que nous avons conduite en terre, encore un drame, décidément la Brunière serait marquée de nos larmes

Mais hélas il fallut se rendre à l’évidence je ne pus renouveler mon bail , notre belle famille se scinda, je me retrouvais à la Chabossière toujours sur La Chapelle, mais ma belle sœur et sa ribambelle de drôles s’en fut sur Julien des Landes où vivait sa mère. Tant d’années à nos cotés se fut un déchirement, ma bonne Marie fut inconsolable elle perdait comme sa moitié.

A la maison, la table se vidait peu à peu, les 4 aînés se placèrent comme domestique de ferme et ma petite trouva place comme servante. C’était le cursus classique d’un jeune paysan lorsque la terre familiale ne pouvait nourrir tout le monde.

Je surveillais tout ce petit monde car j’en étais encore responsable.

Mais la  situation ne devint  plus tenable et j’abandonnais la responsabilité du métayage en ne reconduisant pas le bail.  Je me louais comme journalier, nous avions encore déménagé et demeurions à la Rebelière. Inéluctable retour des choses nous étions de retour sur Sainte Foy. Par contre ma belle sœur Adèle qui avait su rebondir, prit la métairie de la Grivière avec ses garçons devenus hommes , mon petit François de 10 ans à peine s’y retrouva comme domestique.

Nous qui avions connu les grandes tablées,  se retrouver avec seulement deux garçons nous paraissait chose étrange. Notre temps était presque passé, la Vendée bougeait, le bocage changeait de visage, des haies étaient coupées, pour agrandir les parcelles. Le train arrivait maintenant et désenclavait le département .

En 1882 eut lieu le premier mariage de la famille, c’est Honorine qui commença la longue série, j’espère en voir beaucoup, elle se maria à Sainte Foy et le mari était bien entendu cultivateur, après la noce elle partit au Girouard fonder une nouvelle lignée. Mon Isaie était domestique à la Girardière, et le Théophile domestique à la Guérinière. Sacré retour des choses, il y était né et maintenant y travaillait, malheureusement pour lui il n’était pas le métayer.

De nouveaux mariages arrivèrent Isaïe se maria avec une fille Tessier et s’installa chez les beaux parents à la porte d’ Olonne, il n’était plus domestique mais gendre du patron.

Victor se maria avec Marie Louise Retail et s’installa avec nous, cela nous faisait un peu d’animation, bien sur de nouveau la promiscuité avec un jeune couple, comme autrefois avec mes parents je suis sur que nous les embarrassions.

La situation évolua rapidement et ils partirent sur Grosbreuil, toujours la mobilité pour le travail, s’en était fini des métayages qui se poursuivaient sur plusieurs générations. Heureusement il nous restait Aimé le petit dernier, il trimait dur maintenant, comme un homme.

J’avais des petits enfants, la lignée était assurée, le reste pour l’éducation,  les drôles feraient comme ils voudraient. Moi j’en étais resté au travail et aux taloches, teinté il est vrai par un peu d’école. Maintenant cela était obligatoire, même pour les filles, je me demandais bien qui allait garder les vaches et les oies.

J’ai 65 ans maintenant je suis fatigué, un coup de froid,

t’ as qu à pas dormir le cul nu me dit en rigolant la Marie. Certes j’aurai du mettre un caleçon, mais tout de même je m’inquiète. Nous sommes le 27 mai 1889, je me couche car je n’en peux plus, je tousse, je crache. Marie envoie Aimé chercher un docteur. Autrefois nous n’avions pas besoin de cet engeance, on guérissait ou on crevait.

Moi malgré la mine de circonstance du beau Monsieur je savais que c’était la fin. Marie fit venir le curé, alors là pour sur j’étais foutu.

Le 28 mes dernières forces m’abandonnent,

Je prends la main de ma fidèle compagne et je ferme les yeux.

FIN

Lire les trois épisodes précédents :  https://pascaltramaux.wordpress.com/2018/10/26/une-vie-de-vendeen-le-demenagement/

https://pascaltramaux.wordpress.com/2018/10/29/une-vie-de-vendeen-la-gueriniere/

https://pascaltramaux.wordpress.com/2018/10/31/une-vie-de-vendeen-les-mariages/

UNE VIE DE VENDÉEN, Les mariages

Le travail repris, mais avait il cessé ? En 1837, la Chaillot quitta notre service pour se marier, quelle perte, elle travaillait dure et n’était point avare de nous satisfaire de la vision de ses appâts.

Mon frère François l’aurait bien épousée ou simplement troussée dans l’étable. Des épousailles, mes parents jugèrent qu’il était trop jeune quant aux ébats dans l’étable la belle Marie qui voulait garder sa fleur elle n’en voulut point.

Comme je vous l’ai déjà dit mon père se retrouva au conseil municipal, le maire du village était le deuxième mari de la propriétaire de la Guérinière. Bien qu’avisé et point sot étant analphabète vous vous doutez bien qu’il était là pour faire nombre. Il en était quand même pas peu fier et les paysans du canton le respectaient.

Moi maintenant je n’allais plus en classe et je pris ma place comme servant de ferme, mon père ne faisait pas de cadeau ni d’ailleurs mon frère François qui rude gaillard âgé de 6 ans de plus que moi était maintenant un homme.

En 1840 ce fut le drame dans la famille, mon oncle Pierre fut balayé par la maladie en quelques jours il avait 36 ans. On le porta en terre mais la situation financière de sa veuve était catastrophique, elle se logea donc à la Guérinière avec Victor âgé de 7 ans. Au vrai elle était prise d’au moins trois ou quatre mois. Sans la solidarité familiale une journalière veuve avec enfant et enceinte nous pouvait vivre que de mendicité, elle prit donc place chez nous et se logea dans le lit des deux aïeuls décédés . En août ma cousine Marie Henriette naquit à la maison.

Nous étions donc 9 à la Guérinière, mes parents et nous autres les trois enfants, la belle sœur et son fils Victor  et le bébé à la mamelle, la servante Marie Anne Rocard venait compléter la tablée.

Malheureusement le bébé passa de vie à trépas, il faut dire qu’il était un peu malingre et ne pouvait pas survivre.

Ma tante ne resta guère et trouva une place comme domestique au moulin de la Baillère, en remplacement on prit Aimé Celestin Nicoleau comme domestique et homme à tout faire, il était pas finaud et avec mon frère on le faisait enrager.

Nous étions mon frère et moi arrivés à un carrefour et la saison des amours allait commencer.

François en bon ainé qu’il était commença à courtiser une belle de la chapelle Achard, elle porte le jolie nom d’Adèle Bonamy, tout y passa les simagrées lors de la saint Jean, les longues balades main dans la main pour la raccompagner chez elle, les premier baisers, puis les visites au pâti où la belle se laissait explorer. Puis comme les galants se convenaient et que les parents respectifs se convenaient aussi, une date fut fixée et le contrat bien ficelé. Le mariage eut lieu le 20 juin 1848 avant les moissons, Marie Adèle vivait au Moulin des Landes à la Chapelle Achard avec ses parents journaliers mais le mariage eut quand même lieu du la commune de Sainte Foy.

Belle fête en vérité, car j’y découvris ma future.

Le couple passa la nuit de noce dans la maison paternelle, François fut apparemment gaillard. Mes parent convinrent que le couple resterait à la Guérinière. Au niveau de l’intimité on repassera mais malheureusement l’économie familiale primait et les deux amoureux n’avait pas d’autonomie financière.

Moi mon amoureuse s’appelait Rose Craipeau, en vérité une sublime fleur mais l’épine à notre amour était qu’elle habitait à Talmont à la Guernessière, vous parlez d’une trotte. Cela en valait assurément le coup. Ma rose pas farouche m’offrit sa fleur, nous étions du même milieu c’est à dire pauvre comme job nous pouvions donc réunir nos destins.

 

Le 6 février 1849 soit 11 mois après mon frère je convolais, il se posa immédiatement le problème de l’installation, nous ne pouvions aller à Talmont chez les beaux parents la terre ne nous aurait pas nourris. Provisoirement tout le monde resta à la Guérinière, imaginez la promiscuité entre deux jeunes couples et le couple des parents, certes cela faisait une belle tablée . La situation devint vite confuse . Trois femmes à la maison un vrai calvaire, en théorie ma mère commandait en tant que chef de famille, mais les belles filles souvent liguées lui menaient une guerre sourde et sournoise pour la prééminence dans la maison. Adèle accoucha enfin de sa première fille, malheureusement la petite ne vécut que 19 jours.Rose devint également grosse, il fut décidé que mon frère et sa femme partiraient à la Chapelle Achard chez les Bonamy lorsque Rose accoucherait, la Sévrerie n’était point grande non plus mais pour pallier à une situation explosive cela devrai suffire.

Mon couple s’installa dans leur lit clos, c’était celui de feus les grands parents, nous y passâmes donc des nuits sublimes, en silence bien sur, les vieux n’étaient pas loin.

Arrêtons nous un peu sur les événement qui nous environnaient, le roi des Français Louis Philippe s’était sauvé en Angleterre, verrions nous le retour du vrai roi sous le nom d’Henri V et bien non, la république fut proclamée le 28 février 1848. Je me fichais pas mal de tout ce remue ménage mais j’ accueillis tout de même avec plaisir le fait de pouvoir voter. Jusqu’à présent je n’étais pas assez riche pour être un bon électeur. L’arrivée du suffrage universel me permit donc de donner mon avis. Mais comme je n’y connaissais vraiment rien je me laissais influencer et je votais pour un légitimiste.

Personne ne bougea en Vendée lors de l’ insurrection du mois de Juin, puis ce fut l’élection du premier président de la république, je donnais mon vote au neveu. En mai 1849 lors de l’élection législative je préférais un légitimiste. En fait je m’en foutais un peu et je pense que mes votes furent tout ma vie influencés par les notables comme l’immense majorité des Vendéens je respectais fort les bons messieurs et je les saluais chapeau bas.

Mais reprenons le cours de ma vie, Rose était donc enceinte et elle accoucha la veille du jour de Noël avec l’aide de ma mère et de ma belle sœur, les naissances étaient affaire de femmes et moi et bien on m’avait foutu dehors. On nomma la petite, Marie Rose Victoire, mon père et mon frère furent les témoins.

Comme convenu François quitta la maison pour aller chez ses beaux parents, ce n’était pas de gaîté de cœur et je les revois tous deux avec leurs baluchons et la simple carriole qui amenait le peu de meuble qu’ils avaient en propre.

Du haut de ses 23 ans ma femme Rose jubilait, mère de famille, elle était sur un pied d’égalité avec ma mère. Moi aux travaux des champs je commençais à supplanter mon père qui déclinait quelque peu

Tout allait merveilleusement bien, surtout que ma Rose était de nouveau enceinte, j’espérais cette fois un bon gros garçon.

Le 11 mars 1851, elle perdit les eaux, l’organisation familiale se mit en route, sage femme, belle mère et même la belle sœur Adèle accourue de la chapelle . L’accouchement fut fort long et enfin un garçon apparu. Malheureusement mon petit avait souffert et la maman était épuisée .

Fort heureusement Adèle qui avait un garçon à la mamelle lui donna le sein.

La catastrophe s’abattit sur la Guérinière, le 29 avril le petit fut conduit au cimetière et un mois après le 20 mai, Rose mon amour s’éteignit épuisée par une fièvre persistante. Je la pleurais un peu donnant priorité au travail de la terre.

La petite Marie Rose n’était point sevrée, Adèle l’emmena à La Chapelle pour quelques temps.

Je me murais dans la travail, ma fille était revenue à la Guérinière, et je restais veuf. Mon frère revint avec sa famille sur la Guérinière, il avait désormais 2 enfants et sa femme en attendait un autre.

Le temps passa immuable et un autre drame vint me frapper, comme pour effacer tout souvenir de Rose, ma petite fille âgée de 5 ans contracta une maladie et mourut dans les bras de sa grand mère le 8 octobre 1854.

J’étais seul âgé de 30 ans, et je devins morose me portant même à quelques excès au cabaret. J’eus une petit béguin pour une jeune veuve, je la goûtais même sur un tas de foin mais je me la fis chiper car au fond de moi je n’étais pas près. Allant de mal en pis, on me convainquis sans trop de mal qu’il fallait que je me trouve une autre femme, j’avais besoin d’affection, le corps d’une femme me manquait et un homme de mon age ne devait pas rester seul.

Je posais mon dévolu sur une jeune servante de la commune qui travaillait à La Vergne chez Julien Mansard. Ce dernier que je connaissais bien me recommanda sa probité et son sérieux, de plus ses charmes étaient certains. Fille d’un pauvre journalier, elle ne marchanda pas son accord, Victor était tout de même métayer.

Nous nous mariâmes le 16 janvier 1856, la fête fut fort belle, ma famille était réunie au complet, mes parents, mon frère et ma sœur, ainsi que mes cousins et cousine du Girouard et de la Chapelle Achard. Nous étions nombreux et le festin s’étendit sur deux journées.

Moi même si je m’amusais bien, je n’avais qu’une hâte, c’est de découvrir ma nouvelle femme.

Contrairement à la précédente que j’avais lutinée bien avant les saints sacrements du mariage et dont pas une parcelle de son corps ne m’avait échappé, Marie était vierge. Je fis donc attention et mis mon coté hussard de coté pour la première nuit.

Après les flonflons , la reprise du labeur, nous n’étions point riche trois couples avec enfants à faire vivre sur la métairie qui je le rappelle ne nous rapportait que la moitié des bénéfices.

 

Le 21 octobre mon vieux passa de vie à trépas, il n’avait que 60 ans mais la vie de forcené qu’il avait menée derrière ses attelages l’avait prématurément usé. Ma mère fut inconsolable, déjà revêche et aigrie par la vie qu’elle voyait filer elle se recroquevilla sur elle même et se tourna vers le bon dieu .

La propriétaire nous renouvela le bail à moi et à mon frère, place à la jeunesse, mon grand père et ma grand mère, ma première femme et ses deux enfants et l’une des petites de mon frère était déjà décédés à la Guérinière.

Notre ferme était notre lieu de vie mais aussi celui de notre mort .

Adèle et Marie à peu de chose près se trouvèrent grosses en même temps, ma belle sœur accoucha en février et ma femme en mai

J’eus le bonheur de voir arriver un garçon, on le nomma Victor Pierre Henri. La vie s’ écoulait donc tel un long fleuve presque tranquille. L’harmonie entre nos deux couples était presque parfaite. Bien sur avec mon frère on s’engueulait souvent, quels champs ensemencer, quel engrais utiliser, quelle coupe de bois à faire en premier, enfin bref des querelles techniques qui n’entamaient pas notre belle fraternité.

Pour la politique c’était autre chose, je tenais du comte de Chambord, et lui, ce sombre idiot tenait de Napoléon le petit, nous étions sur le sujet irréconciliable surtout le dimanche à la sortie du cabaret.

Nos femmes étaient inséparables, les travaux à la ferme, le lavoir, les tétées, la toilette et comme disait mon frère elles troussent leur cotillons ensemble. Bien sur elles s’entendaient pour reléguer la belle mère qui entre nous assumait plus qu’elle ne le devait la garde des petits drôles . Par contre pour aller à la messe les deux générations s’entendaient fort bien. Des vrais grenouilles de bénitier, et Monsieur le curé par ci et Monsieur le curé par là, encore un peu ces diablesses au cul bénis nous auraient imposé le carême et l’avent. Mais bon mâle ne saurait mentir point de bondieuserie dans le devoir conjugal.

Les enfants se succédèrent à la Guérinière, Louis, Auguste et Victor, une naissance tous les 2 ans cela ferait de la main d’œuvre pour plus tard, si bien sur les progrès de la technique ne remplaçaient les hommes. Mais en attendant il fallait bien nourrir tous le monde. Mon frère y allait du même rythme, à croire que nos femmes avaient la même physiologie . Nous étions en 1861, il y avait neuf enfants à la maison plus nous quatre et la mère. Nous avions également un domestique le petit Jacques Clerc âgé de 15 ans.

Mais je ne vous ai pas dis, je suis comme mon père avant moi au conseil municipal, le 16 septembre 1860 nous sommes officiellement installés, le maire s’appelle Firmin Loué. Les discutions sont souvent chaudes, budget, réfection des chemins et du presbytère, remembrement. Je ne suis pas un acteur prépondérant mais enfin j’apporte mon jugement de petit métayer.

Puis notre vie bascula, nous perdîmes notre métayage, plus de trente ans sur les mêmes terres, nous les considérions presque comme les nôtres, mais non.

Nous trouvâmes facilement, les frères Martineau étaient connus pour leur sérieux. Rien ne se présenta sur Sainte Foy mais une jolie opportunité se fit jour sur La Chapelle Achard.

Une métairie sise à la Burnière était disponible, les conditions étaient favorables, le contrat fut signé.

Comme il y a trente ans, le convoi de charrettes se forma emportant notre mobilier et nos hardes.

Lorsque je regardais mes enfants assis sur la carriole, je me revoyais assis à coté de la grand mère Jeanne. Maintenant la vieille c’est ma mère et c’est moi qui conduit l’attelage.

Nous n’allions somme toute pas très loin, la Burnière ou Brunière qui se situe administrativement sur La Chapelle Achard est très proche de Sainte Foy. Les femmes continueront à faire confesse auprès de leur curé préféré et mon frère et moi à boire le coup et reluquer les demoiselles au même cabaret.

Le même travail sur d’autres terres, les même gestes, les mêmes habitudes. Notre double foyer s’agrandit encore de deux marmots. Onze enfants vous parlez d’une trâlée, heureusement les aînés commençaient à fournir un travail substantiel.

 

Voir les deux épisodes précédents

https://pascaltramaux.wordpress.com/2018/10/26/une-vie-de-vendeen-le-demenagement/

https://pascaltramaux.wordpress.com/2018/10/29/une-vie-de-vendeen-la-gueriniere/

UNE VIE DE VENDEEN, La Guérinière

 

Ma mère toujours amoureuse comme au premier jour, était dans la plénitude de sa beauté, ferme femme de 32 ans, sa poitrine n’avait pas été abîmée par de nombreuses tétées car elle n’avait enfanté que moi et mon frère en 12 ans

Grand mère Jeanne pour qui la maternité passait avant tout, faisait remarquer en grimaçant que la Louise devait être bien sèche et qu’elle plaignait mon père.

Mon grand père le vieux Pierre balayait le tout en se moquant des commentaires sarcastiques de Jeanne.

  • On voit bien que t’es sourde ma vieille, ne les entends tu point derrière leurs rideaux.
  • La Louise je suis sur est bien vaillante.
  • Tais toi donc vieux cochon.

Pour moi cette conversation c’est du charabia.

Même si Grosbreuil n’est pas très éloigné de Sainte Foy, j’ai quand même trouvé le voyage assez long, les chemins sont boueux et plein d’ornières, mais cette fois si, on aperçoit les toits de notre nouvelle ferme.

La guérinière est une métairie qui se trouve à la sortie de Sainte Foy sur les chemins qui mènent aux Sable d’Olonne et à la Parerie. Je ne sais pas trop ce qu’est une métairie, mais mon père en gueulant déclare que c’est un endroit ou tu te crèves pour engraisser un foutu bourgeois.

Mon frère plus vieux m’a expliqué que le métayage est un contrat passé devant notaire ou un des contractants fournit la terre et l’autre son labeur et qu’il en partage les fruits. Moi je veux bien mais je m’aperçois que les adultes qui m’entourent, triment plus que de raison et que la soupe n’est point grasse.

Ce contrat à ce que j’ai entendu a, été contracté par mon père avec la veuve Ruaud une propriétaire qui demeure à Sainte Foy. Mais j’aurai l’occasion de vous en reparler de cette chère dame.

Voila on est arrivé, une maison, une grange et un bâtiment pour les bêtes. Une grande cour qui va servir d’endroit au battage et un tas de fumier qui je trouve est bien près de la porte d’entrée, ça va encore puer.

On se précipite et tous nous faisons le tour de la propriété, mon père est fier d’avoir pu nous conduire en ce lieu, ce métayage est plus important que celui de Grosbreuil et il le voit comme une sorte de promotion sociale. Ma mère est fière de lui, mais les deux vieux râlent du travail qu’il va falloir se coltiner. L’oncle Pierre qui n’a rien à dire et qui bosse comme un damné sans rien en attendre au retour est plutôt circonspect. On verra bien se dit il.

Bien pendant que les adultes installent les meubles et leurs affaires moi je pars explorer l’environnement, sur qu’on va pas être embêtés, le bourg et son l’église sont à 1,7 kilomètres ainsi que la ferme de la Parerie. Le château de la Grossetière est un peu plus éloigné bien qu’en traversant les champs il ne faille guère de temps pour s’y rendre. Le hameau de l’élémière et son bois ainsi que la Proutière ne sont pas très loin également, je vais pouvoir me faire des camarades et peut être j’y rencontrerai des filles.

A coté de la maison se trouve un grand verger, comme à la Bittaudière va encore falloir partager les fruits avec la propriétaire. Mais comme elle ne sera pas sur place je pense que le père saura y faire.

Pour cette première exploration, je ne dépasse pas la pièce du Cormier et la lande aux Ouailles, je rentre vite à la maison car mon ventre crie famine.

Au bout de quelques jours, chacun a trouvé sa place, les parents dans la pièce principale avec leur grand lit clos de rideau de serge verte, les vieux ont pris place dans la pièce attenante, moitié chambre , moitié réserve. Malheureusement le lit que je partage avec mon frère se trouve juste à coté on va pas pouvoir faire les idiots, car la Jeanne va encore hurler.

L’oncle a décidé de porter ses hardes dans la grange, de toute façon je vais pas rester longtemps car je va trouver une drôlesses à marier et je m’en irai, répète t’ il à tout va.

De toute manière, l’exploitation n’est pas très grande et Pierre devra se louer pour d’autres.

La guérinière a environ 13 hectares cultivables, c’est beaucoup de boulot pour mon père et ma mère mais c’est à peine viable pour deux couples, et nous à la maison il y a les deux vieux. Certes grand père travaille presque comme un jeune mais tout de même cela va pas nous permettre de nous enrichir.

Les jours qui ont suivi l’installation mon père m’a emmené faire le tour du propriétaire, chaque champs a un nom, cela sonne à mes oreilles comme une douce mélopée, la pièce du puits, le verger, la pièce du Cormier, la lande aux ouailles, la petite tonnelle, le petit pâtis, la petite pointe, le petit pâtis des bodets, le champs Cornu, le petit pré du Clément.

Bien entendu toute la famille se retrouve à la messe dans l’église de Sainte Foy, moi j’aime pas trop, mais ma mère et ma grand mère sont des vraies grenouilles de bénitier, et monsieur le curé par si et monsieur le curé par là. Mon père et le grand père se rendent aussitôt la messe au cabaret pour boire un coup, mon oncle en célibataire cherche l’âme sœur, il faut dire qu’il a 27 ans et qu’il commence à avoir l’age, mais le problème c’est qu’il est sans le sous, alors pas facile.

Pour moi la vie est belle, j’aide à la ferme, les oies puis quelques moutons à faire paître au pâtis, quelle liberté la goule au vent, pas de curé ni de maître d’école, pas la vieille Jeanne ni sa mère pour lui demander d’effectuer un travail.

Je peux même espionner une petite bergère qui au pâtis reçoit pas mal de galants, bon en hiver c’est moins marrant.

Les années passèrent et en début d’année 1832, je remarquais que ma mère devenait de plus en plus grosse, bizarre, c’est mon frère qui en se foutant de moi me dit

  • mais tu vois donc pas qu’elle est pleine.
  • Comme la jument
  • oui idiot comme la jument

Je n’en reviens pas j allais avoir un petit frère, 8 ans après moi, je trouvais que cela fait une grosse différence d’age, en tout cas je n’en voulais pas dans mon lit.

Le 8 avril , la maison est en effervescence, je me retrouve dehors avec mon frère et le grand père, une femme du bourg est arrivée et a pris les choses en mains, le travail est long, on casse la croûte dans la grange et comme rien ne vient on s’endort dans la paille. Vers 3 heure du matin mon père fou de joie nous réveille. Ce n’est pas la peine c’est une pissouze qu’on appellera Marie Pélagie.

Le lendemain, mon père, son frère et le grand père se rendent à la mairie pour y déclarer la petite, Monsieur Pequin le maire prend la déclaration.

  • dit donc François tu veux pas devenir conseiller municipal.
  • Bah c’est que je ne sais pas lire Monsieur le maire.
  • Ce n’est rien tu feras comme je te dirais.
  • Réfléchi et on en reparle.

Mon père quand il discuta de cela à table était bien embarrassé mais quand même un peu flatté.

On baptisa la petite sœur le lendemain, ma mère n’avait pas le droit de se rendre à l’église elle était impure, je me demandais bien ce que cela veut dire. Le repas en était amélioré c’était l’avantage, Jeanne tordit le cou à quelques volailles. C’est bon, dire qu’on y a jamais droit, car ces foutus bestioles étaient seulement pour le marché.

Cette année la c’est aussi la chevauchée de la duchesse de Berry qui espérait devenir régente au nom de son fils le comte de Chambord, soulever de nouveau la Vendée rien que cela, elle échoua et dut arrêter, mon père comme les autres hommes du village ne décrocha pas son vieux fusil, ce temps là était révolu.

Mais le grand événement de l’année fut quand même le mariage de l’oncle Pierre, depuis que nous étions arrivés à Sainte Foy, il s’était mis en quête de l’âme sœur, au cours d’un bal il avait été charmé par une jeune fille dénommée Marie Désirée. Jolie prénom pour une femme que se nommer Désirée, en tout cas elle ne se fit pas désirée longtemps, et la chaleur d’une étable servit d’écrin à leurs amours. Mettre la charrue avant les bœufs était une bien bonne chose mais éviter d’être grosse en était une bonne aussi. Les dates du mariage furent fixées et le mardi 26 juin 1832 Pierre Martineau, et Marie Dulumeau furent unis pour le meilleur et pour le pire. La fête fut belle et dura deux jours.

J’eus l’occasion de siroter mes premier verres de piquette et de voler un baiser à une petite cousine, lors de ses grandes réunions, nous les mioches on était très peu surveillés.

Après la noce l’oncle prit ses hardes et s’installa au bourg, la Guérinière était trop petite pour supporter trois couples. L’oncle continua à venir travailler sur la métairie mais il fallut que le père le rémunère, il faut bien dire que les cadets travaillaient souvent comme des forcenés pour simplement avoir le gîte et le couvert.

Cela ne dura guère et Pierre se trouva de l’ouvrage chez un autre fermier.

Les travaux des champs occupaient la majeur partie du temps, mais il fallut que j’aille un peu à l’école pour y apprendre à lire et a écrire.

Certes l’hiver j’y étais pas plus mal qu’au cul des vaches, mais dès qu’il faisait meilleur, je tentais l’évasion et mon père me ramenait à l’école à coup de galoches au derrière.

C’était un injuste car lors des grands travaux agricoles il fallait que je reste à la ferme. Faudrait quand même savoir !!

Au début du mois d’août de l’année 1833, la vieille Jeanne se coucha pour ne plus se relever, j’étais à la fois triste et indifférent, triste parce que c’était ma grand mère et que je l’avait toujours connue et indifférent car elle était très dure et distribuait plus de taloches que de caresses.

 

Bref ce fut le branle bas de combat, les voisines, la famille, le curé, plus moyen d’être tranquille, elle partit en définitive le 2 août au matin, c’est ma mère qui lui ferma les yeux et avec quelques voisines  lui fit sa toilette des morts, je me demande bien pourquoi on lave des morts alors qu’on va les mettre en terre. D’autant plus que ma grand mère au niveau toilette, elle n’était guère pointilleuse.

Ce n’est pas mon père ou mon grand père qui allèrent à la mairie déclarer le décès, mais le frère de Jeanne, François Duret domestique à Saint Georges du Pointindoux et Pierre Boiliveaux, son neveu au même village. Le seul miroir de la maison fut voilé, l’eau qui se trouvait dans un broc fut jetée, ma mère prit un drap de lin dans le buffet et on recouvrit le corps décharné de ma grand mère. Un menuisier du village avec des planches fournies par mon père confection un cercueil car l’habitude commençait de se prendre de ne plus enterrer les corps à même le sol. Le grand père sarcastique émit l’opinion que sa Jeanne est pourrirait de même.

Le 3 août le cortège se mit en route pour l’église et le cimetière, il fallait pas traîner car la chaleur de ce mois d’Août aurait eut vite fait de transformer la dépouille vénérée en une charogne puante.

L’avantage si je puis dire de la disparition de la grand mère, fut de libérer une place dans la maison, le désavantage fut que le travail qu’elle abattait encore fut partagé entre tous. Cela ne fut pas tenable longtemps et mes parents recrutèrent deux servantes. Marie Chaillot 19 ans et Marie Dugaud 14 ans, servantes oui mais pas comme celles de notre propriétaire Mme Ruaud, les nôtres sont plutôt des domestiques de ferme. Quoi qu’il en soit cela changea mon quotidien et celui de mon frère, deux jeunes femmes en dehors de toutes parentelles dans la promiscuité de notre petite maison était une bénédicité pour deux adolescents.

Notre mère nous surveilla et calma nos pulsions par quelques gifles bien senties, le grand père était aussi tout émoustillé et suivait les drôlesses pas à pas.

Les années passèrent, je devenais un adolescent assez éveillé je maîtrisais bon nombre de travaux agricoles mais je savais aussi signer de mon nom.

En janvier 1836 mon grand père Pierre cassa sa pipe j’en fut affecté j’aimais bien ses histoires de gaudriole et d’épopée de la grande guerre Vendéenne, c’était un monde qui partait. Pierre le demi frère de mon père demeurait au Girouard, il vint à l’enterrement avec sa famille. Ma cousine Marie était fort mignonne et je la mirais pendant toute la messe. Après la mise en terre on fit collation et le vin délia les langues.

Pour lire le premier épisode : https://pascaltramaux.wordpress.com/2018/10/26/une-vie-de-vendeen-le-demenagement/

UNE VIE DE VENDÉEN, Le déménagement

 

Je m’appelle Victor Martineau et je vais vous conter l’histoire de ma vie, rien de bien extraordinaire, une enfance et une adolescence heureuse bien que laborieuse et une vie d’homme laborieuse bien qu’heureuse .

Je suis né en 1824 dans le département de Vendée et puis précisément dans une métairie à la Bittaudière au bourg de Grosbreuil,  j’y ai passé ma petite enfance mais à l’âge de 6 ans mon univers a été  remis en question par un déménagement.

Juché sur une carriole, les pieds nus ballottant dans le vide au milieu d’un fatras domestique, je somnole au gré des cahots de la route empierrée qui mène à ma nouvelle maison .

Pour moi ce changement est comme un jeu, une nouvelle expérience, la découverte d’un nouvel horizon, je suis heureux et j’en oublie presque l’énervement des parents qui m’a valu une paire de taloches

Assis à coté de moi se tient ma grand mère, la  » Jeanne  » comme l’appelle les adultes, maigre, ridée, le visage dur et émacié, la bouche édentée. Elle est figée comme une poupée dans sa robe grise, muée dans un silence glacial comme la bise de ce mois de janvier de l’année 1830. Elle n’en est pas à son premier déplacement loin s’en faut, les paysans Vendéens ne sont guère avares de cette transhumance agricole. Avec son père puis avec son mari elle a vogué de fermes en fermes, de journées de travail en journées de travail et de métayages en métayages. Au grès des circonstances, elle a changé de paroisse, abandonnant après chaque départ un morceau de sa vie.

Nieul le dolent, Grosbreuil, Sainte-Flaive, Le Girouard, pas une de ces localités où elle n’avait courbé l’échine sur un labeur agricole.

Ma grand mère a connu bien des malheurs et vu toutes les atrocités commises pendant les guerres de Vendée.

Elle se souvient des femmes forcées, des femmes éventrées dont on retirait les bébés vivants pour les jeter sur le tas de fumier, elle se souvient de ses pauvres parentes dont on avait bourré le sexe de poudre pour y mettre le feu. Elle est hantée par le spectacle d’un nourrisson embroché et cuisant dans un âtre. Les flammes et les odeurs des cadavres en putréfaction ressortent dans les mauvais rêves des nuits agitées. Elle a réussi à s’en sortir indemne physiquement mais son psychisme en est fort troublé. Elle racontait cela aux veillées sans se préoccuper de mes jeunes oreilles, il faut bien qu’il sache avait elle coutume de dire

Soumise à l’autorité paternelle puis maritale, elle avait souvent plié mais jamais ne s’était rompue.Elle avait accompli son devoir de fille, de femme , puis de mère sans se poser de questions existentielles. Animée d’une foi profonde , elle bénissait à tout va son Dieu et son Roi. Pour l’heure elle maudissait ce nouveau déménagement, elle avait aimé vivre à la Bitaudière village et savait confusément que ce dernier déménagement sur la commune de Sainte foy serait son dernier.

 

A mes yeux elle était fort vieille et ne présentait guère d’intérêt.

L’attelage est conduit par mon oncle Pierre, un grand gaillard de 27 ans bon à marier selon mon père mais bon à rien selon ma grand mère, il mène les chevaux mécaniquement et avance engoncé dans son grand chapeau qui le protège sommairement des intempéries.

Je l’adorais cet oncle car contrairement à mon propre père qui n’avait jamais le temps, il s’intéressait un peu à ma vie d’enfant. Il me protégeait à l’occasion des turbulences familiales et me couvrait lors de mes âneries.

A ses cotés il y a François 11 ans à peine et qui peine à suivre le rythme c’est mon frère aîné et il se fait une fierté de ne point grimper sur la charrette qui selon lui est réservée aux enfants et aux vieux.

Je l’ aime et je le déteste à la fois mon meilleur ami et mon pire ennemi je partage mon lit avec lui et je me prends des trempes souvent à cause de lui.

Un peu en arrière un second attelage est conduit par Pierre Martineau dit l’aîné, aussi gai que sa femme Jeanne est triste, il porte avec droiture ses 70 ans. C’est un vieux bonhomme encore vert, il lutinerait volontiers les jeunes servantes. En vieux patriarche il dirige en théorie les destinés de la famille , même si son influence a considérablement diminué.

Lui aussi beaucoup de choses a raconter et d’ailleurs ne s’en prive pas, surtout lorsque la piquette de Mareuil lui échauffe l’esprit. Alors là tout y passe, les oreilles des patauds portées en chapelets, les corps à corps dans les chemins creux et les longues nuits passées en embuscade dans les chênes creux. Puis lorsqu’il est vraiment dans les vapeurs d’alcool il raconte avoir troussé une républicaine qui sous les assauts de ce paysan en sabot fut contrainte de crier vive le roi.

Ma grand mère et ma mère rougissent de concert à chaque évocation enjolivée de ce viol, les républicains et les vendéens ayant commis sommes toutes les mêmes atrocités.

Pour l’heure, Pierre  conduit son attelage à bœufs en chantonnant. Un peu en arrière se tiennent mes parents .

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Ce sont eux qui viennent de conclure le nouveau métayage, mon père qui se nomme François même si il respecte son père avec déférence est le chef réel de la famille depuis qu’il s’est marié avec Louise Vilnot ma mère.

Il est costaud mon père, bien qu’au physique il soit plutôt petit, sec comme un cep de noah, brun comme un maure, portant cheveux longs à l’ancienne. Son chapeau à larges bords lui masque une partie du visage, le vent le force à se courber d’avantage. Je crois qu’il est né en 1796, après la grande tourmente, le pays était ravagé et manquait de bras mais se redressait tout doucement

En 1815, jeune fou il se trouva enrôlé dans une affaire dans la quelle il aurait très bien pu perdre la vie.

L’empire du grand Napoléon tel un colosse aux pieds d’argile s’était effondré une première fois et le corse tenace tentait de reprendre place en Europe à la désapprobation générale des monarques européens.

En mai 1815, les premier troubles avaient commencée car les paysans de l’Ouest interprétèrent mal un décret de Napoléon levant les gardes nationaux et les anciens soldats, ils crurent tout de go au retour honnie de la conscription.

Mon père avec sa faux comme son père à l’époque de Charette était allé rejoindre un groupe d’exaltés commandé par Suzannet sous la direction du généralissime De La Rochejacquelin mais apparemment il ne quitta guère son champs des yeux car il allait avec ses compères se faire battre à Aizenay près de Napoléonville par les troupes expérimentées de Travot.

Il eut grand peur et se sauva en courant d’Aizenay jusqu’ au Girouard, il en rigole maintenant en racontant ses pseudos exploits mais au dire de ma mère qui en a soupé de ses rodomontades il a plutôt fait dans ses chausses et est revenu bien vite au bercail.

Cet acte de bravoure lui avait quand même ouvert les bras de ma maman, la belle Louise Vilnot, fille d’un tisserand qui descendait selon la tradition familiale d’un Capitaine châtelain de la ville de Coex.

Le cérémonial dura 3 ans et les deux amoureux purent se marier, heureusement mon père fort audacieux avait déjà pu goûter les fruits fort délicieux de sa belle.

Ils avaient fait attention et aucune naissance impromptue n’était venue ternir leur blanche réputation.