UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME, SEMAINE 41, des nouvelles d’Augustin.

 

Pour l’heure mon père était inaccessible à la moindre nouvelle, il surveillait la fermentation de son vin et comme je l’eus fait pour du lait dont je surveillais le débordement. C’est une image bien sûr mais qui reflète bien son inquiétude de mal faire.

Bien sûr les vendanges se poursuivaient , notre propre parcelle était terminée mais il en restait de multiples. Le travail comme je vous l’ai dit était collectif. Nous étions chez René Delhoumeau. Lui aussi prenait les choses au sérieux mais avait sous la pression tendance à malmener ses journaliers.

Il y eut prise de bec et les hommes faillirent en venir aux mains, René pingre refusait le coup à boire et cela ne se faisait pas. La pause était sacrée, depuis le lever du jour les employés s’échinaient avec leur serpette. Nous fumes pas loin du drame, un grand gars de Poiroux s’énerva tellement qu’il faillit asséner un coup de poing à son patron du jour. Moi dans les rangs je crus même voir étinceler la lame d’un couteau. Diable, le sang leur chauffait t-il dans les veines. Cela s’arrangea on eut les mêmes avantages que dans les autres métairies. Mais le travail joyeux du départ sombra dans la mélancolie. Le soir l’on mangea ensemble mais l’ambiance était tout de même moins festive. Marie Jeanne avait fait un peu roussir les haricots. Pour René ce fut la goutte qui fit déborder le vase. Méchamment il la traita de bonne à rien, elle se rebella et ils se querellèrent. Contredire l’autorité d’un homme, contredire l’autorité d’un métayer devant les domestiques et journaliers était assez téméraire. Même si ils ne la portaient pas réellement chez eux, nos maris voulaient le  faire croire. C’était un accord tacite entre eux et nous, nous leurs laissions croire et nous faisions ce que nous voulions, enfin relativement et je précise en nos tâches domestiques.

Marie Jeanne s’élevait donc au rang des femmes qui contestait l’autorité maritale, ce n’était pourtant pas le cas pour elle, il n’y avait pas plus soumise, mais je ne sais , la fatigue, l’exaspération de paraître de jamais bien faire entraînèrent sa rébellion. Elle partit en pleurant, laissant René avec sa louche de mogettes. Moi en amie j’allais la rejoindre laissant ces mâles dominants, à leur vin, à leur fermentation, à leur moût et à leur supériorité.

J’étais heureuse, je venais de recevoir des nouvelles de mon frère. Un colporteur qui venait de la capitale de l’Aunis vint sous couvert de vente me prévenir qu’ Augustin avait rejoint la Rochelle. Il avait même trouvé à s’embaucher comme débardeur sur le port .

En veine de discutions n’ayant sans doute rein d’autres choses à faire, le messager me décrit par le menu le paysage dans lequel évoluait mon frère.

Moi qui n’étais jamais sortie de mon trou, je fus toute ouïe et je bus les paroles du conteur.

A l’entendre parler l’endroit fleurait bon la merveille. Le ciel dont le bleu était incomparable aurait pu donner son nom à l’une des variantes de bleu d’un palette de peintre, bleu La Rochelle me précisa t-il en rigolant. Puis il y avait les tours du port, blanches, majestueuses, maîtresse du port et de la ville. Il m’en vanta l’architecture, fier de ces vénérables pierres.

Il m’expliqua que mon frère gîtait dans le quartier des pécheurs le Perrot. Ce n’était que couleur différentes, que dialectes différents, on y parlait, Saintongeais, Breton, Vendéen, Hollandais, Anglais, mais aussi Français. Je voyais en songe les yeux écarquillés de mon frère devant cette Babel de langues.

Il me narra les filets des pécheurs qui comme des napperons empesés, séchaient sur les quais, les voiles aux couleurs multiples qui dansaient sur les embarcations amarrées du quai en pierre de taille. On y voyait un monde grouillant de pécheurs en vareuse de toile, de marins de la royale qui arpentaient le port à la recherche d’une bonne fortune ou d’une demoiselle tarifée. On croisait aussi tout un monde d’artisans, tonneliers, cordiers, marchands, cloutiers mais aussi quelques bourgeois cossus sentant leur réussite dans le négoce des eaux de vie de l’arrière pays.

C’était donc au paradis que mon frère avait échoué, loin des ceps tordus de notre minable vignoble, loin du paysage étriqué de notre bocage, loin des menhirs phalliques du camps de césar où du bois de Bourgon.

J’espérais qu’il trouverait le bonheur, mais j’espérais qu’un jour besace à l’épaule je le verrais réapparaître. Mais cette vision idyllique de son univers me faisait finalement peur, les humains étaient les mêmes partout, faits de jalousie, d’ à priori et méchanceté. Je ne pensais pas que la particularité de mon frère fut mieux accepter dans ce monde maritime que dans notre monde de la terre. J’espérais simplement que la densité de la population le cacherait plus longtemps et qu’il ne serait pas obligé de reprendre sa route inlassablement à la recherche d’un monde moins cruel à la différence.

UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME, SEMAINE 40, les divines mogettes

 

Moi je fus à mes marmites de bonne heure, il ne convenait pas à une femme de faire attendre le ventre de nos seigneuries les bonhommes  lorsque tout à l’heure après le pressage ils se presseraient autour de la grande table.

Mon feu chauffait de belle manière et mon poêlon bien chaud n’attendait que le moment ou je jetterais une bonne cuillerée de saindoux.

Cela crépita joliment puis je mis des beaux oignons à rissoler dedans. J’aimais cette odeur forte et prégnante, la maison en était me semble t-il parfumée pour plusieurs jours

Puis je mis de l’eau que je fis bouillir, lorsque l’eau se forma en grosse bulle j’y rajoutais mes mojettes. Elles allaient y cuire doucement, gentiment. Le secret était de faire tremper pendant plusieurs heures les haricots dans l’eau froide , moi je les mettais la veille. Il ne fallait surtout pas oublier l’ail et quelques herbes. Je tenais de ma belle mère de ne pas mettre de sel car sinon les haricots seraient durs. En fin de cuisson je rajoutais aussi mes oignons, vivement le repas.

A l’extérieur tout le monde s’agitait, une vraie fourmilière qui aurait été bousculée par un coup de pied d’enfant.

Le père avait expédié Aimé et Stanislas pour aider Jacques Caillaud à vendanger. Il restait avec Antoine son fils et unique fils. Stanislas fut meurtri de ne pas rester avec son beau père mais celui ci méchant lui lança que le foulage n’était point affaire de domestique. Toute honte bue il s’en alla avec Aimé. Je regardais partir mon homme et mon amant, mon amant et mon homme.

Je rejoignis bien vite mon père et mon frère pour un moment que j’aimais par dessus tout. Dans une grande cuve le raisin et dansant dedans Marie Jeanne et Louise. Je me jetais dans la ronde en relevant ma robe, piétine et piétine encore, je sentais les grains de raisin éclater sous mes pieds. On rigolait comme des folles , la marque du jus sur nos jambes blanches nous faisait comme des bas. Parfois on s’éclaboussait le fondement et les rires redoublaient. Louise faillit tomber et papa se mit en colère, nous n’étions pas des enfants pour faire les folles ainsi. Il y avait des corrections à donner, pour ces femelles que leur maris ne dressaient pas assez.

Il convenait de faire éclater le moût du raisin sans écraser les pépins, ensuite l’on passait le tout au pressoir.

Une première presse puis une seconde puis souvent une troisième. Les rafles qui restaient étaient même utilisées, on y jetait de l’eau et après une légère macération la boisson très peu alcoolisé était bue par le petit peuple.

Faire du vin est très compliqué, mon père s’y entendait et rivalisait avec les autres métayers, c’est à celui qui faisait le meilleur. Un peu voyez vous pour plaisanter comme celui qui pissera le plus loin ou celui qui honorera sa femme le plus souvent. Gloriole, fierté,  vanité appelons le comme on veux, c’était tout cela à la fois. Mon père regardait son jus couler dans les barriques avec délectation, jouissance, on eut dit que le dieu de la Grèce gouttait au nectar de l’Olympe. A chaque étape, à chaque coulée il dégustait en connaisseur. A le voir c’était attendrissant ou risible, selon qu’on analysait la chose, car son vin n’était il faut bien l’avouer qu’une ignoble piquette.

Lui disait il est bien meilleur que l’année dernière, mais comme il disait cela tous les ans cela ressemblait à une litanie assez risible. Je ne me serais pas permise de contester que son vin était le meilleur de la région il aurait été capable de me talocher comme une drôlesse. Non il y avait des sujets et le vin en était un qu’il ne fallait pas aborder. Ce breuvage était son bébé, son lait maternel, sa drogue, sa potion et sa passion.

Le soir assis autour du pressoir je servis à mes hommes mes divins haricots, le père tailla dans la grosse miche d’énormes tranches de pain, pour cette événement il l’avait blanc comme les riches. Il ne lésinait pas pour un tel événement.

Je leur versais dessus une louche bien fumante de mes mogettes. Ils croquèrent dedans à pleine bouche, se brûlant, s’en mettant partout. Là aussi un vrai festin digne de la table des rois, j’avais même agrémenté le fameux fumet par un filet d’huile de noix. Le jus d’ haricot dégoulinait le long des doigts de Stanislas, il les léchait en rigolant. Antoine avait sa moustache qui se confondait avec la tartine, j’avais l’impression qu’il n’avait pas mangé depuis huit jours. Mon père était muet, béat d’admiration devant les miracles de la vie. C’était ses haricots, c’était son vin, c’était sa terre et c’était sa progéniture. A ce moment là il était châtelain, pape et roi.

UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME, SEMAINE 40, les vendanges

 

Comme partout je l’imagine les vendanges étaient une sérieuse affaire. Mon père en perdait la tête, c’était à n’y rien comprendre tant il avait peu de pieds de vigne.

Dans les temps anciens c’était le seigneur tout puissant qui donnait l’autorisation de commencer la récolte, on appelait cela le ban. Depuis la révolution ce droit avait été aboli. Enfin c’était un grand mot de le dire car toutes les vignes appartenaient encore au châtelain. C’était donc monsieur Juchereau et son régisseur qui après être passés sur toutes les parcelles leurs appartenant; avaient convenu que le raisin était à maturation.

Nous voilà partis de bon matin, la journée serait encore rude, il faisait une méchante chaleur d’arrière saison. Le raisin prêt à éclater ne supporterait pas un orage trop fort. L’humeur était bonne, les hommes égrillards. Stanislas m’avait mis une main aux fesses devant tout le monde , il savait pourtant que j’avais horreur de ce genre de manifestation. Nous arrivâmes sur notre parcelle, le père attendait impatiemment la venue du propriétaire, c’était symbolique il se devait d’être là. Il arriva sur un cheval noir magnifique, ostentation ridicule nous savions bien qu’il était riche et nous pauvres. Hautain, cassant, il rappela qu’il n’était pas là pour se faire voler mais pour percevoir ce qui lui était vraiment dû. Mais bien sûr mon seigneur, les chapeaux passèrent de la tête aux mains en un signe de respect pour le dispensateur des terres.

Venu avec lui monsieur Hiss, rustaud mal léché n’était qu’un valet qui aurait revêtu des beaux habits. Papa disait que c’était un lèche cul, Stanislas disait plutôt qu’il léchait le cul de sa patronne. Allez savoir derrière les dorures et les culottes de soie il s’en passait de belles.

Bon on peut travailler, là aussi nous nous regroupions pour aller plus vite comme au mois d’août pour les blés. C’était la moisson du vin en quelques sortes. Moi j’étais à couper les grappes, avec beaucoup de femmes et d’enfants, les hommes faisaient les porteurs.

Le pauvre Aimé avait été chargé d’une hotte et visiblement ployait sous la charge. A chaque fois que je portais mon seau sur son dos je l’encourageais. Je sentais sa sueur d’homme à la peine.

Grappe après grappe, seau après seau nous remplissions l’immense charrette qui nous attendait en bout du champs. La chaleur nous accablait et une pause devint nécessaire , mon père donna le signal. Moi pour tout repos, je devais faire le service puis donner la tétée à Marie. C’est alors que pour rigoler mon mari me coinça de ses bras musclés et fourra une poignée de raisin dans mon corsage. J’en avais partout et mon vêtement se teinta de rouge, j’étais en colère et aussi amusée, il allait me le payer et c’en suivit une poursuite entre les ceps. Ce fut le départ d’un joyeux combat, chacun poursuivant sa cible. Nous étions jeunes et parfaitement aptes à nous amuser encore. D’un œil je vis que mon père avait barbouillé le visage d’une jeune journalière et qu’il joutait avec elle d’assez près. Il mit fin d’un geste à la rigolade et tous reprirent le travail, moi avec d’autres femmes à l’écart assises sur un chiron nous ouvrîmes notre corsage pour donner à boire à la génération qui dans quelques années vendangerait avec nous. Il était assez coquasse de nous voir ainsi mélangeant encore une fois de plus ce que nous avions de plus intime avec notre travail. Pour chaque femme il en était ainsi, nous abandonnions le labeur pour donner le sein. Nous abandonnions que bien peu de temps les sillons de nos champs pour accoucher et nous élevions nos marmots en même temps que notre cheptel.

Aussi pudibonde que nous étions toutes, la sortie de nos seins pour nos chiards assoiffés ne présentait aucune difficulté. Il eut été malvenu pour les hommes de prêter attention à ce que nous faisions.

Nous avions presque terminé, j’étais harassée et un peu nauséeuse. Pour rentrer nous suivîmes la carriole comme on suit un cortège funéraire ou plutôt je m’exprime mal comme un cortège de mariage.

Il était trop tard pour presser et cela fut remis au lendemain, mon père n’aimait pas beaucoup cela mais la nuit tomberait bientôt et on n’y verrait que goutte.

Moi je fis réchauffer ma potée, remettant à plus tard la préparation du repas festif qui viendrait clore le ramassage du raisin.

Avant que de me coucher je fis au pied de mon lit une prière. Goguenard Stanislas se moqua de moi , peut-être étais- je risible les cheveux détachés, en chemise, semi nue à genoux sur la terre battue.

Vient donc prier avec moi me dit -il cela sera plus efficace. J’va te montrer une bondieuserie, cela le fit rire et moi sourire. J’aimais ce bonhomme, traître à notre serment de fidélité mais qui me faisait rire à tout ramener à la gaudriole.

Comme il me le répétait cela au moins c’est gratuit, pas besoin d’autorisation ni d’ouverture de ban.

Il rajoutait comme un leitmotiv le corps d’une femme est la seule véritable richesse de nous autres.

Il avait peut-être raison, mais faire des galipettes ne nourrissait personne. Quand à la gratuité il parlait sûrement de celle des hommes car nous en paiement de tout cela nous avions notre lit de souffrance pour accoucher.

UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME, SEMAINE 39, Un cruel manque

Le lendemain je lui portais une besace de nourriture et quelques sous que j’avais cachés pour des jours sombres. J’avais le sentiment de perdre un proche, pire qu’un décès, car nos morts nous savions où les trouver et nous pouvions à moindre frais leur faire un petit bonjour au hasard d’une balade au cimetière. Mais là les vicissitudes d’une vie d’aventurier de sac et de corde engendraient chez moi une peur viscérale. On s’embrassa rapidement, ne pas traîner, ne pas attirer l’attention.

Je le vis partir sur ce chemin blanc, s’éloignant peu à peu. Il ne se retourna pas. Il ne fut bientôt qu’un point sur l’infini.

J’allais devoir vivre avec notre secret, reverrai-je un jour mon petit frère?

Alors que se préparaient activement les vendanges, je posais toujours la même question lancinante et qui me gâchait les derniers beaux jours de la saison. Quand les aurais-je, ces foutues menstrues? J’en pleurais de rage et mangeait mon poing.

N’allez pas croire d’ailleurs que je ne voulais pas d’autres enfants, non j ‘étais faite pour cela et j’aimais m’occuper des petits. C’était de toutes façons notre destin, nous ne pouvions y échapper. Non c’était plutôt, voyez vous l’incertitude de savoir à qui appartenait la graine qui germait peut-être en moi. Je savais qu’il serait de toutes façons à Stanislas, mais toute ma vie il faudrait que je regarde cet enfant comme un autre Aimé. C’était insoutenable et rejaillissait sur mon humeur. J’étais exécrable, ma petite sœur se prenait des claques, j’houspillais la petite Marie quand elle hurlait. Je tournais résolument le dos à mon mari dans notre couche et je manquais de respect à mon père.

J’eus la bonne surprise de voir dans la cour le valet , un peu chancelant certes, un peu cabossé et gonflé mais travaillant.

De fait mon père était allé le trouver et lui avait dit je ne te paye pas à rien faire, si tu veux rester tu restes mais tu te lèves et tu travailles. Le gosse ne sachant où aller n’eut d’autres choix que de se traîner dans la cour où il eut comme tâche de tailler des poteaux pour réparer une clôture.

Je le voyais le malheureux souffrir en lançant sa hachette sur la dure écorce rétive d’un pieu de châtaigner. Il était have, blanc comme un cadavre, courbant l’échine devant la douleur, il en suffoquait, l’on sentait que son malheur était incommensurable.

Je m’approchais doucement rejoignant ma petite sœur qui le voyant à la peine lui avait donné une pomme. Il me sourit, et se reposant un instant me remercia de mon aide. Compte tenu de nos relations le fait de l’avoir soigné et nourri n’était pas grand chose. Moi je lui étais redevable d’avoir compris ma féminité ce qui pour une inculte femme de la terre était assez remarquable.

Je lui demandais si il allait rester, il me répondit que pour l’instant la place lui convenait. Que le patron était un peu rude mais que sa fille compensait bien ces quelques horions et tracas. Je rougis jusqu’à la racine des cheveux.

Je continuais mon travail en allant voir Napoléon, je lui parlais de tout et de rien en le nourrissant. Avait-il ce bel animal la prescience de sa fin prochaine. De ses yeux expressifs rien ne transparut et ses grognements ne furent pour moi que paroles difficilement traductibles.

Le soir autour de la table alors que nous étions réunis, le père nous déclara qu’il avait abandonné les recherches de son fils et que désormais il ne fallait plus lui parler de cela.

D’une voix grave, je l’entendis dire qu’il n’avait plus qu’un fils et que le deuxième était mort. Je me permis de l’interrompre ce qui était assez rare tant je redoutais son autorité.

Mais enfin lui dis-je, qui l’a vu, qui sait quoi, des ragots restent des ragots. Peut-être n’a t-il rien à se reprocher?

Je déclenchais une tempête, et en mots grossiers, orduriers, il décrivit ce qu’il pensait être la réalité. Il dégueula sa bile, son fiel, que j’en avais honte. Je sortis en courant de la maison et je me mis à pleurer.

Longtemps je restais au pied de la treille, attendant sans doute que papa ne vienne s’excuser, ne vienne démentir et récuser la vérité qu’il croyait connaître. Mais rien et encore rien, la nuit tomba tout doucement , la fraîcheur aussi d’ailleurs, je frissonnais mais je me refusais à rentrer. Les étoiles dansèrent dans l’immensité lactée, une belle nuit éclairée s’offrait à mon regard. Au loin j’entendis les cercles de fer d’une charrette sur le sol caillouteux, sûrement un charretier en retard qui s’empressait de regagner son gîte d’étape. Mes sens en alerte perçurent les cris des loups, sans que je devine dans quels halliers ils avaient fait leur tanière. Assurément un mâle signifiant aux femelles l’importance de sa force. Je me sentais divaguer, ouvert au moindre murmure, au moindre mouvement de feuille. Le malheur exacerbait mon ressenti et mes sens. Un chat vint se frotter à mes jambes, reniflant, levant la queue et semblant me dire que fais tu là. Oui que faisais-je là à me morfondre alors que sous mon toit les êtres que j’aimais, dormaient sans se soucier le moins du monde de mon petit frère qu’ils avaient sur instruction rayé de leur mémoire.

Lorsque je me glissais dans mon lit, Stanislas bougea à peine, à quoi rêvait-il, à mon corps , à celui de Céleste, à celui de Victoire ou bien au vin clairet qu’il allait bientôt tirer des vignes de mon père.

UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME, SEMAINE 39, les confidences du fugitif

 

De fait mon frère ne se cachait pas très loin, même très près si l’on peut dire. En effet Aimé m’avait révélé qu’il se cachait dans le bois de Fourgon sur les terres du château de la Guignardière. Si on le trouvait là bas sur les terres de Monsieur c’en était fait de nous et de lui.

Sur les indications d’Aimé je me rendis là bas, autant vous dire que cela ne m’enchantait pas, car comme beaucoup de lieux sur Avrillé, j’y ressentais comme une influence maléfique.

Là bas aussi se trouvait de ces grosses pierres, il y en avait même beaucoup, certaines alignées, certaines éparses, certaines grosses, d’autres ayant l’aspect d’animaux. Comme à la fontaine de Gré je n’aimais guère y aller. Ces endroits ont sans doute été occupés par des populations lointaines, on dit beaucoup de choses là dessus et certains disent que ces gros cailloux sont des tombes ou des lieux de culte. C’est pour cela que je ressens toujours comme une présence. Moi les fantômes et les esprits qu’ils soient ceux de populations anciennes ou de nos proches récemment décédés cela me fout la frousse.

Mais bon un matin ou j’étais à peu près tranquille je pris mon courage à deux mains. Pour une raison de sécurité je pris un chemin détourné, c’est à dire que je ne passais pas par le village mais que je longeais le bois. Je fis comme si j’avais vraiment quelque chose à faire là bas. Alors tête haute , panier au bras, je dus rendre un certain nombre de saluts, bonjour Angélique, bonjour madame Bernard, bonjour la fille au Jacques. Mais bien entendu j’eus le droit à quelques gentilles réflexions, tient voilà la cocue, tient voilà la sœur du Sodome.

Chacun son interprétation, mais moi gaillarde et conquérante, du moins pour l’instant je répondais avec politesse à tous.

Bientôt les bois où je rentrais sous les couverts, pourquoi avoir choisi un endroit pareil ce n’était pas une grande forêt impénétrable et de plus le bois appartenait à un propriétaire et pas à la commune.

Tout le monde devait plus ou moins connaître les cachettes, moi même j’y avais joué étant petite.

Sur les indications d’Aimé j’arrivais enfin, un alignement m’apparut presque entièrement recouvert d’ajoncs, de jeunes arbres et d’un roncier presque impénétrable.

J’appelais doucement, puis un peu plus fort quand soudain rampant de dessous l’un des gros menhirs je le vis. Caché sous une excavation qui s’était formée sous la masse granitique. Il me fit peur, sale, puant, couvert d’une couche de poussière et de terre. Il avait les yeux hagards d’un animal traqué. Complètement affamé il semblait déjà amaigri et faible. Il se jeta dans mes bras me serra à m’étouffer. Il pleura, d’abord doucement comme un petit enfant, puis à chaudes larmes comme un amoureux qui a perdu l’être qu’il aime. L’eau de ses yeux formait des petits deltas sur ses joues crasseuses. On eut dit un romanichel grimé pour faire rire et faire peur, on eut dit un saltimbanque faisant un triste numéro sur le parvis d’une église.

Au bout d’un long moment il se calma. Je lui tendis un gros morceau de pain. Qu’il dévora avec un morceau de beurre et un vieux morceau de fromage que j’avais réussi à soustraire de la Gaborinière

Puis tranquillisé, apaisé, un peu repus il se raconta. Une longue et triste histoire qui remontait à ses premier émois d’homme. Il m’expliqua la répulsion qu’il éprouvait devant une femme , devant le corps d’une femme. Il m’avoua qu’avec Antoine il avait imaginé un stratagème pour me voir nue. La vision qu’il avait de moi le rebutait, le dégoûtait alors qu’elle mettait en joie son aîné. Il s’était dit que sa réaction était normale car j’étais sa sœur mais il vit d’autres demoiselles à la chair tendre et le résultat était le même. Par contre il s’aperçut qu’à la vue des jeunes domestiques qui se lavaient à grandes eaux dans la grange il éprouvait des sentiment bizarres qu’il qualifia d’amoureux. La douce évocation de ces corps naissants le mettait à même de jouir de ses premiers attouchements d’homme. Il me racontait son intimité, me disait tout, j’étais béate car je ne m’imaginais pas un tel dénouement. Ce n’était pas des pulsions sales et animales fruit d’une perversion, non ce n’était que des sentiment d’amoureux. Que la pensée et les envies profondes d’un homme qui n’aimait que les hommes. Il m’expliqua qu’il avait tenté de changer, de forcer sa nature qu’il avait courtisé une jeune journalière mais qui l’aventure s’était terminée dans la plus honteuse confusion lorsqu’elle avait voulu pousser l’amourette vers des jeux moins innocents.

Puis les larmes revinrent, ce déversement de confidences lui faisait rompre les derniers barrages. Dans un hoquet il m’avoua qu’il ne l’avait jamais fait, que jamais aucun homme n’avait pénétré son intimité et que lui n’avait jamais franchi cette limite. Non simplement il aimait un garçon et il avait été surpris avec un jeune forgeron de Talmont alors qu’ils ébauchaient le début d’un baiser. Oui maintenant il savait qu’irrévocablement il ne pourrait suivre la même ligne que ses ancêtres, qu’il resterait un paria. Il avait donc décidé de se rendre à La Rochelle pour, sur le port y trouver un embarquement quelconque. Il pensait qu’à l’abri d’une forte population il pourrait y vivre suivant son instinct. Je ne savais si il avait raison, moi je n’étais jamais allée dans un autre endroit qu’Avrillé . J’avais compris que j’allais le perdre et je lui demandais si je pouvais tenter une démarche ultime auprès de mon père. Il refusa et me demanda si je pouvais lui apporter de la nourriture pour le lendemain afin qu’il prenne la route au plus vite.

L’on convint d’un lieu de rendez vous.

UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME, SEMAINE 38, la recherche du fugitif

 

Mon père continua de chercher son fils, je ne sais ce qu’il en aurait fait mais il ne le trouva pas.

C’était bientôt les vendanges et malgré tout, il était préoccupé par le fait d’avoir un travailleur en moins dans ses rangs de vignes. Il serait difficile de trouver un remplaçant à mon frère car à-peu-près toutes les métairies avaient quelques arpents à vendanger.

N’allez tout de même pas croire que notre vignoble était grand, rien à voir avec celui de l’Aunis qui se trouvait un peu plus au sud, ni celui plus lointain du Bordelais. Moi ces vins je n’en avais jamais bu et à ma connaissance Stanislas non plus. Non nous, nous buvions notre piquette locale peu alcoolisée et souvent coupée d’eau.

L’affaire avec mon frère passait au dessus de toutes les préoccupations. Mon père, mon frère ainé et Stanislas étaient inaccessibles à mes sentiments.

Moi mes problèmes étaient toujours les mêmes, insolubles, impénétrables à toutes logiques. Je n’étais au fond qu’une petite métayère, mariée à un homme plein de défauts mais que j’aimais. J’étais mère de famille et responsable d’un foyer avec quatre hommes et un valet. Je faisais ce qui il y avait à faire et de plus je me définissais comme une bonne chrétienne, je ne manquais aucune messe, je faisais mes Pâques et me confessais souvent.

Tout cela était mon bon coté qui formait un contraste évident avec mon coté obscure. J’étais adultère avec un gamin de dix sept ans et j’étais absolument folle de son corps. Une obsession totale, dévorante, j’aurais fait des lieux pour me donner à lui. Ce n’était plus possible, il fallait que j’arrête cette folie.

C’était peut-être le moment, il gisait depuis quelques jours au fond de sa paille. Ne pouvant se lever à cause des douleurs. Mon père n’avait pas donné de verdict quand à son avenir chez nous, l’affaire était délicate. Aimé avait une famille qui n’apprécierait pas la correction qu’il avait reçu pour rien.

Se faire chasser d’une place n’était pas rien et de plus travailleur solide et ponctuel il avait une solide réputation. La rumeur lierait son renvoi avec l’affaire d’Augustin et cela n’était pas bon pour nous.

D’ailleurs, lui, voudrait-il rester avec les deux brutes, lui demanderait-on son avis?

Je fus chargée tacitement de m’occuper de lui, vous parlez d’un supplice de tantale. Le corps que vous désirez est là à votre merci.

Les premiers jours je l’ai fait manger, du pain avec du lait et un peu de farine, une bouillie pour enfants en somme. Je l’aidais à se lever pour satisfaire à ses besoins, mais un jour étant retenue plus longtemps que prévu je ne suis pas venue en temps et en une  heure et le pauvre c’était un peu souillé.

Alors que je le lavais, mes démons revenaient toquer à l’huis de mes envies. Cet attrait démoniaque ne me lâchait pas. Je souhaitais qu’il parte et c’était sans doute la meilleure solution mais je souhaitais aussi qu’il reste et c’était la pire des solutions.

Cela étant posé il me restait mon autre problème, elle ne venait toujours pas, rien désespérément rien. Je gardais cela pour moi, trop tôt pour se prononcer sur quoi que ce fut.

Morosité sur la Gaborinière et afflux de nouvelles diverses, tout le village savait maintenant que mon frère était un fils de Sodome de la pire engeance. Tous savaient que mon père le cherchait et tous croyaient plus ou moins savoir où il se cachait . Pour un peu ces idiots d’un autre age auraient organisé une battue. Incroyablement sûrs de détenir le bon, ils étaient prêts à ressusciter les colonnes de Tureau pour battre la campagne. Mettre le feu à la récolte, brûler les granges, couper la forêt pour débusquer le coupable et se sentir le justicier. C’était en l’occurrence comme exorciser ses propres démons. Nous étions tous un peu coupables de quelque chose, en actes et en pensées, alors il était pratique de tuer les déviances des autres pour ne pas voir les siennes propres.

Mais heureusement le petit frère restait introuvable à la furie des hommes. Pour combien de temps là était le mystère. Je n’avais qu’une hâte c’est que tous fussent occupés aux vendanges. Mais en attendant je me devais discrètement d’aller le trouver pour voir si il avait besoin de quelque chose et aussi pour lui dire que je l’aimais.

Un matin le père Murail vint chez nous, il avait sa tête des mauvais jours et l’on eut dit qu’il surjouait un rôle tant sa moue était dédaigneuse en passant notre porte.

En quelques mots embarrassés il déclara à mon père que la mauvaise réputation qui entachait la famille Herbert m’était en péril le fait qu’il donne la main de sa fille à son fils.

Mon père faillit s’étrangler et manqua de mettre dehors l’incongru. Sa fille était une putain qui s’était donnée avant le mariage et il venait nous en remontrer, et bien soit, elle garderait son bâtard et resterait vieille fille. Les mots furent âpres et violents mais finalement les négociations ne furent pas rompues, le Murail voulait faire monter les enchères et retourner la position incommode de sa fille.

 

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UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME, SEMAINE 38, les larmes de honte

J’avais nous ne l’avions vu verser une larme. Il n’avait pas pleuré pour la mort de maman et pas la moindre expression de chagrin ne l’avait surpris lors du décès de sa seconde épouse. Ma sœur regardait ce papa qu’elle vénérait avec un drôle d’air puis elle pleura à son tour. Voyant cela il l’invita à monter sur ses genoux et retrouva pour calmer la petite un semblant de sérénité.

Son fils qu’il chérissait avait fait acte de manquement à son égard, jamais il ne pardonnerait, plutôt le tuer si il lui remettait la main dessus.

Pendant quelques jours il fut tenté de prévenir les gendarmes pour qu’on lance à ses trousses la maréchaussée. Il était mineur et n’avait aucun droit de disposer de lui même. En tant que père il pouvait le faire emprisonner où hospitaliser chez les fous. Finalement il n’en fit rien ou plutôt si, il fit pire. Il le raya tout bonnement de sa mémoire. Il n’avait plus qu’un fils. Balayé, nettoyé de sa mémoire , il l’ensevelit sous des monceaux d’opprobre.

Il n’était plus un fils, il n’était plus un homme digne de la terre qui le portait et le nourrissait, il n’était qu’un sale dépravé, qu’un inverti, qu’un malade nourrit en son sein.

Mon père et Stanislas fuirent le village mais moi je me devais bien d’aller à la messe.

Je dois dire que c’est en tremblant que je m’y rendis , j’allais recevoir de plein fouet la haine villageoise pour tout manquement à l’ordre normal des choses. Certes je n’y pouvais rien, mais je représentais la famille. Pour un peu c’était moi qui aimait les personnes de mon sexe. On m’insulta, on cracha par terre et on se signa. Mais ce qui me fit le plus mal fut le comportement de mes amies qui ostensiblement sur le banc d’église s’écartèrent de moi. A la sortie de l’office je ne traînais point sur la place et je rentrais en courant. A la maison personne, les hommes n’étaient pas là, je me rabattis dans la grange où le valet au repos rêvassait. Il fut mon soutient, fondant en larme je répandis mon désespoir sur ses épaules d’enfant. Il but mes larmes comme un jeune amoureux, me caressa les cheveux et m’apaisa par quelques paroles dignes d’un sage dont les cheveux auraient blanchi par l’étude.

Je me devais de me reprendre, ma famille n’aurait pas toléré de me voir ainsi dans les bras d’un domestique étranger à la fratrie, m’épanchant et révélant nos tristes secrets de famille.

Le meilleur moyen était encore de faire semblant

Mon père et mon mari étaient en chasse et dès le dimanche comme les messieurs du château ,ils partirent pister le gibier. Aucune trace de mon frère, l’inconnu qui avait dénoncé Augustin n’était apparemment qu’un membre supplicié de la famille du partenaire de mon frère. Lui voulait les tuer, les faire pendre et les exposer à l’ancien supplice du carcan. Je ne connaissais pas les intentions de mon père et le ramener ne ferait sans doute qu’empirer les choses. Mais bon leur mal fierté ne s’accommodait que d’une vengeance. En mauvais chasseurs ils revinrent bredouilles. Après quelques verres pour épancher leur soif et leur haine ils se persuadèrent qu’Aimé savait où il se trouvait. Ils le sortirent de la grange pour le faire avouer. La scène était dramatique, il leur faisait front sans peur ni crainte. Je n’arrivais pas à savoir si il savait mais mes hommes eux ne le crurent pas et après les invectives vinrent les coups. A chaque fois plus pesants, ils s’acharnèrent, Aimé tomba à terre se lova comme un bébé et attendit la fin qu’il prévoyait prochaine. Le drame était proche et je me mis entre eux et leur martyr. Se dégrisant ils comprirent et m’aidèrent à l’emmener dans la grange. Si l’enfant portait plainte c’en était fait d’eux et de leur avenir. Mon père m’ordonna de le soigner.

Il râlait comme un enfant, son visage était tuméfié, bleu, presque noir. Un filet de sang coulait de sa bouche et je crois même qu’une des dents qu’il avait de si belles, était cassée. Un de ses yeux était presque clos. J’avais mal pour lui, j’avais de la peine pour mon père qui pourtant n’était jamais violent. Avec un torchon humidifié je nettoyais tendrement le sang qui maintenant formait comme une croute. Calé dans sa paillasse il ne pouvait bouger, mais je me devais encore d’examiner son torse et son ventre. Le soulevant avec précaution je lui enlevais sa chemise. Son torse de jeune homme était aussi tuméfié que son visage. J’avais maintenant aussi mal que lui. Je le sentais en ma possession et une envie de lui prit possession de mon corps. Je pense qu’il le comprit, il me sourit et me murmura, je sais où se trouve Augustin.

UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME, SEMAINE 37, la honteuse révélation

Je n’étais pas tranquille, les cancans dans mon dos et aussi une attitude étrange de la part de mon jeune frère. Il n’était plus le même, joyeux, enjoué, disert, la chanson au bord des lèvres alors qu’il nous avait habitué à de la réserve,  à de la pudeur . Je n’étais pas la seule à avoir vu un changement, mon père et mon frère le blaguaient en lui demandant si il avait trouvé une petite. Lui tête basse ne leur répondait pas et en cela j’avais beaucoup d’inquiétude.

Moi plus subtilement je l’entrepris sur le sujet, il se fâcha encore et encore, puis en soupirant m’avoua que bientôt quelques nouvelles viendraient bousculer notre quotidien.

Loin de me rassurer ce demi aveu me troublait et bizarrement je devinais la teneur du drame qui allait se jouer.

J’attendis donc de voir mais mon quotidien fut plus laborieux que d’habitude.

Non ce qui vint troubler la sérénité du moment ce fut qu’au lointain nous entendîmes le tocsin.

Cela faisait des années que nous ne l’avions pas entendu et tous furent inquiets, un événement politique ou l’annonce d’une catastrophe. Ce fut un incident qui ce jour là draina la population et vida les champs pour les diriger vers une grange de la métairie des Brosses qui brûlait. Malgré l’importance de la population en mouvement, personne ne fut en mesure d’arrêter le feu. Du point d’eau à la grange quelques centaines de mètres, mais l’on n’achemine point l’eau avec les mains et sans contenant ,la plus part des sauveteurs ne servit à rien. Le feu ne s’arrêtera que le lendemain par faute de paille et de bois à brûler. On soupçonna une trop forte décomposition due à une paille un peu humide mais comme d’habitude en ces moments de détresse on accusa quelques vagabonds, quelques ventres creux de passage. De fait on avait vu personne roder là bas, ce n’était que la nature. Dès le lendemain ce fut le métayer qui fut accusé par l’opinion publique de négligence.

De l’entraide à la médisance le chemin était court, le pauvre homme n’était pas plus négligent qu’un autre mais il joua de malchance. Son année de travail était perdue et il aurait bien du mal à joindre les deux bouts, tant le moindre problème venait perturber l’équilibre instable de notre économie. Un jour un homme arriva à la métairie, je ne le connaissais pas, j’étais seule avec les enfants et son air trop confiant me mit en état de méfiance. Il voulait parler au père, je lui dis qu’il devrait attendre le soir ou aller le rejoindre au champs. Il me dit qu’il avait son temps et qu’il attendrait là. Je n’étais pas tranquille, il ne faisait que m’observer, voir de m’épier. Il me troublait dans le mauvais sens du terme surtout lorsqu’il voulut me faire la conversation. Il lui donna un tour assez gênant, on eut dit bientôt qu’il me faisait la cour. Pas comme un paysan le ferait pour conquérir une femme, non plutôt comme un soldat tenterait d’enlever une galante. Même en notre profond bocage nous n’étions pas à l’abri d’une mésaventure. Des hommes de passage, des valets cherchant emploi, des soldats se rendant sur les lieux de leur garnison pouvaient être en manque de femme et vouloir se servir du cheptel féminin qu’ils croisaient sans demander l’accord à quiconque et principalement aux intéressées.

Je pense que la présence de ma fille et de ma petite sœur freina les instincts de prédateur du bonhomme. Le soir finalement les hommes rentrèrent, l’inconnu visiblement connaissait mon père.

Il ne voulut parler qu’à lui, je fus chargée de leur remplir leur verre puis Papa me chassa également.

J’entendis au bout d’un long instant un cri déchirant, c’était la voix de mon père. Il sortit en catastrophe en gueulant comme un cochon qu’on égorge. L’homme à sa suite s’éclipsa et l’on ne le revit point.

Sans connaître la teneur de la conversation je préssentais qu’elle recouvrait le contenu des ragots du marché de Poiroux.

Mais où était donc mon petit frère Augustin?

On le chercha un long moment mais la nuit tomba et personne ne le revit. Le père ne dormit pas à la maison. Antoine et Stanislas se demandaient ce qui se passait, ces deux idiots que seul leur nombril intéressait n’avait jamais rien remarqué ni rien ressenti. Par contre le valet plus fine mouche savait tout et savait surtout où Augustin se cachait.

UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME, SEMAINE 37, l’imprudence des corps

En septembre même si les journées étaient encore longues on sentait déjà une inversion du cours des choses, la nuit regagnait doucement le perdu et nous sentions que le jour ne lui laissait sa place qu’à contre cœur. Le soir lors de ma méditation quotidienne, j’avais la perception étrange de ne plus ressentir la même chose. Bien sûr mon mari ronflait toujours à coté de moi, oui ma petite dormait du sommeil du juste dans son berceau d’osier et mon père dans le coin de mur opposé se retournait encore et encore. Le matin lorsque je me levais et que je sortais sur le pas de ma porte, je sentais bien que quelque chose avait changé. Les senteurs qui m’avaient régalée pendant tout l’été avaient disparu, faisant place à un autre jeu de subtilité. C’était comme un bouquet de fleurs qu’on aurait remplacé par un autre.

Figurez vous comme c’est idiot; même notre tas de fumier avait changé d’odeur, moins fort, moins dispendieux en fragrances. Puis pour la première fois depuis quelques semaines je ressentais l’humidité du sol, ce n’était encore rien, mais la rosée, douce pluie de la nuit modifiait maintenant la perception de mes sens.

J’entendis un vacarme derrière moi, Aimé juché sur une échelle m’observait goguenard. Je n’aimais pas qu’on me surprenne dans ces subtiles moments. Sublime temps de recueillement sur moi même qui ne supportait aucun trouble.

Je fonçais sur lui en colère pour le réprimander de sa seule présence. Mais en faisant ces quelques pas, ma passion exacerbée par la journée commençante remonta et j’étais prête à toutes les compromissions. Fondant sur lui puis le repoussant dans le gerbier, prise d’une ardeur animale je me jetais sur lui pour l’engloutir de mon amour. Ce fut bref, intense, passionné, ardent. Mais aussi dangereux à l’excès, terriblement dangereux ce qui d’ailleurs faisait redoubler notre excitation.

La brièveté de mon absence ne fut pas même remarquée, par contre mon air radieux plut à mon mari et je vis le moment où son enthousiasme me mènerait à devoir m’offrir. Cette offrande officielle me répugnait au plus haut point, ce mélange de semences me contrariait infiniment. Ma conscience une fois de plus se troublait.

Marie Jeanne vint me chercher pour aller à Poiroux pour que nous y vendions quelques volailles.

Je mis les bêtes destinées à la vente dans des grands paniers puis nous primes la route. Le chemin était assez long mais nous étions bonnes marcheuses. J’avais retiré mes sabots pour les économiser et je marchais donc pieds nus. Une habitude depuis l’enfance qui me permettait sans trop de peine de cheminer sur nos routes caillouteuses. On prit par le chemin de la Chapronière puis par la Menutière. Si au retour nous pouvions flâner, à l’allée nous devions nous presser car la concurrence était rude. Certes j’étais sûre de la qualité de ma marchandise, mais il m’était déjà arrivée de ne rien vendre. Je ne voulais pas m’attirer la vindicte de mon père. Il était intransigeant pour certaines choses et je ne tenais pas à l’avoir sur le dos toute la semaine. Le chemin ombragé par les hautes haies était facile à pratiquer , un damier de pâtis et de champs, il y en avait de toutes les couleurs, du vert au jaune se modifiant au gré des infimes changements de lumière. Il suffisait qu’un frêle nuage opacifie momentanément le ciel et l’alchimie des couleurs en était perceptiblement changée.

Nous n’étions plus deux sur le chemin mais une dizaine, nous nous connaissions toutes plus ou moins et les saluts répondaient aux saluts. De jeunes bergères ou vachères nous rendaient nos bonjours, l’humeur était gaie et notre jeunesse encore présente nous rendait encore pour quelques temps insouciantes.

Enfin arrivées l’on prit notre position habituelle, là aussi une vive concurrence . Beaucoup d’entre nous se prenaient querelle. La gaîté avait fait place à l’énervement et certaines en seraient venues à se crêper le chignon. Nous étions dans la grande rue près de l’église dont on voyait le porche. Il y avait un peu de monde, mais ce n’était pas la presse des grandes foires. Mes poulets furent achetés par une fille de peine du château de la Proutière, quand aux canards de Marie Jeanne une belle bourgeoise au teint blanc en fit l’acquisition. Nous étions contentes, rassurées et rassérénées par les quelques pièces que nous avions dans notre tablier. L’on put ainsi flâner et écouter les ragots. Presque au haut de la petite côte un groupe de femmes de notre connaissance devisait chaudement. L’animation était grande et l’excitation tangible. Lorsqu’elles nous virent immédiatement la conversation cessa . Une gêne s’installa, visiblement nous étions le sujet de la conversation. Je n’aimais pas cela du tout et je leur demandais de quoi elles parlaient. Les réponses furent confuses et ne me satisfirent pas, elles nous cachaient quelques choses. Lorsque nous les quittâmes j’entendis clairement des ricanements. Il nous fut impossible d’en savoir plus mais j’étais inquiète et le retour fut finalement moins joyeux que l’aller

UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME, SEMAINE 36, l’infidèle Stanislas

 

A la maison allongée sur mon lit je réfléchissais, mon mari dormait à coté de moi j’entendais sa respiration, courte, saccadée. De sa bouche parfois s’échappait un petit ronflement, vous savez, pas celui de l’homme fatigué mais plutôt celui de l’homme repus ou aviné. En rentrant après avoir mangé un morceau, joué deux minutes avec ma sœur, il s’était couché sans rien me dire, sans même un sourire, ni un regard.

Oui j’avais eu confirmation de sa traîtrise, qui faisait pendant à la mienne. Je les avais vus les deux ignobles. Je l’avais entendu couiner, cette femelle aux jambes blanches.

Pantalon et jupon mêlés, cette copulation m’avait dégoûtée et je m’étais enfuie. J’avais couru tout le long du chemin, mes sabots à la main. A mon passage, des connaissances disaient mais Angélique tu as vu le diable, tu as vu un revenant. J’arrivais à la Gaborinière, dégoûtante, dégoulinante de sueur, le bonnet défait, les cheveux hirsutes.

Ma petite sœur se précipita sur moi craignant un malheur.

Je m’étais reprise, une femme doit toujours se reprendre et comme si de rien n’était je m’étais occupée de mon foyer.

Stanislas en rentrant me donna l’impression qu’il savait que je les avais vus, il n’en dit mot et fit comme si je n’existais pas.

Alors moi j’étais là, je ne pouvais fermer l’œil, que faire, que dire. Il lutinait la femme de peine du château et moi je faisais l’amour avec le valet de ferme de mon père. La faute était-elle semblable, les besoins de l’homme étaient-ils les mêmes que les notres. D’après les autres femmes, ils étaient supérieurs, mais pourquoi?

D’ailleurs si j’avais bien compris ce qu’on m’avait inculquer, la femme se devait de ne pas avoir d’envies. Si toutefois elle en avait, il devait coïncider avec ceux de son mari.

Pour tout simplifier maintenant je n’avais plus mes règles que devais- je faire mon dieu aidez moi.

Le lendemain nous repartîmes aux patates, ce n’est pas que j’aimais beaucoup en manger mais assurément avec nous ne crevions plus de faim. Le champs où nous devions faire la récolte était assez éloigné de la métairie, plutôt que d’utiliser le mot champs je devrais dire les champs car nous avions plusieurs parcelles. Mais à tout bien réfléchir, dire que c’était des champs était bien une vantardise. Ce n’était que des minces langues de terre, un damier inextricable appartenant à un grand nombre de propriétaires. Assurément nous aurions fini notre labeur assez tôt. Il y avait foule autour de nous , on eut dit un pèlerinage. La procession de la pomme de terre, c’était à croire que nous avions tous planté nos tubercules au même endroit. Chacun pour sûr s’étaient donnés le mot.

En toutes comparaisons le ramassage des patates était moins dur que la fenaison et les moissons, mais il ne s’en dégageait pas le même air de fête et les assemblées de ramasseurs étaient beaucoup moins gaies que les groupes de moissonneurs.

Pendant la journée on me demanda d’amener deux paniers à l’office de la Guignardière. Je refusais mais mon père m’en intima l’ordre.

Comme à chaque fois j’étais bien intimidée, j’entrais dans un monde qui me côtoyait mais n’était pas le mien.

La cuisinière me fit entrer dans la grande cuisine. Mon Dieu quelle différence avec la mienne.

Le sol était carrelé de tommettes rouges grenat, lustrées, astiquées l’on pouvait se voir dedans. Au mur une batterie de casseroles en cuivre, de toutes les tailles, petites, grandes, moyennes, rien de comparable avec le cul noirci de mon antique poêlon.

A la poutre suspenduS deux magnifiques canards qui n’attendaient plus qu’une ultime éviscération. Partout l’opulence, une corbeille de fruits, débordante de saveurs béait sur la table comme une corne d’abondance. Sur un haut buffet une miche de pain blanc énorme, cuite que c’en était une merveille à la croûte dorée envoûtante et à la mie d’une blancheur de drap fraîchement lavé.

Sur la grande table de chêne cirée attendait les légumes qui rejoindraient dans la marmite les pommes de Parmentier que je venais d’emmener.

Marie Guériteau la cuisinière me fit asseoir et en dédommagement de ma peine m’offrit un grand verre d’eau fraîche.

Le moment aurait pu être magique si en face de moi ne se fut pas trouver la face crayeuse de la Céleste. Elle était là bonasse, faisant semblant de s’activer mais en fait feignantant. Elle savait bien sûr qui j’étais et me toisait de son air fat et niais. Nos yeux luttèrent un moment, mais à ce jeux ma haine était plus forte que sa vaine provocation. Elle baissa enfin son regard et à ce moment je n’étais que violence.

Je me voyais griffer ses joues flasques, je m’imaginais lui arracher ses cheveux filasses. Je sentais la redondance de son gros cul pendant que je la fessais devant l’église. Je l’humiliais en la faisant se promener nue sur un âne devant le village hilare. J’ haïssais cette sotte, cette voleuse d’homme. J’en pleurais de rage que mon mari ne me trompe avec un tel laideron. Je pensais que ma peine serait moins grande si ce Don Juan des champs de patates avait séduit une beauté. J’étais vexée qu’il me préfère cette souillon.

Marie avait à faire et me sortit de mes terribles pensées. Je ne fis rien, je ne dis rien et je repris le chemin de ma maison