LE BERGER ET LA FILEUSE, Épisode 20, Les soucis domestiques

 

Heureusement dans l’année il y eut deux moments très heureux, le premier vint de ma  Justine qu’avait plus du tout ses menstrues, d’après l’avis des fumelles elle ne pourrait plus avoir d’enfant.

Non de dieu enfin nous serions tranquilles. Le problème avec tout cela c’est qu’elle se mit encore à grossir, la couturière du village revenait souvent réajuster les robes et puis elle qu’avait jamais envie de peur d’avoir des mouflets et bin elle ne voulait plus parce que cela lui faisait mal. Je n’y comprenais rien.

Le deuxième événement fut que l’Édouard mon aîné me demanda la permission d’épouser une petite journalière qui travaillait à la même ferme que lui. Elle était bien jeunette avec ses 17 ans mais ma foi, bien jolie et travailleuse.

Je me devais maintenant de m’accorder avec le père de la future, ce ne fut pas très difficile entre gens de rien on s’accorde toujours. Moi berger et lui journalier, nous avons vite fait le tour de nos richesses, il fut convenu que les mariés habiteraient à Tourville les ifs chez les parents Sorel. Edouard très sage avait économisé ses gages de domestique depuis qu’à l’age de 21 ans je lui en avais laissé la jouissance, la petite elle c’était patiemment constitué un petit trousseau.

Pour les filles c’était un autre souci, malheureusement je n’avais pas que la Justine qu’avait le feu au derrière, Osithe se laissa prendre et devint grosse, la bougresse jamais n’avoua le nom du père et le Frédéric arriva en mars 1874.

La mère s’engagea à l’élever mais au village la réputation des filles Orange était fortement diminuée.

Les noces d’Édouard eurent lieu à Tourville les ifs en novembre 1874, ce fut une sacrée gageure que d’habiller correctement toute notre petite famille, heureusement Justine savait manier une aiguille comme personne et notre Anastasine qui avait gardé contact avec nous apporta son concours et acheta même des souliers à Eugénie.

Ce fut à cette occasion que je revis ma garce de fille, elle me bisa respectueusement, le passé était le passé elle était ma fille et je l’aimais. D’ailleurs elle était devenue couturière et se trouvait être assez douée, elle aimerait partir à la ville.

La noce de mon premier fut un moment merveilleux, celui ou l’on se dit que la pérennité de notre race est assurée, c’est difficile à expliquer, mais je savais que des petits issus de mon sang viendraient et moi cela me gonflait d’orgueil. La Justine était toute belle, entourée de sa marmaille.

Moi avec mon compère on s’est pris une sacrée casquette, la journée fut joyeuse et le soir en rentrant à la maison même Justine mit de l’entrain à faire l’amour. Il faut dire qu’elle était définitivement débarrassée du risque de la maternité et qu’elle se donnait avec plus de sérénité.

A la maison nous avions un peu plus de place, ils nous restaient les petits, Paul, Marguerite, Louis, Arsène et Sevrin. Les autres travaillaient dans des fermes et nous apportaient leurs gages. La coutume voulait que jusqu’à 21 ans les enfants donnent aux parents leurs émoluments. Cela nous a permis d’ être moins pauvres pour élever nos derniers, nourriture plus variée, vêtements moins rapiécés et puis aussi il faut l’avouer les enfants allaient un peu plus à l’école du village.

Mais je ne vous ai pas dit Justine avait trouvé à s’employer comme journalière, pour sur on ne l’employait que pour les travaux pénibles mais le dur labeur elle y était habituée. Elle se fit aussi lavandière et faisait les  » lessi  » des autres en plus des siennes.

On arrivait donc à joindre les deux bouts.

Edouard notre fils eut son premier mouflet qui naquit chez ses beaux parents, Justine aurait bien aimé être là et un dimanche nous nous rendîmes en visite à Tourville. Cette mère de famille nombreuse à peine sortie des langes tomba en pâmoison.

Moi au retour devant son air je lui ai demandé si elle voulait que je lui fasse le dix septièmes.

C’est à la même époque que nous avons appris que Justine partait tenter l’aventure sur le Havre, en théorie elle avait besoin de mon consentement mais elle s’en passa. C’est sa tante la veuve Auger qui nous à fait avertir, bon dieu de diablesse.

Elle trouva du travail comme couturière ce qui était bien, elle trouva l’amour ce qui était moins bien.

La Justine qui était assez libre et émancipée fit l’amour librement avec un homme et vous vous imaginez bien qu’elle en tomba enceinte.

Un bébé de sexe féminin naquit non pas chez Justine mais à la maternité, apparemment c’est un endroit où naissent les enfants vous pensez bien qu’à la campagne on a point ce genre de lieu.

Avec Justine nous n’avons pas su tout de suite qu’elle avait eu un autre fruit interdit.

Au bec de Mortagne la vie s’écoulait lentement, Arsène venait avec moi garder les moutons comme ses frères précédemment. En fin d’année 1876 nous apprîmes le décès de la veuve du Florentin, c’est avec de la peine que nous abandonnions à la terre cette douce personne qui avait vécu avec nous en notre intimité et qui constamment avait assisté Justine soit dans ses maternités, ses accouchement et  ses déboires avec moi.

Justine participa à la toilette funéraire et veilla la pauvre femme, moi je restais à la maison avec les petits, seules Osithe et Léonie restaient avec leur mère.

La vie oscille toujours entre la mort et la vie, entre le bonheur et le malheur. La bonne Anastasine sous terre un autre problème survint à la maison.

Séverin âgé de douze ans était sur le point de rejoindre la cohorte des petits travailleurs ruraux, comme l’avait fait ses frère et sœurs lorsqu’il tomba malade. Un soir à table privé d’appétit il se plaignit d’un mal à la tête et de courbature. On crut qu’il avait attrapé froid et on le coucha, le lendemain une fièvre importante survint, de plus sa nuque était raide. Nous étions désemparés et je partis chercher un docteur. Il arriva bien longtemps après car il se trouvait au chevet d’une femme qui accouchait dans les plus mauvaises conditions.

Il ne fut guère optimiste et constata que Séverin était paralysé sur tout le coté droit, il avoua son ignorance du mal et préconisa du repos.

Bin le grand couillon du repos, pas besoin d’avoir été dans une école pour dire une ignorance pareille.

Le Severin pour sur qu’il va se reposer, il ne peut même pas se lever, on lui donne comme garde malade sa sœur Marguerite. Bon d’accord elle n’a que 6 ans mais elle est débrouillarde et en cas de problème peu toujours aller chercher sa mère qui est gagée non loin de là.

Il resta couché de longs mois et pour finir resta infirme le restant de sa vie, cette condition était fort pénible, il serait exempté de service militaire ce qui était plutôt bien, mais ne pourrait prendre femme , ni exercer un métier de la terre. Tant que nous serions là sa mère et moi pas problème mais après ?

LE BERGER ET LA FILEUSE, Épisode 19, mon 16ème et dernier enfant

En mai 1871, nous discutions avec le beau père à coté du puits, eh oui nous étions rabibochés. Il tirait sur sa pipe et racontait en rigolant qu’une paysanne du village lui avait montré involontairement son cul en tombant dans un fossé.

Nous rigolions bien quand soudain il se toucha la poitrine, aucun son ne sortit de sa bouche il s’écroula comme une masse, raide mort. J’ hurlais et appelais, les femmes sortirent et ne purent que se lamenter. Le tisserand était mort, avec un voisin je le portais sur son lit de mort.

Le décès fut déclaré, le curé prévenu vint à la maison avec un enfant de cœur. Je réglais avec le charpentier le problème de la caisse en bois. Ce dernier me la confectionnerait et me la livrerait le lendemain à la maison.

On fit la toilette du mort, enfin pas moi mais la Justine et l’Anastasine ainsi que la petite Osithe ,Il fallait bien qu’elle apprenne .Le plus dur fut de lui mettre ses beaux habits il était déjà raide comme une bûche. Quel dommage de gâcher des beaux habits qu’allaient pourrir dans la terre froide et humide du champs clos.

Pendant la veillée funèbre, la vie ne s’arrêtait pas de tourner les enfants couraient, se chamaillaient et se promenaient autour du grand père mort. Le village défilait, les femmes priaient et nous les hommes on buvait la goutte. Au soir j’étais un peu pompette. La nuit les femmes veillèrent et moi je m’écroulais sur la table d’un sommeil profond. Le lendemain on mit Florentin dans son lit de bois, on le recouvrit d’un drap et ainsi s’en fut. Le cortège se forma avec le curé et son aide, la famille au complet se rendit à l’église pour une cérémonie puis au cimetière.

Au retour un repas attendait les proches, on but un coup à la mémoire du défunt ainsi soit il .

Chacun s’en retourna chez soit et l’Anastasine seule dans son grand lit pleura, petit Louis se glissa dans la couche de la veuve et par sa petite chaleur l’apaisa.

Dans ma couche je fus surpris lorsque Justine se cala le long de moi, je l’ai prise dans mes bras et nous nous endormîmes ainsi.

Le lendemain ayant reprit mon pacage j’étais avec mes bêtes. Je vis arriver la Justine avec un panier plein d’un bouteillon de cidre, d’un morceau de lard, d’un oignon et d’une belle miche de pain. Je fus surpris qu’avait elle fait des enfants pour cette escapade inhabituelle. Les aînés gardaient leurs frères et sœurs sous la vigilance de l’Anastasie. Ce furent des retrouvailles magnifiques, ma Justine amoureuse comme aux premiers jours s’offrit à moi plusieurs fois dans la nuit, simplement sous la lune avec comme matelas la douceur du pré vert.

Arrondie, fatiguée, vieillie, je l’aimais ma bonne femme.

Malheureusement je lui fis le seizième. Bien qu’elle fut résignée, elle fut très affectée par ce manque de chance, encore une fois elle devrait se traîner, être fatiguée, avoir les jambes enflées et bien sur grossir et encore grossir.

Mais cette fois Justine ne put compter sur la présence d’Anastasine car cette dernière avait quitté la maison pour cohabiter avec sa fille et son beau fils. En effet malgré que nous soyons proches et que la vie avec elle se soit bien passée, maintenant qu’elle était veuve, elle n’avait plus rien à faire avec nous.

Ce fut donc les filles de la maison qui aidèrent leur mère, encore une fois Osithe mais aussi Marie et Léonie.

Paul arriva à la maison en février 1872, bien sur la sage femme était présente mais les filles aidèrent de leur mieux.

Le bébé naquit sans problème et alla rejoindre le berceau familial. Je me perdais un peu dans les prénoms, Édouard, Justine, Henri, Osithe, Léon, Edmond, Jean, Eugénie, Marie, Léonie, Severin, Arsène, Paul, Louis, Marguerite et Paul.

Fidèle à notre façon de fonctionner, un enfant arrivant , un enfant partant, ce fut Marie qui se retrouva comme servante de ferme, elle eut plus de chance car elle se retrouva à proximité de chez nous et put rentrer en son foyer le soir. Bien sur comme les autres enfants employés un peu partout elle ne toucherait pas ses gages avant 21 ans. Le travail des enfants étant le complément de celui des parents.

Mais comme je vous l’ai dit la situation économique des tisserands à domicile périclitait, ma femme toujours grosse et alitée ne pouvait suffire à répondre aux commandes des fournisseurs. Elle ne fut donc plus fourni en ouvrage et dut chercher du travail ailleurs. Seulement voilà à 45 ans, vieillie prématurément, grosse et chargée d’une famille nombreuse, elle ne trouva pas. Les tisserands n’avaient plus de travail et sa santé précaire ne lui permettait pas de se louer dans une ferme. De toutes façons ouvrière spécialisée, le métier de paysanne elle ne pouvait le connaître. Alors ce fut les vaches maigres et on gagea Léonie à Graimville .

Heureusement encore une fois que mes dons de guérisseur nous permettaient d’améliorer l’ordinaire.

Mais la grande nouvelle, ou grande mauvaise nouvelle comme on voudra fut qu’un soir on vit débarquer la Justine, ce n’était pas normal et je sus instinctivement que quelques choses n’allait pas.

  • quoi qu’ tu fais la, la Justine
  • j’suis renvoyée
  • Quoi
  • Le maître y m’a mis à la porte
  • Pourquoi donc
  • Père je crois que je  » promène  »
  • Que tu promènes
  • Ben que j’sois prise
  • et qui qui qu’ c’est le père
  • j’sais pas
  • Comment cà qu’tu sais pas
  • Non de dieu tu n’es qu’une traînée, je savais qu’t ‘avais le diable au cul
  • qu’est qu’on va faire avec ton bâtard.
  • Bah père on va l ‘élever
  • Jamais
  • père j’crois bin que vous êtes aussi un  » point voulu  ».

Quelle insolence, je lui mis deux torgnoles et je la mis dehors.

Pour le coup la mère prit la défense de de la fille.

  • Si tu la mets dehors je pars avec
  • et ou qu’tiras ma pauvre femme ?
  • T’es qu’un monstre et ta mère si je me souviens bien elle est restée chez le père Nicolas
  • Il a pas renié que je sache

Au fond de moi je savais qu’elles avaient raison, il nous fallait trouver une solution. Ce fut ma femme qui la trouva.

Nous étions en relation avec la veuve de son frère, une brave femme qui mariée au Théodore Gréaume était veuve depuis 4 ans. Peut être accepterait elle de la prendre et de recueillir le rejeton.

Elle accepta et la fautive fut conduite à Montivilliers, c’était loin et la réputation de la famille Orange ne serait pas trop écornée. Bien qu’évidement les exploits de la fille du berger étaient connus de tous et toutes, mais surtout de tous.

Elle accoucha d’un garçon en Janvier 1873 il mourut peu après, Édouard et Justine jamais ne virent leur petit fils.

LE BERGER ET LA FILEUSE, Épisode 18, Les prussiens aux portes de chez nous

 

Vous parlez d’une engeance, j’étais bien mieux avec mes chiens et mes moutons de plus on venait toujours me voir pour soigner quelques petits maux.

La Justine se vengea car figurez vous que le moment de la lessive étant arrivé, elle fit un tas de mes affaires et les ignora au moment de les mettre dans la buée. Au lavoir elle eut donc son heure de gloire en contant son exploit. Après quand je passais dans les rues du village j’entendais ces foutues fumelles qui en rigolant chantaient  » le père Édouard a la chemise sale  ».

Puis que faire j’avais couru mais non de non c’était point ma faute, c’était son foutu cotillon en dentelle qui m’avait retourné les sens.

La Marguerite naquit en mai 1870, aucun problème pour cette venue, apparemment nous n’en aurions pas d’autre car Justine ne pouvait plus me sentir.

Heureusement par oui dire nous avons pu placer la Eugénie comme servante dans une maison bourgeoise. Fini pour elle, les traites, le fumier, les gorets, elle s’occuperait maintenant du linge de madame, de la propreté de la maison, de la corvée de bois, elle devait même astiquer un tas d’argenterie tout pareil qu’à l’église. Ce fut pour elle un changement, il paraît même qu’il y avait une sorte de pompe qui amenait l’eau dans la maison. Le sol de la maison n’était pas en terre battue et il y avait une sorte de cabinet d’aisance ou tout le monde faisait ses besoins. Plus besoin de s’accroupir derrière un paillis ou une haie, c’était un progrès soit disant.

Il faut quand même en parler, l’événement de l’année 1870 ne fut pas la naissance de mon quinzième enfant. Nous étions sous la férule de l’empereur Napoléon, celui à la barbiche et neveu de celui qui nous avait mis dans la merde au début du siècle. Moi je connaissait sa tête car une fois on m’avait montré une pièce ou il était. J’avais aussi acheté une fois à un colporteur un espèce d’almanach ou il y avait des images de lui de sa femme et du petit prince. Il vivait aux tuileries à Paris moi qui pensais qu’un roi vivait dans un château j’en fus un peu surpris. Eh ben ce couillon il a fallu qu’il déclare la guerre aux prussiens, je vous demande un peu.

Au village lorsqu’on a appris que la guerre était déclarée on s’est rassemblé autour de l’instituteur du village le Pierre Gosselin. Il nous a expliqué le pourquoi et le comment, j’ai rien compris de cette histoire de dépêche d’Ems et de succession en Espagne. Je voyais pas bien le rapport entre tout cela et une guerre avec les prussiens, de toute façon la plus part d’entre nous on savait pas où c’était la Prussie. Nous on était Normand et on s’inquiétait de savoir si on pourrait voir arriver des ennemis chez nous.

Monsieur Gossin nous expliqua que les prussiens nous avait déjà envahis en 1814 et en 1815 et que leur roi avait même été jusqu’à Paris avec les troupes des vieux moustachus nommés  » vorwarts  »

Au vrai chacun craignait pour lui même, les moissons n’étaient point faites et certains avaient des fils dans l’armée.

Moi il n’y avait que l’Édouard qui pouvait être concerné, mais il avait tiré un bon numéro alors nous étions tranquilles.

Restait que ce grand bêta, ainsi que son frère le Henri il voulaient s’engager pour défendre la patrie.

C’est encore moi qui commandait ces deux marioles, la patrie elle avait bon dos, mais les prussiens l’étaient pas encore en pays de Caux.

De toute façon ce fut rapide, une défaite monumentale, que nous suivions avec les journaux qu’on nous lisait au café.

Le nigaud de Napoléon le petit fut même fait prisonnier, une vraie raclée.

A la capitale on proclama la république comme en l’année de mon mariage. Les combats continuèrent et des détachements de prussiens arrivèrent en Normandie. De vrais sauvages, ils réquisitionnaient nos bêtes et nos grains. Ceux qui résistaient étaient fusillés, les maisons étaient brûlées. Nos filles et nos femmes étaient forcées et la panique s’installait. Des corps francs et des soldats faisaient le coup de feu dans le bocage ce qui entraînait d’autres représailles.

Moi à la ferme je fus amputé de quelques moutons et le patron pleurnicha toutes les larmes de son corps quand son seul cheval fut volé par un officier Uhlan.

Il paraît que dans une ferme du coin une petite servante fut déshabillée et obligée de servir les officiers dans cette tenue, après la pauvrette fut livrée à une compagnie. A ce qu’on dit elle a perdu la raison. Heureusement pour nous autres aucune de mes filles n’eut à subir la soldatesque.

Je crois bien qu’Édouard et son frère Henri se sont joints à un groupe de partisans pour faire le coup de feu.

Puis au bout de quelques mois la paix fut signée, les allemands gagnaient un empereur, nous nous avions perdu le notre. Le curé nous dit que nous avions perdu l’Alsace et la Lorraine, ouf nous les Normands nus ne devenions pas teutons.

La vie continuait, moi les moutons fallait bien les faire paître et les faire se reproduire. Il est vrai que le tissage dans les chaumières s’arrêta presque de fonctionner, les communications étaient coupées, la matière première n’arrivait pas et les commandes non plus.

Beaucoup de familles se retrouvèrent dans la gêne voir dans une extrême pauvreté. Moi je ramenais mes gages mais c’était difficile, d’autant que nous aidions le Florentin et Anastasine.

LE BERGER ET LA FILEUSE, Épisode 17, Un coup de canif au contrat

 

En janvier 1868 je me rappelle mon beau père dut aller au Havre pour rencontrer un négociant en tissus, ils étaient plusieurs tisserands du village à s’y rendre pour discuter sur la baisse des prix et sur le manque d’ouvrage qui allait tous les faire crever. Il voulut que je l’accompagne.

Moi je voulais bien mais mon patron serait il d’accord, je fus surpris qu’il accepte mais il me donna quelques courses à faire.

Nous partîmes le lendemain après un bonne assiette de choux au lard, il nous faudrait bien cela pour tenir la journée de marche que nous allions faire.

J’étais un peu inquiet car Justine était sur le point d’accoucher mais bon je n’allais pas guetter au trou .

La journée fut longue et nous ne pûmes arriver avant la nuit, alors nous avons demandé l’hospitalité dans une métairie. Le couple qui la tenait partagea la soupe contre un faible écot et nous dormîmes comme des bébés dans la bonne paille de la grange.

Le lendemain, le grand port s’offrait à nos regards, moi qui n’avait vu que Fécamp je fus surpris par l’immensité des quais et par la taille des navires qui mouillaient au port. Je vus pour la première fois des bateaux avec des grandes cheminée qui crachaient fumée et vapeur d’eau. Il y en avait même un qui avait deux grandes roues sur le coté. Mais ce qui m’ émerveilla le plus ce fut un quatre mats qui mettait à la voilure. Pendant que Florentin et les autres se rendaient pour plaider leur cause moi j’en pris plein les yeux, il y avait du monde partout, des bateaux de pêche encaqués comme des sardines dansaient le long du quai. Un embarcadère où se pressait une foule bigarrée en partance pour Southampton, partout des malles avec des porteurs, des belles dames corsetées portant chapeaux. Des marins s’affairaient pour le départ, puis un coup de corne, les derniers partants se précipitèrent, le ponton fut enlevé, les bouts détachés. Le navire sans effort s’écarta et partit pour l’Angleterre.

Édouard n’a jamais rêvé de partance et de voyage lointain, il rêvassait certes en gardant ses moutons, la tête dans les étoiles mais le corps rivé à son cher pays de Caux, saoul des bruits et des couleurs, les sens en éveil,il rejoignit les autres.

Ces derniers têtes basses, s’étaient fait sèchement éconduire, moins d’ouvrage et baisse des prix.

Ils allaient crever misère ou bien devoir venir à la ville mendier leur pain et se rendre esclave dans des manufactures.

Nous repartîmes immédiatement pour pouvoir dormir en dehors de cette cité inhospitalière, aucun de nous ne fit attention aux singeries des filles de joie qui tentaient de nous aguicher.

Le lendemain chacun reprenait le cours de sa vie, moi mes moutons, ma grosse Justine et ma marmaille.

Ma pauvre n’en pouvait plus les jambes enflées le souffle court, un ventre proéminent près à éclater, elle dut se coucher et attendre la délivrance.

Osithe prit sa place sur le banc de l’ouvrage, les petites effectuaient les tâches ménagères et se relayaient au près de la parturiente.

Anastasine pour ne rien arranger venait d’attraper une mauvaise toux et aucune décoction n’en vint à bout, elle se traînait et aurait bien dû aussi se coucher.

Pourtant l’accouchement se déroula sans problème et petit Louis vit le jour, un beau petiot né coiffé.

Justine en un soupir me dit, mon homme tu me toucheras plus, temps que j’aurais mes jours. Cause toujours tu m’intéresses, je ne la contrariais pas mais dès les relevailles, ma foi j’y goûterai à nouveau. Ce qui fut dit fut fait, La Justine maugréa, tempêta, essaya de calmer ma fougue par des caresses mais rien ne m’en détourna. Ce fut comme cela que je lui fis le quinzième. Nous allions devenir la plus grande famille de Bec de Mortagne.

En fait ce ne fut qu’un éternel roulement, un drôle poussant l’autre ou plus précisément le chassant.

Les grands ou plutôt les grandes s’occupant des petits. Les robes des unes passant sur les fesses de l’autre, les pantalons rapiécés et rallongés passant d’un garçon à l’autre. Moi au contraire de Justine je ne savais plus quels enfants j’avais placé dans telle ferme et bien évidement je me mélangeais dans les prénoms.

Car entre toutes ces naissances, le Edmond fut aussi mis au service de métayer du village. Le dimanche je vous dis que cela faisait une sacrée tablée, moi j’adorais mais Justine avait du travail en conséquence.

Bon certes Édouard et Justine venaient de moins en moins souvent, car ils étaient occupés à se trouver une âme sœur.

Mon fils pensait l’avoir trouvée mais avant de déclarer sa flamme, il fallait bien garnir son gousset, ma fille je ne crois pas qu’elle fut intéressée par l âme des garçon mais plutôt par une autre partie légèrement plus terre à terre.

Je vous ai conté que j’allais voir de temps à autre la petite Eugénie et que je me renseignais auprès de la fermière si tout allait bien.

La petite qu’était bien futée se demanda pourquoi je venais la voir alors que je ne me déplaçais pas pour les autres. Un jour ou le fermier était à la foire, nous étions allongés dans un pré bien à l’abri des regards nous occupant des jeux de l’amour. La curieuse s’approcha et stupeur vit ce qu’elle ne devait pas voir. Je n’eus aucun argument pour ma défense et un dimanche la pie délivra son secret.

Ce fut un joyeux tintamarre, tout vola dans la maison, je me fis agonir de gros mots et la Justine en pleureuse avisa le voisinage.

Il y eut deux camps résolus, les hommes qui comprenait mes misères, car après tout entre toutes ses maternités, ses retours de couche ou bien la période des Anglais moi pauvre malheureux j’étais presque contraint à aller voir ailleurs. De l’autre coté les femmes prenaient fait et cause pour Justine . Il n’y eut qu’une femme pour prendre ma défense et ce fut celle de la petite servante devenue métayère que j’avais prise lorsque j’étais grand valet à Fongeusemare

Malheureusement il y eut des conséquences, le fermier n’approuva guère de porter des cornes, et il mit une belle volée à sa femme. Quand à Eugénie le petite cafteuse, elle fut congédiée sur le champs.

Je me retrouvais donc avec cette casseuse de mariage sur les bras, la Justine qui vivait à l’hôtel du cul tourné, le Florentin qui ne voulait plus jouer aux cartes avec moi au cabaret du village et l’Anastasine qui se signait quand elle me croisait.

LE BERGER ET LA FILEUSE, Épisode 16, Une trallée de drôles

 

Puis ce fut au Léon d’aller dans une ferme faire le petit valet, nous ne pouvions pas le garder et l’ouvrage commençait à manquer, les coûts de fabrication à domicile dépassaient ceux des filatures des villes qui avaient des métiers mécanisés.

Notre jeunesse retournait à la terre ou devait s’enfermer dans les fabriques en s’entassant dans les immeubles vétustes des grandes villes.

Justine meurtrie se refusait obstinément à moi, elle ne voulait plus d’enfant et avait encore mal. Je fus patient car ma Justine je l’aimais, mais bon la nature devait reprendre ses droits.

Maintenant que j’y pense la satisfaction des mâles est sûrement égoïste et pour nous cela tourna à la catastrophe, c’est à dire que Justine fut encore grosse. Nous étions estomaqués et même les petits sentaient que c’était un vrai drame.

Édouard était maintenant un homme, il n’était plus le petit domestique de ferme que l’on chargeait des moindres corvées, non pour la première fois il s’était gagé à la foire et ma foi avait trouvé un fermier qui voulait bien de lui. Dans le cas contraire il eut été contraint de travailler à la journée et n’aurait été embauché que pour les gros travaux. Il était vaillant mon gars , sans le sou mais vaillant.

Sa sœur la Justine avait 18 ans, belle, de haute taille, les cheveux blonds de sa mère, une poitrine fort appétissante, des fesses affriolantes et un petit air mutin qui la faisait passer pour une diablesse.

Certes elle était bonne travailleuse et ne rechignait à aucune tâche mais bon dieu quelle cavaleuse.

Au lavoir c’est tout juste si les femmes ne se signaient pas en parlant d’elle et Justine par ci et Justine par là.

Si elles avaient peur pour leur homme elles n’avaient qu’ à bien tenir leur ménage et satisfaire à leurs devoirs.

Mais le pire étaient tous les célibataires de la contrée qui lui tournaient autour, je ne savais si elle avait encore son pucelage et m’étonnerais pas qu’un jour elle nous ramène un petit bâtard.

Henri lui avait 16 ans et travaillait toujours dans la même ferme à Annouville, les métayers étaient de braves gens et la vie n’était point pénible pour lui.

Ma Osithe petite de quinze ans, espiègle, brune et noiraude comme une petite maure s’exténuait avec sa mère et son grand père au métier. Elle paraissait moins portée sur les garçons que sa  sœur.

La métier de tisserand semblait aussi destiné à mon Léon qu’ allait sur ses 13 ans, malheureusement je pense que lui aussi allait devoir trimer au cul des vaches pour qu’un de ses frères reste au foyer une paire d’années de plus

Ensuite le Edmond, 12 ans une carrure d’adulte et une cervelle de moineau, blond comme les blés , sa distraction favorite étant d’aller mirer les filles lorsqu’elles se lavaient ou qu’elles s’accroupissaient. La Justine avait beau le talocher et moi jouer de la ceinture ce petit vicelard recommençait aussitôt , heureusement il était travailleur et je lui cherchais une place dans une ferme car être cloîtré dans une pièce humide pour tisser du coton ou du lin ne lui correspondait pas du tout.

Ma troisième l’Eugénie,10 ans toute mignonne, elle aussi blonde avec des tâches de rousseur, un petit ange avec sa coiffe blanche, on lui donnerait le bon dieu sans confession et en cela on avait peut être tort. Elle aussi allait bientôt partir, je connaissais une fermière qui avait besoin d’une petite servante. Bon autant que je vous dise cette dernière est la femme à la culotte de dentelle que j’ai soignée et sans me vanter vraiment bien soignée, je me réjouissais de traiter l’affaire.  Une poignée de main, un coup de calva et la bonne fermière je lui ferais bien baisser ses affûtiaux.

Ensuite la Marie et la Léonie, 9 ans et 8 ans, inséparables, elles dormaient, mangeaient , relevaient leur robe ensemble et surtout faisaient les quatre cents coups ensemble. Elles cachaient les objets, chatouillaient les pieds des dormeurs et un jour elles avaient même subtilisé le pantalon du grand père. Il n’avait guère apprécié et les deux culs blancs avaient pris une volée d’ortie.

Pour l’instant elles aidaient leur mère à tous les ouvrages de la maison mais là aussi il faudrait bien les placer .

Ensuite il y avait la tripoté d’inutile, le Séverin qu’avait 4 ans et l’ Arsène le diablotin âgé de 3 ans, qu’est ce qu’on allait faire de ces deux sauvageons.

Donc comme je vous disais j’ai emmené Eugénie pour servir la belle fermière, je la trouvais bien petiote mais nous n’avions pas beaucoup de solution il fallait bien qu’elle se mette à travailler un jour. La ferme se trouvait à Contremoulins, ce n’était pas bien loin, la fermière n’avait toujours pas d’enfant malgré mes appositions de mains et mon autre contribution, elle nous reçut et précisa les conditions, la nourriture, les vêtements et des sabots, la petite dormirait non loin des maîtres. Son travail serait de garder quelques ouailles, de traire les vaches et de s’occuper à nourrir les gorets.

Cela faisait beaucoup pour une si petite personne et j’en fis la remarque à la fermière. C’était à prendre ou à laisser, elle mangerait comme nous mais elle travaillerait comme nous.

Avec un grand sourire elle me demanda si je voulais visiter l’endroit. Eugénie restera à nous attendre dans la cuisine.

L’étable était bien tenue, la paille était propre et une douce chaleur enveloppée dans l’acre odeur des bouses nous prenait au plus profond de nous même.

Je savais par divers racontars que son fermier l’était pas bien vigoureux et que de temps à autre un journalier de passage ou un roulier qui se rendait au Havre apportait un peu de bonheur à la patronne. Ce jour là ce fut moi qui en profitais, elle n’avait pas mis son cotillon de dentelle et elle n’eut qu’ à remonter sa robe, elle se pencha et s’offrit. Bon dieu j’y mis du cœur à l’ouvrage et je vous garantis que la bougresse avait les jambes qui flageolaient. Elle rajusta sa robe et sans plus de façon nous rejoignîmes Eugénie.

Le soir j’étais bonne aise et je m’endormais comme une souche, La Justine fut surprise que je ne lui saute pas dessus.

LE BERGER ET LA FILEUSE, Épisode 15, un accouchement dramatique

 

En parlant de bonne santé ma fille aînée en avait à revendre, elle avait quinze ans se savait jolie et rudement bien tournée. Les hommes qui gravitaient autour d’elle étaient aux arrêts comme chien de chasse devant gibier. Elle les aguichait et se moquait d’eux.

Le lendemain ce brave fermier vint me trouver dans mon pré et m’expliqua ce qui c’était passé et la conduite de ma fille. Je lui promis de régler l’affaire.

Le dimanche la Justine arriva toute guillerette, je l’attendais de pieds fermes. Je fis sortir tout le monde, seules ma femme et Anastasine restèrent. Je lui mis d’abord une taloche pour qu’elle comprenne, elle me répondit qu’elle n’y était pour rien si les hommes étaient des animaux.

Je t’en foutrais moi, je défis ma ceinture et lui fis remonter son jupon, elle hurla et se sauva dans un coin de la pièce. Je finis par la rattraper et lui remonter son cotillon, la fessée qu’elle prit, elle s’en souvint toute sa vie. Je ne l’avais jamais battue et d’ailleurs je ne l’avais jamais vue les fesses dénudées. Ma femme m’arrêta, mais croyez vous que la bougresse ferait profil bas, elle me toisa avec insolence en me souriant de toutes ses dents. Ma seule satisfaction fut qu’à la messe, elle eut du mal à s’asseoir. Son comportement à la ferme ne changea guère, il s’avérait que la petite avait le feu au derrière.

L’autre sujet d’inquiétude était la Marie Louise, la fille d’ Anastasine, elle avait 17 ans et n’était point farouche non plus, sa mère qui l’avait eu d’un militaire de passage savait de quoi elle causait car elle avait succombé au bonheur sur un paillis. Pourtant elle n’était pas une oie blanche car âgée de 31 ans. Le village en avait jasé, pour sur l’Anastasine elle aurait du mal à trouver un couillon pour la prendre chez lui avec un bâtard et avec un  age avancé. Bon le couillon ce fut mon beau père, mais il n’eut pas à se repentir, il avait trouvé la perle rare et cette femme dans la force de l’age le changeait tout de même de sa vieille.

Bon revenons à la petite qui avec la Justine ma fille faisaient les quatre cents coups à la sortie de la messe et dans les fêtes du village. Je ne sais si la Marie Louise se fit cingler les fesses par son beau père mais moi je n’ai plus jamais toucher mon insolente de fille. Elle verrait bien si il lui arrivait malheur .

En terme de malheur je fus servi car tel un métronome Justine ma femme se retrouva enceinte. Elle prit encore quelques kilos et il fallait vraiment être dans son intimité pour voir qu’elle attendait un enfant . A ce rythme nous aurions 20 , car une femme, je crois peut en avoir jusqu’à plus de cinquante ans, comme c’est arrivé à une pauvre veuve du village qui croyant être tranquille a baissé sa garde devant un journalier de passage. Ma femme à moi n’avait pas 39 ans alors vous pensez.

L’enfant arriva en juin 1866, il faisait une chaleur épouvantable, les moutons se mettaient à couvert sous les sous bois et les charretiers devaient faire de nombreux tours pour les fournir en eau lorsque j’étais trop loin de la rivière ou d’une source. Les blés étaient en avance et la moisson serait précoce.

Soit Justine avait mal calculé soit le bébé venait en avance, nous fîmes venir une sage femme, la mère Marie Gallier, elle avait assisté la majeure partie des femmes du village, pensez donc elle a 83 ans. Point du tout sénile et encore forte adroite elle installa la Justine sur son lit de misère examina la dilatation du col et s’aperçut que l’enfant se présentait par le siège ce qui n’était point bon affirmait t’ elle.

Peut être aurait on dû faire quérir un docteur, mais qu’aurait il fait de mieux que cette docte grand mère. Quoi qu’il en soit ce fut un calvaire, jamais Justine ne souffrit autant, cela dura des heures, la Marie n’en pouvait plus et la situation lui échappait.  Je courus enfin chez le docteur qui habitait au village, le temps d’atteler son haridelle et le praticien vint en aide à ma femme. Il repoussa vivement la vieille en la traitant d’ignorante et en quelques manipulations habiles avec des pinces évacua l’enfant du ventre de sa mère.

Le docteur était couvert de sang et d’excréments, Justine était déchirée du haut jusqu’en bas et victime d’une hémorragie.

Le bébé ne pleura pas tout de suite et on pensa qu’il était mort, puis vint un petit cri, d’ailleurs plus une plainte qu’un cri, le petit était vivant.

Le médecin circonspect l’examina et me dit Édouard si tu es catholique dépêche toi de faire baptiser ce petit car je ne pense pas qu’il vivra bien longtemps.

J’avais en fait peu d’inquiétude pour cet être sanguinolent et si peu vivant que je ne m’en préoccupais guère, le laissant aux mains d’Anastasine. Par contre l’état de ma femme me faisait trembler, elle était pale comme la mort, son visage était émacié et il me semblait que des filets blancs étaient apparus dans sa chevelure hirsute. Le docteur avait arrêté l’écoulement de sang et il dut la recoudre. Pendant cette opération elle hurla de douleur et nous dûmes la tenir à plusieurs.

Le médecin ne se prononça pas sur Justine, la nature ferait ce qu’elle devait faire.

Cet accouchement me coûta mes quelques francs d’économie, mais sans la présence du docteur Justine et son bébé seraient morts.

Je me rendis à l’église pour y trouver le curé, le petit Paul serait reçu le lendemain dans la communauté du seigneur. Il fallut également lui trouver une nourrice car sa mère était trop fatiguée.

La vieille Marie qui avait accouché une autre femme du voisinage s’entremit et Paul put téter un peu de lait.

Étonnamment Justine se remit sur pieds assez vite, tout du moins pour nourrir Paul mais aussi Arsène qui n’avait qu’un an et le Séverin qui n’en avait que deux.

Au bout d’un mois elle reprit son labeur devant son métier, elle n’avait point maigri seul son visage restait meurtri par l’épreuve.

Le petit Paul ne profita guère et s’en fut le 20 septembre 1866 à l’age de 3 mois, nous n’avions guère eut le temps de l’aimer.

LE BERGER ET LA FILEUSE, Épisode 14, vie quotidienne et 12ème grossesse

 

Les jours et les semaines passèrent, l’ automne revint et les moutons furent mis à la bergerie, moi tous les soirs je rentrais à la maison. Florentin en tant qu’aîné était en bout de table et moi à sa gauche, Henri et Léon seuls mangeaient à table avec nous. Edmond et Jean trop petits mangeaient avec les femmes près de l’âtre, accroupis ou assis en tailleur sur la terre battue. Bien sur Justine et Anastasine nous servaient et restaient soit debout soit assises dans un renfoncement de la cheminée.

Osithe, Eugénie, et Marie augustine ne quittaient pas non plus les robes des deux femmes. La Léonie petite dernière avait encore droit de temps en temps aux seins, mais à trois ans il fallait bien se rendre compte que cela ne pouvait pas durer. Anastasine à qui on ne la faisait pas lui dit un jour tu vas point sortir tes mamelles jusqu’à ses douze ans quand même et il est pas sur de toute façon que cela empêche d’avoir des enfants.

Elle arrêta et retomba enceinte, vraiment foutue bonne femme, en mars 1864 elle mit au monde Séverin. Le bambin se porta comme un charme et on ressortit le berceau. Nous n’avions aucun enfant à placer car Justine s’opposait à les laisser partir avant douze ans. Par contre les faire travailler au tissage ne lui procurait aucun scrupule.

Edouard et Justine revenaient chez nous le dimanche, ils avaient grandi tous deux et Justine était maintenant une femme car elle avait eu ses menstrues. La petite était bien jolie, j’espérerais qu’elle ne ferait point de sottise et qu’elle ne se livrerait pas à la paillardise avec un valet déluré .

Mais je redoutais tout autant qu’elle ne se fasse forcer par un maître libidineux et profiteur.

Sa mère lui expliqua les choses de la vie et cela ne me rassura qu’à moitié, j’avais tort car la petite serait plus dégourdie que sa mère mais j’aurais raison pour un autre point.

Ma femme devint à la suite de cette 11ème maternité encore plus grosse qu’elle n’était auparavant. Sa poitrine était énorme et tombait sur son ventre, ses mamelons sucés et resucés étaient longs comme mon pouce, des petits vaisseaux sanguins formaient comme une arborescence sur cette opulence. Son ventre rebondissait en de multiples cascades cachant en un ultime rebond sa toison brune fort épaisse. Travaillant tout le temps elle ne prenait pas soin d’elle, une toilette de chat avec l’eau du broc tous les matins, un coup de peigne avant de remettre sa petite coiffe et c’était tout .

Pour la grande toilette il fallait mettre tout le monde dehors ou du moins les garçons moi j’avais pas le droit de rester non plus car Anastasine se lavait le derrière en même temps.

Les garçons allaient chercher l’eau au puits puis  la versait dans une grande gamelle qui se trouvait dans l’âtre. Une fois chaude on la mettait dans un grand baquet, Anastasine l’ainée commençait , elle se mettait toute nue dans l’eau et ma femme lui versait de l’eau sur la tête et lui brossait le dos. Aussi maigre que Justine était grosse, une brindille et une grosse bûche. L’Anastasine elle n’avait point de seins et était plate comme une sole. Je sais car un jour j’ai zyeuté par la lucarne. Autre chose de bizarre elle n’avait qu’une misérable touffe de poil blanc en haut des cuisses, non vraiment je préférais ma grosse Justine.

Ensuite une fois qu’elle était propre, c’est Justine qui entrait dans le baquet on ne changeait point l’eau on en rajoutait et c’était les filles qui faisaient la noria avec les seaux. Une fois séchées et rhabillées les deux femmes lavaient les filles, ce n’étaient que cris et rires. Puis venait le tour des petits mâles, dans une eau enfin changée.

Moi pendant ce temps je prenais un sceau d’eau que je mettais sur la margelle et je me lavais le visage , les mains et les bras et aussi les pieds et bien sur je me rasais. Pour le reste ma sueur se chargeait du lavage. Cet été j’irais quelques fois à la rivière qui courait au bas du village, l’eau qui sortait des sources était glacée mais cela enlevait un peu de vermine qui avait tendance à s’incruster.

Le Séverin aux seins on croyait être tranquille, mais bon dieu la Justine était une vraie lapine, comment faire. Elle avait beau être solide, elle finirait bien par y passer.

En avril 1865 nous naquit un autre gros garçon que l’on nomma Arsène Auguste

A la ferme on se moquait de ma fertilité et les femmes se cachaient en me voyant en se disant entre elles que le berger rien que par la pensée il vous faisait devenir grosse. Les valets me disaient goguenard que je ferais mieux d’utiliser ma main ou de sauter en marche. Tout cela j’avais essayé mais Justine ne voulait pas et moi j’étais pas très doué pour me retenir.

Quoi qu’il en soit elle avait encore deux chiards à la mamelle. Les aînés travaillaient comme des adultes malgré leur jeune age. Léon allait prendre la place de son frère Henri au travail du tissage et ce dernier irait rejoindre la cohorte des petits esclaves dans les fermes.

Quand j’ai conduit ce petit à Annouville vilmesnil cela m’a rappelé mon premier voyage avec Edouard. Même harde sur le dos, même regard d’incompréhension lorsque je l’ai laissé avec un inconnu. Ce qui ne changeait guère non plus c’ était les conditions, le petit serait nourri, habillé, les sabots neufs seraient aussi fournis. Le dimanche et les jours fériés le gamin ferait retour à Bec de Mortagne.

C’était le destin dans beaucoup de famille, le Florentin me racontait qu’autrefois les naissances multiples étaient compensées par les morts des drôles, et que maintenant avec les progrès ils en mouraient moins. Je sais pas trop ce qu’il voulait dire par progrès, moi mes petits ils étaient jamais malades et un seul était parti, pourtant on était bien miséreux. Faut croire que nous étions de la bonne graine.