LES LETTRES A NINI, la cote 263, épisode 5

Ma nini

Que ce fut merveilleux ces quelques jours passés près de toi et des enfants, notre foyer, vos rires, vos cris. Le plaisir de tomber la vareuse pour travailler à autre chose qu’à ces saloperies de tranchées et sentir la vraie odeur de la terre non contaminée par la charogne et les gaz.

Mais il faut coquinement l’avouer, la chaleur de ton corps, ton subtile parfum m’ont redonné goût à la vie . Je revis maintenant ces quelques instants de bonheur que j’ai volés à notre triste existence. Lorsque le temps m’est trop long ou que le vague à l’âme me submerge je te revois dans mes bras.

Pense à moi comme je pense à toi, je te laisse mon Amour chéri

Nous sommes toujours postés dans la même région, seules les tranchées ont changé.

Je couvre ton corps dodu de mille baisers, à bientôt mon Amour.

Ton Daniel.

Nous sommes maintenant à la cote 263, putain de position, les boches tiennent solidement le haut de la colline et nous dominent. Nous sentons confusément que l’on va dérouiller.

Le 13 juillet 1915, je dormais comme un loir, abruti de fatigue par une corvée de terrassement, un violent tremblement me jette à bas de ma paillasse, je me crois mort, à moitié enseveli je m’extirpe de mon trou pour un peu un foutu obus explose directement dans notre humble demeure. Ça tombe comme à Gravelotte, nous en avons l’habitude mais là ils exagèrent. De 3 h 30 du matin à 7 heures, notre pc, nos abris de réserve, nos boyaux tout fut arrosé, nivelé, chamboulé. Des gaz mortels empêchèrent nos gros de riposter. Quelques minutes de calme avant la tempête que nous savons imminente, je me viderais bien les boyaux avant que les salopards d’en face nous fondent dessus, mais je ne me vois pas passer en conseil de guerre parce que j’ai baissé culotte avant une attaque.

Nous avons stoïquement crevé sur place, d’acte insensés en actes héroïques, de morts amoncelés, de blessés mutilés, ils ne sont point passés, moi j’ai eu encore de la chance, pas une égratignure. J’aimerais toute fois avoir la chance d’avoir une bonne blessure, celle qui écarte du front mais pas celle qui mutile .

Le régiment est dévasté, nous sommes relevés le 18 juillet et on nous mène à Clermont en Argonne

Du 13 juillet à maintenant, 26 officiers et plus de 1300 soldats sont manquants, tués, blessés ou disparus.

Le 4ème régiment du début du conflit n’est assurément plus le même que maintenant.

LES LETTRES A NINI, la guerre s’enlise dans la boue des tranchées, épisode 4

Ma tendre femme

Quelques heures de répit pour te dire que je vais bien, nous avons participé à plusieurs assauts, mais je n’ai pas trop le droit de t’en parler, sache simplement que nous touchons l’inimaginable.

Je viens à peine d’arriver dans ce régiment que j’ai déjà l’impression d’être un ancien tant les visages disparaissent vite.

En fait je suis sale, désespéré, fatigué, nous sommes des bêtes de somme gorgées de pinard, forcées à la haine par les aboiements de nos gradés. J’en ai marre et je dois te le dire malgré les risques que cela comporte avec la censure.

Ce qui me fait tenir c’est la pensée de te revoir et de te serrer dans mes bras, il est sûrement paradoxal de songer au corps d’une femme lorsque la préoccupation première est de survivre. Mais ma Lucie tu es mon repaire, mon nid. Je ne sais rien d’une éventuelle permission ni d’un repos sur nos arrières, mais je te dis quand même à bientôt.

Sache que je n’ai pas reçu le colis que tu m’avais annoncé dans ta dernière lettre

Je t’aime mon amour, prend soin de toi et embrasse nos petits.

Ton Daniel qui t’aime

Même si nous ne montons pas à l’assaut l’angoisse reste vive, la vue du clairon me glace le sang et à chaque fois qu’un officier apparaissait je redoutais qu’il gueule à l’assaut. Nos nuits entrecoupées de gardes fuient le sommeil, chaque jours des mines font exploser nos positions. La mort survient sans qu’on la voit venir, insidieuse, traîtresse, en plus des corvées habituelles nous aidons les brancardiers à relever les morts et les blessés. Cela est rarement joli, les morts à la guerre sont sales et puants, boue, sang, tripes chaudes merdeuses et cervelles sanguinolentes.

Mon Dieu quand cela finira t ‘il, qu’elle est loin cette Allemagne que l’on miroitait il y a six mois.

Enfin, on vient de nous changer nos uniformes, nos guenilles rouges et bleues, délavées couvertes de boue et faisant de nous de belles cibles sont remplacées par une tenue bleue horizon. Nous aurons donc une capote  » Poiret  » des chaussures  » Godillot  » et un casque  » Adrian  ». Nos fusils sont soit Lebel soit Berthier. Nos politiques faces à l’hécatombe font enfin ce qui est nécessaire pour préserver le cheptel.

C’est pas le tout mais on crève de froid et de peur, la tuberculose c’est installée, dans ma cagnat, un pauvre bougre avec qui je jouais à la manille toussait et crachait comme un perdu, j’espère qu’il ne m’ a rien refilé .

Nous restons en place jusqu’au 15 juin, nous avons eu l’impression que c’était dans notre secteur que l’ennemi avait expérimenté toutes sortes de saloperies.

Je pense que sur l’ensemble des fronts tout le monde se dit la même chose.

Enfin l’arrière et bientôt la première permission, on se repose un peu sans risque cette fois, on se lave , on se dépouille et on désinfecte les habits.

Je n’ai plus que la peau sur les os, il me semble que j’ai vieilli prématurément. Pour mon corps je ne sais mais mon esprit à force de torture mentale c’est je pense ,modifié.

LES LETTRES A NINI, 1914 les débuts de la guerre, épisode 1

LES LETTRE A NINI, L’affectation au 4ème régiment d’infanterie, épisode 2

LES LETTRES A NINI, les combats de l’Argonne 1916, épisode 3

LES LETTRES A NINI, les combats de l’Argonne 1916, épisode 3

Ma chère et tendre Lucie

Ce que je vis ici est indescriptible, la mort , la désolation, nous nous battons pour quelques mètres de terrain et des milliers de gars tombent . Je n’ai pas le droit de te dire où je suis et d’ailleurs je ne suis pas sensé le savoir.

Ma santé est malgré tout très bonne ne t’inquiète pas pour cela , ton bonhomme est solide, j’ai bien reçu ton colis et le tricot de corps me réchauffe efficacement. Je sais tous les sacrifices que tu t’infliges pour me fournir quelques douceurs.

Je ne sais si un jour j’aurai une permission mais de ce coté là il paraît que cela se met en place.

Le temps me dure et ta présence me manque, parfois je crois percevoir ton odeur, vaine idiotie car parmi la puanteur de nos cagnas ton divin parfum n’aurait pas sa place.

Je pense que nous allons resté quelques jours au cantonnement pour panser nos plaies.

Je t’embrasse tendrement toi et les enfants

Ton Daniel

Nous avons repris nos petites habitudes, mais je me doute que nous n’allons pas en rester là, nos généraux, généreux de notre sang à grand coup de plume d’encre montaient de belles attaques que nous devions réaliser.

Le cinq avril on nous fournit des munitions supplémentaires, le pinard coule à flot et l’eau de vie nous abrutit encore un peu plus.

Nous sommes groupés derrière nos parapets, à trembler de peur, mon voisin blanc comme un linceul dégueule son quart de vin, quel gâchis. Nous attendons que le bombardement des lignes allemandes par notre artillerie cesse, toujours le même schéma tactique d’un coté comme de l’autre.

Clairons , sifflets, nous nous élançons, un véritable massacre peu de nous arrive aux lignes boches, on nous aligne comme des lapins, il faut dire qu’avec nos pantalons rouges le tir est facile. Faute de combattants l’entreprise hardie s’épuise. On retourne comme on peut vers notre tranchée protectrice.

Tout le monde redoute une contre attaque mais les teutons sans doute aussi épuisés ne bougent pas .

Malgrè la fatigue peu dorme sereinement, mon tour de garde passé je me retourne sur ma paillasse en pensant que demain on repartira à l’attaque.

Dès l’aube alors que les évanescence de la brume nocturne peine à se déliter nous remettons cela, le son du clairon me glace le sang, le massacre est pire que la veille car nous ne pouvons même pas sortir de notre trou.

Ma compagnie est décimée peut être que mon tour viendra.

Le lendemain on s’obstine, le régiment s’élance dans une nouvelle et cruelle chevauchée, massacre, je tombe , je me relève les mitrailleuses nous fauchent, notre artillerie à visiblement été déficiente. Nous n’arrivons à rien les morts s’amoncellent et les blessés hurlent de douleur face à une mort qu’ils voient venir.

On abandonne et on rentre comme on peut en se jetant dans nos trous. J’espère qu’enfin ils vont comprendre que nous ne passerons pas. Mais nos galonnés point avares de notre sang remontent une attaque en soirée. Vain massacre que ces attaques de la  » haute chevauchée  ».

Le régiment est exsangue il devra pour repartir à l’assaut se parer des nouvelles couleurs de jeunes conscrits.

LES LETTRES A NINI, 1914 les débuts de la guerre, épisode 1

LES LETTRE A NINI, L’affectation au 4ème régiment d’infanterie,

épisode 2

LES LETTRE A NINI, L’affectation au 4ème régiment d’infanterie, épisode 2

Ma chère femme

Je suis bien aise de t’écrire, j’ai reçu tes dernières lettres et je vois que tu fais face avec courage à l’adversité.

Moi je vais bien et je reviens des tranchées. A mon corps défendant , on me change encore une fois de régiment . Pendant que j’emballais mes maigres affaires, ma compagnie montait à l’assaut d’une position boche.

Et qui sait, ce mouvement qui me contrarie m’a peut être sauvé la vie.

Je me garde bien de te livrer d’autres détails car ma lettre ne te parviendra pas à cause de la censure

Je vais rejoindre le 4ème régiment d’infanterie, là bas ou ici peut m’importe, il me tarde seulement de te revoir et de me serrer dans tes bras.

L’autre jour j’ai fait un rêve où tu apparaissais, à la lueur vacillante du jour face à la fenêtre de notre petite chambre tu te dévêtais, la blancheur de tes courbes reflétait les derniers rayons du soleil couchant. A lors que tu allais te retourner pour me rejoindre l’aboiement sinistre du serpate mit fin à mon errance érotique.

Je dois maintenant te quitter ma petite Nini, serre les enfants dans tes bras et soit fière de ton homme.

Je te communiquerais mon exacte affectation dès que les services administratifs m’auront communiqué l’information

Ton Daniel qui t’aime

Janvier 1915 affectation 4ème régiment d’infanterie

Il faut quand même dire que je n’avais absolument rien demandé, pourquoi m’a t’on changé de régiment c’est un mystère. Pour sur je ne suis pas un modèle militaire et mon indépendance en ces heures où il n ‘en faut pas à pu jouer sur la décision.

Il m’a encore fallu galérer un peu pour rejoindre mon unité en Argonne, la ligne droite n’étant pas en cette période trouble le chemin le plus court.

L’Argonne est une région couverte de forêts et d’étangs, c’est un endroit stratégique sur la route de Paris, moi l’endroit où je dois me rendre s’appelle le plateau de Bolante et plus précisément au ravin des Meurissons. C’est un massif forestier sur un haut plateau qui domine les villes de Vienne le Chateau et de Varenne en Argonne.

Moi qui suis habitué à la plaine Briarde tous ces arbres me fichent la trouille, c’est angoissant de ne pas pouvoir voir au loin.

D’un autre coté, ce paysage ne me change guère du bois le prêtre, des tranchées dans une forêt impénétrable et des allemands installés en face dans des conditions non moins inconfortable que les nôtres.

J’apprends en arrivant que je fais parti de la 17ème brigade de la 9ème division du 5ème corps d’armée. Ça me fait une belle jambe de le savoir.

Au sein de ma nouvelle compagnie les périodes se succèdent immuables, la tranchée des Meurissons je finis par la connaître par cœur. Mais comme je vous l’ai dit moi c’est la forêt qui me dévore de l’intérieur. La garde de nuit, à scruter cette noirceur moi j’en chiais littéralement dans mon froc. Chaque tronc, le moindre buisson est un ennemi potentiel, le bruit des feuilles, le crissement des branchages vous font croire à une percée teutonne. Un fois le passage d’une famille de cochon m’a fait déclencher un tir, vous parlez d’un bordel que j’ai mis. Tout le monde debout au créneaux de tir, pour un peu mon idiot de capitaine demandait un tir de barrage. J’en fus quitte pour une engueulade et un tour de garde supplémentaire. Ce qui m’est arrivé cette nuit là arriva d’autres fois à des copains tant la peur nous tenaillait.

La chiasse multipliait les bruits et outre ceux qui pouvaient émaner de l’antre obscure, ils y avaient ceux qui pouvaient venir du travail des sapeurs ennemis.

En effet le génie humain avait inventé les mines, des pauvres gars creusaient une galerie qui menait sous notre tranchée, plaçaient une mines et la faisait sauter. D’autres pauvres gars s’en voir d’où venait le coup ,crevaient mutilés et enterrés.

C’était un drôle de sport, nous faisions la même chose et les mineurs et les charpentiers se faisaient enrôler dans ces compagnie du génie.

Bref , le coin était loin d’être peinard et puis imaginez que l’on était en janvier, à vivre comme des animaux enterrés dans de la terre, il faisait un froid de mort, rien ne nous réchauffait, pas même le pinard et la gnôle. Certains en crevaient et étaient évacués, moi rien pas un rhume ni d’ailleurs la moindre égratignure, quand une mine pétait j’étais à l’autre bout, quand un copain se prenait un pruneau j’étais jamais à coté. Un vrai porte bonheur que j’étais ,et les gars de la compagnie recherchaient ma présence. Même pour aller aux feuillées j’avais des volontaires, foutue guerre.

Le 16 février, un violent orage s’abat sur le secteur, les boches sont déchaînés, de tous calibres, des gros, des petits et voilà que ça siffle et que ça pète, bientôt nous n’avons plus la perception de rien, les blessés hurlent, les gradés gueulent, de la fumée, de la terre , de l’eau du sang tout ce mélange. L’enfer sans antichambre, nous n’avons pas le temps de nous relever ni de souffler, cinq énormes détonations soulèvent nos positions pourtant déjà mal menées, des mines sûrement.

Puis tout cesse, nous savons ce qui va se passer maintenant, le schéma classique, bombardement, mines attaques des positions par l’infanterie.

Je me relève et n’en crois pas mes yeux, tout est chamboulé j’ai l’impression de ne plus être au même endroit, la forêt semble avoir disparu, un entremêlement de branches de troncs de barbelés, de cadavres et de déchets divers.

C’est cet encombrement qui va nous sauver, comme des bêtes blessées nous nous défendons, fusils contre fusils, ,baïonnettes contre baïonnettes, couteaux contre couteaux. Ivres de fureur, assoiffés de sang on crève, mais on crève sur place. Pourtant les teutons vaillants massacreurs nous prennent notre première ligne. Déjà les vert de gris s’infiltrent chez les garances, des morceaux de notre seconde position sont pris. Mais l’héroïsme est bien des deux cotés, l’attaque s’épuise, ils ne passeront pas. Les renforts arrivent et tout ,momentanément se stabilisa, on évacua nos morts et nos blessés et nos autorités complétèrent notre bétail sérieusement abattu.

LES LETTRES A NINI, 1914 les débuts de la guerre, épisode 1

LES LETTRES A NINI, 1914 les débuts de la guerre, épisode 1

Je peux enfin m’arrêter un moment pour t’écrire cette missive. Depuis le moment ou j’ai posé mes lèvres sur ta bouche une dernière fois je n’ai pu me soustraire quelques temps à notre folle épopée pour te donner de mes nouvelles et de dire tout l’amour que je te porte.

Tu n’es sûrement pas sans savoir que les choses ne se sont pas passées précisément comme nos autorités l’avait prévu, mais apparemment la situation serait sous contrôle. De Chailly en Brie je pense que tu as entendu le canon gronder, nous n’étions cher amour séparés que par quelques kilomètres de notre bonne terre. Ce fut dur de te sentir si près mais pourtant inaccessible.

Je ne connais pas exactement l’endroit où je me trouve, mais pour l’heure je me repose exténué dans une grange mise à notre disposition, je suis crasseux, les pieds en sang mais mon moral vient de rebondir car j’ai appris que j’allais rejoindre le 169ème régiment d’infanterie.

Le groupe spécial, assemblement ignominieux d’hommes ayant payé leur dette ne sera plus qu’un lointain souvenir. Un camarade m’a fait remarquer que nous les parias redevenions des soldats à part entière car les pertes sur les frontières et sur la Marne étaient considérables et que nos généraux avaient besoin de chair fraîche.

Il y a sûrement une part de vérité dans ce qu’il dit, il n’y a aucun doute sur le fait que j’agirais dans ma nouvelle unité comme dans celle que je viens de quitter, avec honneur et bravoure et que je reste convaincu que l’on va raccompagner les boches à coup de pieds au cul jusqu’à Berlin.

J’ai croisé mon neveu Fernand au hasard d’une gare, il se porte comme un charme et est toujours fanatiquement près à en découdre.

Je vais te laisser ma belle en te demandant d’embrasser pour moi nos trois enfants et de saluer mes frères. Je te serre dans mes bras ma douce Nini et ferait en sorte de te revenir au plus vite.

Je t’aime Ton Daniel

Novembre 1914, affectation 169ème régiment d’infanterie

Je suis enfin arrivé à destination, vous parlez d’un périple, avant d’aller rejoindre ceux avec qui j’allais partager quelques moments de pénible souffrance je dus passer au dépôt du régiment qui se trouvait à Montargis. Je fus incorporé avec des jeunes fous de la classe 14, je passais déjà pour un vieux con à leurs yeux. Vous pensez quand ils apprirent d’où je venais je fus auréolé d’une aura que je ne méritais sûrement pas. Si les tendres bleus-bites me regardaient avec admiration les gradés eut étaient plutôt suspicieux.

On ne connut notre destination quand y arrivant, vous vous doutez bien que sur ce vaste échiquier on se gardait bien d’informer les simples pions.

Après quelques jours de train d’un itinéraire bizarre où nous avions l’impression parfois de repartir en arrière nous arrivâmes en Moselle à proximité de Pont à Mousson . Notre maigre cantonnement se situait au village de Mamey. A peine le temps de goûter à la gamelle que nous fumes répartis dans les compagnies, moi m ‘échue la 1ère.

Un juteux nous fit une petite harangue pour nous expliquer que nous faisions partis d’une brigade mixte composée de deux bataillons des régiments de forteresses de Toul le 167ème , le 168ème et le 169ème aux ordres du colonel Riberpray.

Notre division était la 73ème d’infanterie commandée de main de maître par le général Lecocq.

Quand je suis arrivé, la brigade avait déjà beaucoup morflée et j’appris rapidement que le lieu où j’allais peut être devoir donner ma vie s’appelait » le bois le prêtre ». Je n’en demandais pas temps.

En attendant de sentir l’humus de ce majestueux massif forestier je me retrouvais les pieds dans la merde dans une tranchée face au village de Fey en Haye.

Ce fameux bois , objet de toutes les convoitises dominait de toute sa hauteur la Moselle et la Woevre. Depuis deux mois on s’y entre-tuait férocement et les membres de la brigade avaient déjà gagné le surnom flatteur des  » loups du bois le prêtre  ».

Ne croyez pas que l’on mourait juste en se trouvant sous les ombrages de ces fiers ramures, non, c’eut été trop réducteur. Chaque jour un coup de main, un coup de feux allongeaient dans la boue grasse l’allégresse d’un gamin.

Certes il fallait relativiser, la noria macabre tournait moins vite dans la vallée que sur la sinistre hauteur.

La vie s’égrena lentement, fini la folie des premiers mois où chacun se voyait servit par une teutonne aux seins lourds, ou couché dans les draps blancs d’une bourgeoise berlinoise. Le guerre de position succédait à celle de mouvement. J’étais certain maintenant de ne pas passer noël à Chailly en Brie.

A la guerre le paradis est souvent près de l’enfer, quelques jours aux tranchées puis cantonnement à Mamey.

Ne pensez pas que ce fut idyllique non plus, on se décrassait, on écrivait à la famille et on partait à la recherche d’un supplément de pinard ou de blanche. Les sardinés ne nous lâchaient pas non plus, ils combattaient l’oisiveté et l’ivresse avec férocité. Il convenait tout de même de bien tenir les bêtes à tuer que nous étions devenus.

Le 16 novembre je m’en souviens j’étais tranquille à rêvasser, un sergent m’enrôla dans une corvée de pose de barbelé, non de dieu je m’étais trouvé dans un endroit où je n’aurais pas du être, quel sale boulot d ‘installer ces foutus fils de fer, cent bonhommes pour la pose de jour et cinquante pour la pose de nuit. Moi je m’y suis retrouvé de jour, nous en avions des kilomètres à poser, pour sur les fridolins ne nous laissèrent guère tranquilles.

Mortiers, mitrailleuses et fusils entrèrent en action, nous tombions comme des mouches et certains copains restèrent accrochés à ces foutues ronces. La dangerosité de l’endroit fit que nous employâmes nos auxiliaires les grolles, pour faire disparaître ces charognes en pantalon garance.

On y mit toute l’ardeur dont nous étions capable pour terminer au plus vite cette redoutable mission.

Nous fumes récompensés par un quart supplémentaire de tord boyaux, sûrement récupéré sur la ration de ceux qui manquaient à l’appel.

Bon il faut dire que nous ne manquions pas d’hommes, des jeunes arrivaient et complétaient les rangs des compagnies. Moi j’avais décidé de ne m’attacher à personne comme cela la perte serait moindre.

En début d’année je me suis retrouvé dans les tranchée du  » bois le prêtre  » pour permettre à ceux du 168ème de se reposer un peu.

La tranchée était loin d’être confortable, l’humidité de la forêt faisait que nous étions en permanence frigorifiés, on pataugeait dans la boue . Nous redoublions de vigilance, tant les coups de main étaient fréquents, furieuses bagarres à la baïonnette ou bien même au couteau. Nous n’étions jamais tranquilles.

LE TRÉSOR DES VENDÉENS, Épisode 104 , Épilogue

EPILOGUE

Victoire Cloutour,

Lorsque Jean Marie commença ses tractations pour s’exiler en Charente je ne croyais pas trop à la réussite d’un tel projet. Je n’en voyais d’ailleurs pas l’intérêt, certes la Cossonnière avait du mal à nourrir notre famille, et le propriétaire parlait de se séparer de ses terres.

Nous aurions aimé lui racheter mais nous n’avions aucun fond disponible, entre vouloir et pouvoir il y avait un pas que beaucoup de paysans ne purent franchir. Certains plus malins s’en doute réussirent à bénéficier de la baisse du prix des terres agricoles, nous non.

Il faut dire aussi que Barthélémy n’était point trop accommodant avec ses deux fils, les engueulades se succédaient entre eux, pour tout et pour rien, opposition classique entre les vieux et les jeunes. Cela pesa sûrement dans la balance, mais de toutes façons Jean Marie depuis qu’il était revenu de la guerre il n’était vraiment plus le même.

Enfin moi je me trainais depuis quelques temps, la vieillesse si elle apporte la sérénité à quand même le désavantage de nous apporter la décrépitude physique, le seau d’eau se fait plus lourd, les bûches de bois deviennent impossible à déplacer. Vos pauvres mains sont toutes justes bonnes à écosser les mogettes, même les noix vous résistent. Ernestine et Rosela mes belles filles pourtant toutes les deux gentilles commençaient à me considérer comme un poids. Mon Barthélémy n’était plus guère vaillant en rien et ne me touchait plus depuis longtemps, remarquez moi à mon age cela m’arrangeait plutôt.

Puis fin juillet 1927 je m’écroulais sur une botte de paille pour ne plus me relever.

Victoire Cloutour, mourut le 31 juillet 1927 à la Cossonnière commune de la Chapelle Achard

Barthélémy Proux ,

Après le départ de ma Victoire ce fut très dur mais le travail ne manquait pas et je m’y plongeait . Je continuais à suer sang et eau sur les terres de la Cossonnière. Comme prévu Jean Marie nous avait abandonné, j’avais bien tenté de l’en dissuadé mais rien n’y fit . Il me restait mon fils Alexandre et on s’évertua à faire tourner l’exploitation ensemble. On n’eut pas le bonheur de racheter les terres et on resta donc métayers, j’aurais aimé léguer une belle ferme à mes enfants mais j’étais né pauvre comme Job et je finirais de même. La Cossonnière ne bruissait plus des bruits d’une nombreuse progéniture, seul Léon mon petit fils semblait vouloir reprendre le travail à nos cotés. Moi je voulais mourir dans mes champs comme ma pauvre femme, m’écrouler la tête dans la terre et partir en sentant une dernière fois les flagrances de celle qui nous avait nourris et sur laquelle nous avions souffert de mille mots.

Autour de moi mes connaissances disparaissait à tour de rôle, ma sœur Marie était partie la même année que ma femme. De loin en loin nous avions des nouvelles de Charente, ma petite fille préférée, l’effrontée , celle qui me répondait tout le temps s’était mariée et avait eut une petite fille qu’elle avait appelé Marcelle. J’ étais donc arrière grand père et j’ eus un grand sourire quand j’appris que le mari n’était qu’un gars du Girouard qui lui aussi était parti avec ses parents pour voir si l’herbe était plus verte qu’ailleurs.

Barthélémy s’écroula le 2 août 1936 dans la cour de sa ferme, il alla rejoindre sa Victoire au cimetière de La Chapelle Achard.

Charles Auguste Guerin,

Lorsqu’on est vieux et qu’on doit travailler de ses mains la problématique est de trouver de l’ouvrage. L’expérience vous l’avez mais sur le marché du travail vous ne valez pas tripette. Les jeunes commençaient maintenant à capitaliser pour se constituer une retraite et à ne pas avoir à travailler jusqu’à la fin de leur vie. Mais pour nous les anciens c’était marche ou crève. Nous vivions donc assez chichement, heureusement mes deux filles Élisabeth et Angèle nous aidaient énormément. Nous avions aussi les gages de Gustave, pas intelligent pour deux sous mais travailleur. Nous l’avions à charge de ménage car jamais il ne se marierait mais lui nous assurait au moins une rentrée d’argent.

Nous avions une flopée de petits enfants qui tour à tour nous invitaient à leur mariage. Nous avons même été en Charente au mariage d’Ernestine, ce fut notre dernier voyage. La bas nous avons eu le plaisir de revoir Marie notre fille aînée, elle habitait avec sa famille dans un petit village bordé par la Charente qui s’appelait la Chapelle.

Ma petite fille s’est mariée avec un Martineau du Girouard, le monde est quand même petit, mais l’origine géographique rassemble souvent les exilés. Pour sur les deux ils se sont bien rassemblés, car je crois que la Ernestine avait bien le ventre un peu rond.

Nous sommes restés quelques jours la bas, mais notre maison de le Gendronnière nous manquait. Nous étions aussi un peu inquiets du Gustave.

Quand nous somme rentrés il nous a annoncé qu’il voulait se marier, il était temps à quarante trois ans. Mais nous avions espoir de le garder un peu car voyez vous aux femmes il leur faisait un peu peur.

Moi ce qui m’inquiétait le plus c’était la situation internationale, au cabaret ça discutait fort sur ce fameux Adolf. Certains disaient qui si les Allemands nous attaquaient on leur foutrait une volée comme en 14, d’autres disaient que si on les laissaient rentrer cela serait un peu moins le bordel en France. Ah oui je vous dis avec l’alcool, il y en a qui se battaient et je vous dis tout y passait, les Anglais, les Nazis, les juifs, le front populaire, le vieux Pétain, Blum, Daladier, Renaud, Gamelin, l’Autriche, la Tchécoslovaquie, le corridor de Dantzig.

Moi je les écoutais et cela me faisait sourire, j’espérais toutefois qu’aucun de mes petits enfants n’auraient à souffrir de ces foutues désaccords.

Puis un jour de février 1938, j’eus du mal à respirer, ma vieille m’appliqua des cataplasmes de moutarde, on demanda à mon fils de prévenir le médecin et d’aller chercher mes filles. En général quand on prévient tout le monde c’est pas bon signe. La maison se remplit peu à peu, je les entendais chuchoter et à travers un brouillard je les voyais se mouvoir. C’est donc le moment de vous quitter, j’espère qu’Ernestine et Marie feront le voyage de Charente pour me mettre en terre.

Charles Auguste Guerin mourut le 16 février 1938 à la Gendronnière.

Clémentine Ferré,

A la mort de mon mari Charles je suis restée seule avec mon fils Gustave, nous avions un peu le cérémonial d’un vieux couple, il avait plus de cinquante ans. Il prenait soin de moi et moi je lui faisais sa lessive et ses repas. Pour la lessive j’avais un peu de mal et Angèle ma fille venait me donner un coup de main. Nous avions maintenant l’eau courante dans les maisons, mais on ne change pas les habitudes et cette abondance ne m’en faisait pas dépenser pour autant une goutte superflue. Il était aussi prévu qu’on nous amène l’électricité, mais les événements firent qu’on dut attendre.

Mes filles aînées étaient donc en Charente et Ernestine me fit dire qu’elle pouvait me prendre, moi je ne voulais pas abandonner mon Gustave alors je suis restée à la Gendronnière.

La Vendée était tout pour moi, j’y était née et j’y mourais.

Puis ce fut la guerre, les Allemands envahirent le pays, ce n’était plus mes enfants qui partirent se battre mais la génération suivante. Ce ne fut pas glorieux bien que je crois que cela n’était pas la faute des soldats mais plutôt de leurs chefs.

Le mari de ma petite fille Ernestine se fit tuer pendant la retraite, c’est quand même idiot c’est le seul à avoir été tué dans sa commune.

J’appris par courrier que mon gendre Jean Marie était décédé de maladie en mars 1940, la mère et la fille étaient donc veuves.

J’espérais donc que ma fille revienne en Vendée mais bon elle s’était fait une nouvelle vie là bas à Coulonges. Je dis pas le pays était joli, j’ai pu le constater moi même quelques années auparavant quand nous sommes allés au mariage de ma petite fille, mais ce n’était pas notre pays.

Angèle et Elisabeth  s’occupèrent de moi en mes derniers instants, mon pauvre Gustave ne pouvait décemment le faire. Quand je me couchais pour la dernière fois en novembre 1944, la libération de la France était en bonne voix. Mais le monde allait changer diamétralement et moi je n’y avais plus la place. Je devais aller rejoindre les os blanchis de mon bonhomme.

Clémentine Ferré mourut à la Gendronnière commune du Girouard le 13 novembre 1944

Nos Vendéens exilés en Charente continuèrent leur vie malgré les deuils, car en effet Jean Marie Proust s’éteignit à la Malbatie le 12 mars 1940 , Ernestine vécut chez sa fille Albertine qui elle s’était marié avec un Allemand du cru, et oui c’était son nom de famille .

Elle mourut en 1970 et repose avec Jean Marie dans le petit cimetière de Coulonges.

Marie Guerin femme Raffin décéda à La Chapelle petite commune de Charente.

Ernestine qui deviendra pour nous mémé Titine se remariera après son veuvage guerrier, après avoir eu deux filles Marcelle et Ginette de son premier mariage avec son vendéen, et elle aura  deux autres enfants avec un charentais pure souche.

J’eus le bonheur de la faire danser une dernière fois lors de mon mariage avec sa petite fille, elle s’éteignit le 30 mars 2006.

Je ne sais ce qu’il advint des assignats porte bonheur, trésor de mes vendéens, peut être une réalité ou bien peut être une légende familiale inventée par un écrivaillon. Mais je pense que le fameux trésor des vendéens c’est finalement moi qui l’ai trouvé en me mariant avec une des descendantes de mes huit personnages.

Évidemment il découle de tout cela de nombreuses branches, tant Vendéennes que Charentaises et c’est toujours avec émotion que nous allons nous recueillir au petit cimetière de Coulonges ou dorment cote à cote Mathilde Ernestine Guerin et son mari Jean Marie Proust ainsi que notre mémé Titine allongée elle entre ces deux maris ce qui n’est somme toute pas très banal.

LE TRÉSOR DES VENDÉENS, Épisode 103 , notre départ de Vendée

1919 – 1921, la Cossonnière commun de la Chapelle Achard

Ernestine Guerin épouse de Jean Marie Proust

Enfin il était là, sur la commune,

Quarante cinq n’étaient pas revenus sur les trois cent quarante cinq qui avaient été mobilisés sur l’ensemble de la guerre . Mais n’allez pas croire que ceux qui revinrent en sortir indemnes, Jean Marie ne serait jamais plus comme avant. Il devint sombre, taciturne et il garda la mauvaise habitude de boire du vin et de trop fumer. Alexandre son frère fit des cauchemars pendant de long mois, nous l’entendions hurler.

A la Gendronnière mes parents se remettaient difficilement de la mort de mon frère, maman se drapa dans un deuil qu’elle garda jusqu’à sa mort.

Tous reprirent place à la ferme mais mon dieu que ce fut dur, mon beau père qui avait géré la ferme seul pendant que ses deux fils se battaient n’accepta que difficilement que ceux ci s’immiscent de nouveau dans la gestion de la métairie. D’autant que le caractère des deux hommes s’était affermi et qu’ils n’étaient pas à prendre avec des pincettes. M’est d’avis que cela ne durera point.

Moi j’étais de nouveau enceinte et nous attendions ma délivrance pour le début d’année 1921.

A la Cossonnière il y avait donc nous, les enfants et Alexandre avec sa femme et son fils. Nous avions comme voisin Auguste Ferré le frère de mon beau père il vivait avec sa nouvelle épouse Justine Daniaud et le fils de cette dernière le Joseph Thomazeau ainsi que Marguerite la fille d’Auguste.

Il y avait aussi le frère de ma mère Auguste Cloutour, il venait de perdre sa femme et se retrouvait veuf avec encore trois grands enfants au foyer.

La Cossonnière était donc très familiale, nous allions les uns chez les autres et bien sur on s’entraidait pour les gros travaux. J’aimais cet univers, mais une inquiétude me tenaillait, Jean Marie et mon beau frère Auguste Raffin n’arrêtaient pas de parler d’un départ éventuel dans les département du sud ouest. Tous y allaient, la terre était meilleure, les baux de fermage plus avantageux, la météo plus clémente. De plus de nombreux vendéens étaient déjà partis et personne n’était revenu.

Certains notaires s’étaient un peu spécialisés dans le recrutement de bras en Vendée et les contrats signés étaient très favorables. C’était en quelques sortes le chant des sirènes. Avec ma sœur on freina des quatre pieds et les hommes n’en parlèrent plus du moins devant nous.

En février 1921 mon petit Denis arriva, cinq enfants faisaient largement mon affaire, le Jean Marie il faudrait bien qu’il saute un peu en marche.

La principale question que se posaient mes parents était le sort qui serait réservé à Gustave, où irait il et comment se débrouillerait il. Certes le frère il était pas très futé, de toute façon moi je n’en voulais pas chez nous. Je l’aimais bien oui mais de la à m’en occuper, prions pour que mes parents vivent encore longtemps.

Ma sœur Elisabeth était maintenant mariée avec un journalier répondant au jolie prénom de Calixe, il vivait au Puy Gaudin chez les parents Piffeteau, elle avait eu une petite fille que je portais sur les fonds baptismaux. Angèle la petite dernière se maria également en 1920 à Saint Mathurin où elle était servante de ferme. Nous étions tous appareillés et ma mère en était très fière.

Sauf les deux dernier trop jeunes, ma petite troupe allait à l’école communale, les enfants travaillaient bien sur encore avec nous mais sûrement moins durement que nous autres. Dans la mesure du possible je n’envisageais pas de les placer comme servantes ou valets.

1928, la Cossonnière commun de la Chapelle Achard

Jean Marie Proust époux de Ernestine Guerin.

C’en était trop de la vie en commun et surtout du travail avec mon père. Nos engueulades prenaient des proportions importantes et si nous n’avions pas été père et fils nous nous serions battus. Il était rétrograde sur tout et pour peu on aurait cultivé nos terres comme au moyen age.

De plus les améliorations techniques avaient fait qu’il fallait moins de main d’œuvre, la Cossonnière n’était pas extensible et nous nourrissait que chichement je pris donc la décision de partir du pays .

J’avais entendu dire que dans le département de Charente on manquait de bras . Par l’intermédiaire d’un notaire de la Mothe Achard je pris donc contact avec un propriétaire Charentais qui s’appelait monsieur Pougnaud.

Un accord fut possible mais je préférais aller voir sur place de quoi il retournait. Je me rendis donc avec mon beau frère Raffin dans le petit village de Coulonges en Charente, lui aussi projetait de quitter la Vendée. On revint enthousiastes de notre voyage la métairie qu’on nous avait présentée sans être très grande pouvait aisément faire vivre ma famille. Il me restait à convaincre Ernestine ma femme et Ernestine ma fille. Eh oui cette dernière malgré son jeune age s’était entichée d’un travailleur agricole qui se nommait René Martineau. La parole des femmes comptait maintenant dans la gestion d’une exploitation et nous ne pouvions envisager de partir si l’un de nous n’était pas d’accord. Ce fut donc opération séduction et je lui décrivis avec passion ce que j’avais vu la bas.

Finalement elle se laissa convaincre et nous organisâmes notre départ. Ernestine n’avait jamais voyagé et elle était apeurée , de plus abandonner sa famille lui fendait le cœur, heureusement sa sœur Marie avec sa famille allaient partir aussi mais sans toute fois être exactement au même endroit car eux partaient en Charente inférieure.

Nous partîmes un beau matin en abandonnant la Cossonnière et la Chapelle Achard, nous savions bien que ce voyage serait sans retour.

Les enfants étaient excités par l’idée de prendre le train sauf Ernestine qui boudait son galant.

Je me vois arriver avec nos maigres bagages sur une hauteur où nous vîmes pour la première fois la bâtisse de la Malbatie. Une grande maison sur deux étages, un grand terrain verdoyant avec des arbres et le fleuve Charente qui coule avec paresse presque au bout de l’exploitation. Partout des bosses et des petits vallons, la ferme est éloignée du village de Coulonges de quelques kilomètres. Ce petit bourg rural situé sur une hauteur d’une petite colline est blotti autour de son église.  Des vendéens se sont déjà installés ici, nous y serons heureux.

Le propriétaire nous accueillit et on s’installa, Ernestine en un premier geste symbolique posa son assignat sur le manteau de la cheminée. Faisant suite à son geste je fouillais ma veste et j’en sortis un papier un peu froissé. Moi aussi je gardais précieusement un billet révolutionnaire issu du trésor de nos ancêtres, il alla rejoindre celui de ma femme.

Ce précieux témoignage m’avait porté chance à la guerre et cet exvoto déposé comme une offrande sur la cheminée nous assurerait le bonheur.

Le bonheur de cultiver la terre et d’en vivre ce qui était somme toute le vrai trésor des Vendéens.

LE TRÉSOR DES VENDÉENS, Épisode 102 , la vie sans les hommes.

1914 – 1918 la Cossonnière, commune de La Chapelle Achard

Victoire Cloutour épouse de Barthélémy Proux

Il fut rapidement évident et ce malgré les bulletins d’informations qui nous affirmaient le contraire que nos hommes ne reviendraient pas de si tout. On s’organisait comme on pouvait, nous eûmes de la chance à la Cossonnière d’avoir Alexandre avec nous pour les labours d’hiver. Ce brave garçon aida comme il put certaines familles qui n’avaient plus d’hommes du tout. D’ailleurs Rosela en fut un peu jaloux car elle le soupçonna d’avoir aidé une métayère autrement quand labourant son champs. Moi je n’étais pas derrière ses fesses alors je ne juge pas , de toutes façons il partait à son tour. J’aurais donc mes deux fils aux armées.

Nous avons eu des nouvelles de Jean Marie, tout allait bien pour lui, mais contrairement à ce qu’on avait pensé les conducteurs de voitures n’étaient pas à la noce non plus car ils s’approchaient au plus près du front. Nous vivions dans l’angoisse de la visite du garde champêtre ou du maire. Mais il faut bien dire que la fatigue des travaux agricoles nous empêchait de penser au pire.

Non seulement nos jeunes n’étaient pas là mais en plus on nous avait réquisitionné nos chevaux.

Courant 1915 nous vîmes revenir avec joie le Jean Marie pour une permission, il avait bien changé, ses traits s’étaient durcis et sa jeunesse s’était envolée. Il fit fête à ses enfants et eut le bonheur d’entendre l’un des premiers mots de Clément. Pendant ces quelques jours Ernestine a rayonné de bonheur d’avoir retrouvé le corps de son mari. Mais bien sur il dut repartir et ce fut encore un déchirement, finit les acclamations du mois d’août 1914. Le Jean Marie on aurait dit un veau qu’on menait à l’abattoir.

Il changeait aussi d’affectation et rejoignait le 51ème régiment d’artillerie, pourquoi se changement il n’en savait rien bien évidement.

Le temps passait donc bien lentement mon vieux Barthélémy était brisé, mais avec courage nous nous en sortions quand même. Il fallait tout de fois que nous embauchions des journaliers et croyez moi devant la pénurie de bras les salaires avaient augmenté. Si cela continuait il faudrait mettre les clefs sous la porte.

Il n’y avait pas que le spectre des morts qui nous hantait , il y avait celui des mutilés qui revenaient et qui avec une jambe en moins qui avec une gueule cassée qui avec un bras manquant réapprenaient à vivre.

Nous apprîmes mais avec méfiance que la guerre serait certainement longue et que les forces en présence s’étaient enterrées l’une en face de l’autre.

Au village certaines femmes n’avaient visiblement pas le désir d’attendre le retour de leur homme et ouvraient leurs cuisses au tout venant. Un métayer avait surpris sa belle fille en pleine action dans un paillis et avait bien failli tuer la fautive et son galant.

A chaque naissance tous comptaient si le père officiel était bien en permission.

Moi la conduite de mes belles filles étaient exemplaires, aussi bien Ernestine que Rosela se consacraient uniquement aux travaux des champs et à l’éducation des enfants.

En février 1916 ce fut Verdun et on nous faisait comprendre que peut être cette bataille serait la dernière. Erreur fatale, début mars nous eûmes une chance inouïe, mes deux garçons vivants et en bonne santé se retrouvaient en permission en même temps. Il faut croire qu’ils étaient encore vaillants car Jean Marie laissa un souvenir à Ernestine. Rosela fut un peu jalouse mais bon son ventre était sec.

En juillet alors que nous étions en pleine moisson, la mort ne vint pas du front mais de la Cossonnière. Lucienne ma fille aînée comme nous autres se tuait à la tâche, elle était préposée au bottelage avec son petit frère Gustave, la chaleur était vive, nous étions trempées de sueur, sous nos robes épaisses. Un petit vin aigrelet désaltérait Barthélémy et nous autres les femmes avions une touques d’eau fraîche qui hélas fut rapidement vide .Lucienne qui n’en pouvait plus profita d’une pause pour aller se boire à la rivière et s’humidifier le visage. L’eau glacée la revigora et elle reprit le travail de plus belle.

Le soir elle eut de la fièvre et une forte diarrhée, rien ni fit et comme on ne trouva aucun médecin son état fiévreux empira le douze juillet elle passa. Nous étions consternés par tant de malheur, ma fille n’avait même pas eut le temps d’avoir un homme et de vivre pleinement quelle injustice. Nous l’enterrâmes le lendemain. Une chape de malheur avait recouvert la Cossonnière.

Peu après c’était tôt le matin je m’en rappelle nous vîmes arriver le père de ma belle fille Charles Guerin. Sa présence était plutôt inhabituelle il rentra on lui servit une goutte et il annonça à sa fille que son jeune frère Eugène avait été tué sur la Meuse le premier juillet. Elle accusa le coup et alla se réfugier à l’étable pour traire les vaches. La roue du malheur frappait toutes les familles.

Quelques mois passèrent et les courriers assez réguliers de mes deux guerriers nous arrivaient, malgré la censure nous percevions que leur moral était au plus bas.

Heureusement en décembre 1916 ma belle fille Ernestine nous fit une belle petite fille, on la prénomma Albertine.

Cette enfant de l’amour , cette enfant du retour de permission fut choyée et couvée comme jamais.

Puis le temps passa inexorablement, sans homme et avec des nouvelles de loin en loin. La guerre se poursuivait lentement, les morts s’accumulaient, dans les villes les femmes avaient remplacé les hommes dans les usines, le monde ne serait plus jamais comme avant. Les progrès technologiques étaient aussi foudroyants, il fallait croire que la mort engendrait le progrès.

Jean Marie changea encore de régiment et fut nommé au 235ème d’artillerie, Alexandre lui se battait comme un diable et on apprit bien plus tard qu’il avait été blessé à la fesse par une balle, ce diable de drôle ne nous avait rien dit et on l’a apprit par l’intermédiaire d’un permissionnaire.

En 1918 Jean Marie passa à la territoriale et Alexandre fut de nouveau blessé à la hanche, il avait eu deux fois de la chance il était temps que tout cela s’arrête.

Le onze novembre nous entendîmes le tocsin, ce fut la joie, nous avions gagné et surtout nos hommes allaient enfin rentrer.

Pour être précis ils ne rentrèrent que progressivement, Jean Marie en février 1919 mais Alexandre qui était en Allemagne ne rentra qu’en juillet.

LE TRÉSOR DES VENDÉENS, Épisode 101, Le départ des pantalons rouges

1914, la Cossonnière , commune de La Chapelle Achard

Ernestine Guerin épouse de Jean Marie Proust

Jean Marie avait eu beau m’expliquer je ne voyais pas comment un conflit entre les Serbes et les Autrichiens pouvait déclencher une guerre entre nous et les Allemands.

Déjà la Serbie je ne savais pas où cela se trouvait et encore moins Sarajevo où avait eu lieu d’un attentat contre le neveu de l’empereur d’Autriche. François Joseph qu’il s’appelait je l’avais vu en photo sur des journaux, des espèces de favoris et une casquette assez ridicule.

Enfin bref un serbe tue un autrichien, l’Autriche déclare la guerre à la Serbie, la Russie soutient la Serbie, l’Allemagne soutient l’Autriche. L’Allemagne déclare la guerre à la Russie. Mais la Russie est l’alliée de La France, alors l’Allemagne déclare la guerre à la France. L’Allemagne envahie le Luxembourg et la Belgique pour attaquer la France alors le Royaume Unis déclare la guerre à l’Allemagne. Comment voulez vous que je comprenne.

Chez les hommes les discutions allaient bon train et personne ne s’inquiétait vraiment, on verrait bien et nous étions en pleine moisson alors vous vous imaginez que la menace Allemande nous paraissait bien lointaine. Jean Marie avait quand même un mauvais pressentiment et lui qui suivait avec avidité les nouvelles dans les journaux s’inquiétait de ces Allemand belliqueux avec ce Kaiser Guillaume et son fils le Kronprinz.

Certains chez nous se voyaient bien foutre une raclée aux teutons et reprendrent les provinces perdues, l’Alsace et la Lorraine que ces salauds nous avaient volées en 1870. Moi ce que je voyais c’est que mon Jean Marie était encore mobilisable et que je ne le voyais pas aller faire le mariole pour reprendre des terres où paraît il tous les habitants parlaient Allemand.

Nous avions trois petits à élever et une exploitation à faire tourner alors les Allemands je m’en moquais.

Il était environ 17 heures alors que nous étions sur un de nos champs, nous entendîmes le tocsin sonner au village. Chacun leva la tête sans un mot, nous avions compris. Abandonnant notre ouvrage nous nous précipitâmes au village où nous trouvâmes collé sur le mur de la mairie une affiche annonçant la mobilisation générale pour le deux août . Nous étions muets d’effroi, nos hommes allaient partir et nous laisser seules. A ce moment nous ne réalisions pas trop de la gravité de la chose, le départ nous ennuyait mais nous ne pensions nullement que certains n’allaient pas revenir.

Un bravache se mit à dire des conneries,  » les boches on va leur foutre la raclée, en un mois c’est fini et nous sommes à Berlin  ». Un autre reprit  » oui on va se venger et récupérer l’Alsace  ».

Puis un patriote zélé tenta la Marseillaise, mais peu avait le cœur à chanter. On resta longtemps sur la place à discuter, abasourdis par la nouvelle.

Puis nous rentrâmes tristement à la Cossonnière, Jean Marie devrait comme les autres partir dès le lendemain comme l’indiquait son livret de mobilisation. De la classe 1904 il était réserviste et comme plus de deux millions d’hommes il dut aller rejoindre ceux qui était déjà avec l’active sous les drapeaux.

Mon mari qui avait été hussard devait rejoindre le 11ème escadron du train des équipages à Nantes.

Moi cela me convenait, il allait s’occuper du transport et des chevaux il ne serait donc pas en danger.

Je lui préparais son sac, il était préconisé de prendre deux chemises, un caleçon, deux mouchoir et une bonne paire de souliers. Les cheveux devait être coupés et les hommes devaient emporter à manger pour une journée.

A partir du lendemain tous les trains étaient réquisitionnés pour le transport qui évidemment était gratuit.

La soirée après que nous ayons épuisé tous les sujets relatif à la mobilisation, la guerre et l’Allemagne fut assez morne.

Les parents allèrent se coucher de bonne heure et les petits se laissèrent coucher sans maugréer. Avec Jean Marie nous fîmes l’amour, plus par le fait que nous savions que nous ne le ferions plus avant un moment que par réelle envie. Comme un devoir entre époux, mais si le physique répondait quand même présent, notre esprit était ailleurs.

Le lendemain, sur tous les chemins des hommes avec leur baluchon se rendaient à la gare prendre le train qui les mènerait à la Roche sur Yon puis vers leur corps d’affectation. Nous la famille on les a accompagnés, les hommes commençaient à être un peu plus joyeux que la veille, ils se résignaient au sacrifice, c’était un devoir non pas une envie d’en découdre à tout prix.

Puis il y eut quelques chants. Lorsque les hommes montèrent dans les wagons, la marseillaise, Sambre et Meuse, des femmes s’accrochaient en pleurant au cou de leur compagnon, les enfants hurlaient. Moi je me suspendis à mon Jean Marie et comme les autres des larmes me vinrent. Il tenta de me réconforter en me disant que normalement dans un mois il serait de retour que les Allemands ne tiendraient jamais. La petite Ernestine âgée de trois ans embrassa son père comme du bon pain sans comprendre bien sur où il allait, j’avais laissé Adrien et Clément à ma mère. Ma sœur Marie était aussi sur le quai car elle accompagnait l’Auguste Raffin son tout jeune époux. Au retour elle m’avoua qu’elle était probablement enceinte mais qu’elle n’avait pas eu le cœur à le lui dire. Je ne sais pas si elle a bien fait, cela lui aurait peu être donné de la force pour partir et puis on ne savait jamais ce qui pouvait arriver.

Le train démarra sous les vivats, les cris , les pleurs et les chants.

Puis vint la question lancinante que personne n’osait poser, comment allions nous faire, plus d’homme, rien que des vieux et des gamins et bien sur nous les femmes. Ma mère me disait t’inquiète ils seront de retour avant les labours et puis il y a Alexandre qui pour l’instant est exempté. Il n’empêche que en plus de nos taches usuelles nous allions être obligé de nous taper le travail des bonhommes. Les vieux devraient dans la mesure du possible reprendre leurs activités d’autrefois et les enfants prendront en charge une partie substantielle du labeur et tant-pis pour l’école.

Nous n’eûmes pas de nouvelles des nôtres tout de suite mais par les journaux nous apprîmes que les choses ne se passaient pas exactement comme prévues et que nos armées avaient été contraintes d’effectuer un repli stratégique sur la Marne.

Au village monsieur le maire avait commencé sa lugubre mission qui consistait à prévenir les famille de la mort de leur proche. La grande faucheuse rodait en nos campagnes et l’automne qui approchait nous assurait de soirées bien lugubres.

LE TRÉSOR DES VENDÉENS, Épisode 100, la Cossonnière avant le drame

1911 – 1913, la Cossonnière, commune de La Chapelle Achard

Ernestine Guerin, épouse de Jean Marie Proust

Peut être un mois après les noces je fus dans l’espérance d’être grosse, plus de règles. Nous voulions bien sur des enfants mais on aurait pu attendre un petit peu. Quoi qu’il en soit mon ventre se mit à grossir, il n’y avait point de doute. Mes beaux parents qui n’avaient encore pas de petits se réjouirent pour nous, mes parents eux ne semblaient pas très emballés ;

Le douze mars mille neuf cent onze je commençais le travail, ce fut long et douloureux mais avec la sage femme et la présence de mes trois sœurs une petite fille naquit. Nous l’appelâmes Marie Élisabeth Ernestine Alexandrine, c’est bien long tout cela et son nom usuel sera Ernestine comme moi. Nous baptisâmes l’enfant et je dus faire mes relevailles une semaine après. Dans certaine paroisse cette cérémonie n’avait plus cour mais bon ici le curé et nos mères y tenaient.

Jean Marie pour sur s’attendait à un garçon, mais la nature commande il lui faudrait patienter.

Quelques mois après la naissance je me décidais d’aller présenter ma fille à son arrière grand mère qui demeurait aux Clouzeaux. Mon mari ne voulut pas m’accompagner, la vieille bique ne l’intéressant guère me dit il. Ce fut Marie ma sœur aînée qui vint avec moi.

La Gautronnière n’était qu’à quelques kilomètres de chez nous et nous avions de bonnes jambes.

Quand nous arrivâmes , la grand mère Marie Anne somnolait sur son fauteuil, il eut quelques problèmes pour nous reconnaître et nous dûmes lui rafraîchir un peu la mémoire. Elle nous avait toujours un peu confondu ma sœur et moi. Elle prit dans ses bras ma petite et de sa bouche édentée lui fit un bécot. Nous n’avions jamais vu ma grand mère embrasser quelqu’un et cela me fit particulièrement plaisir. C’était tout de même assez rare d’avoir quatre générations réunies. La mémé avait quand même quatre vingt huit ans. Elle avait connu Louis XVIII, Charles IX, la deuxième république, le second empire puis la troisième république.

Elle sembla heureuse de voir une autre de ses arrières petites filles.

J’étais vraiment heureuse et j’avais bien fait car un mois après nous nous retrouvions tous à son chevet pour son grand départ. Elle s’endormit un soir et ne se réveilla point, reposée, apaisée, morte dans son sommeil. Avec Jean Marie nous n’avions plus de grands parents, la fin d’une époque.

A la Cossonnière la vie se déroulait de façon immuable, rien ne semblait bouger , nous reproduisions les mêmes gestes que nos aïeux. Ils y avaient bien quelques frictions entre ma belle mère et moi, notamment sur notre approche envers les enfants. Je donnais un peu le sein mais surtout j’utilisais les biberons Robert . Victoire me disait tu vas la tuer ta petite. Mais ce qui l’ énervait le plus était la toilette que nous faisions à nos bébés. Autrefois on nous laissait dans notre merde et notre pisse.

Jean Marie s’opposait à son père au sujet des nouvelles méthodes d’agriculture, nous ne faisions plus le battage au fléau mais avec une batteuse à vapeur qui se déplaçait de ferme en ferme. C’était chacun son tour et tout le monde se donnait la main. Mon beau père considérait à tour que le grain était moins bien trié. Foutaise d’arrière garde, même si le travail était dur, on ne se cassait plus le dos avec ce foutus battage. Jean Marie nous disait quand Amérique il existait des engins à vapeur qui labouraient et qui moissonnaient. Le vieux disait que c’était menterie.

Après la naissance d’Ernestine le Jean Marie avait rapidement retrouvé le chemin du paradis comme il disait si bien. J’étais bien fertile et une graine germa aussitôt, ce ne fut que bonheur car je n’eus pas plus de difficulté à le porter et d’ailleurs à le faire naître, on l’appela Adrien.

1911 – 1913,  la Cossonnière, commune de La Chapelle Achard

Barthélémy Proux, époux de Clémentine Guerin

A la Cossonnière j’étais maintenant le patron, mon beau père était mort et le propriétaire me concéda le bail sans problème.

Je lui devais beaucoup au vieux bougon, mais il faut bien le dire il m’emmerdait pas mal avec ses idées d’un autre siècle. Sans mon mariage avec sa fille je serais peut être resté valet de ferme.

J’aurais pu être facilement tranquille sans mon fils Jean Marie qui depuis qu’il était marié à la Ernestine s’était vu pousser des ailes et se croyait patron lui aussi. Décidément l’histoire ce répétait, comme si ce bougre d’andouille était le seul à voir les perspectives d’avenir. Je n’étais pas sénile et malgré que je n’eusse pas été à l’école je savais quand même diriger mon affaire.

Il faudra bien que cela éclate un jour.

D’autant que maintenant mon deuxième fils Alexandre venait aussi de se marier et comme de juste de s’installer avec sa femme à la Cossonnière . Le aussi avait toujours quelques choses à redire. La situation était donc tendue et nous nous engueulions souvent.

A la maison ce n’était qu’un harem, Ernestine ma belle fille vingt un ans, Rosela mon autre belle fille dix neuf ans et bien sur mes deux filles, Lucienne vingt un et Henriette, vingt ans. Plus ma femme qui en avait cinquante et un.

Nous nous serions cru dans une basse cour, toujours à parler chiffon, enfants, menstrues, épousailles. Les deux belles sœurs parlaient même de leur intimité et mes deux filles célibataires n’en perdaient pas une miette.Moi je fuyais et j’allais fumer ma pipe dans la cour, avec tant de femme au foyer comme voulez vous être maître.

Ah et puis j’oubliais, l’arrivée de mes deux petits fils, Adrien en juin et Léon en novembre, la relève était assurée.

1911 – 1913, la Cossonnière, commune de La Chapelle Achard

Victoire Cloutour épouse de Barthélémy Proux.

Moi la présence de la jeunesse me donnait des ailes, mes filles qui étaient à marier, et mes belles filles qui me faisaient des petits drôles me faisaient l’effet d’une cure de jouvence. La maison était remplie de rires, de disputes, de chamailleries et d’espiègleries. Cela avait même donné un coup de fouet à nos relations conjugales au Barthélémy et à moi. Tous ces chuchotements, ces soupirs, ces simagrées de jeunes nous rappelaient que nous l’avions été aussi.

Ne croyez pas que tout fut rose, trois couples et des enfants presque adultes avec dans les pattes des nourrissons cela faisaient quelques fois des étincelles. Notre situation matérielle n’était pas non plus exempte de problème, nous étions nombreux à manger au même pot. Alexandre se louait parfois dans les autres ferme avec Rosela mais le travail commençait un peu à manquer ce qui contraignait certain d’entre nous à partir à la ville où dans une autre région.