LE JOURNAL D’UNE VENDÉENNE, ÉPISODE 2, mon adolescence

 

Donc comme je vous disais on déménagea au moulin des Landes, nous nous rapprochions du reste de la fratrie. Père et mère redevinrent journaliers. Bien faut quand même préciser que métayers, journaliers ou petits laboureurs la misère était commune, toujours trimer, pour simplement pouvoir se nourrir. Alors cela variait, quand une métairie se libérait, si vous n’étiez point fainéants ou du moins connus comme tels vous pouviez obtenir un bail généralement de neuf ans renouvelable tous les trois ans de façon tacite. Si vous n’aviez pas cette chance, vos bras vous servaient et vous vous faisiez embaucher dans les grosses fermes ou dans des métairies importantes. De toutes manières il y avait pléthore de travail et seuls ceux qui ne voulaient point travailler restaient sur le bord du chemin.

Le moulin des Landes était un groupement de quelques maisons avec évidement un moulin, qui était tenu par un cousin de ma mère. Nous nous connaissions tous, en grande famille en quelque sorte. Moi quand j’arrivais à m’échapper de mes tâches domestiques et agricoles je m’en allais rejoindre des filles de mon âge, nous badions aux mouches et observions les domestiques agricoles.

Notre petit hameau se situait sur le chemin qui menait à la grande route, cette dernière reliait Bourbon Vendée et les Sables. Ce chemin terreux aux ornières remplies d’eau allait aussi jusqu’à la Cossonnière où se trouvait une grosse métairie.

Nous n’étions pas trop éloignés du bourg et le dimanche le chemin pour aller à la messe était fort court, du reste j’aurai préféré qu’il soit plus long car des garçons auraient à me raccompagner.

Bon d’accord je suis encore un peu jeune, mais il est temps que je vous conte une mésaventure qui ma foi est sûrement arrivée à beaucoup d’autres femmes.

J’avais déjà remarqué que ma poitrine commençait un peu à pousser et mon père et mes oncles me disaient des bêtises à se sujet. Mon comportement changeait également et un soyeux duvet recouvrait maintenant mon petit conin. Un jour que j’étais à l’étable en train de traire une vache j’ai senti un liquide chaud qui me coulait le long de la cuisse, me voilà pris d’une panique. Heureusement ma mère n’était pas loin et je lui racontais que je pissais du sang. Elle me fit remonter mon jupon et se mit à rire, te voilà une vraie femme. Elle m’expliqua ce qu’elle savait elle même c’est à dire pas grand chose, tu es bonne pour avoir un galant mais aussi pour avoir des enfants. Enfin bref elle me mit en garde contre le sexe fort, par contre elle ne fit pas dans la discrétion et tout notre entourage sut que j’avais mes ragnagnas. Le dimanche honteuse j’ai bien cru que monsieur notre curé allait l’annoncer en chaire.

Peu de temps après, pendant un repas mon père me dit que j’allais quitter la maison pour aller travailler. Ma réponse fut que je travaillais déjà bien assez, une taloche me fit taire.

Dès le lendemain, mon baluchon sur l’épaule avec mon père nous primes le chemin du bourg. J’avais dis adieu à ma mère comme si je partais en exil, mais je ne partais qu’à la  » Crépaudière  »

Mon père m’avait placée comme servante de ferme, une poignée de main et le contrat était passé. A 14 ans se retrouver comme bonniche dans une ferme n’avait rien de bien extraordinaire, nous y passions presque toutes. La famille n’avait pas à vous nourrir et les maigres gages retombaient immanquablement dans les mains paternelles ou maternelles.

Mon patron se nommait Laurent Villiers s’était un gros bonhomme de 43 ans, le verbe haut, surtout après boire, il me fit tout de suite peur. Il vivait en compagnie de son fils Jean Louis et de sa fille Marie Bénonie. Le fils avait mon age et la fille 9 ans. On me présenta les autres employés, Victoire Giller 28 ans avec qui je partagerai la sous pente, Théophile Trichet 19 ans et le petit Louis Arnaud âgé de seulement 12ans. Mon père me laissa et je pleurais un bon coup.

Il s’avéra que le travail était le même qu’à la maison et que monsieur Viller était moins dur que mon propre père.

Bon il faut tout de suite préciser que Victoire la servante le servait particulièrement bien, cette dernière m’avait tout de go avertie que notre patron n’était point libre et que ce n’était pas la peine de tourner du troufion autour. Quelle saleté, faire ça avec un vieux, il n’en n’était point question, par contre le fils me plaisait plutôt bien.

Je ne sais si elle pensait le marier, mais cela ne sera pas le cas.

Le 8 janvier 1851 ce fut le mariage de mon oncle François, les noces avaient lieu un mercredi comme cela la fête pouvait durer deux jours, nous ne pouvions décemment festoyer le vendredi jour de souffrance du seigneur. Tout le monde avait mit ses beaux habits . Marie Anne qui mariait son premier fils irradiait de bonheur. La mariée se nommait Françoise Louise Pontoreau, elle était assez belle, bien que fort sotte. Bon d’accord mon oncle ne lui demandait pas de réfléchir, tenir son ménage, lui faire des drôles et accepter la bagatelle le plus souvent possible.

La famille élargie était présente ainsi que des amis du couple, nous mangeâmes de bon cœur et au son du violon la danse battit son plein.

Moi au vrai j’étais entre deux âges, pas une petite fille, ni une femme à marier, mon père et mes frères me surveillaient comme le lait sur le feu

Moi je n’avais d’yeux que pour un seul, au milieu des convives un homme grand, jovial et discret , il attirait les regards de la gente féminine. Il est vrai que je n’avais guère de chance que ses yeux se portent sur moi. Des plus belles et plus âgées que moi sauraient capter son attention.

En fin de soirée alors que je m’écartais de la grange pour satisfaire à quelques besoins je butais littéralement sur l’objet de mes désirs ou pour le moins l’objet de mes regards. Il me débita quelques blagues et nous rejoignîmes la fête.

J’étais conquise et je crois que mes premiers émois datent de ce moment. Bon passons sur le sujet. Le vendredi j’étais à la Crépaudière et je reprenais mon travail.

C’est à peu près à cette époque que le neveu devint empereur, vous parlez que je m’en foutais, je n’aurai jamais le droit de voter et moi en dehors de ma cour de ferme et de l’espoir d’avoir dans ma couche le beau domestique de la noce.

Les hommes par contre rageaient ferme car le canton de la Mothe Achard était conservateur ou légitimiste.

Puis le destin frappa à ma porte, mon beau domestique qui était en gage chez Mr Aujard au bourg principal décida de s’intéresser à moi.

Un dimanche à la sortie de la messe il me pinça, m’attrapa le bras et en bref me fit la cour je ne le repoussais pas.

Le dimanche suivant, il demanda à me raccompagner chez moi au Moulin et en semaine je le voyais roder autour de la Crépaudière. Au bout de quelques semaines il m’attira à l’abri des regards et nous échangeâmes un baiser. J’en fus toute émoustillée et au cours des semaines les caresses se firent plus accentuées. Aimé puisqu’il se prénommait ainsi avait plus d’expérience que moi et savait quel chemin il devait parcourir. Nous allâmes fort loin,il fallait bien savoir si nous étions compatibles, mais je conservais ma  » dame de devant  ». Pour le reste je savais que mon prétendant était fort réceptif et que moi je m’enflammais rapidement. Bien sur nos rencontres furent connues de tous et Jean Aimé Proux dut faire une demande à mon père. Ce dernier ne fut guère heureux, j’avais 16 ans et mon amoureux 29, il n’était que domestique, enfin ce n’était pas un très bon parti. Heureusement sa réputation de travailleur était bonne et il avait cumulé un petit pactole qui fit céder mon père.

 

LE JOURNAL D’UNE VENDÉENNE, ÉPISODE 1, mon enfance

 

LE JOURNAL D’UNE VENDÉENNE, ÉPISODE 1, mon enfance

 

Par ce journal je vais vous raconter l’histoire de ma vie. Ce ne fut pas à proprement parlé une épopée mirifique, le destin extraordinaire d’une princesse, ou les aventures d’une exploratrice ayant franchi les océans.

Non ma vie fut celle d’une paysanne vendéenne, elle fut riche de labeur, de joie, de tristesse, de bonheur conjugal et familial. Mon horizon fut celui des femmes de mon époque, mon lit clos, ma métairie, son étable et son poulailler. Mes déplacements se bornèrent à l’église du village et au cimetière, avec une seule exception notable, un voyage aux Sables d’ Olonne pour voir l’océan.

Rien que du très banal, mais le bonheur simple comme un enfant qui pleure, les  braises qui crépitent ou l’odeur du pain chaud sorti du four.

Je vis le jour le 14 mars 1837 en la commune de La Chapelle Achard, je crois que le roi de l’époque se nommait Louis Philippe, mais mon père disait  » ce n’est point le bon, il est pas légitime  ». Ce dernier tenait une métairie que l’on nommait  » L’auzaire  ».

Mon père qui se prénommait Louis était tout jeune à l’époque, 26 ans c’était tôt pour s’établir. Mais pour nuancer, le vrai chef de la métairie était un vieux monsieur qui s’avérait être mon grand père.

Ma mère était encore plus jeune, 20 ans, une fleur fraîche et épanouie qui à peine butinée donnait un fruit. Elle répondait au doux prénom de Marie Rose Désirée.

Pour son premier enfant,  elle fut rapide et je poussais mes premier cris vers 15 heures, accouchement sans problème c’était  une gaillarde et moi j’étais  bien vigoureuse.

Comme la loi l’ obligeait mon père alla déclarer ma naissance à la mairie, bien évidement il prit mon grand père Pierre Barreau et mon oncle Pierre Barreau comme témoins.

L’ancêtre de la famille habitait avec nous et mon oncle était bordager au bourg. Les trois compères s’attardèrent au retour et le vin du cabaret les avait mis d’humeur guillerette.

A la maison en cette époque nous étions assez nombreux et je vais vous présenter ma fratrie.

Commençons par les plus vieux, mon grand père qui petite me faisait l’effet d’un vieillard centenaire n’avait que 53 ans, ma grand mère Marie Anne avait 35 ans et régnait en maîtresse sur la métairie. J’appris bien plus tard que le grand père s’était remarié au décès de sa première épouse avec sa jeune servante. C’est pour cela que j’avais des oncles âgés de 9 ans et 5 ans.

Il y avait aussi mon oncle Jacques grand benêt de 18 ans qui s’attardait plus au cul des femmes qu’au cul des vaches.

Pour parfaire le panorama nous avions une jeune domestique de 18 ans se nommant Marie Violeau.

J’allais oublier on me prénomma Marie Louise et je m’en fut prestement baptisée, il fallait faire vite car on mourait encore rapidement à cette époque.

Mon premier souvenir fut d’être tombée dans la mare de la ferme, c’est mon oncle François qui m’a repêchée. Marie Anne ma grand mère avait su avec l’aide d’une poignée d’ortie me faire comprendre qu’il ne fallait point que je traîne n’importe où. Est ce la baignade forcée ou la fessée qui marqua mon esprit impossible à savoir, tout ce que je puis affirmer c’est que ce fut mon unique bain et que j’eus en horreur la soupe d’ortie.

Comme je vous l’ai dit c’est Marie Anne qui diligentait la métairie, elle menait le grand père par le bout du nez, enfin ce n’est pas l’organe que ma propre mère citait mais bon je vais rester polie.

Toutes les femmes lui devaient allégeance car c’était l’épouse du patron. Ma mère ruminait en silence et s’en plaignait à mon père. Ce dernier timoré ne voulait pas d’un conflit avec sa belle mère, quand au grand père dès que la mégère en jupon levait le ton lui il baissait les yeux.

La vieille s’occupait donc de moi pendant que maman et papa s’évertuaient à tirer profit de la petite métairie. Je devais nourrir les poules ce n’était pas déplaisant, mais un jour un vieux jard énervé par mon oncle me pinça très fort. J’en fus encore d’une taloche alors que mon oncle fourbe adolescent rignochait dans son coin.

Mon éducation était toute domestique, pas d’école, ma seule source extérieure de culture était la messe du dimanche. Je n’y comprenais rien mais j’en aimais le cérémonial.

Le premier drame dont je fus le témoin fut la mort de mon grand père Pierre, il tomba malade fin mai 1844 se coucha un soir et ne se releva plus. Rien n’y fit, les remèdes empiriques, le médecin venu exprès de la ville, il ferma les yeux le 31 mai 1844.

Ce fut un chambardement énorme, les voisins défilèrent, la famille rappliqua et une veillée funéraire s’organisa. On jeta l’eau des bassines et on couvrit le seul et unique miroir de la maison. Les femmes procédèrent à la toilette funéraire et on m’obligea à y participer. Je pleurais toutes les larmes de mon corps, j’étais peinée, honteuse de voir la nudité du corps raidi de mon grand père et pétrifiée de voir ainsi mon premier mort. C’était l’apprentissage de la vie, vous parlez je n’avais que sept ans.

Cette mort fut comme une renaissance, la famille sitôt l’ancêtre sous terre se divisa, une violente dispute eut lieu entre mon père et sa belle mère, Jacques mon oncle prit également position. J’étais drôlesse à l’époque et je me suis retrouvée dehors avec mon oncle Jean lui aussi trop jeune. Le motif de la dispute me resta étranger, mais la conclusion en fut que chacun se sépara.

Nous restâmes à l’Auzaire, tonton Jacques s’en fut au moulin des Landes avec sa femme et leur trois enfants. Ma grand mère Marie Anne avec ses deux garçons s’installa aussi au petit village du moulin des Landes, de patronne elle se retrouva journalière. Elle pinça un peu du bec et mon père décrivit un pincement à un autre endroit, moi je n’avais pas le droit de m’exprimer ainsi sinon  je me prenais une taloche.

Mon environnement changea du tout au tout d’un manque total de place nous trouvions maintenant la maison presque trop grande. Mes parents étaient plus détendus et je crois même qu’ils redoublèrent d’ ouvrage pour avoir un autre fils. Bon je me tais la dessus je ne suis pas sensée comprendre grand chose sur les choses de la vie. Bien j’avais moins d’adultes sur le dos, mais je n’avais plus mes jeunes oncles pour faire les quatre cents coups et je m’ennuyais mortellement. En plus mon frère âgé de trois ans ne me quittait pas d’une semelle. Cela arrangeait ma mère qui la pauvre se crevait aux champs, mais quand même j’étais pas bien grande pour garder un sale morveux comme l’Eugène.

Au fil des jours chacun se rabibocha, au début on se croisait à la messe, Marie Anne faisait semblant de ne pas nous voir, mes oncles de loin me faisaient des grimaces pour me faire rire. Puis un jour Jacques serra la main de Louis et la belle Esther ma tante me gratifia d’un baiser sur la joue.

Mon père au vrai voyait ses jeunes demi frères et lorsque François décida de se marier nous fumes évidement invités. Marie Anne ravala sa rancune et fit montre d’une jovialité inhabituelle.

En ce temps les femmes veuves se remariaient volontiers, Marie Anne âgée seulement de 43 ans pouvait facilement se dégoter un veuf ou un petit jeune pour subvenir à ses besoins. Elle était encore fort belle, bien que petite son port était altier, sa poitrine ferme et aucune ridule ne venait encore parcheminer son visage. Des cheveux noirs de jais, tirés en arrière avec une coiffe immaculée , ses yeux marrons légèrement bridés à l’orientale vous transperçaient et vous déshabillaient.

Mon père quand il avait bu racontait hilare que la Marie Anne aimait particulièrement les étables car il était commode de s’y faire culbuter. Il faisait rougir ma mère mais personnellement je n’ai vu aucun homme avec ma grand mère.

Bon passons sur le sujet moi je grandissais et je faisais ma jeune fille, avec ma mère nous étions très liées cela n’était pas forcement très courant à l’époque, je me souviens que je lui peignais ses longs cheveux bruns, je lui versais aussi de l’eau lorsqu’elle se mettait au baquet pour la toilette hebdomadaire je pense que j’étais la seule personne qui échangeait ce genre d’intimité avec elle. Même mon père n’avait pas accès à de telle privauté.

En 1848 je me rappelle nous déménageâmes, il y avait une révolution à Paris alors la date m’a marquée. Forcement je n’y comprenais rien, j’étais au cul des vaches, je m’occupais de la basse cour, je donnais à manger aux cochons et bien sur je mouchais la morve de mon petit frère, alors pensez donc me faire une opinion sur la chute d’un roi et l’installation d’une république.

Je savais seulement par mon oncle Jean que les messieurs du château étaient fort en colère mais qu’il y  aurait du bon, que le comte de Chambord allait revenir avec le vrai drapeau fleur de lysé et qu’on allait revenir aux valeurs d’autrefois.

Moi les valeurs d’autrefois je ne voyais pas bien mais bon. Comme disait mon père t’es qu’une grande godiche.

LE DIVORCE DE L’ENFANT, 3ème épisode

Notre dame de Vouharte et la place de l’ancien cimetière

Il n’y avait d’ailleurs pas que dans l’univers du lit clos que les choses n’allaient pas, Jean qui se voyait chef de ménage, fut sous la tutelle de son beau père et de ses beaux frères. Au Breuil tous étaient plus ou moins apparentés, il faisait figure d’étranger et ces paysans bourrus ne faisaient guère preuve d’aménité face à ce jeune freluquet qui leur avait chipé une belle plante.

Oui il connaissait son travail et n’était pas plus mauvais paysan que ces Vouhartais mais il ne se sentait pas à l’aise avec eux.

Au foyer relégué en bout de table comme un drôle, il n’avait point la parole sur les choses de la ferme et des terres qui ne lui appartenaient pas. Sa belle mère le terrifiait d’un regard et sa femme peu encline à venir à son secours éprouvait un sentiment sadique à le voir souffrir.

Le pauvre dépérissait à vue d’œil, déjà point gros il en perdait le boire et le manger, un jour n’y tenant plus il prit son baluchon et s’en alla rejoindre sa fratrie sur Xambes.

Comme on peut bien s’imaginer la nouvelle du départ du Jean Godichon se propagea dans tout le village et bientôt dans celui de Xambes.

Chatain fut fou de rouge et cria à la trahison et à la rupture du contrat, sa femme qui se voyait mourir de honte brailla dans tout le hameau. Seule Catherine fut pénétrée d’une immense satisfaction et espéra vivement que jamais il ne revint.

Une expédition fut montée pour aller chercher le fugitif en son repère, rien ni fit Marie Degail la mère ne peut convaincre son fils et l’oncle qui avait oui dire que rien ne se passait comme il aurait fallut avait pris position pour Jean.

Au cours des semaines plusieurs missions de conciliation furent menées, le curé de Vouharte sur sa mule y cassa son chapelet et même Monsieur Hierard notabilité influente du canton dut manger son rond de chapeau.

Jean réfugié en ses terres dans le giron de sa mère qui en son sein recueillait tous les griefs de cet homme enfant.

L’affaire prenait une mauvaise tournure, se transformant en antagonisme entre la commune de Xambes et celle de Vouharte. Le fait que Catherine se refusa à son mari depuis la nuit de noce faisait les choux gras des lavoirs des deux communes. On se moquait de Jean qui n’avait pas su faire et on reprochait à la pauvrette de ne pas satisfaire à ses devoirs conjugaux.

Les ennuis du couple n’étaient évidement pas lier au sexe, il était simplement incapable de vivre ensemble et rien ne pourrait les faire changer d’avis.

Ces événements matrimoniaux alimentaient les conversations et même le décollement de Robespierre et la fin de la terreur passaient en seconde place.

Monsieur Hierard le maire de Vouharte fut contraint de trouver un solution avant que les parties n’en viennent aux mains.

Depuis des temps immémoriaux, le mariage était indissoluble, tant du point de vue religieux que du contrat passé devant notaire. Les législateurs de la révolution sous l’influence des lumières décidèrent que le mariage pourrait être rompu par un divorce. Ce fut la loi du 20 septembre 1792 qui en même temps qu’elle laïcisait l’état civil autorisait la dissolution du mariage.

Bien sur il y avait quelques contraintes qui furent adoucies par les décret des 4 et 9 floréal an II ( 23- 28 avril 1794 ).

Le maire du village connaissant ces dispositions les proposa à la famille Bonnemain. Ces paysans ne connaissaient évidement pas ces nouvelles lois et aucun mariage n’avait encore été rompu dans la contrée par ces dispositions légales.

Mr Hierard expliqua, Jean n’était point dément, ni criminel, n’avait jamais amené de femme en son domicile, n’avait pas de mœurs déréglées. Aucun désaccord insoluble n’avait pu être constaté, incompatibilité d’humeur et la rancœur ne pouvaient être prouvés, restait l’absence au domicile conjugal depuis plus de six mois.

Le clan Bonnemain, Courtin se laissa convaincre et Catherine requit le conseil municipal de Vouharte pour dissoudre son union.

Le 12 avril 1795 ou le 23 germinal an 3, Jean Baptiste Hierard réunit son conseil en la maison commune.

Antoine Courtin, gros laboureur de la commune âgé de 41 ans et époux de la Marie Chaignaud, c’est un lointain cousin à Catherine, mais qui n’est pas cousin avec les Courtin sur la commune de Vouharte ? . Antoine est l’archétype du coq de village, laboureur presque opulent, hâbleur, fort en gueule, d’un physique de courtaud mais avec une force considérable, c’est naturellement qu’il s’est retrouvé comme officier public à la nouvelle municipalité du village. Il dévisage Catherine avec mépris quand on est une femme on subit la loi de son mari, pour le meilleur et pour le pire.

Jean Beaud est aussi officier public et aussi laboureur, certes il n’est pas du même niveau qu’Antoine, mais sa culture est certainement plus développée. Il est également plus tempéré en ses propos sans toutefois considérer le divorce comme une chose acceptable.

Jean Bloin 51 ans laboureur également est un notable du village, il connaît Catherine depuis son jeune age et l’encourage d’un regard. Ce simple appui réconforte un peu Catherine dans son entreprise.

Dans un coin en pleine discussion avec le maire, il y a Pierre Courtin, laboureur, notable respecté et plus ou moins cousin d’Antoine et de Catherine. D’un physique agréable il a 47 ans il est le mari de la Marguerite Guidon.

Au vrai les Courtin sont si nombreux qu’on leur donne un surnom ou bien on les identifie par leur femme.

Le dernier présent en cette assemblée est Michel Turlais qui a été nommé agent National, laboureur également, autant rester entre soi, il a 44 ans et est chargé du contrôle de l’application des lois et des décrets. Il est redouté et possède une puissance qui peut vous conduire à l’échafaud. Heureusement l’homme est plutôt débonnaire et aucun Vouhartais ne fut guillotiné par son action.

Catherine assise dans son coin écouta les débats forts animés de la réunion, le divorce était chose nouvelle et dure à faire comprendre à ces paysans somme toutes assez frustres et empêtrés du poids coutumier. Mais enfin la loi triompha il fut conclu qu’une citation serait portée à Jean Godichon et qu’elle serait apposée à la maison commune de Vouharte et de Xambes pendant une décade.

Un huissier de Montignac le citoyen François Geoffroy se rendit à Xambes pour y remettre la citation à comparaître à Jean Godichon, après quelques promenades dans les champs pour le trouver

il lui remit copie de de l’opération du conseil municipal de Vouharte. L’huissier afficha une copie à la salle commune de Xambes, comme il en avait affiché une à celle de Vouharte.

Le peu de personne qui n’était pas au courant le furent, en ce 7 mai 1795, le drôle au feu Étienne était la vedette du bourg.

Une bien piètre célébrité que de ne pas pouvoir garder sa femme, se disaient les anciens. Les femme au lavoir beaucoup plus crues claironnaient en rigolant que le Jean avait rien dans la culotte.

En bref il bouleversait l’ordre établit et tous considéraient que les lois nouvelles avaient du bon mais aussi qu’elles avaient aussi du mauvais.

A vouharte cela jasait également, les vieilles crachaient sur le passage de Catherine, et les plus jeunes disaient qu’elle avait le cul serré.

Seule la notoriété et le nombre de la parentelle fit qu’on la laissa globalement tranquille.

Le divorce prononcé les deux furent de nouveau sur le marché des cœurs à prendre. Mais les soupirants de Catherine ne furent pas légion et elle dut attendre 8 ans (01/02/1803 ) avant de trouver le Jean Bouyer dit Charon, cet ancien militaire se ficha du quand dira t’ on et on arrêta enfin d’appeler Catherine la divorcée.

Le Jean se maria un peu plus vite avec la Jeanne Testaud de Saint Amand de Boixe ( 18/07/1799 ), il n’avait que 20 ans pour son deuxième mariage, mais celui ci fut fécond car dès l’année suivante il eut le bonheur d’avoir une fille.

Ainsi se termine l’histoire de ce premier divorce Vouhartais, quelques années plus tard leur vie aurait été tout autre car les Bourbons au cours de leur restauration, restaurèrent l’indissolubilité du mariage.

Ainsi donc de 1816 à 1884, date de la réapparition du divorce les couples durent faire contre mauvaise fortune bon cœur et supporter souvent l’ insupportable.

La période de 1792 à 1816 pour courte qu’elle fut, permis quand même à plusieurs milliers de couples de se séparer.

 

LE DIVORCE DE L’ENFANT, 1er épisode

LE DIVORCE DE L’ENFANT, 2ème épisode

LE DIVORCE DE L’ENFANT, 2ème épisode

Vouharte recroquevillé autour de son église

 

Comment en dépit des contraintes sociétales, des habitudes ancestrales des paysans, une petite paysanne des bords de Charente brisa les liens sacrés de son union, c’est ce que nous allons voir en remontant le cours des événements.

L’histoire commune entre Jean et Catherine avait commencé en fin d’année 1793 lorsque l’oncle et tuteur de Jean avait rencontré le père de Catherine au cours d’une foire aux bestiaux. Une discussion en amenant une autre ils en vinrent à conclure que le petit Jean ferait bien un mari pour Catherine. Certes il n’avait que 15 ans, mais était déjà gaillard et puis Catherine saurait bien le faire devenir un homme. D’une poignée de main l’affaire fut conclue sans évidement que les intéressés fussent au moins prévenus.

En rentrant à Xambes l’oncle avisa son neveu qu’il lui avait trouvé une femme, les bras du jeune homme lui tombèrent et il bredouilla qu’il était bien jeune. Ce gamin monté en graine rapidement avait la stature d’un homme, mais sa musculature restait celle d’un adolescent. Pratiquement imberbe, légèrement boutonneux, les cheveux longs à la mode du moment, gras et non peigné, il n’excitait aucune convoitise de la part de la gente féminine du village. Sans aucune fortune ce petit orphelin de père, dénué de toute conversation et d’attraits faisait un bien piètre parti. L’oncle salace lui dévoila les nombreux attributs qu’il pourrait découvrir dans le corps de la jeune femme, qu’il n’avait par ailleurs jamais vue. Vu sous cet angle un mariage ne pouvait qu’avoir des avantages, il voyait déjà la tête de ses compagnons paysans du même age que lui lorsqu’il se promènerait au bras de sa femme ou qu’il conterait ses exploits d’alcôve. Il fut donc facilement persuadé, d’autant plus que la dot de la belle pourrait être fort intéressante, le veinard allait avoir le beurre, l’argent du beurre et le cul de la crémière, il s’en alla à son grabat le cœur fort joyeux .

Au Breuil en la commune de Vouharte, le Pierre Bonnemain que l’on appelait  » châtain  » pour le différencier d’un autre Pierre Bonnemain n’en menait en vérité pas large. Faisant le fier et ayant le verbe haut après boire, il n’avait pas la même aisance devant la Jeanne Courtin son épouse devant Dieu et les hommes.

Lorsqu’il annonça à cette dernière qu’il avait donné sa fille à un jeune puceau de 15 ans de la localité voisine, Jeanne entra dans une colère épique qui retentit dans tout le Breuil au moins jusqu’au moulin de Touzogne.

Catherine, jeune fille réfléchit, pleura de tout son saoul, elle se faisait une haute idée de son mariage y pensait, en rêvait, mais jamais au grand jamais elle ne s’imaginait dans les bras d’un drôle d’à peine 16 ans. De grande taille, corpulente, la poitrine généreuse, les fesses redondantes, un joli minois à peine gâché par des dents gâtées, elle soulevait un fort engouement parmi les mâles des bords de Charente du village au 100 îles .

Rien ne put faire changer d’avis le père de famille, il eut droit aux pleurs de sa fille, au cul tourné de sa femme, aux exhortations du reste de la famille, mais rien n’y fit, il avait topé, paroles de paysans même si elles sont celles d’un ivrogne elles sont sacrées .

Il fallut se revoir pour peaufiner les termes du contrat, ce que chacun devait apporter, terres, meubles, bêtes, semences, objets usuels et lingerie. Il fut en outre convenu que Jean porterait son domicile chez ses beaux parents au Breuil de Vouharte. Il ne restait plus qu’ à entériner ces clauses par un contrat devant notaire et fixer la date des épousailles.

Ce qui fut moins facile fut de faire rencontrer les deux futurs, disons le tout de suite Catherine fut consternée par l’apparence du jeune homme et une répulsion irrépressible à son encontre se fit jour. Lui comme un benêt, fut surtout captivé par les formes de la jeune femme, il ne produisit aucune conversation construite, audible et intéressante et ne séduisit guère sa promise. Il tenta gauchement de lui voler un baiser en fin de journée, mais rétive elle s’écarta.

Les autres rencontres ne purent faire fondre la glace qui s’était formée entre eux, mais la date des noces approchait et il fallait bien composer.

Le 10 mars 1794, devant la famille réunit leur destin fut scellé, l’officier public Jean Baptiste Hériard de la Ronde ( en 1794, sans le  » de la ronde », terreur oblige ) maria Jean Godichon et Catherine Bonnemain à la maison commune.

Le convoi qui s’efforça d’être joyeux, monta la cote à la sortie du village, prit à droite et longea la Charente. Le chemin empierré pour que les charrettes puissent amener les grains au moulin de Tousogne en une longue ligne avançait entre la colline boisée et les peupliers du bord du fleuve qui en cette saison faisaient plonger leurs racines dans les eaux débordantes de la récente crue.

Au moulin les eaux se faisaient entendre et couvrirent un moment le son lancinant de la viole et le bavardage des convives. Après avoir salué les meuniers sortis sur leur pas de porte, le défilé monta sur le hameau agricole du Breuil.

Ils étaient arrivés que la fête commence.

Jean et Catherine ouvrirent le bal, c’était la première fois qu’ils se tenaient dans les bras l’un de l’autre, la noce hurla aux baisers et avec une sorte de dégoût ils s’exécutèrent.

Jeanne Courtin la mère de Catherine et Marie Degail la mère de Jean perçurent le malaise et en un regard partagèrent leur inquiétude.

En fin de soirée Jeanne fit la leçon à sa fille tenta de l’encourager et de la rassurer. Pour Jean qui était un homme il allait de soi qu’il maîtrisa la situation, pas besoin de conseil et comme disait l’oncle tu finiras bien par trouver le trou.

Mais les deux épousés tardaient à partir et il fallut que Jean le père et l’oncle de Xambes comme on amène la vache au taureau accompagne les deux dans la chambre qui leurs était réservée.

Mais voilà que faire, ils ne s’aimaient pas, Catherine n’avait aucune attirance pour cet homme mal dégrossi à peine sorti de l’enfance et ils étaient tous les deux vierges sans aucune expérience ni connaissance des choses de la vie.

Catherine pensant que la chose serait plus facile dans le noir, souffla la chandelle. Elle finit par ôter sa robe et sa coiffe et se glissa dans le lit glacé. Jean assit pétrifié sur le bord du lit attendait.

Consciente qu’il ne servait à rien d’attendre et que plus vite l’acte serait pratiqué plus vite elle pourrait en être délivrée, elle l’invita à se dévêtir et à le rejoindre.

Pétrifié le jeune homme osa enfin une caresse, Catherine roide ne ressentait que répulsion. Il finit par mainte contorsion à lui remonter sa chemise et à se coucher sur elle. Il la pénétra comme il le put, maladroitement, sans tendresse et avec précipitation. Pour une première il ne put se contenir longtemps et délivra Catherine. Un filet de sang coula entre ses cuisses, la semence emmêlée en sa toison se figea et une larme sur sa joue de femme coula. Catherine roula sur le coté et se refusa à tous les autres avances de son jeune mari déniaisé.

Dès lors de ce dépucelage contraint, de cette défloration légale rien ne pouvait sortir de bon. La situation n’avait rien d’exceptionnelle en soi, la plupart des mariages étaient arrangés et les mariés ignorants, mais si la majorité arrivait à s’en accommoder il n’en fut pas le cas pour Jean et Catherine.

Si vous avez manqué le premier épisode

LE DIVORCE DE L’ENFANT, 1er épisode

 

LE DIVORCE DE L’ENFANT, 1er épisode

Mairie de Vouharte

Dans la salle communale du petit village de Vouharte en Charente, Jean Baptiste Heviard fait les cent pas.

Maire de ce petit bourg paisible baigné par les eaux limpides du fleuve Charente, il est ce que l’on peut nommer un notable de province, cultivateur, propriétaire. Il est issu d’une famille roturière mais qui par les places qu’elle occupe dans la magistrature et l’administration se pique de fréquenter la petite noblesse Angoumoisine.

Jean Baptiste Hériard sieur de la Ronde habite au Breuil, hameau du village et éloigné de lui de quelques encablures. Il est l’ un des principaux propriétaires du bourg et c’est naturellement qu’il fut choisi comme représentant de la commune au début de la révolution.

Il officie depuis 1792 et remplace monsieur le curé dans la rédaction des actes que l’on nomme maintenant l’état civil.

En 1789 c’est à lui que fut confié la rédaction des cahiers de doléances, il est instruit, accessible à tous, juste avec ses fermiers, il est respectable et fort respecté.

En ce 12 mai 1795 il n’est plus un jeune homme et ses 69 printemps lui pèse parfois, grand, corpulent, une forte bedaine, un teint coupe rosé dut aux excès bachiques, un nez proéminent ou se promènent de fortes veinules. Dignement vêtu mais sans ostentation, il en impose à ses proches, il commande et sait se faire obéir.

Son énervement va grandissant car justement en ce jour, quelqu’un le défie et ose ne pas se présenter à une convocation officielle émanant de son autorité municipale.

Assis derrière la table de délibération, deux hommes attendent également, silencieux par respect ils n’osent engager une conversation de peur d’encourir les foudres de sieur Hériard. Antoine Courtain et Jean Bloin sont aussi cultivateurs propriétaires et exercent les fonctions d’officier municipal, coqs de village ces deux êtres redoutés par les autres villageois sont loin d’avoir le charisme du maire. Mais les temps sont troublés et la terreur et ses dénonciations toujours présentes dans les esprits. Ces deux frustres en profitent et pressurisent leurs concitoyens.

A l’angle opposé assise sur une chaise, une jeune femme la tête penchée en avant et regardant ses sabots patiente également avec les édiles.

Jolie sans être belle, petite, les hanches larges prêtent à la maternité, la poitrine ferme et redondante semblant vouloir sortir de son corsage. Une petite coiffe blanche sur ses cheveux bruns fait ressortir la teinte halée de son visage de paysanne.

C’est la Catherine Bonnemain, la fille au Pierre que l’on nomme Châtain pour le démarquer de ses homonymes et s’y retrouver dans cette famille prolixe du Breuil.

Elle a 21 ans et pour quelques minutes doit encore être appelée la femme Godichon.

Car en effet à sa demande et à celle de sa famille elle va disposer à son avantage d’une toute nouvelle loi qui permet de se séparer légalement de son conjoint.

De mémoire de paysans une union même malheureuse est une union indissoluble, ce décret instaurant ce qu’on appelle le divorce est une abomination mais une loi est une loi et chacun peut en disposer.

A onze heures après une heure d’attente Jean Baptiste Hériard, maire du village de Vouharte prononce en vertu des pouvoirs que la loi lui confère, son premier divorce et le premier également de la commune.

<< Je prononce en ce 23 floréal an 3, le divorce entre Jean Godichon cultivateur demeurant actuellement sur la commune de Xambes et Catherine Bonnemain demeurant en celle de Vouharte, pour le motif et à la demande de Catherine Bonnemain, d’absence du dit Godichon au domicile conjugal depuis plus de 6 mois. Ce domicile ayant été stipulé sur le contrat de mariage comme étant celui de Catherine Bonnemain.

 

LA MORT DU JEUNE FRANÇOIS

 

En ce 16 mai 1811, il fait déjà chaud sur le petit bourg de Champagne et Fontaine dans le département de la Dordogne. Il est trois heures de relevée  et Pierre Labroux mène son cheval à l’abreuvoir. Il vient de fournir sous la cagnasse un rude labeur et il ne faudrait pas qu’il en crève.

Pierre est un solide quinquagénaire, veuf depuis quelques années déjà, il travaille dur à sa terre, et souhaite transmettre son patrimoine intact à son fils lorsqu’il rentrera de la guerre.

L’homme et la bête s’abreuvent à la même source quand soudain une violente douleur déchire la poitrine de Pierre, il s’écroule, sa vision se trouble, il voit des hommes en arme alignés comme à la parade, des nuages de fumée et un homme empanaché sur un cheval qui hurle des ordres.

Il entend également , comme des bruits de tonnerre, des cris déchirants et des hennissements de chevaux qui s’emballent.

Puis plus rien, allongé, immobile, il sent son cheval qui le renifle, comme inquiet. La douleur dans sa poitrine a disparu, mais un mauvais pressentiment le gagne alors qu’il se relève péniblement.

La sensation fugace d’un malheur le taraude maintenant.

Au même moment à mille cent kilomètres

Église d’Albuera,  Estramadure, Espagne : diorama de la bataille, musée d’Albuera

 

En ce 16 mai 1811 sous une pluie diluvienne près du petit bourg d’ Albuera en la région espagnole de l’Estramadure, François Labroux au coude à coude avec ses camarades de la colonne avance.

Le déluge vient du ciel, mais aussi des lignes anglaises, la fusillade est intense, le bruit des mousquets et de la pluie empêchent aux hommes d’entendre les ordres, la confusion est grande.

Jamais, depuis qu’il combattait dans les rangs de l’armée impériale du grand Napoléon il ne s’était trouvé confronté à un tel acharnement, une telle violence.

Pourtant depuis son recrutement en décembre 1805, il en avait vu, des collines de Bavière aux plaines polonaise, gelées ou boueuses. Des montagnes d’Espagne traîtresses aux insurgés espagnols fanatisés par des prêtres gorgés de haine et commettant les pires atrocités .

Oui vraiment il en avait vu, mais ici

Les soldats continent à tomber, le sang gicle, des bras et des jambes sont arrachés, serrer les rangs, continuer d’avancer sous la mitraille. Les écrevisses font vaciller la ligne française, le général Pépin commandant la division s’écroule, c’est la fin, la troupe se débande.

Il est trois heures de relevée, une douleur foudroyante dans la poitrine submerge soudain François. Il s’écroule, des corps le piétinent. Un liquide chaud et poisseux s’écoule de son torse.

Puis l’obscurité, les bruits vont s’estompant, dans un halo de lumière, François voit son père, tenant cheval à la bride et le menant à l’abreuvoir, il voit sa mère penchée au lavoir et ses sœurs, robes bleues et fichus blancs qui jouent à colin maillard dans un pré vert de sa belle Dordogne.

Un grand coup de pieds le sort de sa torpeur, la douleur l’immobilise, quelqu’un lui retire ses godillots, on le fouille, faire le mort surtout ne pas bouger.

Son pantalon glisse le long de ses jambes, il est maintenant nu, les détrousseurs s’en vont .

La nuit est maintenant tombée, au loin des bivouaques, autour de lui à la lueur blafarde de la lune il ne voit qu’un enchevêtrement de corps nus, des bras , des jambes, des chevaux, l’odeur de la mort, du sang de la merde et des tripes. Des râles font échos au silence glacial de la nuit.

Sa vie s’échappe, une dernière lueur, il n’est plus.

Le corps de François comme celui des autres, qu’il soit Anglais, Français, Espagnol ou Portugais fut déposé dans un brasier pour être réduit en cendre.

Les têtes brûlant mal,étaient jetées en un charnier avec les os mal consumés. Loin de sa Dordogne natale, cet enfant de France repose en terre Espagnol, victime d’une bataille perdue, victime d’une guerre perdue.

Les Français perdirent cette bataille d’Albuera et le Maréchal Soult, tout Jean de Dieu qu’il fut dû faire retraite. Sur 18 000 soldats engagés par les français, 7000 furent tués ou blessés. Cet affrontement inutile est l’un des plus meurtriers de la guerre d’Espagne.

François Labroux notre fils de Dordogne faisait parti de:

Armée du Midi : Maréchal Jean de Dieu Soult duc de Dalmatie ( 1769 -1851 )

5ème corps d’armée : Général de division Girard ( 1775 – 1815 ), mort de  blessures reçues à Waterloo.

2ème division : Général de division Pépin ( 1765 – 1811 ), tué à Albuera

2ème brigade : Général  de brigade Maransin ( 1770 – 1828 ), grièvement blessé à Albuera

28ème léger : Colonel Praefke  ( 1758 – 1811 ), tué à Albuera

2ème bataillon

1ère compagnie.

Sa famille fut informée le 24 août 1812, et son décès retranscrit sur le registre d’état civil de Champagne Fontaine.

DANS L’INTIMITÉ D’UNE JEUNE VEUVE, Épisode 5, Les lieux de vie .

A proximité de la chambre des parents dans une chambre que l’on qualifie de froide, car elle n’a point de cheminée ni de fenêtre, tenant plus du cagibis ou du placard se dresse le lit d’Édouard le fils du couple. Âgé de 17 ans et émancipé depuis peu il reste tout de même dépendant de sa mère .

Juste un lit pliant, et quelques habits, pantalons, vestes, bas, chapeaux et quatre gravures encadrées se trouvent dans le cabinet, point d’objet personnel. Il y a  tout de même un petit miroir, mais devant l’obscurité de la pièce cela revient à se mirer au flambeau. Il n’aime pas cet endroit et ne s’y tient que pour dormir, sa vie est dehors ou dans l’atelier du menuisier du village. Il a la passion du bois et en fera son métier. Son père officier pensait que c’était déroger à leur condition mais maintenant qu’il n’était plus là , il saurait bien convaincre sa mère.

Dans une pièce à coté de son antre, une pièce de stockage, souliers, bottes, 32 vieux livres et une chaise de nuit* qui n’avait point de sceau. Il n’a jamais vu personne se servir de ce meuble, il doit sûrement appartenir à sa grand mère. Lui de toute manière va faire dans la nature et n’utilise même pas les cabinets d’aisance de la cour.

La dernière chambre est celle de la grand mère ou veuve Leclerc, elle a rejoint sa fille à la mort de son mari, cela se faisait, les vieux ne restait pas seuls.

Une cheminée ou pend une montre à boite d’or de chez Samson Leroy à Paris numéro 1604, dans sa boite de forme antique et masquinée* d’une valeur de 60 francs.

Il n’y a rien d’autre de valeur, un lit avec son couchage et une commode où se trouve les effets de la vieille.

Françoise a honte de voir ses étrangers fouiller dans les dessous de sa mère, dans ses robes, ses vieux déshabillés et ses bonnets de nuit. Cela ne sert à rien car il n’entre pas dans la succession et ne sont notés que pour mémoire comme d’ailleurs les effets du fils.

Dans la chambre se trouve également 6 chaises qui n’étaient jamais utilisées mais qui étaient le reliquat de l’ameublement de son couple , la grand mère ne reçoit jamais personne dans sa chambre. Seulement 4 malheureuses gravures donnent un peu de joie à la décoration très spartiate de cet endroit.

Tous redescendent et terminent par le bûcher*qui se trouve en enfilade avec la cuisine, 2 stères de bois, un cuvier*, un baquet et une petite échelle, rien de bien extraordinaire, en dessous une petite cave qui ne contient qu’un poinçon de cidre pommé appartenant à la propriétaire de la maison Mme Morée. ( Son fils faisait parti du conseil de famille )

Chaise de nuit : chaise percée

masquiner : maroquiner

bucher : dépendance, réduit où l’on stocke le bois

cuvier : petite cuve en bois ou en tôle dans lequel on effectue la lessive

baquet : récipient à bord bas pour la toilette ou usage domestique, souvent en bois.

L’ensemble de l’estimation des biens mobilier et effets se porte à 852 francs et 70 centimes.

Il reste au notaire à évaluer les dettes passives et les dettes actives du couple, on remercie Mme Lebreton qui s’en alla après avoir signé la prisée.

 

Le notaire examine attentivement les papiers du couple, qui était marié sous la communauté des biens selon la coutume de Paris.

Jean Baptiste Serais avait fait apport de 1500 francs et Françoise amenait avec elle une dote de 4000 francs en meubles, effets mobiliers et trousseaux.

Jean Baptiste accordait un douaire* de 200 livres et un préciput* de 800 francs à son épouse.

Maitre Nugues passe ensuite aux dettes actives*, il était du à la veuve 1 mois et 9 jours de rente viagère du capitaine à titre de sa retraite soit la somme de 130 francs.

Le traitement de son mari en temps qu’inspecteur des eaux était de 118 francs, les dettes actives étaient donc de 248 francs.

Les dettes passives sont bien plus importantes, Jean Baptiste et Françoise comme tout le monde payent à terme et les sommes que Françoise doit ,sont assez astronomiques car l’ensemble se monte à 1671 francs 17 centimes.

Les dettes passives dépassent donc largement l’évaluation mobilière et les dettes actives cumulées.

Le couple qui exerçait des professions non productrices et habitait en ville ne vivait pas en autarcie comme l’ensemble des paysans, ils devaient donc se fournir en tout

Au décès de Jean Baptiste, ils devaient de l’argent au boucher, au boulanger, au marchand de bois, au marchand de toiles, au tailleur, à l’épicier, au cordonnier, au bonnetier, au serrurier et au menuisier. Ainsi qu’à quelques particuliers qui leurs avaient prêté de l’argent.

La situation de Françoise n’était guère réjouissante mais elle fit face. Son fils devint donc menuisier et se maria en 1829 avec une pauvre petite lingère du village. C’en était fini du caractère bourgeois de la vie de Françoise, elle en garda l’habitude mais sans en  garder les revenus.

 

 

Douaire : droit d’usufruit sur les biens qu’un mari assignait à sa femme par son mariage dont elle jouissait si elle lui survivait

Préciput : Avantage conféré par la loi ou le défunt à l’un des héritiers et consistant dans la dispense de rapporter à la succession, et par conséquent de comprendre dans la masse partageable, les biens donnés ou légués audit héritier ;

Dettes actives : ce que l’on vous devait

Dettes passives : ce que vous deviez

 

Pour lire ou relire les épisodes précédents

Épisode  1 : https://larbredeviedepascal.com/2019/01/22/dans-lintimite-dune-jeune-veuve-episode-1-le-conseil-de-famille/

Épisode 2 :https://larbredeviedepascal.com/2019/01/25/dans-lintimite-dune-jeune-veuve-episode-2-promenade-dans-un-inventaire/

Épisode 3 : https://larbredeviedepascal.com/2019/01/27/dans-lintimite-dune-jeune-veuve-episode-3-un-interieur-bourgeois/

Épisode 4 : https://larbredeviedepascal.com/2019/02/01/dans-lintimite-dune-bourgeoise-episode-4-le-lieu-de-lamour-et-du-repos/