LA VIEILLE AU CHAT Épisode 2

 

 

Maintenant elle était libre d’homme et libre tout court, mais telle une meute de loups, les mâles libres ou non libres du village se mirent à tourner autour d’elle. C’était bien misère qu’un beau corps de femme ne contente plus personne, c’était bien misère que ses hanches ne soient plus prises.

Anne en entendait de belle lorsqu’elle se rendait à l’église ou chez une pratique pour ses ouvrages.

La crudité des mots la faisait rougir, elle accélérait le pas tête basse. Le curé la sommait presque de reprendre un époux, ses frères et sœurs lui organisaient des rencontres. Mais elle n’avait besoin de personne, refusait tous les partis. Sa vie était concentrée sur l’éducation de sa fille Constance et de son fils Pierre.

La vieille Anne comme statufiée dut bouger, elle dérangea le chat qui pourtant n’avait aucune intention de se mouvoir. Trottant d’un menu pas elle gagna le fond du jardin, le froid la saisissait, elle écarta négligemment ses frêles jambes et pissa debout. La bise qui fouettait son visage lui rappela soudainement un événement heureux de sa vie. Heureux et malheureux serait-il plus juste de dire.

Nous étions en octobre 1849, Anne se rendait chez une cliente pour effectuer une retouche sur une robe qu’elle avait cousue. Bizarrement ce jour là elle ne trouva pas celle qu’elle venait voir mais son mari. Bêtement elle s’était trompée de jour, l’homme la pria de rentrer afin de se réchauffer un peu.

Il faisait bon, l’homme était disert, elle fut bientôt sous son charme. Depuis sept ans que son mari était mort elle n’avait plus ressenti l’impression diffuse qui tétanise les muscles et brouille l’esprit.

Il ne se passa rien ce jour là mais Anne sentit qu’une mâchoire s’était refermée sur elle.

Elle était, en cette période, d’une irrésistible beauté, du moins le ressentait-elle ainsi. La vie lui souriait à nouveau, chaque matin était jour de fête, les enfants étaient contents et rayonnaient.

Évidemment il arriva ce qu’il devait arriver, l’homme, le mari de sa cliente devint un amant. Pourvoyeur de plaisir au départ il se fit bientôt plus présent. Cela devenait dangereux, mais leur irrépressible attirance faisait fi des risques encourus.

Mais la chance les couvrit et leur secret point découvert . Seulement dame nature traitresse aux âmes amoureuses rappela Anne à plus de tenue. Elle n’eut bientôt plus ses menstrues, le divin hiver se transforma en un printemps de chagrin.

Dans les premiers temps Anne de ses mains expertes de couturière cacha par d’amples vêtements son ventre qui grossissait.

Mais bientôt la chose se révéla, la grenouille de bénitier s’était faite crapaud, les femmes du village offusquées commencèrent leur travail de médisance. Les spéculations sur le père allèrent bon train, on croyait savoir qu’untel était le fautif, puis non c’était un autre, en bref personne ne savait et cela énervait . Où avait-elle été troussée et par qui, le maire tenta de lui extorquer le nom, le curé se mêla évidemment de l’affaire?

Anne qui était vilipendée, huée et chahutée ne sortait plus de chez elle. Au lavoir elle avait été bousculée, on lui avait jeté du crottin de cheval à la figure en la traitant de catin. Une troupe de poissardes eut bien voulu la déshabiller et la jeter dans la Roulière. Elle était la salope du Gué, la voleuse d’homme, chacune croyait son mari responsable de la forfaiture.

Puis le terme arriva il fallait bien recracher le vilain fruit.

Anne avait froid, elle rentra chez sa fille et n’eut que le temps de se caler dans son fauteuil en reprenant son chat que François et Constance rentrèrent d’une pièce de terre où ils effectuaient des travaux d’hiver.

Le gendre était peu amène et de fort méchante humeur, il s’en pris à sa femme qu’il trouvait souillon. Comme si une femme qui avait pataugé dans la fange toute la journée pouvait être aussi propre qu’une bourgeoise des villes. Mais la fille d’Anne avait du répondant et François qui menaçait en permanence de lui foutre une volée n’oserait certes pas la toucher.

Il s’en prit donc à l’inutilité qu’était   sa vieille belle mère, c’était un rituel. Anne sans se préoccuper outre mesure de la méchanceté de son gendre replongea dans ses pensées.

Il n’était pas question pour elle de mettre son enfant au monde au Gué d’Alleré, trop de méchanceté, elle portait le poids du déshonneur. La sage femme lui avait d’ailleurs fait savoir qu’elle se refusait à l’accoucher.

On lui parla alors d’une accoucheuse dans un village à quelques kilomètres qui à n’en pas douter serait moins regarde si la rémunération était bonne.

Elle approcha donc par l’intermédiaire d’une connaissance la dame  Voyer Catherine, née Crouton, du village de Saint Médard d’Aunis

On se mit d’accord sur le prix, pratique et logement.

Lorsque le moment fut venu ce fut Louis Turgné son beau frère qui accepta de l’emmener, avec son gros ventre il n’était guère possible de faire les dix kilomètres qui séparaient les deux bourgs.

Curieusement les membres de la famille de son défunt mari ne lui étaient pas hostiles et là protégeaient même de la vindicte populaire.

Sur place elle fut prise en charge par la Catherine, femme replète à la poitrine abondante approchant la soixantaine. Dire qu’elle fut bien accueillie serait mentir, là aussi on lui fit comprendre qu’ouvrir les cuisses sans être mariée était une iniquité innommable.

On la coucha sur une mauvaise paillasse et sans plus de cérémonie la vieille aux ongles douteux examina l’ouverture du col.

Le tour en charrette avait accéléré la dilatation et l’enfant ne tarderait pas. Visiblement la matrone connaissait son affaire mais les réflexions osées et graveleuses accompagnèrent Anne pendant son travail.

Anne avait déjà eu deux enfants, alors la sage femme pronostiqua que l’ouverture était faite et que cela irait très vite.

La bonne femme vaqua à ses occupations et fit la soupe pour ses enfants. Lorsque Anne vit rentrer toute la maisonnée, Alexis, Louis, Pierre,Magdeleine et Françoise elle crut qu’elle devrait mettre bas devant tous ces jeunes hommes. Elle fut prise de panique et couverte de honte.

Mais Catherine ne garda que sa plus jeune fille et fit sortir tout le monde, même pour une femme de rien une certaine pudeur s’imposait quand même.

Anne mit plusieurs heures à faire sortir son gros garçon, il n’était pas bien placé et la sage femme d’une main experte l’extirpa du ventre de sa mère.

Anne était épuisée, exsangue, une légère hémorragie se déclara et la Catherine à l’aide d’étoupe confectionna un pansement.

La petite Françoise s’occupa du bébé, malgré son jeune âge on voyait bien que sa mère lui avait transmis ses connaissances.

Il fallut bien nommer l’enfant, pas de père alors pas de nom. Mais le prénom demanda la famille Voyer, Anne qui n’avait guère réfléchit lâcha le doux vocable de Mathurin.

Louis Voyer le fils de l’accoucheuse et Etienne Crouton cordier de profession et frère de la docte femme allèrent en Mairie déclarer l’enfant.

On revint chercher Anne et elle fit son grand retour au Gué d’Alleré.

Curieusement le fait d’avoir accouché fit que le village s’apaisa un peu. Sa mère la vieille Marcou qui lui avait tourné le dos vint même voir son bâtard de petit fils. Même ce foutu curé de Joseph Mestre lui rendit une visite, croyait-il que je n’allais pas baptiser le petit?

Eh bien si, François Mathurin entra dans la communauté chrétienne et finalement se fera une place dans le village du Gué d’Alleré.

L’histoire aurait pu s’arrêter là si Anne n’avait eu la malencontreuse idée d’épouser Auguste Eugène le bigame.

Anne était maintenant couchée sur sa paillasse, au loin on entendait une vache qui beuglait et au près une charrette dont les roues étaient cerclées de fer et qui s’avançait en chantant une mélopée.

Dans la maison le couple avait fini sa joute, François ronflait et Constance qui n’arrivait pas à trouver le sommeil se retournait en pestant. Les deux enfants épuisés par le travail avaient eu aussi rejoint les bras de Morphé.

La vieille au faible sommeil pensait et se refaisait l’histoire de sa vie, elle savait que bientôt elle allait rejoindre son mari Pierre et surtout son fils François Mathurin. Elle souriait aussi car les hasards de la vie allait faire qu’elle mourait dans le même lit que son fils. C’était une façon de revivre un peu avec lui. Quand elle pensait à ce gamin qui lui avait apporté de la joie malgré les problèmes occasionnés par sa venue elle était heureuse.

Le lendemain de ce jour elle ne se réveilla pas.

Anne Duteau, la petite limousine, la femme au Pierre Turgnié, la veuve Turgné, la salope voleuse d’homme, la mère du bâtard, la femme du bigame s’éteignit le 30 octobre 1894 dans la commune de Saint Rogatien. Elle y repose non loin de son fils Mathurin mort dans la fleur de l’âge le 25 novembre 1873.

 

LA VIEILLE AU CHAT, Épisode 1, une fin de vie

 

Oh pas grand chose un petit rien, serait-ce une main qui se lève, qui se soulève comme pour demander un peu d’attention.

Le regard s’habituant à la faible clarté on la distingue enfin. C’est Anne, enfin la vieille Anne, la mère à la Constance, sans âge, comme statufiée par le temps. Elle est là sur son fauteuil de paille. Comme elle semble bien fragile, dans sa robe de laine noire, sèche comme une poire tapée, les yeux à peine ouverts, déjà fermés sur la vie. D’une maigreur de spectre, la peau parcheminée d’une momie égyptienne, la bouche fermée en un rictus, édentée elle caresse machinalement une chatte lovée comme une couverture sur ses genoux cagneux.

Comme elle, la bête ne semble pas avoir d’âge, vieille féline au cul pelé ayant reçu plus de coup de pieds que de caresses. Elle ronronne de satisfaction et profite d’être seule avec sa maitresse ou du moins avec celle à qui elle s’est donnée. On ne sait plus si elle est rousse mais son pelage jaune pisseux attire plus les pierres des gamins du village que les grattouilles que pourtant elle affectionne.

Anne n’est pas centenaire, loin de là mais les vicissitudes de la vie et les hasards de santé ont fait qu’elle n’est plus qu’une ombre alors que d’autres à son âges sont encore penchées sur leur planche à laver ou bien binent les rangs de betteraves. C’est ainsi, elle aimerait pouvoir courir la campagne, être autonome, rire des enfants, se brûler au soleil ou écouter le chant des oiseaux, alors que son seul trajet est celui du jardin où péniblement elle s’accroupit pour rendre à la nature le surplus dont son corps n’a pas besoin.

Elle vit depuis quelques temps chez sa fille Constance ou plutôt chez son beau fils François Guichard. Il aime à répéter qu’il est chez lui et que sa maison est celle de ses ancêtres, comme si le fait pour Constance, de lui donner des enfants, de s’échiner à en perdre la santé sur les terres de monsieur ou bien de laver ses fonds de culottes ne lui accordaient aucun droit de propriété.

Anne n’est que tolérée et n’a comme espace vital que son fauteuil et un vieux lit, sorte de grabat qu’un bagnard ne voudrait pas, calé dans une pièce sombre et humide, endroit précurseur de son futur tombeau.

Cet antre, elle le partage avec Marie sa petite fille, une garce au sang chaud qui pour l’heure n’a d’autres projets que de se faire voler sa fleur du milieu par un cultivateur du Thou répondant au joli prénom de Constant. Constant, il le sera, car il troussa la belle en chaleur et l’épousa pour compenser le don qu’elle lui avait fait. En attendant d’être repue des caresses d’un homme elle était d’une méchanceté à l’égard de tous et particulièrement de sa grand mère qui n’avait pas de défense.

Heureusement Anne avait son petit fils François, il la dorlotait, lui donnait le peu de friandises qu’il trouvait, lui racontait les histoires du village et les siennes propres. Elle était sa confidente et seule sa présence lui apportait joie et réconfort. Il la protégeait aussi des avanies de Marie.

Non pas que Constance sa fille fut méchante, non cela serait mentir, mais cette froide paysanne qui avait déjà fort à faire avec son diable de mari ne la considérait que comme un objet, une buche, une chaise ou une simple cruche.

On la nourrissait, la soupe était bonne et grasse, mais sa fille rêche comme une toile de chanvre n’avait pas d’amour à donner.

Des fois elle s’emportait même, disant qu’ Anne puait comme une vieille chèvre, c’était peut être vrai, la vieille ne se lavait guère. Mais le cul de la Constance ne voyait guère l’eau non plus, certainement que la sueur de son travail la lavait.

Non c’est sûrement la vieillesse qui puait, bien que certaines fois pressée par le besoin elle s’oublie quelques peu.

Ce qu’elle redoutait le plus était le retour des champs ou du cabaret de son gendre, il la rudoyait, n’était pas gentil, lui faisait sentir que sa présence dérangeait, qu’il serait bien qu’elle crève au plus vite pour récupérer le fauteuil et la place au chaud qui allait avec.

Le soir il n’avait qu’une hâte qu’elle se couche, qu’elle débarrasse la pièce principale afin qu’eux puisse vivre leur intimité derrière la protection des coutils entourant le lit du couple.

N’allez pas croire qu’elle ne participait pas à la dépense, Constance lui prenait tous ses sous, elle était un complément aux finances du couple .  La vente des biens, qu’elle avait au Gué d’Alleré avait permis l’agrandissement des biens de François Guichard. Mais que voulez vous l’ingratitude allait de paire avec la convoitise. Elle avait bien hâte de partir rejoindre son mari Pierre et son fils François dans les flammes d’un enfer certain ou dans la quiétude d’un paradis plus qu’incertain.

En attendant que l’indifférente et le tourmenteur rentrent du travail, que la peste ne revienne de quelques tribulations et que le gentil mignon lui dépose un sonore baiser elle n’avait que sa mémoire à faire travailler.

Cela au moins était intact et sa vie revenait en boucle enfin surtout les mauvais moments.

Il y avait un couple d’années que sa vie comme celle des femmes en ce genre de cas, avait basculé.

D’une normalité à toutes épreuves son quotidien de femme mariée avait changé lorsque son mari Pierre Turgnier avait commis l’idiotie irréparable de mourir en la fleur de l’âge. Ce rude maçon aux mains calleuses, capable de boire plusieurs litres de rouge par jour, pouvant soulever des charges qu’un âne bâté aurait refusé, l’avait laissée comme une andouille en partant prématurément. Oui, elle avait gagné en liberté, plus de père, ni d’homme pour lui dire quoi faire. Mais en contre partie une solitude affreuse dans une société paysanne qui refusait d’admettre qu’un bas ventre de cet âge là ne fusse possédé par un mâle membre de la communauté villageoise.

Se refusant à tous les partis elle avait souffert, souvent mise à l’écart par les autres femmes qui la suspectaient d’être une potentielle voleuse d’homme. Elle était la veuve, pourquoi ne se remariait-elle pas?

Oui elle avait maudit son homme de l’avoir abandonnée, elle regrettait ses mains rudes qui la rudoyaient pendant l’amour, elle se mettait aussi à rêver des coups de reins sans douceur de cet ours mal léché. Elle regrettait aussi l’odeur de sa bouche sentant le vin et l’eau de vie, elle regrettait son odeur de fauve faite de senteur de terre, de pierre, de cheval.

Il était mort à trente cinq ans, une drôle d’idée qu’il avait eu là le Pierre. Ses compagnons de travail l’avaient un jour ramené à la maison sur une charrette, le teint livide, les yeux enfoncés dans les orbites, cela en était effrayant. Il souffrait le martyr, le maladroit. Une pierre de grosse taille qu’il devait tailler lui avait roulé sur la poitrine. Sa respiration était faible, le médecin de Saint Sauveur qui était venu ne nous avait donné aucun espoir. Je priais soir et matin et lui râlait de même.

Un matin, ses lamentations cessèrent, mes demandes auprès du Seigneur avaient-elles été exaucé. Non pas le Pierre était mort et bien mort. Mes belles-sœurs m’aidèrent à la toilette, une dernière fois je voyais le corps nu de celui que j’avais aimé. On le veilla et on l’enterra autour de l’église, des gens commençaient d’ailleurs à dire qu’il serait mieux d’éloigner les sépultures car les eaux se gâtaient, moi je préférais que nos morts soient sous l’ombre protectrice du saint lieu, cela faisait plusieurs siècles que nos défunts dormaient ici et que je sache personne n’avait été malade, à part peut-être quelques bonnes chiasses.

UN AVORTEMENT VIOLENT Épisode 2, l’acte

Cette dernière d’une conscience chrétienne à toutes épreuves, lève les yeux au ciel et prend Dieu à témoin, jamais tu dois faire cela, tu serais damnée.

Vous parlez d’un soutien entre une folle de Dieu et une folle tout court, je suis bien avancée.

En soirée je surprends Jacques et Jeanne sa mère, elle lui explique comment me le faire passer.

Jacques mon fils ainé qui avait surpris la conversation  me dit « maman, il parle de toi et d’un bébé dans ton ventre ».

Les méchants ne se cachent même pas de mon enfant, j’en ai honte pour eux.

Le repas se passe presque normalement, je couche les enfants et nous veillons un peu, la vieille file, les deux hommes cassent des noix et moi je ravaude.

Dans le lit Jacques exige que je remonte ma chemise, oh non il ne va recommencer.

Mais ce n’est pas pour cela qu’il veut voir mon ventre. Je suis inquiète je refuse, il exige, j’ai tant de fois abdiqué mon corps, que cette fois ci  encore, je remonte ma chemise. De le voir ainsi penché sur moi me gène quand il me veut il ne prend pas autant de temps. Instinctivement ce soir il me fait peur , ses yeux vont de mon sexe à ma poitrine, mais ce n’est pas à mes parties intimes qu’il en veut, je le sens c’est sûr.  Subitement il pose  ses deux grosses mains,sur le bas de mon ventre, il m’appuie dessus,  puis me malaxe violemment. Il me fait très mal mais ce n’est pas fini, il m’assène des coups de poing au dessus de ma toison. J’hurle,  dans le lointain il me semble entendre sa mère qui le félicite, c’est un coup monté entre eux deux, ils veulent que le petit se décroche. Je ravale ma douleur, mon tortionnaire satisfait bientôt ronfle comme une forge.

Moi le lendemain j’ai mal au ventre , mais j’ai mon labeur et je l’effectue sans geindre. Mon mari le soir il exige de recommencer, et les coups de poing et le reste à croire que me battre l’excite.

Il recommencera le lendemain. Maintenant j’ai mal et je je marche péniblement, la belle mère s’en aperçois et jubile, « je crois que ton mari te l’a fait passer, mais dit rien tu lui attirerais des ennuis ».

Je me traîne, je souffre, j’irais bien voir le docteur, mais avec quel argent je le paierais?

Un matin j’expulse en pissant un caillot sanguinolent, j’hurle toute seule sur mon pot.

Je crois en avoir fini, la douleur s’estompe un peu, je reprends des couleurs et  la vie me sourit de nouveau. Jacques mon grand va à l’école j’en suis fière mais je suis la seule, le reste de la famille considère l’instruction comme inutile. Heureusement Louis Morin l’instituteur à une grande influence dans la commune et une grande partie des paysans mette leurs enfants en classe.

Non en fait je n’en ai pas fini, la douleur revient, insidieuse, vicieuse, je saigne au mauvais endroit, cela dégoute mon mari. Mais cet idiot se gausse, rigole, se vante et croit que j’ai de nouveau mes règles. Quand sait-il, ce monstre?

Moi je dépéris à vue d’œil, je ne mange plus, je vomis , je marche courbée comme une vieille.

Mes vêtements sont souvent tachés de sang et au lavoir j’attire l’attention des autres femmes..

Mon mari s’inquiète un peu, mais sa mère le rassure, c’est des problèmes de femme lui dit-elle, ça va passer.

Mais rien ne passe, je vais crever, mais en attendant j’en souffre autant qu’un accouchement.

On s’inquiète enfin de moi lorsqu’un soir en voulant porter mon petit Pierre je chute lourdement sur la terre battue. Les trois malfaisants délibèrent, inquiets pour leur respectabilité ils appelleraient bien le docteur Vivielle. Mais malheureusement leur avarice les retient et je continue de souffrir en silence.

Les jours se passent et je ne suis que l’ombre de moi même, je rencontre mes parents et je leurs fais part qu’en plus de mes douleurs incessantes le petit Pierre hurle toutes les nuits et m’empêche de dormir.

Le père m’engage à venir chez lui, j’accepte et je me sauve presque de chez moi.

La vieille jubile de me voir partir et d’abandonner la place, je suis prise d’une anxiété qui grandit à mesure que les heures passent. Je redoute que mon mari ne revienne me chercher de force, ne me batte et exerce son droit marital.

Mais le soir venu rien, désintéressement total de la famille Bourdin, j’étais partie, tant mieux on ne m’entendra plus pleurnicher.

Mon état s’aggrave, le père fait venir le médecin, il m’examine, il a sa mine des mauvais jours.

Je l’entends parler avec mes parents, ma mère pleure, mon père est terrassé, les deux doivent s’asseoir, ils ne me disent rien. Pourquoi, je suis au premier chef concerné?

Dans les jours qui suivent je commence une longue descente, j’ai mal, puis je ne ressens plus rien c’est une alternance. Mes parents oscillent entre la peine et l’espoir. J’ai même la visite de mon mari, il se repent, m’explique qu’il ferra venir le docteur si besoin mais que cela ne se fait pas de quitter le domicile conjugal. Nous y voit là, aucune considération pour moi, pas une once d’amour, juste l’apparence et le qu’en dira-t-on. Je lui oppose un non méprisant.

Le docteur Potet m’annonce que j’ai une hydropisie, c’est pour moi du charabia, j’ai un mauvais pressentiment je demande à voir mes enfants.

Jacques doit sans doute refuser car je ne vois personne venir. Je crois que je vais mourir, j’appelle, mon père ma mère et le docteur sont à mon chevet. Je leurs explique enfin ce qui c’est passé, je leur explique que j’étais enceinte et que mon mari à tenté de m’avorter en me frappant le ventre.

Je délire, on demande le curé, mon père ne s’occupe pas de mon mari.  Chez les Bourdin personne ne bouge. Je vois maintenant mon frère Guillaume, il pleure, me tient la main.

Ma vue se brouille je ne sens plus la main qui me tenait, les bruits s’enfuient, je ne perçois plus les odeurs, une lueur.

UN AVORTEMENT VIOLENT, Épisode 1, l’annonce

En ce mois de janvier 1830 sous le règne de Charles x le prénommé et sous la gouvernance de quelques ultras, Marguerite Sivadier  fait les cent pas dans sa maison.

Pour être précis ce n’est pas exactement sa demeure, mais plutôt celle de son beau père. Elle vit ici depuis son mariage avec Jacques le fils de la maison. C’était il y a huit ans, une éternité quand on est pas heureuse.

La raison de son tourment est bien simple, elle redoute d’annoncer une future maternité à son mari et à sa famille.

Les signes ne trompent pas , elle connait son corps de femme par cœur, elle n’est pas une jeunette qui se raconte des histoires. Ses foutues menstrues elle aurait dû les avoir, mais rien ne vient, il peut bien sûr y avoir des retards, mais ordinairement, elles sont ponctuelles comme la cloche de l’église de Saint Sauveur de Nuaillé.

Il y a aussi depuis quelques jours un léger état nauséeux qui la tracasse, elle le sent confusément, sa cinquième grossesse est en cours.

Elle est sûrement dans les normes du temps, cinq fois en huit ans, d’autres l’ont fait et d’autres le feront. Mais seulement voilà, Jacques le mari n’en veut pas.

Depuis quelques jours je me sens nauséeuse, je ne suis pas comme à mon habitude. Mes enfants qui virevoltent à coté de moi m’exaspèrent. D’habitude mes menstrues provoquent en moi cette nervosité, là c’est plutôt leur absence.

J ‘ai comme l’impression qu’il s’opère en moi un changement et que j’en connais la cause. Je ne suis plus une gamine, j’ai l’expérience des choses de la vie. La vie de femme il s’entend, vous m’avez sans doute comprise je suis enceinte.

Je me suis mariée avec mon mari Jacques Bourdin en 1822, nous étions tous deux de Saint Sauveur de Nuaillé. Je ne sais pas si je l’aimais, et encore aujourd’hui je n’ai pas de réponse à cette question.

Nous les filles en ce temps nous nous devions d’être mariées et d’avoir des enfants, alors lui ou un autre en fait cela devait m’importer peu. Il était bien mis de sa personne, avait un peu de vignes et savait danser à merveille.

Je l’avais fait attendre jusqu’aux noces pour lui octroyer mes faveurs, je ne suis pas une Marie couche toi là tout de même.

Depuis je lui avais fait quatre enfants, nous avions eu le malheur d’en perdre deux.

Nous vivions avec mes beaux parents ou plutôt chez eux, je souffrais énormément de cette promiscuité. La maison était petite et nous faisions chambre commune avec les enfants et les parents de mon mari. Qu’on juge de la simplicité, nous faisions tout en commun et on partageait tout. Vivre une vie de femme lorsque vous saviez que vous étiez épiée et écoutée, eh bien moi cela me coinçait littéralement. Jacques ne semblait pas préoccupé de savoir que sa mère l’entendait quand il me besognait. Ce qui préoccupait cette harpie c’est que je sois pleine et lorsqu’elle nous avait entendu le soir et bien le matin elle me faisait la soupe à la grimace.

« Ma fille vous allez encore être grosse, crois tu qu’on ait la même bourse que les rois »

Mon beau père lui se fendait la pipe, le vieux graveleux devait peut être s’imaginer sur moi lorsqu’il avait droit aux faveurs de sa vieille bonne femme.

Mon mari lui était aussi catégorique que sa mère il ne voulait plus d’enfant. Moi je lui répondais si t’en veux plus, laisse moi donc tranquille.

Vous pensez bien qu’il avait ses besoins et que j’étais tout de même là pour les satisfaire, alors il fallait s’en remettre au bon Dieu. Avec la fréquence de nos rapports il aurait fallu que notre seigneur , Jésus, Marie sa mère, et tous les saints interviennent pour que je n’ai plus de bébé. Mais suivez mon raisonnement le curé disait que nous étions pires que des bêtes à toujours copuler et qu’il ne fallait le faire que si nous voulions un enfant.

Je me morfondais quand il arriva, non plutôt j’étais terrorisée de sa réaction possible.

« – Faut que je te dises le Jacques.

  • quoi donc?
  • Je suis pleine
  • Encore, mais bougre d’andouille comment que tu t’y prends
  • Mais, mais j’y peux rien
  • Bien sûr que t’y peux, c’est bien ton ventre
  • Oui mais c’est ta semence
  • quoi que tu dis Marguerite, si t’es insolente je vais te mettre une plumée
  • Jamais t’oserais et si tu me touches je gueule au milieu de la rue et tu auras l’air malin. »

Immédiatement il me gifle, je me touche la joue et des larmes coulent, sa colère s’estompe. Mais pour combien de temps?

Le soir il annonce la nouvelle à la maisonnée, le vieux dit m’étonne pas, la vieille dit, il faut le faire passer, mon mari dit j’en veux pas, débarrassons nous en.

Pendant que je cuisine les trois complotent, puis comme des princes je les sers et plus un ne me parle.

Je connais bien dans le village une matrone qui fait passer les bébés, mais j’ai peur, c’est interdit, c’est un meurtre, c’est un péché.

Le soir je n’en n’ai pas envie, je le hais de m’avoir battue mais lui il veux, alors si il veut je dois le faire.

Je n’éprouve rien, il ahane, et me pilonne encore plus fort que d ‘habitude, je crois savoir ce qu’il a en tête.

Il me fait mal, arrive à son affaire, puis se tourne en me disant « il faut qu’il passe.»

AVIS DE RECHERCHE, LA PHOTO DU BOULANGER DE CHINON

Je m’appelle Xavier  Peyrouteau, je suis un peu gêné de poser devant un photographe, c’est la première fois. C’est vraiment intimidant. Mais cette manie de fixer son image sur un support  commence à se développer et beaucoup de mes clients ont franchi le pas.

Alors je me suis dis pourquoi pas moi, avec ma femme ont a poussé la porte de l’atelier le plus proche et l’on a pris rendez-vous.

Moi je ne voulais pas poser avec un costume, cérémonieusement, je n’étais pas à un enterrement ni à un mariage. Il me semblait que cela serait mieux que je mette mes habits de travail.

Car voyez vous ce sont ces habits qui me caractérisent le plus, je suis né le 28 novembre 1850 à Saint Georges les Baillargeaux près de la grande ville de Poitiers. Mon père était boulanger. J’ai grandi dans son sillage et j’ai fais mes premiers pas dans un fournil.

Tout petit je me suis complu dans la farine et autant que l’odeur de ma mère l’odeur du pain qui cuisait me tranquillisait et m’apaisait.

Je n’étais qu’un nourrisson  quand nous nous installâmes à Jaunay Clan le village d’à coté.

Mes parents installèrent une boulangerie sur la place de l’église, ce n’était pas très grand , mes grands-parents maternels,  Charrier vivaient avec nous. mon grand père se prénommait Jacques et ma grand mère portait  le prénom bizarre de Théolinde. Papa était assisté d’un jeune  ouvrier d’environ  18 ans qui se nommait je crois me souvenir Abel Doré mais il y en avait eu d’autres avant.

Mon père eut la mauvaise idée de mourir en  1868 à quarante et un ans, il n’était pas bien vieux mais il était malade. Dommage il était pourtant très fier d’être vice président du secours mutuel.

Je devins patron à mon tour, enfin plutôt ma mère. C’était elle qui tenait la boutique avec ma sœur Eulalie, moi je tenais le fournil.

En  1876 je me mariais à Loudun avec Marie Madeleine Leblanc, c’était un beau mariage, elle était jolie et son père propriétaire  lui laissa une belle dot. Avec cela et mes biens propres on s’installa à Chinon. Nous n’avions pas choisi cette ville au hasard car l’un de mes oncles y était installé. Le fournil se trouvait rue haute Saint Étienne nous demeurions avec Justin Leblanc le frère de ma femme. Lui était employé à l’enregistrement. J’ai rapidement embauché deux ouvriers boulangers,  ma femme tenait la boutique.

C’est donc à cette époque là que je me fis faire cette photo, comme pour marquer le début d’une réussite

Regardez comme j’étais beau avec mon calot, ma chemise gaufrée et mon beau tablier. Bon certes au travail je n’avais pas de nœud au col mais un peu d’élégance pour ce moment unique n’était après tout pas du luxe. J’ai même pris un énorme pain que j’avais cuit le matin même, cela faisait un peu théâtral.

Le plus dur fut de rester concentré car le temps de pause était assez long, mais je suis content du résultat.

Peu de temps après ma femme tomba enceinte et accoucha en  juin  1877 d’une petite fille qu’on prénomma Marie Juliette Hélène mais qui serait Hélène pour tout le monde.

Puis j’ai eu une deuxième fille en janvier 1879, j’aurais aimé avoir un garçon mais le destin n’a pas voulu.

Nous en avons d’ailleurs eu un en novembre  1882 mais le pauvre est mort quatre mois plus tard, adieu l’espérance que ma boulangerie soit reprise par un petit Peyrouteau.

Comme un bon fils j’ai pris ma mère chez moi, comme on dit « pour la finir ».

Les années ont bien vite passé et en  1897 on a marié notre première, un très bon parti que ce Bertrand Bergé, fondé de pouvoir à la recette particulière des finances. Hélène ne manquera de rien et deviendra une Madame, au moins elle ne se tuera point derrière un comptoir à vendre du pain.

Notre seconde fit aussi un magnifique mariage  en 1902 avec un clerc de notaire de La Rochelle s’appelant Louis Alphonse Raimbault. Nous étions comblés.

Mais le malheur nous frappa et ma femme disparut le 11 aout  1903. Mon beau frère Edmond Girard et ma sœur Eulalie vinrent travailler chez moi, avec eux et mes deux ouvriers la maison tournait bien.

En  1911, j’avais trois ouvriers, plus Edmond et une domestique, ma sœur en patronne avisée dirigeait ma boutique. J’étais fier  de ma réussite.

Mais je vieillissais et je me décidais à céder ma boutique, le pain se ferait bien sans moi.

Je quittais même Chinon et je m’installais dans le petit bourg de Buxerolle dans la Vienne.

Par l’intermédiaire de connaissances je rencontrais une veuve de deux ans plus jeune que moi, Le 27 novembre1914 nous nous mariâmes .  Albertine  Céline Rousseau c’était son nom était propriétaire et je m’installais chez elle ,rue Paul Huet à Chinon.

J’étais de retour dans ma ville et souvent au cours de mes promenades je repassais devant mon fournil de la rue Jean Jacques Rousseau. Mes filles étaient bien mariées , j’avais des petits enfants. Mes nuits passées à la chaleur du four à bois m’avaient usé et les années me pesaient.

 

Xavier Peyrouteau le boulanger de ma petite photo mourut chez sa deuxième femme rue Paul Huet à Chinon le 14 juin 1918 à l’age de 67 ans.

Sa fille Hélène mourut à Orbec dans le Calvados le 08 juillet 1979 à l’age de  102 ans,  Marguerite elle s’éteignit à Saumur le 13 aout 1959.

Sa deuxième femme Albertine Céline Rousseau mourut le 16 février  1932 à Chinon en son domicile. Après qu’elle eut fait don en 1928 au musée de la ville d’un siège pliant de campagne qui provenait du mobilier de l’empereur à Saint Hélène et ramené par un officier de sa suite.

C’est une vie en résumé, mais il m’a plu de faire revivre un instant cet homme figé sur cette petite photo découverte par hasard sur une brocante.

Sa fille Hélène a vécu 102 ans et est morte en Normandie en 1979 peut-être que certains d’entre vous se souviennent de cette vieille dame après tout ce n’était pas si courant les centenaires à cette époque.

Il serait plaisant de retrouver quelqu’un qui ait connu cette femme qui était la fille d’un homme né en  1850, ce serait une main tendue vers le passé.

Alors faites partager et voyager mon boulanger de Chinon afin que de nouveau nous sentions l’odeur du pain qu’il produisait.

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LA MORT D’UN ENFANT DU GUÉ D’ALLERÉ, Épisode 3 la prise de Saragosse et l’épidémie

Les belles espagnoles ne nous ouvraient pas leur couche mais nos ventres. Si nous voulions goûter de ces choses de la vie , il fallait employer la force. Certains se prêtaient à ce jeux dégoûtant moi je préférais m’abstenir. L’amour même avec des ennemis se devait d’être consenti ou à défaut tarifé.

Nous arrivâmes enfin à notre destination, Saragosse, la ville était à prendre et ce n’était visiblement pas une affaire certaine. Au niveau de l’appartenance, on m’expliqua que j’étais dans le 3ème corps d’armée et que je faisais parti de la 3ème division d’infanterie commandée par le général Morlot et qu’enfin le 117ème régiment faisait parti intégrante de la 2ème brigade du général Augereau.

J’avais du mal à me situer, mais les plus anciens étaient un peu rassurés, car après avoir été dirigés par le maréchal Moncey, puis par le duc d’Abrantés Antoche Junot nous étions enfin sous la coupe de l’un des meilleurs manœuvriers de l’empire le maréchal Lannes.

La ville nous semblait immense à nous autres, une forteresse, un château médiéval où dominaient des inexpugnables couvents et des églises hautes comme des tours de Babel.

Un peuple innombrable s’était réfugié derrière ces murs stimulant la soldatesque de son fanatisme.

Les pires étaient de la race des prêtres, sous couvert de Dieu, ils galvanisaient et abreuvaient de paroles incendiaires les êtres frustres qui croyaient en eux. C’était une guerre sainte, nous étions des suppôts de Satan. Le crucifix en main, la soutane relevée cachant des poignards effilés, ils étaient en première ligne. Les femmes, qui l’eut cru étaient tout aussi cruelles, elles menaçaient leurs hommes des pires sanctions si ils reculaient, nous redoutions de tomber en leurs mains. Nous savions qu’elles nous feraient subir les pires infamies. Nous étions bien convaincus de la nécessité de détruire ces singes en bure et ces viragos en jupon.

En attendant nous devions pénétrer en ces murs et empêcher que les espagnols n’en sortent. La vie de soldat est beaucoup faite de maniements de la pioche et je me retrouvais bientôt à l’établissement d’une redoute près de l’èbre.

Il nous fallait aussi creuser des parallèles pour approcher des fortifications, le travail était dur et risqué.

Nos troupes attaquèrent le couvent Saint Joseph, heureusement je restais l’arme à la bretelle, je venais d’arriver et j’étais novice dans le maniement des armes, comment aurais-je pu être efficace?

Les espagnols tenaces faisaient des sorties et réussissaient parfois à nous enclouer des pièces d’artillerie.

Junot l’ancien sergent la tempête avait donc succédé à Moncey, ce n’était pas qu’il fusse particulièrement qualifier pour mener un siège, mais bon c’était un proche de l’empereur. Mais peu m’importait du moment que je pouvais survivre à cet enfer.

Malgré la ténacité d’Andoche notre chef, nous piétinions. Il fallut faire venir le magnifique maréchal Lannes pour unifier le commandement et donner un sens véritable au siège qui s’éternisait. Le général Junot ne fut guère satisfait de se voir évincé.

Le 26 janvier on donna l’attaque généralE. Ce ne fut pas un siège mais mille, chaque couvent, chaque église, chaque rue étaient à prendre. La tuerie était générale, les espagnols se battaient jusqu’à la mort.

La fumée régnait en maître, opaque, piquante, nous suffoquions, la chaleur provoquée par les incendies était insoutenable. Les flammes de l’enfer n’avaient rien à envier aux flammes de Saragosse.

Les cadavres s’amoncelaient, la pestilence des corps brûlés et décomposés soulevaient les cœurs les plus accrochés.

Nous trouvions des prêtres morts le crucifix à la main nous désignant en un dernier geste au jugement dernier. Sur la face des cadavres féminins on voyait des rictus de haine, elles nous maudissaient, je fis comme les autres, je fus comme les autres, impitoyable. Au détour d’une rue, une beauté au visage creusé par le mal, les yeux révulsés, la chevelure crasseuse et la poitrine presque nue, allongée sur un tas de cadavre. A demi morte elle me menaça encore, je fus contraint de l’empaler avec ma baïonnette. J’entendis comme un craquement dans sa poitrine arrogante, un sang mousseux jaillit en un flot continu, on eut dit une source d’eau vive.

Le bruit était assourdissant on entendait difficilement les ordres, nous avancions, ils reculaient.

Des maisons, les espagnols nous jetaient des projectiles divers, comme une grêle d’un orage de printemps.

Ce qui était marquant, c’est que nous marchions littéralement sur les cadavres, des monceaux, des tas s’empilaient à chaque coin de rue, attestant la violence des combats.

La résistance des assiégés nous rendait fou de rage, ivre de violence, nous transformant en bêtes fauves. Lorsque nous faisions prisonniers des femmes on ne prenait même plus la peine de les violer, tue, tue, massacre l’infâme hydre.

Chaque maison était maintenant fortifiée, les espagnol passaient de l’une à l’autre en perçant les murs, nos sapeurs faisaient sauter les maisons une par une. Plus nous progressions plus le charnier grossissait, les combats avaient lieu partout, dans les cours, les maisons, les escaliers , sur les toits.

Rien ne semblait vouloir arrêter la résistance, ceux qui faiblissaient, étaient sur le champs conduits à la potence. Mais la famine se rajouta à la misère des héroïques et cruels défenseurs, les couvents tombaient les un après les autres. Nos canons ouvraient des brèches, on s’y précipitait. Nous étions épuisés, ruinés physiquement, ivres de violence et de mort, nous ne dormions guère et nos séjour à l’arrière se faisait rares . Heureusement toute résistance a des limites, les hommes font choix de ne plus écouter leur diablesse de femme et leurs fanatiques curés, le 21 février 1809 ils se rendent. Encore fiers ces 17 000 hommes seront faits prisonniers et envoyés en France, la plupart s’évaderont ou mourront de maladie, quand aux hommes décédés dans les combats, nos chefs les estimèrent à 18000. Mais ce n’était finalement rien par rapport à la population civile, 50 000 périrent et l’on en enterra pendant des semaines. Nous devions abattre les chiens errants qui se servaient dans la masse immonde de viande pourrie. Des nuées de corneilles croassantes, menaçantes obscurcissaient le ciel avant que de se repaître des charognes autrefois redoutables guerrières. Rien n’y faisait , elles se moquaient de nous, s’écartaient pour mieux revenir. Il n’y avait plus d’ennemi armé mais des rats gros comme des chats se partageant le butin avec les corbeaux, parfois les corps semblaient se soulever tant il y en avait grouillants et repus de chair. Tous les morts n’avaient pas péri les armes à la main, une confortable majorité était morte de maladie , de faim et de privation. Jamais je n’oublierais, non jamais.

Hélas la maladie, n’avait pas de frontière, n’avait aucune préférence de nationalité, aucune préférence de sexe, aucune préférence d’âge.

Le typhus fit son apparition ou plutôt accentua son effort car il était déjà présent et faucha les soldats français épuisés par la lutte.

Je fus à mon tour pris de frissons et de fièvre, nous étions fort nombreux, la ville détruite , insalubre ne pouvait nous accueillir. On décida de nous envoyer à Pampelune dans la province de Navarre, ce n’était pas la porte d’à coté et les convois de moribonds malgré de solides escortes étaient attaqués par les partisans. Déjà mourant nous étions achevés, chaque défilé, chaque village présentaient un dangereux obstacle. Nous étions détestés, pas de pitié pour les envahisseurs. Pour ma part j’arrivais vivant et l’on m’entreposa sur une litière de paille.

Je savais maintenant que je ne reverrais plus le Gué d’Alleré, les majors aidés par quelques bonnes sœurs se tuaient de fatigue pour tenter de nous sauver.

J’étais exsangue, couvert de plaques, je délirais, je revoyais la rue où je vivais celle qui partait sur la Moussaudrie, je sentais l’alambic de mon beau père qui chauffait un mauvais vin. Je me rappelais l’odeur piquante de la poitrine maternelle quand elle m’autorisait à m’y reposer. J’entendais encore les cloches de l’église Saint André, elles m’appelaient, m’appelaient encore. Le 17 mai mon âme quitta mon enveloppe charnelle monta et monta encore, je reconnus ma mère, et je devinais bientôt mon père. Je les rejoignais dans la mort, heureux de me trouver enfin avec ce père que je n’avais jamais connu.

Nous fûmes des centaines de milliers à périr loin de chez nous, victimes de guerres qui ne nous regardaient nullement, victimes d’aspiration à de vaine hégémonie qu’elle fut personnelle comme Napoléon ou commerciale comme celle des Anglais.

LA MORT D’UN ENFANT DU GUÉ D’ALLERÉ, Épisode 2, Une guérilla impitoyable

J’eus donc une enfance heureuse au milieu d’une fratrie reconstituée, j’allais au champs, à la vigne, enfin tout ce que faisait les enfants de paysans. Je n’avais que cinq ans quand la révolution a débuté mais je me souviens des scènes de liesse et les villageois dansant sur la place du château.

Il ne se passa rien de notable pour nous, sauf que nous n’allions plus à l’office du dimanche. Enfin je crois qu’on ne devait plus dire dimanche car on nous avait changer notre calendrier ancestral. Le jour de repos devait être le décadi, vaste plaisanterie comme ci on pouvait changer les habitudes avec une loi. Mon beau père disait que nous étions gouvernés par des avocats en culotte de soie et jabot de dentelle.

Quoi qu’il en soit, cette révolution amena beaucoup de changements et surtout beaucoup de guerres.

Compte tenu du nombre d’ennemis que nous avions nos troupes s’en tirèrent finalement très bien.

La France envahit la Belgique et la Hollande, beaux morceaux de territoire mais qui allaient braquer sur nous la haine de nos ennemis héréditaires les Anglais. Tenir le port d’Anvers était comme tenir un pistolet chargé sur leur tempe.

Indirectement cela nous a mené à notre empereur Napoléon et indirectement cela fut la cause présentement de mes ampoules aux pieds et de ma balade en direction de l’Espagne.

Car voyez vous nous les Français, pour avoir mit une tripatouillée à toutes les vieilles monarchies d’Europe nous n’en n’avions pas fini avec la perfide Albion. Ces foutus iliens avaient une flotte de guerre bien supérieure à la notre et nous bloquaient notre commerce, après nous avoir mis une volée à Trafalgar. D’ailleurs nos pertuis Charentais n’étaient que voiles anglaises et c’était avec insolence qu’ils menaçaient l’arsenal de Rochefort et l’île d’Aix.

Bon moi je me moquais un peu de la mer, je n’étais pas inscrit maritime car trop loin de la côte, par contre à l’age requit je tombais comme mes camarades sous le coup de la conscription.

Le Napoléon tirait un peu sur la corde, il avait vaincu nos agresseurs alors à quoi bon continuer à nous battre. Nous voulions nous autres avoir une femme, cultiver nos terres, rire et chanter. En lieu et place dès nos vingt ans nous tirions au sort notre départ pour aller nous faire tuer loin de chez nous.

Le contingent annuel était déterminé pour chaque département puis pour chaque canton et chaque commune. N’allez pas croire que de ne pas tirer un mauvais numéro vous exonérait définitivement non pas, vous étiez simplement ajournés. Chaque année on chiait donc dans nos culottes de nous voir désignés.

Moi pour ma part ce fut l’année de mes vingt cinq ans que la misère me tomba dessus.

J’aurais bien aimé être trop petit mais la toise dispensatrice d’une exemption se situait à 148 centimètres, moi j’étais bien plus grand avec mon presque un mètre soixante. J’avais également une belle dentition et il n’était pas question que je me fasse sauter les dents pour ne pas pouvoir déchirer les cartouches. Non j’avais rien de spécial, une bonne chair à canon somme toute. Nullement volontaire mais fort obligé de partir défendre le trône de pépé botella. Ce roi que l’on tenta d’imposer à un peuple qui n’en voulait pas, n’était certes pas pire que les infâmes bourbons finissants.

Mais bon que m’importait les rives de l’Adour et de l’Ebre alors que j’avais grandi le long du ruisseau de la Roulière.

Même si il existait une réelle fraternité entre gens qu’on emmène à la mort, je préférais la routine de ma terre, la taille des vignes, le labour et l’odeur du vin qu’on brûlait pour la transformer en eau de vie.

Plus rien en vérité me retenait au Gué d’Alleré, ma mère était morte en 1804 et reposait, j’espère sereine, sous les doubles manteaux protecteurs qu’étaient la terre grasse des limon du ruisseau et la divine présence de la maison de Dieu où se couvaient les tombes du village.

Évidemment j’étais peiné de laisser celles qui a défaut d’être de mon sang, étaient devenues mes véritables sœurs de cœur. J’avais aussi laissé couler une larme lorsque celui qui m’avait élevé comme son fils, celui que je considérais comme tel, que je respectais comme tel et qui de fait l’était réellement.

Voila pour ma vie d’avant, pas de femme, pas de promise, pas de souvenirs d’une chair blanche offerte, pas de souvenir d’une flagrance féminine qui m’aurait mis en émoi, non rien. J’avançais vers mon nouveau destin, sûrement fait de sang et de pleurs. Les anciens tentaient de nous rassurer, de nous faire voir le bon coté des choses, ils nous vantaient la beauté des femmes espagnoles, nous disaient qu’elles n’étaient guère farouches que nous pourrions nous gamins ignorant de la chose nous informer des subtilités de l’amour dans les bras de fières andalouses ou de rudes catalanes.

Nous faisions semblant de les croire mais plus nous avancions vers la péninsule Ibérique plus nous croisions des convois de blessés et de malades. Ils n’avaient pas l’air de farouches cavaliers ayant jouté sur les croupes des brunes espagnoles, ils avaient plutôt l’aspect de vaincus. Cela ne manquait pas de nous troubler nous les néophytes, les puceaux de la guerre.

Puis nous passâmes enfin la frontière j’étais maintenant avec mes compagnons du 117ème régiment de ligne.

Ce dernier avait été créé très récemment en août 1808 à Haro, notre chef était le colonel Louis Benoit Robert, un vieux guerrier expérimenté qui avait fait ses classes et monté les échelons comme la plupart des chefs de guerre de l’empire sous les armées révolutionnaires. Nous ne savions pas trop où nous allions mais entre la France et l’Espagne le contraste fut saisissant.

Jusqu’à là les populations furent bienveillantes à notre égard, nous étions logés avec des bulletins de logement chez l’habitant, nous avions encore l’impression d’appartenir au monde que nous venions de quitter. Chez l’ennemi plus question de loger chez les habitants, tous nous étaient hostiles.

Près de la frontière le pays était à peu près sécurisé, enfin sur les chemins principaux. Tant que vous n’étiez pas confrontés directement vous ne vous rendiez pas vraiment compte, mais un jour je fis parti d’une expédition organisée pour récupérer des petits malins de chez nous qui s’étaient écartés par améliorer l’ordinaire. Nous traversâmes un premier village, complètement désert et aussi partiellement détruit, pas une âme, pas même un chien errant. En continuant notre chemin sur un une hauteur, une basse maison aux fenêtres rares, une grange, un reste de paille. Avant  de voir nous sentîmes, une odeur de charogne, une pestilence insoutenable, le sergent nous fit mettre en position de combat flairant un piège. Mais pour cette fois nous en étions quittes pour une vision d’horreur, la première que je ferais de cette sale guerre. Je les vis mes camarades avec qui je buvais quelques jours avant, je les vis ses pauvres malheureux. En croix, cloués sur la porte de la grange en fiers soldats de l’armée du génial Bonaparte. Les mouches s’affairaient en un essaim affamé dans le ventre ouvert de nos défunts compagnons. Éventrés comme des cochons, les intestins pendouillant en de ridicules serpentins, un haut de cœur me fit rompre mon alignement et vomir une acre bile.

Nos raffinés ennemis fanatisés par leurs prêtres, se livraient à des bacchanales dantesques et en expiation de l’ envahissement de leur terre, nous faisaient subir les pires ignominies.

Ce gamin d’aquitaine cloué comme un chat noir sur cette porte de chêne brinquebalante, pantalon baissé, émasculé par des mains féminines expertes s’était vu fourrer ses attributs de masculinité dans la bouche.

Nous retrouvâmes son compère, visiblement il avait eu plus de chance, son corps n’avait pas été souillé, mais simplement dépouillé de tout vêtement. Il gisait dans son sang déjà séché, proprement égorgé par la lame effilée d’un couteau vengeur.

Le sergent nous fit exécuter l’ensevelissement des deux pauvres malheureux avant que des animaux prédateurs ne finissent en un festin l’œuvre des paysans et paysannes Aragonaises.

Nous jurâmes entre nous de bien leur faire payer ce forfait ignominieux.

LA MORT D’UN ENFANT DU GUÉ D’ALLERÉ, épisode 1, le début de l’aventure

Nos chefs en vieux baroudeurs se voulaient rassurants mais nous sentions bien poindre une immense lassitude dans leurs propos.

Nous étions encore loin de l’heure du bivouac, mes pieds n’étaient qu’une vaste meurtrissure, j’avais l’impression de baigner dans une fange faite de sang, de pluie et de boue. Les plus faibles avaient depuis longtemps lâché prise, la maréchaussée les récupérerait traînant leur misère dans les fossés.

Mes vêtements semblaient ne plus me servir à rien, j’étais trempé, gelé et à mon corps défendant je frissonnais comme un fiévreux.

Nous nous dirigions vers Bayonne et les tours de La Rochelle étaient maintenant très loin.

Le convoi qui cheminait sur les routes boueuses de la province Aquitaine, était composé de diverses recrues qui allaient rejoindre leur régiment dans la ville garnison,qui commandait les Pyrénées.

Moi j’étais destiné au 117ème régiment d’infanterie. Certains de mes compagnons d’infortune avaient la même destination que moi alors nous nous étions regroupés et entraînés depuis le début de notre long périple.

Nous étions évidemment destinés à alimenter les troupes en Espagne.

Nous ne connaissions pas grand chose de l’état militaire, la courte période d’instruction que nous avions eu à La Rochelle nous avait à peine permis de nous accoutumer.

Nos accompagnateur, vieux briscards des guerres de la révolution, vainqueurs à Austerlitz nous en imposaient. Il y en avait de toutes les sortes, gentils au cœur tendre qui tentaient d’atténuer nos douleurs, d’autres de véritables salopards nous aboyaient dessus en permanence.

Depuis notre départ l’effectif avait dangereusement faibli, malades, blessés, traînards à la faible constitution, mais aussi des déserteurs. Ceux ci au courage certain, fuyaient dès qu’ils pouvaient la condition qu’on tentait de leur imposer. Les risques de se faire reprendre étaient considérables, d’autant qu’une gratification était offerte à celui qui ramenait un fuyard. N’étant pas tenté par la curée de quelques pandores ou douaniers et la perspective d’aller croupir dans la citadelle de l’île de Ré, j’étais bien décidé à accomplir mon devoir.

Je ne savais quand je reverrais mon village.

Je n’étais évidemment pas volontaire pour partir, comme aucun d’entre nous d’ailleurs

Nous ne savions pas en vérité ce qui se passait en Espagne, je ne savais pas où ce pays se trouvait, je n’en connaissais pas l’histoire. Mais des bruits couraient que notre empereur y avait installé son frère Joseph comme roi et que les habitants, ma foi,ils étaient pas bien d’accord.

Les mieux informés disaient que nous avions même été battus pour la première fois sous le règne de Napoléon. Cette funeste bataille avait eu lieu à Baylen et nous avions perdu à cause d’un traite nommé Dupont de l’étang. Un vieux de chez nous qui avait combattu sous ses ordres affirmait que ce général était l’un des meilleurs et que nous avions perdu car nous n’avions rien à foutre là bas.

Moi comme je vous l’ai dit, je n’y connaissais rien, je n’avait jamais dépassé les limites de mon canton, alors le frère de notre empereur et le peuple Espagnol je m’en moquais comme de ma première paire de sabots.

Au bivouac nous entendions les vieux qui disaient simplement, est-il fou le petit caporal de nous aventurer dans ce maudit pays, en a-t-il pas assez?

C’était assez énigmatique,mais nous n’étions que des pauvres hères qu’on avait arraché à la terre. Nous devions marcher et crever pour la politique de ceux qui nous dirigeaient. La loi les autorisait à nous soustraire à nos famille pour un temps indéfini. Nous étions ceux qui avions tiré le mauvais numéro.

Moi, à tout bien réfléchir le mauvais numéro, j’étais persuadé de l’avoir tiré depuis très longtemps et bien avant ce fameux jour où le maire avait réuni les enfants de la commune.

Je suis né au Gué d’Alleré le 12 août 1784 et je m’appelle Jean Dubois, mon père était journalier, c’est à dire qu’il travaillait chez les autres, qu’il se louait, nous étions pauvres, mais comme nous n’avions jamais rien connu d’autre, peu nous importait.

C’est le curé Denécheau qui m’avait baptisé, j’étais le dernier né de la famille, enfin c’était bien peu dire car de mes frères et sœurs la plupart était mort.

J’avais cru comprendre que je n’étais guère désiré, mon père était déjà bien malade et voir un chiard dans ces conditions, n’encourageait guère au bonheur.

Cela devait être prémonitoire car mon père Dieu ait son âme mourut alors que j’avais un an. Donc il a fallut que je me forge des souvenirs de lui, mais comme j’étais trop petit, il ne me restait qu’à questionner mes proches. Ma mère qui aurait pû ou aurait dû m’instruire de ces choses afin que je me construise fit fi de toutes ses obligations et oublia mon père en se remariant l’année suivante.

Je n’eus donc comme figure masculine que mon beau père Julien Gambaud. Ils étaient veufs tous les deux, chargés d’enfants, alors ils réunirent leur peine, leur joie et leur corps.

Je grandis donc environné de ces presque sœurs et presque frères que furent les enfants du premier lit de mon beau père.

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Voilà aujourd’hui un magnifique cliché d’un couple de bourgeois avec leur fille.

Madame porte une élégante robe noire, avec un corsage au col en v brodé de dentelle. Ses cheveux soigneusement peignés lui donnent un air de sagesse et de sérénité heureuse.

Des lunettes viennent corriger sa mauvaise vue. Aux oreilles des boucles, au cou un collier avec un pendentif en forme de cœur, au poignet un gros bracelet torsadé. Au doigt signe de mariage une bague d’alliance. Beaucoup de bijoux marquants une appartenance à un milieu aisé.

Lui en son costume sombre fait indubitablement penser à un notable. Il porte binocle, une moustache cirée et bien coupée. Une barbichette lui donne un brin d’importance.

Il porte cravate et chemise blanche et l’on aperçoit une chainette qui retient peut-être une montre.

Sa veste de costume est longue et bien coupée, le monsieur en impose.

La petite fille âgée d’une dizaine d’années est aussi vêtue avec recherche, robe à la mode, col en dentelle, chaussettes avec de magnifiques fleurs et une ceinture de soie du plus bel effet. Elle aussi a un bijou autour du cou, qui n’est pas sans rappeler celui de sa mère. Elle a une gourmette, peut être cadeau pour sa communion et porte une chaine avec deux médaillons et une croix catholique.

Un petit nœud dans les cheveux vient accentuer sa beauté naturelle.

Ils posent devant ce qui semble être leur maison, ils ont déployé un tapis sur les marches de leur perron .  Au fond on voit une chaise de style empire  et en premier plan une sellette  avec un pot dessus . Les fenêtres ont des rideaux et des doubles rideaux.

Qui sont ces gens, quel a été leur destin ?

La photographie a été prise dans la petite ville de Loudun par Emmanuel Mergault entre 1896 et  1925

 

Emmanuel Mergault

Fils d’un journalier, Louis Emmanuel Mergault est né le 30 juin 1862 à Loudun (Vienne) Il est peintre en voitures, domicilié à Loudun quand il passe devant le conseil de révision en 1882.  Il se marie le 4 avril 1888 avec Alexandrine Gourgelon, âgée de 21 ans. Cette union ne sera pas une réussite car il  divorce le  6 juillet  1889. Alexandrine se refusant à ses devoirs conjugaux et ayant quitté le domicile conjugal pour suivre son amant  Emmanuel Mergault.Il se remarie le 15 octobre 1890 avec Blanche Landry, lingère. Il demeure rue des petites caves

En 1896, Emmanuel Mergault est recensé comme peintre photographe, faubourg du Pasquin  .Il changera d’adresse entre  1906 et  1911 pour s’installer au 93 de la route de Thouars. En 1921 il est toujours photographe à la même adresse. En  1926 il a cessé son activité pour la transmettre à André Bouget et Pelegrina Herrera Galludo, veuve de Montes Dans sa publicité, cette dernière ne manquera pas de rappeler qu’elle avait repris l’ancienne Maison Mergault ; une référence pour les Loudunois.

Louis Emmanuel Mergault est mort à Loudun le  12 janvier  1931

 

Certains renseignements viennent  du blog Portrait sépia ( avec l’aimable  autorisation de l’auteur ), si vous êtes intéressés par les photos anciennes ne manquez pas d’aller y faire un tour.

 

J’espère qu’avec votre aide je pourrai retrouver le nom du couple et de la petite fille

 

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LES POMMES DE TERRE EN LARD SANS LARD A LA COCOTTE NOIRE

Vieillie au foyer de la vie, la vénérable gueule béante attend ses mets.

Noire comme une plaque de cheminée, calaminée comme le conduit d’un âtre séculaire, la grand mère semble endormie.

Âgée maintenant de soixante quinze ans elle n’est plus autant utilisée qu’autrefois, la concurrence est rude, madame Téfal, la bruyante Seb et les petites nouvelles spécialistes de l’induction.

Toutes elles se moquent de son rustre aspect, certes elle est noire, oui elle semble couverte d’une suie centenaire et son couvercle avec un bouchon de liège est un défi à la modernité.

Mais contrairement aux autres, cette antiquité à une histoire et une âme, elle est liée, mélangée, attachée, soudée, attelée, amarrée à une vie.

Indéfectiblement ce noble monument ménager est la mémoire de la vie de mes parents. Je ne peux la saisir sans voir ma mère penchée sur sa gazinière avec sa cuillère en bois , je ne peux la prendre sans voir mon père les mains dans l’évier la récurer d’importance. Foutue gamelle qui a défaut d »une maitrise parfaite pouvait avoir tendance à vous carboniser les mets les plus fins.

Car voyez vous la vieille fonte est capricieuse, rebelle et insoumise. Elle vous divinise une recette ou bien vous la tyrannise.

Ce bien précieux, cadeau de prince, dot de reine fut offert à maman en 1946 par son patron pour son mariage avec mon feu père. En cette sortie de période difficile où les tickets de rationnement avaient encore libre cours le cadeau valait son poids, de fonte évidemment mais pas que.

Yvonne point avare de sa sueur et de ses forces travaillait chez qui voulait bien d’elle, travaux agricoles, travaux ménagers. En ces années post guerrières, elle travaillait donc dans une fonderie, mais n’allez pas croire qu’elle maniait le creuset en fusion sa mission était sûrement toute autre.

D’année en année, elle arriva la belle noiraude dans son placard sous l’escalier où ma foi tranquille parmi ses congénères elle coula des jours heureux.

La fameuse qui ne répugnait à aucune recette avait toutefois une spécialité. Elle comme nous, les membres de la famille nous dansions à la simple évocation d’un si divin menu.

Nul Carême, nul Vatel pas même les nouveaux dieux Etchebest et Lignac ne sont assez talentueux pour oser imaginer la recette des dieux, quand en mon enfance, je nommais les  »pommes de terre au lard sans lard à la cocotte noire  ».

Aucune carte au monde ne se risque à proposer ce plat des dieux, gouté par nous Tramaux et quelques pièces rapportées.

Indissociablement liée à mon enfance, à mes parents, à notre table de formica bleu, madeleine de Proust, réminiscence du passé, regret éternel de la vie qui passe, je me répugne à vous en donner la recette. Composition non pas secrète mais sacrée, pour l’édification des générations puinées je consens toutefois à vous la livrer.

Installez en trône, votre belle endormie sur un feu de gaz vif mais point trop. Vous y jetterez un copieux morceau de beurre, non pas salé vous n’êtes pas en l’ile de Rhai. Ensuite divin à l’odeur alléchée du lard que vous y ferez griller,et oui comme dans toute énonciation de recette il y a supercherie. Maman pas assez riche pour nous dénicher des ortolans l’était quand même assez pour odoriférer nos patates d’un gras parfumé.

Le beurre chantant, le gras du lard l’accompagnant, vous ajouterez l’invitée principale, les patates adorées venant du marché de la place du pont Perrot. Coupées pas trop grosses, mais pas trop petites ,le tubercule de parmentier se doit de rissoler mais aussi couvercle oblige de cuire à l’étuvée.

Chacun ses secrets, vous devrez jouter avec le feu, la cuillère de bois et le couvercle comme vous joueriez une partition sur un Steinway de compétition.

A vous de surveiller la cuisson, à l’odeur, à la vue, au gouter, le travail est délicat, lard est subtile (jeux de mot ).

Lorsqu’enfin la messe était dite, maman comme un curé avec son ostensoir parsemait le tout d’un gruyère râpé du plus beau effet.

Jusqu’au soir de leur vie, ce plat de roi régala leurs papilles. Chaque fois que nous retournions au giron de notre enfance nous réclamions ce menu gastronomique. Faisant fi du gras ingurgité nous replongions tels des mômes dans notre vie d’enfant.

Devenu vieux à mon tour, mes parents poursuivant peut être ailleurs leur vie, j’ai récupéré en précieux héritage la marmite des dieux.

Chaudron magique, calice, Graal du roi Arthur, elle règne, vieille et vénérable parmi mes batteries neuves. Témoin d’un monde achevé, maillon d’une chaine d’amour familial, je me dois maintenant de vous quitter car l’heure du repas va bientôt arriver et il est grand temps que je la fasse encore travailler.