DESTIN DE FEMME, Épisode 14, Notre chez nous

Ma fille aînée m’a vu accoucher, c’est pour son édification, elle m’aide beaucoup mais je sais que ce n’est pas son rôle, j’aimerais qu’elle aille à l’école.

Léon ne veut pas, d’ailleurs je ne sais pas ce qu’il veut, le lascar m’en veut du sexe de l’enfant comme si j’y pouvais quelques choses.

Il me fait peut-être la tête mais pour la bagatelle il a vite retrouvé le chemin sans se préoccuper du sexe du futur.

Au fait il y a eu une révolution à Paris, la branche légitime a été renversée par une branche cousine. Je n’y comprends rien un roi est un roi, Léon qui a un avis autorisé pour tout estime que celui-là sera mieux que le Charles X qui a paraît-il tenté de supprimer la liberté de la presse. Qu’est ce que cela peut nous faire, on ne sait pas lire. Le nouveau s’appelle Louis Philippe c’est un Orléans et non pas un Bourbon, mais d’après le maire il descend d’un Bourbon alors je n’y comprends rien.

Mon frère au cabaret a entendu que le nouveau n’était plus roi de France mais roi des Français, cela doit être subtil car moi dans mon ignorance de femme analphabète je crois que c’est pareil.

Léon aimerait trouver une autre maison un peu plus grande, moi aussi car notre demeure était un immonde trou à rats.

Jugez-en : Nous entrions pas une porte de chêne branlante et mal jointée, nous devions nous courber tant elle était basse et cela malgré notre taille relativement petite. Nous descendions une marche ce qui nous donnait l’impression de pénétrer dans une cave. Du fait de ce soubassement notre sol de terre battue était toujours un peu humide, se transformant parfois en gadoue quand l’eau de la cour ou les eaux sales du fumier déversaient leur trop plein.

Il y faisait très sombre car la façade n’était percée que de deux malheureuses ouvertures qu’on occultait avec du papier huilé. Notre antique cheminée tirait très mal et nous étions constamment enfumés, remarquez on s’habitue mais dès fois nous étions obligés de sortir tant l’air devenait irrespirable. Nous étions pauvrement meublés, notre couchette était ce que nous avions de plus beau. C’était le cadeau de noces de Léon, il en avait hérité, un chalit bien construit, des quenouilles bien tournées supportant un plancher. Nos rideaux de couleur noire, pendaient en une sorte de baldaquin et nous isolaient du froid, des regards et étouffaient un peu nos bruits. Le lit était de plume et couvert de drap de lin et d’une couverture de grosse laine. Un joli traversin reposait notre tête. Les lits des enfants disséminés aux quatre coins de notre unique pièce n’étaient que paillasses, sur de mauvais bois. Rosalie, dormait avec Eugénie et les deux petites partageraient l’autre lit quand Joséphine quitterait le berceau.

Mon fils dormait à l’étable ne pouvant quand même pas partager son lit avec l’une de ses sœurs.

Le reste de notre sinistre endroit n’était qu’encombrement, potager à coté de la cheminée avec les ustensiles de cuisine, une grande table au milieu avec deux bancs et une chaise pour Léon, un grand coffre où nous entassions nos maigres nippes. Mon rêve était de posséder un beau buffet briard, pour y mettre notre linge.

On le voit l’endroit n’était point mirifique, Léon tournait la difficulté en n’étant jamais là, travail, bistroquet, les enfants gambadaient partout et vivaient dehors. Par contre, nous les femmes, nos déplacements étaient plutôt limités et nous y passions tristement plus de temps. Heureusement mon extérieur était plus souriant, sur la  façade principale courait  un robuste lierre et  un splendide rosier. Ces deux magnifiques partaient à l’assaut des murs pour s’accoupler avec les roseaux de notre toit.

J’aimais me poser sur une pierre qui nous servait de banc le long du mur qui donnait sur la cour, j ‘humais le vent et buvais le soleil. Certes le fumier était odoriférant et les poules chiaient partout, mais c’était ma nature, mon endroit, mon havre. Avec les femmes du hameau nous bavassions des menus faits de la vie, nous savions tout sur tous, lorsque l’une avait ses règles, lorsque l’autre se prenait une volée ou bien qu’une autre avait été honorée par son homme. Nos enfants jouaient ensemble, faisaient des conneries ensemble se faisaient fouetter ensemble et souvent partageaient leurs premiers émois.

Nous mères de famille lorsque les maternités et la jeunesse de nos petits nous laissaient un peu de répit nous redevenions journalières, c’est à dire que nous nous crevions à la tâche pour un salaire bien moindre que nos hommes. Il faut avoir curé une étable, biné des betteraves, trait des vaches à l’aube ou fait les moissons pour se faire une idée.

Mon destin était comme celui des autres paysannes, travail, grossesse, accouchement, allaitement et l’on recommençait tous les deux ans en un rythme immuable. Comme vous vous doutez cela n’a pas manqué et je me trouvais de nouveau pleine. Il faut bien dire qu’ en dehors de l’alcool et des parties de cartes le principal loisir du Léon et bien c’était moi .

DESTIN DE FEMME, Épisode 13, Rosalie la petite bâtarde de la Marie Anne

 

Rosalie Désirée Ruffier

Maman est assise sur une chaise dans la grande pièce, c’est rare qu’elle soit assise d’habitude, elle s’active, joue de ses mains, nettoie, cuisine, ravaude et parfois file.

La tête penchée en avant sa poitrine soulevée de longs sanglots, elle pleure. Eugénie cesse ses bêtises, Augustine étonnée arrête d’ hurler. Toutes les trois nous la regardons je lui saisis les mains et semblant enfin me voir elle me susurre, tu vas avoir un autre bébé à t’occuper.

Moi cela ne me semble pas si grave, les femmes me semble- t ‘- il sont faites pour avoir des enfants, d’ailleurs je les entends le soir mes parents en faire? Ils ne sont pas très discrets, pensent ‘t ils que ces gros rideaux étouffent les halètements de papa et les soupirs de maman.

Mon père croit il que je sois sotte quand le dimanche après midi il me demande d’aller promener les petits?

A maman ce sera son sixième, visiblement elle n’en veut pas.

Le soir c’est papa qui hurle comme un damné, qu’il n’en veut pas, que maman n’est qu’une maladroite et que bientôt il irait voir ailleurs.

Je sais comment cela va finir, maman va élever le ton et papa va lui mettre une gifle.

Au fait ce n’est pas mon père et c’est fini je ne l’appelle plus papa. Un jour je l’ai même appelé Léon.

Vous parlez d’une danse qu’il m’a mise. Alors simplement j’évite de le nommer et d’ailleurs je l’évite tout cours.

Mon grand frère il a de la chance il est parti, les villageois le nommaient le bâtard, depuis qu’il n’est plus là j’ai comme repris le relais et je suis la bâtarde aux Ruffier.

Je ne savais pas ce que cela voulait dire mais le Louis un voisin déluré de mon âge me l’a expliqué.

L’autre jour j’ai filé une peignée à une petite peste qui me nommait ainsi, la mère est venue se plaindre et le Léon m’a fessée devant la peste et sa mère.

J’ai été humiliée et je vous garantis que je me vengerai.

Ma mère a maintenant un ventre énorme, elle souffre et je dois accomplir bon nombre de tâches, notamment laver les langes plein de merde d’Augustine car cette feignasse répugne à faire autrement. J’ai huit ans et me voilà déjà dégoûtée de la maternité. J’ai l’impression d’être la souillon de service. Je préférerais aller jouer avec la fille du propriétaire.

Onze septembre 1830 c’est le grand bazar dans la maison, maman va faire son petit. La sage femme est là, grand maman et une voisine, on m’autorise à rester, j’en suis fière.

Le gros Léon a filé à l’anglaise, pour aller vendanger une vilaine parcelle qui fera un vilain vin.

Maman est couchée enfin elle est presque assise les jambes relevées, la sage femme lui farfouille entre les cuisses, je ne vois rien car pudeur oblige tout se fait sous le drap. Je ne pense pas que ma mère ait d’ailleurs enlevé son jupon. Mais les heures passent, maman à chaud on la découvre, l’enfant arrive. Je vois au milieu de l’intimité de ma mère une petite touffe de cheveux noir apparaître et peu à peu une tête se dessine. Je suis impressionnée c’est la première fois que je vois le sexe de ma mère et j’en ai presque honte et c’est la première fois que je vois un enfantement et j’en suis troublée. La sage femme habile, extirpe un tas de chair tout fripé, poisseux sanguinolent. Du liquide sort du ventre de maman, on dirait de la pisse, du sang , pour un peu j’en vomirais.

Le bébé est relié à maman par un espèce de boyau comme celui des cochons. C’est grand mère qui coupe ce qu’on appelle un cordon. Pas de pénis en vue c’est donc une fille, alors moi je jubile, le Léon qui veut à tout prix un garçon va faire une drôle de gueule tout à l’heure quand il va rentrer.

Hier soir alors qu’il avait encore un coup dans le mirliton il clamait que si c’ était une fille il la jetterait au fumier.

Je ne crois pas qu’il ait le droit mais avec un fou pareil il faut se méfier.

D’ailleurs emmaillotée qu’elle fut on ne risquait pas de savoir si c’était une fille ou un garçon. Comme tout le monde s’imaginait que ma mère ferait enfin un garçon personne n’avait pensé à des prénoms de fille.

On la prénomma Rosalie Joséphine, Rosalie c’était moi et je fus profondément choquée que l’on me pique mon joli prénom. Remarquez elle serait Portier et moi j’étais Ruffier.

DESTIN DE FEMME, Épisode 12, La petite morte

Le soir Léon en pochard patenté me fit l’amour ou plutôt se fit l’amour. Je n’avais pas la force de lui résister, pendant qu’il s’échinait moi je pensais à mon bel amant.

Le lendemain nous fîmes des crêpes, les enfant piaffaient comme les chevaux devant l’avoine, toute ma cuisine sentait le beurre cuit et une odeur de pâtisserie envahissait la maison s’évadant pour aller rejoindre les autres senteurs identiques qui sortaient de chaque maison du hameau. J’étais étonnamment heureuse, sereine, épanouie, la petite Rosalie me fit un compliment en me disant  » que tu es jolie  » et mon dur à cuire de Louis se frottait à mon jupon comme un jeune chat. Même le Léon pourtant peu disert y alla de sa réflexion et de sa chansonnette

Mardi gras s’est en allé

J’ons fait des crêpes ! J’on fait des crêpes !

Mardi gras s’en est allé

j’on fait des crêpes,

y n’na pas mangé

Je n’eus pas un remord, rien, je suivais mon destin et mon instinct même si ceux ci devaient passer par la satisfaction de mes sens.

Non de dieu c’est la seule expression qui me vient même si ce n’est que blasphème , j’étais encore grosse. Je comptais sur mes doigts encore et encore pour vérifier qui de mon beau carnavaleux ou de mon infatigable Léon pouvaient m’avoir laissé ce beau cadeau.

Impossible à départager, on verra bien à qui cet ange du mardi gras ressemblera, bien qu’aux jeux des ressemblance des fois c’est à si perdre. Car combien de fois on m’a dit, ton premier c’est tout le portrait de son père. T’as raison Léon, les gens sont vraiment cons.

Mon mari prit bien ma grossesse. Du moment que je lui pondais un mâle il s’en fichait. Mai encore un manque de chance le 21 janvier je lui donnais une fille, moi je le savais j’avais porté le bébé sur le devant et très bas alors c’était obligé que cela en soit une.

Léon ne me fit pas fête, ne m’embrassa pas, un mutisme de paysan têtu, nous aurions eu une portée de chats que cela lui aurait fait le même effet. Il alla quand même en maugréant à la mairie pour la déclarer Émilie Augustine. Tout de suite je la considérais peut être à tort comme le fruit de l’amour, d’ailleurs de toutes mes filles c’est elle qui ressemblait le plus à Rosalie, mais bon un bébé pouvait changer.

A trente deux ans j’étais affublée de cinq enfants, à ce rythme je risquais d’en avoir une sacrée tripotée. De plus cela tirait sur les finances du ménage, nous n’avions jamais été riches mais chaque naissance nous déséquilibrait un peu plus, heureusement il était temps de se débarrasser de mon premier.

Une ferme non loin de chez nous fit l’affaire et le batardeau comme l’appelait Léon se retrouva valet de ferme. Une paillasse dans la grange en compagnie des autres domestiques, s’ouvrait à lui un rude apprentissage, travail pénible, coups et remontrances, sévices, jeux sexuels des aînés. Je le savais dur au mal mais j’étais tout de même un peu inquiète, heureusement il était convenu que le dimanche et les fériés il reviendrait chez nous.

Un bouche à nourrir en moins mais aussi deux bras en moins pour les corvées, qui me retombaient invariablement dessus.

Au printemps 1829 alors que je puisais de l’eau au puits j’observais à la dérobé ma fille Louise, une belle petite fillette enjouée, caressante, les cheveux noirs, des yeux noisette, sa bouche en cul de poule et son petit menton légèrement prognathe en faisait un petit Léon en réduction. De moi elle aurait peut être la taille et les hanches. D’habitude elle courait dans tous les sens, jouant avec les chats, caressant le chien, énervant les poules, se frottant à mes jupons ou à ceux de sa sœur Rosalie.

Non ce jour là assise sur la pierre d’angle qui protégeait la maison du passage des charrettes elle paraissait hagarde, fatiguée.

En passant je tâtais son front que je trouvais chaud, je la questionnais. Elle avait mal à la gorge et sa voix était un peu rocailleuse.

Je la fis rentrer et mettre au lit, une nuit de repos une grosse cuillerée de miel et demain elle pourrait accompagner les oies avec sa grande sœur.

Léon en rentrant gueula en la voyant au lit, ce n’est qu’une grande feignasse et il saurait lui corriger une telle paresse. Une potée au choux lui fit fermer sa colère.

Louise dans la nuit eut une poussée de fièvre et avait du mal à respirer, je ne savais que faire. Le lendemain matin la petite suffoquait et son cou était très enflé.

Toujours fiévreuse, ne pouvant prendre aucun aliment, toussant et ayant du mal à respirer je commençais à prendre peur. Je devais aller au travail, Léon était parti depuis longtemps.

Je fis venir ma mère, à sa tête je vis qu’elle avait déjà vécu cette situation et qu’elle était inquiète.

Il lui fallait un médecin, mais cela ne battait pas la campagne, un voisin qui partait sur Provins se proposa d’en faire venir un. La probabilité que ce praticien se déplace était faible mais bon.

Je partis effectuer mon labeur la peur au ventre, le soir en rentrant la situation avait empiré, aucun médecin n’était venu et Louise dont le cou avait doublé de volume ne pouvait plus respirer.

Même l’eau ne passait plus, nous lui humections les lèvres, la pauvre petite ne pouvait plus parler et seul un léger filet de voix arrivait à franchir sa gorge encombrée.

Des voisines étaient passées, l’une d’elle lâcha que c’était le Croup et que c’était contagieux. Il y eut d’un coup beaucoup moins de monde. Léon enfin prenait en compte la gravité du moment et tournait comme un ours en cage. Nous attendions, bêtement, inutilement un miracle, maman priait et moi j’essayais d’atténuer les douleurs de ma fille.

Mais le combat fut inégal, de plus en plus oppressée, ayant de plus en plus de mal à respirer elle finit par abdiquer. Le visage bleuté, cyanosé, les yeux révulsés, la bouche grande ouverte elle mourut ma poupée de six ans.

Nous entendîmes un bruit de cheval et une carriole avec un beau monsieur se rangea devant la maison. C’était un docteur que notre voisin entreprenant avait enfin ramené, malheureusement il ne put que constater le décès. Il nomma la maladie de Louise d’un nom bizarre  » la diphtérie  » et nous encouragea à faire attention à nos autres enfants.

C’est ravagés par la douleur que dès le lendemain on enterra la petite. La veillée mortuaire fut pénible et je ne quittais ma fille que de brefs moments. Léon fut efficace et fit faire en hâte une petite bière, ainsi elle aurait moins froid dans la terre gelée de Sancy. Dans un petit carré réservé aux enfants elle fut ensevelie. Sur les gouttières de l’église croassaient des corneilles en une vilaine complainte annonciatrice de futurs malheurs. J’en fus épouvantée.

Comme il fallait bien manger, il fallait bien travailler, Léon sans tarder alla rejoindre son araire dans un champs voisin enfouissant sa peine dans le labeur.

Moi je revins à Liéchen avec mes parents et les enfants, rien ne serait plus pareil sans le sourire de cette petite paysanne.

DESTIN DE FEMME, Épisode 11, un Bien beau carnaval

Le vingt trois octobre 1825 au soir il fallut aller chercher la sage femme, j’avais confiance en elle, elle m’avait accouchée des autres. Ma mère ne voulut point venir mais prit les petits. J’eus du mal à la sortie et la praticienne s’inquiétait de perdre et l’enfant et la mère. Le bébé arrivait par le siège, qu’allait il se passer, je souffrais évidemment le martyr et mes cris résonnaient dans le hameau.

Mon père qui fumait avec Léon dans la cour se permit de dire que je ne gueulais pas temps quand je me faisais sauter. Un vrai poète, et mon idiot de mari en rigolant acquiesça puis me le rapporta en croyant à la bonne blague.

La nature me laissa tranquille à quatre heures du matin et me donna une autre fille, le Léon avait disparu et il ne réapparut que bien plus tard en faisant la moue d’avoir une fille. Il me traita de bonne à rien car pour l’instant il n’y avait que le fruit de mon viol qui était masculin.

Je n’avais pas force à répondre, la petite s’appela Moyse, Eugénie, Estelle. Pour tous ce fut Eugénie et elle aussi survécut aux premières heures critiques.

Du coté de mon frère, le couple avait une fille aînée et deux fils et cela serait sûrement tout car au dernier enfantement de Sophie, la vie avait balancé du bon coté mais vraiment de justesse et d’après le chirurgien qu’ils avaient fait venir les organes de la reproduction étaient lésés. Mon frère qui avait deux fils se foutait bien qu’elle ne puisse en faire d’autre. En fait ils étaient satisfaits tous les deux.

Maintenant que j’avais Eugénie à la tétine, il convenait enfin de faire abandonner ma poitrine généreuse à ma vorace de Louise. Elle était déjà à moitié sevrée et avait résisté au lait de vache. Je la trouvais adorable cette aimable carnassière, grosse comme une dinde, grasse comme un porcelet à vouloir son dû.

Ma mère jetait des hauts cris, une bonne chrétienne devait abandonner plus tôt l’allaitement, car en effet il était reconnu que donner le sein avait une action contraceptive. Nous devions faire l’amour que dans l’espoir de procréer. Foutue connerie que racontait maman, que je sache ils ne pouvaient plus avoir d’enfants et elle et mon père s’activaient encore à l’abri du ciel de leur baldaquin. Alors qu’elle me laisse tranquille ainsi que ce jeune curé qui venait d’arriver et qui semblait vouloir régenter nos consciences mais aussi nos corps.

La plupart d’entre nous passions d’une bouche de bébé à l’autre, Eugénie chassa simplement Louise.

Léon devenait de plus en plus dur avec mon fils Louis, il le battait et l’appelait petit bâtard. Ma grande brindille âgée de dix ans serrait maintenant les poings dans la révolte de sa jeunesse. Il travaillait comme un homme et je voyais bien le moment ou Léon exigerait qu’il soit placé comme domestique dans une ferme. Je faisais de la résistance à ce sujet et une gifle était souvent l’aimable conclusion de la discussion.

En 1826 c’était au carnaval il m’est arrivée une aventure, le Léon et ses amis devaient présider le tribunal qui devait juger le marquis et la marquise que l’on devait promener sur un âne juste avant le mardi gras. Les futurs condamnés étaient cette année là une veuve qui s’était remariée avec un homme que l’on jugeait un peu jeune pour elle. Sur une estrade au centre du village il furent donc jugés et condamnés, coupables d’avance. Ce n’étaient que grossièretés, insanités et cochonneries, la foule exsudait sa haine et le Léon parfait spécimen de l’idiot gueulait que l’on ne pouvait se contenter de mannequins et qu’il fallait amener les véritables auteurs à coups de pompe dans le cul.

Heureusement le maire veillait et aucun débordement ne se produisit, la semaine suivante eut lieu le carnaval et nous suivîmes le convoi, Léon montait un grand cheval de labour de race percheronne, il n’était pas encore complètement saoul mais avait tout de même du mal à se maintenir, après les cavaliers venait l’âne monté par les mannequins du marquis et de la marquise. Lui en marche arrière et elle lui faisant face, c’était parfaitement ridicule mais c’était le but. Ensuite la musique, tambours, clarinettes et violons puis venait la foule hurlante, trépignante, excitée, rigolarde, exutoire à la peine et à la dureté des temps ces défilés grotesques étaient autorisés. Les débordements autres que verbaux étaient rares, les dindons de la farce étaient les pauvres gens pris à parti, ils s’en tiraient avec une forte honte, désignée à la vindicte populaire. Puis on passait à autre chose.

Moi de ce regroupement le hasard me fit placer à coté d’un homme, en premier lieu je ne le reconnus point mais à son sourire je sus qu’ il était le père de Rosalie. On se glissa au fin de cortège puis on se laissa distancer.

Les bruits de la musique s’éloignèrent, la troupe carnavalesque ne fut qu’un point à l’horizon. Nous ne nous étions encore rien dit, le père de ma fille avait changé avantageusement, ce n’était plus le haricot monté en graine, plein d’acné, empêtré dans sa jeunesse, timide, pataud avec les femmes.

Il était séduisant, costaud, parlant un langage clair et imagé, une barbe de quelques jours lui donnait une masculinité attirante.

J’en avais les jambes qui flageolaient, le désir montait en moi, incontrôlable. Je ne savais pas si il s’en apercevait mais irrésistiblement nous nous rapprochions.

La campagne était déserte, tous les paysans étaient au carnaval, nous avions le ciel et la terre pour nous. Nous trouvâmes un coin de verdure, les oiseaux chantaient, les frondaisons des arbres bourgeonnaient, certains arbustes fleurissaient et embaumaient l’atmosphère. Tout concourait à l’amour, au désir. Je bus sa bouche et me tordais sous ses caresses, il souleva doucement ma robe et mon jupon et me prit tendrement. Par un savant va et vient il m’amena doucement à la jouissance, enfin j’étais une femme, cela dura me semble t’ il une éternité, enchanteresse, sublime. Il me rejoignit et dans un immense spasme nous unirent notre plaisir.

Mais il était temps maintenant que nous nous séparions, curieusement je n’ai pas osé lui parler de Rosalie. Devait il le savoir, devais je révéler ce que j’avais toujours tu?

DESTIN DE FEMME, Épisode 10, crèvera la bête

On a beau dire même si l’on aime ses parents la vie n’est guère facile avec eux, immédiatement de l’animosité vint se mêler entre les deux hommes de la maison, mon père en ancien voulait en imposer à Léon qui lui en conquérant se considérait comme chez lui car il me possédait.

Un jour les deux hommes faillirent se cogner dessus au sujet du vêlage de l’une de nos  bêtes, c’en était de trop et l’on se trouva un autre gîte. Mes parents étaient mortifiés devant une telle impudence mais pour le bien de tous je crois en conscience que c’était mieux.

On resta à Liéchen, pas bien loin ainsi ma mère gardait la petite et mon turbulent fils.

Léon maintenant seul joua de l’important, devint mal commode et exigent. Un soir il trouva que la soupe était claire et renversa son bol, je lui fis une belle scène et pour la première fois il me gifla.

Mon fils hurla en petit homme et mon bébé pleura à chaudes larmes. Au moment du coucher ayant quelque chose en tête il tenta une gentillesse.

Ce soir là devant ma détermination il n’eut pas la satisfaction de mon corps.

Le lendemain il fut mielleux et repenti, alors le soir je m’ouvrais à lui et comme d’habitude il prit son plaisir sans m’en procurer. Mais savait il ce bougre de crétin qu’une femme pouvait aussi éprouver quelque chose aux choses de l’amour.

Je fus bientôt grosse des œuvres de mon maladroit de mari, car voyez vous,même le plus idiot est capable de faire des enfants.

Le vingt sept mars 1823, je donnais le jour à une belle petite, dodue comme son père et déjà gueularde comme lui, Louise Aglaé furent ses prénoms. Louise était le prénom usuel mais moi je décidais de l’appeler Aglaé.

Elle fut baptisée et résista bien aux premiers jours de vie, certes elle n’était pas tirée d’affaire, rougeole, rubéole, angine , grippe, bronchite, choléra, diphtérie, pouvaient la faire passer de vie à trépas fort rapidement.

Moi j’en ressortais meurtrie, la petite en passant m’avait fait une belle déchirure, le Léon toujours à guetter au trou attendait avec une fébrile impatience que je sois de nouveau à lui.

Puis la vie reprit son cours je faisais des journées, ou plutôt plusieurs journées en une, trois enfants ce n’était pas rien, mais ce qui n’emmerdait le plus c’était les soins que je devais apporter au Léon. Oui il ramenait sa paie, mais au delà de ça, il ne faisait rien, un vrai pacha, la soupe devait être prête à l’heure, le ménage fait, la traite faite, les animaux nourris, le jardin labouré, le beurre baratté et bien sur je devais être fraîche et disponible pour la bagatelle.

Autant vous dire qu’il y avait de la tension dans l’air et que je n’avais pas l’intention de devenir esclave.

Un dimanche monsieur décida de se laver en grand, c’était une bonne chose qui n’arrivait pas souvent, il disait que la crasse le protégeait des microbes. Médicalement je n’en étais pas sure, mais il me répugnait, les ongles des pieds et des mains en deuil, les pieds noirs comme un charbonnier, les cheveux gras, la cérumen qui lui dégoulinait des oreilles, une odeur de bouc . Donc monsieur exigea que je lui prépare de l’eau chaude, ce n’était pas rien, il fallait la puiser au puits commun puis la ramener et la faire chauffer.

A poil à tremper dans sa pestilence il voulut que je le frotte, j’acceptais le dos puis il demanda que je descende un peu. Il n’en était pas question, le ton monta et il me menaça de me dérouiller devant tout Liéchen réuni, je ne lui laissais pas le temps de finir sa phrase et lui balançais un pot d’eau bien brulante.

De ce jour la guerre fut déclarée, de nombreuses batailles, de nombreuses trêves, je n’en ressortais pas victorieuse très souvent.

Puis le lascars se mit à boire, pas souvent au départ puis régulièrement, un canon avec l’un, un verre avec un autre. Il se transforma en gueulard assoiffé, il s’en prenait souvent à mon premier et lui foutait des roustes mémorables. Chaque soir la ceinture volait, pour des peccadilles , des riens. Je prenais la défense de mon fils et nous partagions la volée. A force de trempes on s’endurcit et je rendais les coups, il fallait voir les danses que nous nous mettions, un vrai charivari, tout le hameau comptait les jetons. J’en ressortais avec des bleus et des coquards, lui en ressortait griffé et mordu.

J’avais le dessus quand il était ivre mort sinon c’était la correction, la petite se sauvait chez mes parents, le bébé hurlait de terreur et mon grand se jetait en travers nous pour me protéger.

Comme il buvait ses journées, notre condition de vie se dégrada, j’arrivais à faire manger tout le monde mais pour les autres achats je faisais des ardoises, le tailleur pour Louis qui grandissait à vue d’œil, une paire de sabots, une médication pour la vache. Je faisais mon possible mais mes vêtements se perçaient, s’usaient, je ressemblais à ces mendiantes de passage. Ma mère en cachette m’aidait un peu, mais mon père disait que je méritais les roustes qu’il me mettait et que si cela ne tenait qu’à lui il ne me laisserait pas un seul bout de peau sur le cul.

La gentillesse paternelle me touchait au plus profond de moi et je ne manquais pas de me réjouir quand je sus que le vieux était malade. Hélas la bête ne creva pas et il put m’abreuver de nouveau de méchancetés. La plupart du temps le paternel travaillait avec Léon c’est vous dire si ils étaient cul et chemise. Ma mère rigolait de moins en moins car mon poivrot de mari entraînait le sien à godailler dans les cabarets.

Début 1825, je fus pleine, cela devait arriver, le Léon il était régulier comme une horloge, que je sois fatiguée ou que je sois malade rien n’était tabou, rien ne le rebutait. Si je ne voulais pas il me forçait, alors j’avais trouvé la combine, j’ouvrais grand les cuisses,et je comptais dans ma tête, un deux trois, je n’allais guère bien loin car mon Léon était comme le coucou de la pendule il rentrait bien vite.

DESTIN DE FEMME, Épisode 9, la noce briarde

Pâtés de lapin, terrines, volailles, ragoût, fromages de Brie, gâteaux aux pommes, une quantité faramineuse de pains blanc. Tout disparaissait dans la gueule béante de ces rudes travailleurs on eut dit qu’ils n’avaient point manger depuis longtemps pour mieux se repaître. Ma mère commençait à pleurnicher de voir des mois de réserve disparaître. Nous les mariés étions contents, la fête était belle, chacun s’amusait de bon cœur. Moi ce qui me faisait le plus plaisir c’était de pincer rudement la grande Louise à chaque fois que je la croisais, elle n’osait répliquer. La haine entre nous montait et il ne se passerait pas longtemps avant la peignée finale.

Chacun digéra comme il le put, la danse, un peu de marche pour les vieux, en un accord tacite, les hommes allaient pisser sur la haie des prieurs tandis que nous les femmes nous allions arroser les taillis bordant le chemin qui menait au village.

Les hommes parlaient haut, pétaient à faire trembler les bancs en riant de leur rire gras. Bientôt quelques chansons grivoises s’élevèrent, j’étais sur que certains ne finiraient pas la soirée.

C’est le ventre encore gros que l’on passa au souper, je croyais que j’allais éclater dans ma belle robe

La succulence des plats et leur abondance attirèrent de nouveau les convives à table et tous encore une fois se bâfrèrent. Je ne sais où nous mettions tout cela nous gens pourtant habitués aux maigres bombances.

Mon père commençait à somnoler et la tête penchée en avant il semblait vouloir passer sous la table, mon frère titubait et était fort amoureux de sa femme, il la pinçait, la pelotait et lui susurrait des mots gras à l’oreille. La grosse dinde émoustillée riait à gorge déployée,  on eut dit que ses grosses mamelles allaient sauter en dehors du corsage. Pour sur si André n’allait pas la prendre dans le paillis il y aurait forte lutte dans leur alcôve. L’alcool rendait les êtres amoureux, à condition de savoir se modérer et mon frère qui pouvait à tout moment enlever le morceau aurait sûrement à boire ainsi le petit tout ramollo à l’heure de la coucherie.

L’un de mes cousins témoins fricotait avec Constance une belle de la Ferté Gaucher connaissance à Léon. Aucune décence, ils s’employaient à pleine bouche devant l’assemblée réprobatrice mais attentive et goguenarde.

Tous alternaient entre la boustifaille et la danse, une cuisse de poulet, une contre danse, et que je te ripaille et que je te sautille.

Les enfants couraient partout, gueulards , criards, insolents, mon ainé venait de se prendre une volée car il voulait faire comme les adultes et avait tenté de voir le petit conin de sa cousine Sophie.

Maintenant le morveux ne me quittait plus d’une semelle me rappelant que je n’étais pas une mariée comme une autre.

A une heure bien avancée arriva le  » Guillonneau  », une bande de jeunes du village passablement éméchés et énervés, l’un d’eux portait une grande hotte de vigneron. Il venait réclamer leur dû à savoir le reste de nos agapes. C’était une tradition qu’on respecta, chansons , rigolades puis fuite des quémandeurs, qui se partagèrent le butin. De toutes façons ce n’était que symbole car ensuite ils seraient inviter à finir la noce avec nous.

Puis vint ce que je redoutais le plus, une autre tradition assez ancienne et que trouvais malsaine.

Le plus hâbleur des noceurs fit tinter son couteau sur une assiette et demanda la parole, le violon et la clarinette cessèrent leur plainte.

C’était la vente de la mariée, ma vente en somme.

Les hommes d’un coté les femmes de l’autre, les prix montèrent, l’excitation redoubla, les propos salaces aussi, concernant ma nuit de noces et les cochonneries que l’on pouvait faire à une femme.

Les femmes ne laissaient rien aux hommes, moi au milieu comme une esclave s’apprêtant à être vendue à un prince arabe, je rougissais aux allusions, aux saloperies des bonhommes saouls. Puis ce fut un maquignon qui m’obtint, cet idiot prenant son rôle au sérieux crut que j’étais vraiment à lui, pour un peu ses grosses mains rougeâtres seraient passées sous mon jupon. Il me dévorait des yeux, mon mari dût au prix fixé par lui et après d’âpres négociations me racheter. Je fus un peu vexée de la rançon proposée. L’argent ainsi donné fut reversé pour l’achat des dragées.

Plus la soirée s’allongeait, plus le Léon me collait de près, son regard me disait, il va être temps.

Moi je faisais traîner les choses, mais je sentais que ses yeux brillaient de désir , que sa bouche me dévorait et que ses mains m’effeuillaient.

Je pris mon courage à deux mains et nous nous enfuîmes vers le nid douillet prévu pour cette ultime conclusion conjugale.

Moi j’avais connu la lune je savais à quoi m’en tenir, je laissais à mon mari le soin de l’initiative.

Assise sur le rebord du lit à la lueur vacillante de la chandelle je l’observais. Ce mâle, jouteur de comptoir, cet hâbleur de noces avait perdu de sa superbe. Il fallut que je prenne les choses en mains, ce grand couillon n’avait même pas pris la peine de débourser quelques pièces pour un déniaisage chez les filles. Je n’avais pas trop l’âme à jouer la maîtresse d’école en cette leçon de la vie. Quoi qu’il en soit je lui permis de satisfaire son envie, mon aimable débutant se perdit rapidement, moi j’étais restée de marbre. Mon mari bascula sur le coté et bientôt ronfla comme une forge. Ce garçon gras à souhait, les fesses blanches et poilues , le sexe mou à  l’air satisfait du travail accomplit ne provoquait aucun désir en moi et je pris bien garde de ne pas le réveiller. Le jour arrivait à peine que la noce brillante et avinée vint nous tirer de notre couche. Le Léon parada et se gaussa de ses prétendus exploits. Moi par respect je restais muette et fit la tremblante devant toutes les allusions grivoises de ces ivrognes masculins et de ces pucelles de lavoirs. On but un breuvage ignoble dans un pot de chambre et l’on fut enfin délivrés.

Léon qui semblait avoir repris un peu de vigueur fut un peu moins empoté que quelques heures plus tôt. Toujours ému il ne resta en moi que le temps qu’il fallut pour le dire.

La noce reprit avec une ardeur que je jugeais impensable vu la liesse de la veille, les restes furent promptement avalés et plus une goutte n’était à tirer des tonneaux mis en perce. Puis peu à peu les invités partirent, on rangea , on nettoya pour que le lendemain la vie reprenne son cours.

DESTIN DE FEMME, Épisode 8, mon mariage

J’en aurais pleuré de rage moi qui voulais me marier pour échapper à l’atmosphère parentale, le Léon n’avait pas mis la barre très haut, croyez moi quand viendra le jour de la bagatelle il n’en n’aura que le minimum.

D’ailleurs maintenant que nous étions aux yeux de tous presque liés, le Léon un soir bien échauffé par quelques coups de piquette de l’auberge, voulut goûter à mon fruit, je lui répondais qu’il serait mur pour les noces, il insista pour le cueillir et releva mon jupon, non c’est non je me dégageais, mais il fallut quand même que je lui laisse un gage et ma poitrine opulente le contenta pour l’heure.

Le 17 juillet  1842 nous y étions, rassemblement de la noce devant chez nous, Léon avec des copains battaient déjà la campagne pour donner l’aubade et faire les dernières invitations. A chaque fois un coup de vin était offert, le violoneux tanguait déjà comme un vieux marin et le Léon qui ne tenait pas particulièrement la barrique avait un peu de vent dans les voiles.

Au retour la troupe des hommes prit le déjeuner, nous avions fait une cuisine d’abattis, moi j’en raffolais pas des restes de poulets, têtes, cous, crêtes, pattes. Ce ragoût que les vieux mangeaient avec délectation je l’avais en horreur. Mais bon à la campagne on ne gâchait rien.

Normalement on aurait dû me faire l’offrande d’ un bouquet de fleurs d’oranger, mais comme ma fleur du milieu était fanée depuis un moment on s’abstint. Les gars de la noce, comme Léon était du village, lui offrirent un bouquet de fleurs rouges qu’il attacha à son revers.

Il était temps de partir maintenant car le maire le père Gallot nous attendait à la maison commune pour onze heures, mon futur avait comme témoins Louis Marion un vieux cultivateur qui souvent l’employait et Jean Baptiste Lhuillier un de ses amis, moi j’avais pris deux cousins Edmé Nodinot et Jean Fouquet, c’était de la famille éloignée mais ma mère y tenait, alors comme je n’avais guère d’amis.

Nous échangeâmes nos consentements, j’étais la femme du gros Léon, il m’embrassa à me décrocher la mâchoire ce qui fit rire l’assistance et provoqua des commentaires salaces sur ma future nuit de noces.

La mairie ne m’amusait guère mais le cérémonial à l’église encore moins.

A l’entrée de l’église une nuée de soit disant pucelles m’attendait pour me présenter le guidon et me conduire à l’autel.

Après la bénédiction nuptiale on me reprit le voile, c’était symbolique mais maintenant j’appartenais à Léon, aux yeux du seigneur et aux yeux de la loi.

D’ailleurs je lui appartiens vraiment légalement, le divorce est interdit, je n’ai pas le droit d’acter.

Mon homme a le droit de me dérouiller si il respecte les normes et parlons cru il a le droit de disposer de mon corps comme bon lui chante.

Bien sur il faut tempérer, mais beaucoup de femmes souffrent en silence.

La cérémonie n’était pas terminée, à genoux on reçut le  » veni créator  », ce chant me faisait monter les larmes, je crois bien que mon homme ressentait la même chose.

Puis le prêtre nous a bénit sous le drap, c’était bien terminé et la noce sortit de l’église un peu en désordre, le curé visiblement satisfait de nous voir partir et de terminer l’office déplaisant d’une fille au passé qu’il jugeait chargé.

A la sortie de l’église les filles me tendirent un pot où baignait un bouillon fortement épicé, la cuillère était crénelée symbolisant les difficultés futures qui ne manqueraient pas de surgir dans le couple.

Dans l’une des filles je reconnus une de mes agresseuses, lointaine cousine au Léon, je la regardais dans les yeux et lui susurrais à l’oreille que moi aussi je la fouterais bien à poil pour lui coller une danse.

Tour à tour toute la noce but le bouillon de la mariée, puis je lançais un verre sur le dallage du saint lieu pour voir si il se brisait, resté intact le malheur se serait abattu sur nous. Heureusement il se brisa, le curé n’appréciait guère ces coutumes païennes.

Il était temps de rentrer, tout le monde crevait de faim, le banquet avait lieu chez mes parents, en arrivant la porte était close.

Je connaissais le rituel, il fallut que je chante :

Je suis mariée

vous le savez bien

si je suis trompée,

vous n’en saurez rien

Ouvrez moi la porte

je dînerai bien

ouvrez moi la porte,

je vous aimerai bien

Mon mari débita son refrain et à la fin la porte s’ouvrit enfin et l’on put ripailler.

On commença doucement, rafraîchissement, les hommes attaquèrent un fut de vin blanc des environs de Saint Loup de Naud.

Nous autres les femmes on s’affaira au dîner, il fallait que je mette la main à la pâte, mais Léon m’entraîna à une première danse.

L’aire de battage se prêtait bien à la sauterie et l’ambiance monta d’un cran. Quelques danses, puis définitivement affamée la compagnie se jeta sur le repas, promptement avalé, les jeunes repartirent dans leurs virevoltages.

Tout cela n’était que prémices au souper, moi je n’avais guère profité de mon après midi beaucoup de travail pour nourrir tout le monde , même Léon mettait la main en allant chercher du vin , le pauvre  » Calvin  » que nous avions engagé suffisait à peine à la tâche. Mon homme me frottait de près et me volait moult baisers, comme un acompte. Il m’entraîna même à l’écart me raconta des cochonneries et me pelota de bon cœur, je rigolais et m’émoustillais à son contact mais bon bas les pattes ce n’était pas le moment.

DESTIN DE FEMME, Épisode 7, le Léon

Je ne racontais pas à mon sauveteur la cause du problème, visiblement il n’était pas au courant de mon état, autant garder un peu de dignité. Je fis un bout de chemin avec lui, il se nommait Léon Portier.

Pour l’heure je n’en n’avais pas fini avec les ennuis, le curé ne me voulait plus à la messe, l’opinion villageoise était que la première fois je n’avais pas été violée mais que j’avais provoqué ces braves soldats. Je n’étais donc qu’une moins que rien, au lavoir la place à coté de la mienne était vide, à l’épicerie on ne voulait plus me servir et le comble était qu’on ne saluait plus ma mère. Cette sainte femme qui récitait le notre père après chaque étreinte avec mon père.

Ma deuxième grossesse se passa beaucoup moins bien que la première fois et je ne pus me rendre au travail.  Maman disait que j’étais une feignante, mon père que j’allais tout leurs bouffer.

Il fallut pourtant que je participe un peu à l’œuvre commune, le huit août 1821 je me rendais à la traite, il faisait encore nuit, entre chien et loup, je me traînais avec mon seau et me penchais sur une grosse normande lorsque je sentis un liquide me couler entre les jambes, je savais à quoi m’attendre. Mais mon corps ne réagissait point et je m’écroulais dans la paille. Une génisse dans le même état que moi semblait m’observer en se disant moi j’y arrive bien seule. Je savais qu’ hurler ne servait à rien, mes parents étaient trop loin. Ce fut mon petit qui ne me voyant pas rentrer pour le lever alla me chercher, le brave petit homme appela au secours et on vint enfin me chercher. Je me retrouvais sur ma couche, le père partit chercher la sage femme et ma mère une voisine. Lorsqu’ils arrivèrent une violente contraction m’avait fait expulser mon enfant, il gisait là . Tout le monde allait bien, la sage femme madame Jérome prit soin de ma petite fille.

Cette docte femme était brevetée, moins ignare que les anciennes matrones, mais ma mère qui datait d’un autre âge disait tout le contraire.

Comme pour mon fils c’est mon père qui la déclara au maire Monsieur Gallot, en présence de Jean et Paul Dauptain tous les deux respectivement charron et sabotier et qui servaient de témoins à tout le village.

Pour le prénom ce fut le surpassement, Rosalie Désirée, comment pouvait on donner le prénom de Désirée à une petite bâtarde, c’est vraiment de la provocation. Je me pris d’affection et d’amour pour cette petite bestiole empoisonneuse de vie. Je considérais que ma vie de femme était terminée, quel homme voudrait de moi avec un boulet à chaque pied, en plus d’être une moins que rien j’avais une dot bien maigre.

Pour sûr je n’étais pas la seule à mettre fait rattraper par une grossesse, mon amie Rosalie Prieur la fille de nos patrons avait aussi fauté et avait accouché à la grande confusion de ses parents quelques mois avant moi. Ils avaient eu sans doute plus de chance que nous car ce sale fruit était mort dès le lendemain.

Nous avions maintenant interdiction de nous voir et de nous causer, personne ne tenait à voir les deux traînées ensemble. D’ailleurs aux yeux de Charles Prieur c’était moi qui avait mis en tête à sa fille des envies de cochonneries.

Foutue bonhomme je n’étais pas là quand sa fille a écarté les cuisses, il est vraiment facile de me mettre les turpitudes d’autrui sur le dos.

Bon comme toute interdiction se doit d’être transgressée je voyais Rosalie presque tous les jours et nous nous racontions tout, nos misères de femme  On partageait aussi nos envies, nos espoirs. Nous avions d’ailleurs les mêmes , trouver un mari. Je pense qu’elle aurait moins de mal que moi car fille de propriétaire, sa dot était plus confortable que ma miséreuse pile de draps, mes torchons, mes mouchards, mes nappes et mes jupons fussent ils brodés.

Mon frère avait maintenant deux enfants dont un fils qui portait exactement ses prénoms, il le chérissait comme une madone, d’ailleurs il n’y en avait que pour lui, mes deux bâtards avaient beaucoup moins de succès, l’amour que portait ma mère au premier s’étant subitement envolé.

Ma petite pépette était pourtant magnifique, chaque passant, chaque voisin cherchaient ils en vain à qui elle pouvait ressembler, les supputations allaient bon train, elle ressemble au Charles, elle ressemble au Louis, connerie que tout cela moi même je ne savais rien du père, je m’étais plutôt concentrée ce jour là sur la partie charnelle du père de la petite. De toutes façons je m’en foutais et je commençais à assumer mon état.

Le plus dur était passé, j’avais un toit, de la soupe dans la marmite, des nippes point trop usagées.

Seule la liberté me manquait, mais quelle femme pouvait se targuer réellement d’en avoir.

Puis un jour le 2 février 1822 alors que l’on revenait de la messe de la chandeleur et que l’on s’en retournait à Liechen pour faire des crêpes et les manger en compagnie du voisinage je me cognais à mon sauveteur, le gras bonhomme fut confus et balbutia un bonjour, je rigolais de le voir rouge comme une pivoine.

Pour le tirer d’embarras je lui proposais de faire quelques pas. Je ne sais si cette demie lieu où j’ai cheminé avec lui ou le fait qu’il m’ait sauvée des injures, toujours est il que dans mon esprit j’eus l’impression qu’il pouvait faire un bon mari.

Je ne pouvais décemment l’inviter à fêter la fin de l’hiver avec nous, mon père m’aurait tuée.

Mais à la chandeleur trouve ton âme sœur: que du bonheur. Le fait de voir réapparaître Léon était pour moi un signe et j’avais foi dans les signes. Pendant que nous faisions cuire les crêpes, ma mère pas dupe des regards que nous avions échangés me dit  » celui là il a l’air un peu couillon mais au moins il n’en voudra pas qu’à ton cul  ». Maman n’était point poétesse mais avait l’œil vraiment exercé.

Les mois qui suivirent je dus lui faire la cour car timide et grand benêt il n’aurait jamais osé faire un pas. Pour tout dire, bouleversant les usages et ne voulant pas me marier à la saint glinglin je lui susurrais que je serais à lui si il faisait une demande en règles aux parents. Il me regarda benoîtement et je dus lui violer la bouche pour lui donner une sorte de gage. Passé la surprise, il retrouva une sorte d’instinct animal et me tenant par la taille je sentis fort bien qu’il n’était pas fait de bois.

Le village était au courant de nos rencontres, la catin des Ruffier allait elle pouvoir mettre le grappin sur un couillon qui prendrait chez lui les deux bardeaux.

Un soir il fit sa demande, le père offrit canon sur canon et c’est pompette que les deux passèrent accord. La noce se ferait mi juillet lorsque les moissons seraient passées.

Je raccompagnais mon futur, nous pouvions désormais nous voir au grand jour. Mon père l’avait complètement saoulé et c’est bien énervé qu’il tenta une première approche sexuelle. Moi j’étais catégorique, le Léon il m’aurait à la nuit de noces et pas avant. Mais en femme que j’étais je lui distillais un peu de mes charmes à chaque rencontre.

De fait le lascar je l’émoustillais de belle manière, un peu plus chaque fois, il en devenait comme fou, j’en faisais ce que je voulais du Léon.

Un soir autour d’un verre de fine il fallut bien parler sérieusement, le vieux ergota sur tout, comme ci j’étais une princesse, le Portier était venu avec sa mère, il était manouvrier donc gens de peu de conditions mais possédait en héritage de son père une petite maison avec quelques arpents.

Mon père escomptait que je quitte la maison pour m’installer sur les terres des Portier, ce fut un refus mémorable qui faillit faire quitter mon père de la table des négociations.

Apparemment, fille mère deux fois je ne valais pas une terre, bien bon celui qui me dirait oui.

Mon père céda et je fus donnée au Léon sans compensation aucune.

DESTIN DE FEMME, Épisode 6, la putain de Sancy

Les années passèrent donc, mon frère qui habitait avec sa femme à Auger un village voisin eut à subir ce que malheureusement la majorité des paysans subissaient à savoir la mort d’un enfant.

Ce fut cruel de voir partir son petit garçon, âgé de deux ans il fut pris de fièvre et mourut de la rougeole. Sophie sa mère enceinte jusqu’aux yeux prête à accoucher crut mourir de désespoir. Moi c’était la première fois que je voyais un enfant mourir, petite poupée aux yeux clos, blanche, immobile, puis statue hiératique à la peau de marbre, rictus sardonique aux lèvres, puis enfin viande nauséeuse dont il fallait rapidement se défaire.

Pendant quelques temps je restais chez eux pour assister ma belle sœur, sa grossesse la clouait au lit aussi sûrement que son désespoir. Je restais des heures à la caresser, à la bercer à lui tenir compagnie. Elle aussi tomba malade, allait on la perdre également?

Dame nature fut plus forte et début novembre 1817 elle rentra en travail, c’était de fait mon premier accouchement vu de l’extérieur. Je fis pour elle ce qu’on avait fait pour moi.

Je ne fus pas la marraine de cette petite fille, l’honorable curé n’étant point chaud pour confier cette petite âme chrétienne à la putain de Sancy.

Je ravalais ma haine et maudissait encore et encore mes agresseurs.

Mon amoureux au loin, je me devais de trouver maintenant un mari, non pas que j’avais hâte mais il paraît que cela se faisait, moi je veux bien mais pourquoi une femme ne pouvait elle pas rester seule.

Une veuve oui, mais une jeune fille non, vous parlez d’un idéal de vie, tous les jours subire le joug d’un homme après avoir subit celui de son père. Gentil au départ mais après, avec le temps, beaucoup buvaient plus que de raison et devenaient violents, le viol conjugal pouvait être journalier. Nos bonhommes n’étaient pas très propres, faisaient rarement toilette, se couchaient au retour des champs sans même se passer à l’eau, quelle  » dégoutance  », mon père lui pétait à faire dans son froc, il trouvait cela hilarant. Ma mère était visiblement habituée.

Moi je me voyais donc indépendante vivant de mon travail et me satisfaisant des bonheurs de la chair avec qui je voulais.

J’étais loin du compte, mon salaire était pris par ma mère, quand à mon père alors que j’avais vingt ans passés me mit une belle paire de gifles devant un garçon qui me raccompagnait.

J’étais bien décidée à me venger de cet affront et un soir que je rentrais d’une traite à la ferme d’à coté l’homme qui m’avait vu giflée m’aborda. C’était un garçon de Champcenest, gentil mais point beau, qu’importe il ferait l’affaire. Il n’en demandait pas tant.

Écarter les cuisses à un presque inconnu pour se venger de l’autorité parentale était forcement une mauvaise idée. Je fus troussée comme une lavandière par un enfant de troupe, lestement, rapidement , violemment, je n’eus aucun plaisir et le bougre comme pris en faute se sauva bien vite sans même un au revoir.

Cette petite affaire du fait changea ma vie. C’est presque bizarre mais je n’avais pas la peur au ventre comme avec mon aventure d’avant, non je baignais dans les limbes de l’inconscience.

Par contre moi qui était régulière au bout de deux mois je commençais à prendre peur et de fait mon ventre plat se transforma en petit bedon et ma poitrine déjà abondante prit une ampleur qui dépassait largement l’étendue de mon corsage.

Il fallait que je fasse vite, m’en débarrasser de ce méchant fruit. Par ragots de femme nous savions qu’une pratique officiait à Provins dans une petite venelle de la ville haute. Mais comment et sous quel prétexte me rendre la bas. Il me fallait une complice et je n’en voyais qu’une ma belle sœur.

Elle me devait bien un service après tout. Je me rendais chez mon frère et révélais mon secret.

Compréhensive Sophie en femme m’écouta et promit de réfléchir.

La belle, la traîtresse elle m’a abandonnée, racontant tout à son mari mon frère. Celui ci pitoyable voulant sauver l’honneur de la famille Ruffier déblatéra les faits à mes parents.

L’orage éclata à notre retour de l’office du matin, nous étions réunis pour l’habituel repas du dimanche et ma mère avait tué et dépecé un gros lapin pour la circonstance.

J’ai cru qu’ils allaient me tuer, les insultes fusèrent, salope, fille à soldat, catin, marie couche toi là, putain,garce, grue, cocotte. Ensuite je reçus une grêle de coups, mon père, mon frère, ma mère et même la Sophie. Jamais je n’avais été battue comme cela, ils voulurent me faire avouer le nom du père. En aucune façon je ne voulais associer un père à cette malencontreuse chose qui évoluait maintenant dans mon ventre. Je me voyais jeter dehors, obligée de mendier avec mes deux enfants ou bien me prostituer comme beaucoup de malheureuse. La période n’avait rien de bien marrante pour les filles mères, les ultras catholiques tenaient maintenant le haut du pavé et les bien pensants des villages leur emboîtaient le pas en une sorte de réaction contre les turbulences de la révolution et de l’empire.

Bien sur avec le raffut que fit ma famille la population de Liéchen eut un beau spectacle, tous me voyaient battue, dénudée, humiliée, jetée au fumier. Mais, mes parents tout haineux qu’ils étaient ,n’entendirent pas que la communauté prompte à juger, leurs dicte une conduite.

Je restais donc chez mes parents, meurtrie, humiliée par les mots et les coups mais au fond de moi je leurs savais grès du fond d’humanité qu’ils leurs restaient.

DESTIN DE FEMME, Épisode 5, une vie de fille mère

D’autres au contraire se donnèrent à ces beaux soldats à la langue bizarre et certains ventres s’arrondirent honteusement des enfants de l’occupant.

Ne croyez pas que je ne sois plus en centre de l’intérêt, des mégères me provoquaient encore en me disant » il y a des cosaques tu vas pouvoir ouvrir les cuisses, il y a des uhlans tu vas pouvoir te coucher ». La méchanceté n’a pas de limite, moi si je supportais les insinuations, ce que je ne supportais pas c’est qu’on prononce le mot bâtard en présence de mon fils. Une journalière du village c’est un jour pris une gifle sur la place et une autre bah ma foi je l’ai poussée dans le lavoir.

Donc j’étais fille mère à dix huit ans, je vivais avec mes parents et un petit être babillant me serrait de près. Tout de suite il y a eu conflit avec ma mère sur la façon d’élever le petit,tout d’abord elle à l’ancienne emmaillotait le petit en lui bloquant les bras moi je voulait qu’il puisse les bouger. Ensuite elle voulait que j’arrête de le nourrir au sein et que je lui donne du lait de vache, il n’en était pas question je ne voulais pas le tuer.

Pour sortir de cette situation je décidais qu’il me fallait un mari, seulement voilà personne ne s’intéressait à moi, je n’étais pas invitée aux danses, personne ne m’approchait réellement. Ce n’était pas tout à fait vrai on m’aurait bien approchée mais mais pas pour le mariage plutôt pour la bagatelle. Mais comme je ne réagissais pas les jeunes du village cessèrent de me tourner autour.

Ma première maternité m’avait embellie, je n’étais plus la boulotte d’autrefois mais une longue femme à la cambrure ferme et musclée, et à la poitrine altière. Je suscitais bien plus l’envie que la pitié.

On me laissa finalement tranquille avec les quolibets et mon petit pût s’ébattre bientôt au milieu des autres morveux.

C’était plutôt ma mère qui l’élevait ce qui faisait gueuler le père surtout quand il retrouvait le marmot entre lui et sa femme dans leur grand lit.

Mais ce qu’il n’aurait jamais cédé aux autres surtout sa place et bien il le laissait à Louis.

A l’automne 1816, les charrons et les maréchaux ferrant, donnèrent un repas pour fêter leur rentrée d’argent, car voyez vous nous autres les paysans on ne payait pas au fur et à mesure. En général tout le monde payait, bien que parfois plusieurs relances fussent nécessaires.

Mon père fut donc inviter et la soirée se prolongeant ma mère inquiète de le voir rentrer saoul me demanda d’aller le chercher. Cela ne m’amusait guère de me frotter à l’ébriété de la gente masculine.

A l’auberge où j’entrais subrepticement je me fis crûment recevoir, mon père en colère me vira sèchement et les autres convives entonnèrent une romance égrillarde qui me fit venir le rouge au visage.

Je repartis sur Liéchène, plus rapidement que j’étais venue, mais un jeune charron que je ne connaissais pas me rattrapa et me proposa de me ramener, vous comprenez les dangers des chemins, les maraudeurs russes. Le galant était prolixe en parole et me noya de verbiage, en une demi lieue, il m’avait volé un baisser, prise par la taille et donné un rendez vous. Je rentrais à la maison chamboulée, comme envoûtée. Après avoir endormi Louis je me couchais, mais je ne trouvais pas le sommeil, des pensées non chrétiennes me vinrent, mais je me refusais à toutes recherches de plaisir. Je me voyais mal cacher un tel péché au curé et je me voyais mal lui confier. Mon sommeil fut peuplé de rêves, je me voyais lentement dévêtue par mon charron, caressée, allant avec lui vers les chemins de l’extase, cela ne durait pas l’instant, d’après je me voyais prise de force par un régiment entier, nue exposée sur la place publique la tête bloquée par un carcan le cul offert au tout venant, du soldat en sabot au colonel en bottes cirées. Je me réveillais en hurlant, couverte de sueur.

N’ayant pu exorciser mon traumatisme je me disais que peut être soigner le mal par le mal .

Le lendemain avec ma mère nous devions aller avec d’autres biner une pièce de betteraves, on en faisait du sucre de cette grosse plante, depuis que Bonaparte c’était fâché avec les anglais. Nous on en achetait rarement car beaucoup trop cher. Par contre ce travail était harassant et nous revenions le dos brisé. Ma mère quand elle avait fini sa journée n’arrivait que très difficilement à se relever.

Le soir il me fut difficile de trouver un prétexte à ressortir mais mes parents s’endormirent après la tablée, mon fils babillant sagement sur sa paillasse.

Nourrir les bêtes était un bon alibi et Jean m’attendait au coin de l’étable. Ce que nous nous apprêtions à faire s’appelait la vie mais restait tout de même une sacrée source de problèmes. Bien que quelque peu dépréciée sur la marché des femmes et mon capital obéré par mon viol et la naissance de mon bâtard j’étais encore une fille sous tutelle parentale et mon père aurait certainement enfourché celui qu’il aurait surpris avec moi.

Tout concourait à ce que je me donne à lui, la douce moiteur animale, l’odeur acre des bêtes. Même le ciel étoilé que l’on voyait à travers la vilaine lucarne semblait nous convier à un banquet d’amour.

Nous échangeâmes aucune parole, mes lèvres rejoignirent les siennes, son odeur faite de sueur, de tabac, de bois et de boue m’envoûta, je ne fus plus qu’un pantin dans ses bras. Il me couvrit de baisers, pas un morceaux de mon corps n’y échappa, tranquillement il me dévêtit, comme on effeuille une marguerite. Je me retrouvais nue sous la lumière lunaire, rien n’échappait à son doux regard, ma poitrine, mon ventre, ma toison, mes lèvres tout était à lui.

J’aperçus à la lumière blafarde de la lune son corps musclé, son sexe érigé me fit un peu peur, mais mon envies balaya ma terreur et lorsqu’il se coula en moi j’atteignis rapidement une extase que jamais je n’avais atteinte. Nos sens bientôt repus, nous dûmes céder à la réalité, mon fils m’attendait et il n’aurait pas été raisonnable de recommencer cette douce joute.

Nous nous quittâmes, je me couchais pleine de rêves gardant en moi comme un cadeau la semence de mon charron. Pleine de certitude je me promettais de prendre en main mon destin de femme, et de jouir de mon corps. Le lendemain seule à la maison car mes parents étaient partis au marché de la Ferté Gaucher je fus prise de terreur, qu’allais je devenir si de nouveau mon ventre grossissait ?

Irraisonnablement je me dis que je devais me débarrasser du don de mon amoureux, je fis une toilette frénétique comme si l’eau allait me purifier. Tête folle, bête comme une oie, j’avais la peur au ventre.

Longtemps je guettais ces foutues menstrues, m’inspectant, me touchant, souffrant en silence d’un indicible angoisse. Un dimanche ce fut la délivrance, elles vinrent, furent abondantes et même douloureuses je les bénissais.

J’avais revu mon galant mais il ne m’avait pas touchée, d’ailleurs cet idiot avait décidé que le monde était meilleur dans la grande ville et était parti à Paris