LE TRÉSOR DES VENDÉENS , Épisode 4 , La mort d’une mère

1829,  cimetière de Saint Julien des Landes,  

Jean Aimé Proux

La pluie tombait en cataracte et insidieusement mouillait nos vêtements, groupés autour de la fosse nous pataugions dans la terre fraîchement retournée.

Au fond du trou quelques planches d’un mauvais bois clouées à la hâte . Le méchant déluge répandant ses eaux écroulait déjà les parois terreuses de la fosse funèbre. Sous ces vilaines planches, un linceul de chanvre blanc enveloppait ma maman.

Le bruit de l’eau sur les planches semblait jouer une mélopée, on aurait dit sabots frappant le parquet d’une salle de danse. Mon père se tenait à coté de moi, son regard comme perdu, errait dans le néant. Toute la famille se tenait près de nous.

Mon grand frère Jean Louis masquait ses larmes derrières les gouttes de pluie qui lui fouettaient le visage.

Mon grand père courbé sur une canne de roseau psalmodiait derrière ses grosses moustaches, comme détaché du temps. La perte de sa fille l’avait comme englouti dans les méandres de sa peine.

Marie Jeanne ma grand mère dure au mal faisait face à l’adversité, son visage fait de marbre n’exprimait aucun ressenti humain. Sûrement avait elle mal, mais la vie l’avait durci comme le feu trempe le fer.

Mes oncles Jean et Jean Pierre, rudes gaillards que rien ne pouvait atteindre étaient figés dans une attitude de résignation, la tête baissée, ils observaient comme moi la flaque d’eau qui se formait dans le trou.

Le restant de la fratrie nous entourait mélangé avec les amis et voisins.

Le curé marmonna en latin une dernière prière, puis deux gars du village commencèrent à jeter de la terre pour recouvrir celle qui hier encore me tenait dans ses bras. Ce fut le signal de la séparation, ceux qui avaient du chemin s’en allèrent directement, pour les autres rendez vous était donné à la métairie pour y boire le coup.

Pour ma part je n’arrivais pas à me détacher de ces pelletées de terre qui tombaient sur le corps froid de ma mère.

Mon père mit un arrêt à ma méditation en me posant la main sur l’épaule.

  • Viens rentrons.

Ce simple contact me rassura, je crois que mon père ne m’avait jamais encore donné un geste d’une telle affection.

De l’église à la maison il y avait bien 4 kilomètres, nous les fîmes groupés comme des moutons, silencieux, abattus , malheureux.

En arrivant chacun se groupa autour de l’âtre où brûlait une massive bûche de chêne, mon frère et moi, on fut placé devant avec les anciens. La vapeur d’eau qui s’échappait de nos nippes trempées exhalait une forte odeur, sueur, crasse, humus et terre en une seule flagrance se mélangeaient.

Grand père Pierre sortit du buffet familiale une fiole d’eau de vie, tous les hommes présents se revigorèrent, les femmes qui n’avaient point accès à ce noble breuvage se contentèrent d’une sorte de pisse mémé fait de plantes dont Marie Jeanne ma grand mère avait le secret.

Moi et Jean Louis nous eûmes la satisfaction de boire une bolée de lait tiède et gras tout droit sorti des pis de la Noiraude.

Une fois le monde parti, le silence se fit, d’un commun accord plus personne ne parla.

Grand père rompit la gêne qui s’installait en donnant quelques ordres.

  • Jean va donner à manger aux bêtes.

  • Jean Pierre va continuer la coupe de bois au pâti de la Gîte.

  • Marie Jeanne va à l’étable, nettoyer.

Tous sauf mon père eurent une tâche à effectuer.

Mon grand père régnait en maître sur sa métairie de la Poissolière ainsi que sur ses occupants, nul ne contestait ses ordres et directive.

Moi pour l’heure je me réfugiais dans les jupons de ma tante Marie Jeanne, je l’adorais et ne la quittais guère, je crois bien que du haut de mes 5 ans j’en étais un peu amoureux. Elle me cajolais et me cédait tous mes caprices. Mon père se moquait en me disant que de traîner avec les fumelles j’allais me transformer en pleurnichouze .

Ma mère s’était différent elle n’avait guère eu de temps pour moi car ma sœur Marie était toujours à la mamelle.

D’ailleurs se fut à la mort de ma mère la première préoccupation, comment nourrir la Marie Véronique, moi je croyais simplement que le fait d’être une femme permettait de donner le sein mais apparemment grand mère et tante ne pouvaient le faire. Mon frère qui s’y connaissait m’expliqua qu’une femme s’était comme une vache, il fallait qu’elle ait un veau pour donner du lait.

Je n’ai pas bien compris le rapport mais bon le petiote se retrouva aux seins d’une domestique de la Bassetière.

A mon père, perdu dans ses pensée près du potager je n’avais encore posé aucune question.

Je tentais de le faire

  • Pourquoi elle est morte maman.

  • Parce que not bon dieu la rappelée

  • Il l’a rappelé parce qu’elle avait fait le mal

  • Non au contraire Aimé

Ce fut tout et je n’étais pas plus avancé, pourquoi le bon dieu faisait il mourir une maman de 29 ans.

Certes ces dernier temps, elle était fatiguée se plaignait de la poitrine, toussait et avait même de la fièvre mais tout de même.

Maman se nommait Rose Letard, elle était née sous le consulat de Napoléon, mon père l’avait marié en 1821, il était domestique chez grand père quand celui ci tenait la Grassière sur la commune de La Chapelle Achard.

Mon père avait coutume de dire j’ai troussé la fille du patron pour pouvoir être métayer. C’était un peu vrai mais aussi un peu faux. De fait lui qui n’était qu’un valet de ferme devint associé de mon grand père sur la métairie de la Poissolière à Saint Julien des Landes

Il eurent rapidement mon grand frère, très rapidement même . Puis se fut mon tour deux ans plus tard.

Ils complétèrent la famille par mes deux sœurs, Rose Victoire et Marie Véronique, j’avais l’impression que maman était toujours avec un gros ventre. Je ne sais par quel miracle les enfants venaient mais j’avais quand même l’idée que cela avait un rapport avec les petits cris que poussaient maman le soir derrière les rideaux de leur lit.

Mon père se retrouvait donc avec quatre enfants dont un aux langes, il allait falloir qu’il se retrouve au plus vite une femme. Moi j’aurais bien aimé que ma tante Marie Jeanne devienne la femme de mon père. Au village un métayer s’était remarié un mois après son veuvage avec sa jeune belle sœur.

Bon cela ne se fit pas c’est pour moi un grand mystère, ma tante était très belle et elle n’avait point d’homme.

La construction d’une histoire  » le TRÉSOR DES VENDÉENS  »

LE TRÉSOR DES VENDÉENS, épisode 1, L’ignoble massacre

LE TRÉSOR DES VENDÉENS, Épisode 2 Charles Guerin, Ma famille de L’Auroire

LE TRÉSOR DES VENDÉENS, Épisode 3, une enfance paysanne à l’Ératière

La construction d’une histoire  » le TRÉSOR DES VENDÉENS  »

 

On a tous à un moment donné, envisagé de prendre la plume et de raconter l’histoire de nos ancêtres.

Rien de plus facile mais aussi rien de plus difficile, ils sont proches, on peut presque leurs tendre la main. Mais les quelques actes où ils apparaissent, suffisent-ils pour nous permettre d’appréhender leur vie. C’est une vaste question à laquelle je serais presque tenté de répondre par oui.

La sécheresse de l’état civil ne permettant pas à mon avis de faire transparaître leur humble vie de façon vivante et intéressante pour un lecteur. Il faudra toutefois apporter à l’ensemble une touche romanesque. Une simple énumération de dates et de lieux lasserait à coup sur.

J’ai déjà écrit quelques textes mettant en scène mes ancêtres, ils ont été appréciés auprès de vous et l’idée d’en écrire une qui regrouperait plusieurs branches qui finiraient par se rejoindre m’est venue suite à vos encouragements.

J’ai choisi d’écrire l’histoire des arrières grands parents de la grand mère de mon épouse. Cette dernière est née peu avant la première guerre mondiale à une époque pivot pour la paysannerie et d’ailleurs pour le monde en général.

C’est un vaste programme et je m’en rends compte maintenant à l’écriture.

La personne de référence est donc une noble grand mère , nommée mémé Titine et qui pour l’état civil se nommait Marie Élisabeth Ernestine Alexandrine Proux. Elle nous a quittés il y a maintenant quelques années ,13 ans. Elle avait de l’importance ce sera donc une sorte d’hommage.

A partir de cette brave paysanne je me suis mis en quête de conter l’histoire de ses huit arrières grands parents.

Pour pouvoir le faire je me suis simplement glissé dans leur rôle, j’ai revécu leurs joies, leurs peines, leurs  amours. J’ai fait naitre leurs enfants, enterrer leurs proches. J’ai pénétré leur intimité, je me suis glissé dans leurs draps, j’ai saisi leurs outils et poussé la charrue.

Pour rajouter une petite touche liant ces familles j’ai inventé une petite histoire qui leurs est commune, elle n’est pas prépondérante, mais sert de support à l’ensemble.

L’idée première était de narrer la vie de ces huit personnes mais je me suis tout de suite aperçu que ne vivant pas seules il faudrait aussi que j’évoque la vie des gens qui les entouraient.Je me suis vite retrouvé à côtoyer  des dizaines de personnes. C’est une difficulté majeur que de les évoquer sans qu’ils prennent le pas sur vos héros.

Pour me lancer dans cette grande aventure je me suis plongé dans les sources dont je pouvais disposer et que vous connaissez.

La plus importante est bien évidemment le registre d’état civil . J’ai été obligé bien entendu de faire l’arbre généalogique descendant de tous mes personnages mais aussi de celui de leurs proches. Ce ne fut pas une mince affaire et je dois avouer que quelques zones d’ombres subsistent.  Il m’a fallut  être exact et méthodique pour compiler toutes ces données, car je tenais à ce que toutes les informations soient exactes.

J’ai ensuite passé énormément de temps dans les listes de recensement, ce fut primordial pour pouvoir appréhender leur vie. On trouve beaucoup de choses dans ces listes, leurs lieux de vie, leurs voisins, leur famille, leur environnement social, leur profession et leur condition sociale. C’est une mine d’or indissociable de ce genre d’écriture.

Lorsque l’on possède le nom de l’endroit où ils ont vécu un petit tour dans le  cadastre vous permet de visualiser leur lieu de vie.

J’ai également utilisé les très utiles comparateurs de cartes et l’indispensable Google earth.

Je me suis rendu sur les lieux pour me rendre compte que les changements opérés par l’homme dans l’habitat ne me permettaient pas de me mettre complétement dans l’ambiance. Moi qui comptait là dessus j’en fus assez déçu.

J’ai lu aussi les registres de délibérations municipales afin d’y glaner quelques bribes d’informations sur ces villages sans histoire.

Il m’a fallut aussi connaître l’histoire locale et régionale et j’ai également mis à contribution mes souvenirs de dizaine d’années de lecture et d’étude.

Pour les hommes j’ai également parcouru les registres matricules, c’est très intéressant, niveau d’étude, description physique et localisation allant au delà des registres d’état civil.

Je rajouterais la lecture de quelques journaux et nous aurons à peu près tous les éléments qui vont pouvoir nous permettre de commencer.

 

Une fois vos notes couchées sur un papier, il faut laisser sa plume faire le reste, ne rien lui interdire pour que cette compilation de données brutes prenne vie.

Pour que cela soit réussi il faut se délester de sa carapace d’homme moderne et prendre place dans la peau de ceux qui nous ont précédés et qui nous ont donné le jour. Il faut s’imaginer à la peine traçant un sillon, s’imaginer sur un lit de douleur donnant naissance à des enfants que vous ne verrez peut être pas grandir. Sentir l’eau froide de nos rivières quand vous rincerez votre linge, sentir les ampoules vous venir lors du battage des grains. Il vous faudra enfin mourir sur votre grabat sans que les secours d’un médecin ne viennent adoucir votre trépas.

J’aurais pu choisir n’importe quels ancêtres, mais la richesse des archives numérisées Vendéennes a fait que je me sois plongé dans ce canton de la Mothe Achard.

Par expérience, je me suis rendu compte que les archives départementales de Vendée étaient à la pointe de la numérisation des données et qu’il m’aurait été difficile de faire ce que j’ai fait sur un autre département.

De plus les particularités sociétales font qu’il est plus facile d’écrire sur des familles vendéennes que sur d’autres. Les vendéens vivaient en famille et souvent dans un habitat dispersé.

Seule la taille de l’exploitation conditionnait le nombre des habitants qui y logeaient et qui y travaillaient . Lorsqu’un couple était de trop il s’en allait, lorsque les enfants étaient trop nombreux ils étaient placés comme domestiques. Tout était immuable, la force des choses et la force des coutumes. Mes héros bougèrent beaucoup ce qui eut pour inconvénient d’avoir à les retrouver mais qui eut pour avantage de rajouter des éléments narratifs.

Il en sera ainsi jusqu’à la première guerre mondiale. Après tout changera, les vendéens s’exileront, les paysans iront à la ville et la  »langue vendéenne » disparaîtra au profit de la  »langue Française  ».

Je précise que l’histoire du trésor est inventée de toutes pièces, le moulin du Beignon à Saint Flaive des Loups a bel et bien existé, mais les occupants décrits dans mon histoire sont fictifs.

C’est la seule concession tous les autres personnages de l’histoire sont bien réels, ainsi que toutes les dates et autre lieux.

Je vous invite donc à me lire et à vivre à travers quatorze personnages la vie de ces illustres inconnus qui pourraient être vos parents.

J’ai insisté sur la vie intime, ne voulant pas surcharger mes textes de discussions techniques et politiques.

Mes textes sont corrigés par mon épouse, je suis un autodidacte de l’écriture et elle n’est pas une correctrice professionnelle, des fautes d’orthographe peuvent donc nous échapper et des erreurs grammaticales ou de syntaxe peuvent aussi froisser les puristes.

Ma chronique s’étendra sur une grande partie de l’année 2020, avec environ cent cinquante épisodes. Ensuite je compilerai ces pages dans un manuscrit et je tenterai peut être une autre aventure.

J’espère que vous me suivrez dans cette aventure pour moi passionnante.

A TRÈS BIENTÔT

 

LES SAUNIERS DE L’ILE BLANCHE, Épisode 25, la mort du saunier

 

Mon fils avait franchi les écueils des premiers mois, rien n’était gagné sur le combat de la vie, le temps  s’écoulait immuable, dans notre petit village isolé des Portes. Dans les impasses et les ruelles les familles naissaient, grandissaient et mouraient au rythme lent du travail des marais et des flux et reflux de la mer océane.

Marie eut l’ espérance d’avoir un autre enfant, elle en était très heureuse et finalement moi aussi même si mon enthousiasme pour une nouvelle paternité s’était évanouie avec la naissance de mon fils Pierre.

Comme de juste ce fut une fille qu’on nomma Marie Marguerite comme sa mère, beau bébé bien potelé et surtout bien portant.

Deux enfants vivants seulement, cela ne faisait pas une grosse famille. Pour sur c’était plus facile à nourrir qu’une famille nombreuse, il n’empêche que pour certains travaux je devais embaucher des journaliers, alors que les enfants étaient de la main d’œuvre gratuite.

J’en prends pour preuve quand nous devions effectuer les travaux de la terre. Car il faut que je vous explique, nous autres les sauniers le travail comme de juste il était un peu saisonnier, nous ne saunions que l’ été. Certes nous avions des travaux d’entretien mais il fallait quand même se nourrir. Je vous l’ai expliqué nous avions recours aux fruits de la mer. La pêche et le ramassage des mollusques nous occupaient et nous nourrissaient sainement, mais il nous fallait quand même des céréales pour faire du pain.

A la fin de l’automne nous commencions la blérie *, Marie et moi avec un journalier nous commencions par extirper les herbes salées sur les bords du bossis. Nous avions du mal ce chiendent nous blessait les mains et pour l’enlever nous devions rompre à coup de marre * le bri durci.

Quel travail de fou , courbé sur notre ouvrage nous devions former des billons* transversaux au bossi pour que l’eau de pluie s’évacue dans les bassins .

Nous formions des nouveaux sillons en prenant ceux de l’année d’avant, du sart avait été enfoui pour fertiliser la terre, cette culture sur billons avait pour avantage de limiter les effets de la pluie.

La billons étaient en sorte une petite butte, nous y plantions de l’orge.

La moisson se faisait fin juin mais entre temps les femmes avaient débarrassé les blés des chardons. Nous coupions notre récolte à la faucille, foutu travail qui mobilisait toutes les forces vives. Nous faisions des gerbes qui étaient attachées avec de la paille de seigle.

Rien ne devait resté sur place car les rats et les moineaux étaient des concurrents sérieux.

Tant qu’on est dans le travail de la terre , j’avais aussi quelques pieds de vigne, je faisais du très mauvais vin mais bon cela rafraîchissait pendant les métives et le saunage. Marie elle s’occupait d’une petite bande de terre sableuse qu’on appelait sablin, elle y faisait pousser des oignons, des choux, des raves et aussi un peu de seigle . Ça nous apportait un appoint alimentaire mais nous demandait aussi un travail supplémentaire. Marie emmenait Pierre au sablin, quand il grandirait je le formerais au rude métier de saunier.

Du lever du soleil à son coucher nous étions au labeur, les femmes comme les hommes sinon plus car elles avaient la charge des tâches ménagères et trimaient souvent avec le ventre bien rond.

Au fait je n’avais plus de maîtresse, la Catherine qui n’avait rien à espérer de moi se lassa de nos rencontres furtives et épousa en seconde noces un pilotin qui naviguait dans le pertuis breton.

C’est sur cela me manqua un peu et ma vie sexuelle manquait de piment d’autant que Marie qui estimait qu’elle avait assez œuvré ne voulait plus d’autres enfants me refusait souvent ses grâces.

En 1745 ma mère s’en alla au paradis des saunières, elle était octogénaire ce qui était un joli record pour notre contrée, décharnée, parcheminée elle participait encore aux travaux de la maison, quand on rentrait la soupe embaumait la pièce. Mais il faut aussi le dire elle nous surveillait le petit Pierre et Marie Marguerite. En général les enfants étaient soit livrés à eux mêmes ou au travail avec les parents. La dureté de la vie faisait souvent que les petits enfants ne connaissaient guère leurs grands parents.

Les nôtres eurent cette chance et furent très tristes d’avoir à veiller la triste momie qui s’en était allée.

On gagna un peu de place et on retrouva notre intimité perdue, quoi qu’à ce sujet comme les enfants grandiraient nous la reperdrions rapidement.

Bien des années plus tard.

Pierre Gautier dit le vieux avait les yeux fixés sur le rivage, immobile il semblait rêver.

Au loin se découpaient les côtes vendéenne, le vent doucement forcissait et des tourbillons de sable s’élevaient au dessus du banc des bûcherons. De lourds nuages menaçaient.

Pierre Gautier dit le jeune observait le visage de son père, il ne l’avait jamais vu aussi soucieux et absorbé par la tempête qui semblait monter.

Il vénérait se père qui était souvent bourru mais qui savait être tendre, il lui avait tout appris et se sentait capable maintenant de tenir les marais.

Prétention d’adolescent sans doute mais son père n’avait il pas en son temps réussit à les tenir ?

Mais chassons cela et rentrons retrouver Marie, le chemin était long de la pointe du Fier au village.

Nous étions maintenant courbés en deux et nous cheminions péniblement, arrivés au village nous décidâmes de passer au marais, nous étions inquiet de ce coup de vent tardif qui coucherait et mouillerait notre récolte d’orge . Contre les éléments nous ne pouvions lutter et notre présence servirait à rien. La pluie s’abattit soudain, forte, intense , froide et formant un rideau impénétrable.

Nous étions au niveau du vieux port sur le pont qui enjambait le chenal. Mon père s’arrêta soudain et porta sa main sur sa poitrine, il me regarda, me sourit et s’écroula.

Étendu le long du parapet de pierre, trempé par l’averse qui ne faiblissait pas, il me regardait d’un regard fixe. Un léger sourire aux lèvres, je n’étais plus Pierre Gautier le jeune.

Pierre fut enterré le 17 juin 1756 dans le vieux cimetière du village reposant auprès de son père Pierre et de ses ancêtres les sauniers.

 

Fin

LES SAUNIERS DE L’ILE BLANCHE, ÉPISODE 24, une naissance masculine

 

Un homme adultère ne risquait pas grand chose si ce n’était le mécontentement de son épouse, pour la femme c’était autre chose, prison et répudiation étaient l’aboutissement d’une tromperie.

Moi ma veuve elle était libre, le seul problème était que je pouvais l’engrosser. Dans une petite communauté saunière comme la notre sa réputation en aurait pris un coup.

Mais il faut croire que nous avions de la chance, elle resta plate et moi ma femme soulagée que je m’endorme le soir fit semblant de ne rien voir. Peut être d’ailleurs n’avait elle rien remarqué.

Quoi qu’il en fut Marie tomba enceinte et m’annonça la bonne nouvelle après les fêtes de la nativité de l’an de grâce 1738.

Peut être avait elle prié mais le samedi 1 août 1739 fut jour de liesse pour notre foyer, enfin j’étais récompensé par l’arrivée d’un garçon. Comme voulait l’usage il porta mon prénom qui accessoirement était aussi celui de son parrain Pierre Bourgeois saunier de son état. La sage femme s’extasia devant les bourses bien dessinées de mon fils en me disant pas de doute c’est bien un mâle.

Moi je partis en courant dans tout le village gueuler l’arriver d’un petit Gautier. Comme si la venue de mon fils était l’arrivée messianique d’un nouveau prophète. Je bus un nombre important de verre d’eau de vie et c’est avec peine que je tenais sur mes jambes lors du baptême qui se fit dans la soirée du jour même.

Le curé Guerin qui lui même taquinait le bouteillon ne remarqua rien mais la marraine Marie Pedeneau s’en offusqua telle une grenouille de bénitier.

Quoi qu’il en fut j’étais enfin comblé, un garçon à qui je pourrais transmettre mes marais et mon savoir.

Bon nous n’en n’étions pas là il fallait que l’enfant survive, ce n’était pas une évidence car chez nous les petits mouraient fréquemment et le passage entre la petite enfance et l’enfance était périlleux.

Ma vieille mère serait chargée de sa surveillance, de toutes manières elle ne pouvait rien faire d’autre. Moi j’avais besoin de Marie car nous étions en pleine récolte.

Elle reprit sa place à coté de moi et sa voix mélodieuse qui accompagnait toujours son labeur, retentit de nouveau à mes oreilles.

Le temps était suspendu à mon bonheur, un fils, une femme à l’apothéose de sa beauté, des beaux marais donnant un beau sel prisé par tous, des paysages magnifiques aux couleurs changeantes.

Je me délectais des odeurs venues du large emportées par les vents. Marie avec sa culotte de marais tapinée, blanche des traces de sel qui se déposaient dessus et enveloppant ses jupes avait remonté les manches de son corsage. Sa tête couverte d’un bonnet de coton était ainsi protégée du fort soleil qui dardait sur nous. A l’aide de son sourvon elle remontait le sel sur le chemin, je m’arrêtais de travailler et à la dérobée je l’observais benoîtement.

Sur un bossi nous surplombant quelqu’un d’autre nous observait. J’en eus un frisson c’était Catherine. C’est vrai nous n’avions jamais rompu mais je m’étais imaginé qu’ayant un fils elle comprendrait que je ne puisse plus la fréquenter. Cela n’avait rien à voir en fait.

Ma femme l’aperçût et lui fit signe, elles se connaissaient, comment avais je pu l’ignorer.

Quelques instant plus tard je me retrouvais avec ma femme et ma maîtresse en train de déguster quelques bulots, j’étais infiniment gêné,mais je fis bonne constante.

Quand elle repartit et qu’elle me fit à plus tard, un frisson de désir me parcourra l’échine, je n’en n’avais pas fini avec les complications.

Un jour que j’étais en période de garde à proximité de la pointe des baleines, une silhouette m’apparut le long de la côte, je faillis hurler au qui vive quand je reconnus la belle Catherine. Que venait elle me relancer alors que j’étais revêtu des attributs de la milice. L’affaire eut pu être sérieuse pour moi si l’on m’avait vu discuter avec une femme pendant mon tour de garde. Et encore si nous n’avions fait que bavarder, mais je ne sais ce qui nous prit, l’interdit sans doute.

Je posais mon fusil et dans les genêts face à la mer nous eûmes un moment d’extase. Pour sur si l’on comparait cela avec mes rapports avec ma femme dans notre chambre, sur notre paillasse entourée de rideaux avec l’impression d ‘ être surveillés par ma mère. Mais tout de même quelle imprudence,je risquais la prison pour cela et la mise au banc de la société communale.

Je me promettais de ne jamais renouveler l’expérience, mais ce ne fut que veines promesses.

En fin d’année nous nous sommes une fois de plus retrouvés pour élire les fabriqueurs. Ce fut mon commandant de milice qui fut élu, il était maître chirurgien, pour une fois qu’un élu n’était pas un marchand de sel.

Son adjoint Louis Huguet par contre l’était, il faut bien dire que la majorité des notables était liée au trafic du sel.

Si ma fille n’avait pas été précoce mon fils Pierre le fut, à même pas un an dans la ruelle derrière la maison il fit ses premier pas. Je n’étais pas peu fier, ma mère me ramena sur terre en me faisant remarquer que même les idiots marchaient et qu’il ne fallait pas que je m’attache autant à un à si petit être.

Elle avait raison ma mère on ne devait pas s’attacher aux enfants le 21 octobre 1740 ma fille fut prise de spasme, elle ne passa pas la journée. Je ne m’étais jamais vraiment attaché à cette fillette mais je fus peiner de la peine qu’eut ma femme.

Nous l’avons veillée cette drôlesse, dans son sommeil éternel, elle était maintenant très belle. Ses traits reposés ressemblaient à ceux de sa mère. Le lendemain dans son linceul blanc recouvert de la terre sablonneuse des Portes elle partit pour le paradis.

Bon moi, le paradis, j’étais septique, j’avais eu l’occasion de creuser une fosse au cimetière , croyez moi un corps en décomposition n’a rien de paradisiaque.

Ma femme me traitait de bougre d’idiot en m’expliquant que seule l’âme montait au ciel, foutaise et encore foutaise de la prêtraille.

Un jour que nous allions nous rendre à l’aisine pour y prendre nos chevaux, une rumeur monta dans le village, tout le monde courait en direction de la côte et du hameau la Rivière.

Nous apprîmes qu’une baleine venait de s’échouer sur la plage un peu en dessous de la pointe du Lizay. Même si l’endroit s’appelait la conche des baleines peut d’entre nous pouvait dire qu’ils avaient vu des cétacés et encore moins en avoir vu mourir sur notre sable.

Avec Marie nous fîmes comme tout le monde et on se précipita en remettant notre travail pour plus tard.

Arrivés sur les lieux, chacun s’évertuait d’approcher au plus près, je restais avec Marie assez loin pour admirer le spectacle.

Une monstruosité, purulente et nauséabonde, la bête devait être morte depuis un moment et des prédateurs avaient déjà prélevé leurs écots.

Longue certainement de plus de 25 mètres, la créature malgré sa décomposition restait impressionnante.

Les villageois tels des charognards évaluaient ce qui pouvait être source de profit, moi sagement assis sur la dune j’assistais à ce carnaval en me disant que jamais je ne toucherais pareille charogne.

Elle resta plusieurs semaines à se décomposer, quelques paysans avides avaient tenté de prélever quelques vestiges à ce monstre des océans mais certains en furent malades et on oublia bientôt la charogne.

Un matin du poste de garde de la tour des baleine, les factionnaires de la milice constatèrent que la grande marée de la veille avait nettoyé la plage. Rien ne subsistait à part notre souvenir.

LES SAUNIERS DE L’ILE BLANCHE, ÉPISODE 23, le sort s’acharne sur moi je viens d’avoir une fille.

 

Il faut que je vous explique, notre île était divisée en deux, la baronnie qui couvrait la majeur partie de l’île avec Saint martin, la Couarde, la Flotte, Sainte Marie, l’autre partie où nous nous trouvions s’appelait la seigneurie et comprenait Ars, les Portes et Loix.

Cela m’importait peu, les terres que je saunais, ne m’appartenaient pas et je ne connaissais pas réellement les propriétaires, nous avions tous à faire à des intermédiaires, à des marchands et à des contrôleurs. Alors ces appellations qui sentaient bon la noblesse me laissait aussi indifférent que le crottin de mon cheval.

Le 1 mai 1738 ce fut le branle bas de combat à la maison, ma vieille mère courait partout et semait la panique, heureusement la sage femme arriva et prit les choses une fois de plus en main.

J’obtins de haute lutte son autorisation pour rester dans la pièce, la matrone souleva la robe de ma femme et l’examina, c’est pour bientôt déclara t ‘elle doctement.

Marie assise le dos relever par son oreiller, les jambes légèrement relevées acceptait avec résignation que la sage femme lui pratique un attouchement avec ses mains à la propreté douteuse.

D’un autre coté la pauvre avait été appelé alors qu’elle tirait le lait d’une de ses vaches. Nous avions l’habitude de cette femme, elle savait s’y prendre. De plus elle seule pouvait accoucher une femme dans le village car elle était la seule à qui le curé avait délivré le droit d’effectuer des baptêmes en cas de péril de mort de l’enfant.

De bonne moralité, mariée ou veuve et surtout bonne chrétienne, voilà un viatique suffisant pour exercer ce noble art.

Marie poussa bien fort et fut d’un courage exemplaire, moi je guettais et je gênais surtout tout le monde.

Puis ce fut le drame une donzelle toute rose arriva et braya immédiatement. Encore un coup pour rien, je partis aussitôt boire un coup à la taverne sans plus regarder ma fille, que ma femme nomma Gabrielle.

J’étais anéanti, comment la nature avait elle put me faire cela, le parrain l’ Étienne Rousseau lui il avait une flopée de garçon, la marraine Marguerite Peneau également alors pourquoi pas moi ?

Je me réfugiais dans le travail et aussi dans les tours de garde que j’effectuais toujours avec la milice.

Plusieurs fois il me vint même l’idée que cette drôlesse ne devait pas vivre, je savais que ce n’était guère paternel ni chrétien, mais bon les mauvaises pensées on en a tous.

Par contre quand elle mourut le 27 mai après une courte poussée de fièvre et une éruption boutonneuse je me sentais complètement responsable. Une mauvaise pensée pouvait elle tuer, j’en étais confondu et je ne savais que faire. Me confier à Marie, elle m’aurait tué, quand à ma mère elle n’aurait encore une fois rien compris. Il ne me restait qu’une solution, aller confesser mon crime au curé.

Le bon père fut surpris de me voir car en général je ne me confessais qu’à Pâques. Dans le confessionnal de bois de chêne je déballais mon désamour pour les filles et mon envie obsessionnelle d’avoir un garçon pour me succéder. Je lui avouais aussi tout ce que j’avais de mauvais en moi. Je fut absous et m’en tirais avec quelques paters et quelques avé Maria.

Pendant ce laps de temps je ne m’étais pas occupé de ma Marie qui pourtant se morfondais de tristesse.

Nous eûmes du mal à surmonter ce malheur mais tous les sauniers que nous connaissions avaient perdu des petits en bas age et tous étaient en train de besogner leur marais ou bien leur terre.

La mort faisait parti intégrante du paysage de notre vie.

En attendant j’observais à la dérobée ma fille Marie Catherine, elle marchait enfin mais restait malgré tout bien malingre, non seulement j’avais une fille mais elle serait non mariable si elle ne se fortifiait pas un peu.

Nous avions acheté avec les bénéfices de notre dernière vente une vache que nous avions fait venir de la campagne Rochelaise. Vous parlez d’une épopée que de faire venir des bêtes sur pieds, elles étaient embarquées à la Repentie et ensuite débarquées près du banc des bûcherons.

On peut dire qu’il n’y avait pas d’élevage dans l’île, alors vous pensez, nous avons été un peu vilipendés. Notre vache nous servit d’appoint alimentaire et l’on confectionna du beurre. Marie et ma mère le vendirent sur le marché.

Au niveau de nos relations avec la Marie ça battaient un peu de l’aile nous nous aimions toujours certes mais cette impossibilité d’avoir un garçon nous bloquait un peu.

Je crois même que nous forcions à avoir des rapports fréquents, alors évidemment on se lassait un peu.

Un jour que ma femme était partie ramasser du sart sur l’estran, je me rendis à mon marais pour y relever quelques chemins qui menaçaient de s’effondrer je rencontrais la veuve d’un saunier nommée Catherine. On se connaissait mais nous n’étions liés par aucune parenté, on discuta de choses et d’autres et je crois dire que cela nous procura un certain bonheur.

Catherine était un petit bout de femme d’une trentaine d’année, brune, le teint mat, le nez pointu d’une fouine et une bouche sensuelle qui appelait aux baisers. Ses petits seins faisant saillie dans son corsage et sa descente de rein m’avaient retourné les sens.

Marie me trouva de la vigueur et au vrai j’en avais à revendre. Dès lors je ne me préoccupais que de revoir mon apparition.

Je n’eus aucun mal à provoquer une rencontre par contre pour être seuls c’était plus compliqué.

Un jour que je me trouvais dans l’une de mes aires saunantes entrain d’abattre le voile de sel avec mon simoussis, j’entendis la voix de Catherine. Elle se trouvait en face de moi mais de l’autre coté, j’abandonnais immédiatement mon ouvrage et la rejoignis. Nous étions seuls, aucun autres sauniers ne tiraient du sel à proximité, le soleil tapait dru à peine tempéré par la brise qui venait du Fier. Elle me proposa une goulée d’eau fraîche ce que j’acceptais avec gratitude tellement j’avais chaud.

Chaleur dut au travail mais aussi à cette apparition. Pour la remercier je lui déposais un baiser sur les lèvres. Elle les entrouvrit et nous commençâmes le combat de l’amour.

Le risque d’être surpris était grand alors nous dûmes sauter quelques étapes, je la poussais à l’intérieur de ma cabane à outils. Du foin au sol nous servit de paillasse, je lui baissais sans plus de façon sa culotte des marais dévoilant sa belle toison noir. Je la pris comme un hussard prend une femme, comme un marin prend une catin ou comme un maître prend sa servante.

Je crois qu’elle en éprouva du plaisir, en tout état de cause nous nous revîmes aussi souvent que nous le pûmes.

LES SAUNIERS DE L’ILE BLANCHE, ÉPISODES 22, le chargement du sel

 

Au printemps un commis de Jean Séjourné le marchand vint me prévenir qu’un bateau arrivait et que l’on chargerait le pilot de sel que j’avais sur le tasselier. C’était toujours un événement et une joie que de voir apparaître un navire qui était acheteur de votre sel. Cela signifiait que j’allais être payé de mes peines et que je pourrais un peu rembourser mes dettes.

Tout se mit en branle, aidé de plusieurs sauniers je me rendis sur mes pilots et je les délivrais de leur gangue de paille et de terre. Ils n’étaient guère vieux et je n’avais que peu de coulage.

Toutes les femmes arrivèrent avec les chevaux et se fut un défilé sur la bosse de sel, à l’aller elles montaient les chevaux car les basses étaient vides. Marie sur le  » Jean  » trottinait fièrement en tenant à la longe notre deuxième cheval. Nous les hommes on remplissaient les basses puis nous les remettions sur les bêtes. Marie et ses consœurs repartaient ensuite vers les lieux de chargements.

Tout se faisait dans la joie, certains chantaient, d’autres échauffés par les coups de tire vers exprimaient en mots salaces l’amour qu’ils portaient au physique des femmes. Ces dernières se piquant au jeu en un langage cru et imaginé les excitaient et se moquaient parfois de leur virilité défaillante.

Mais il fallait travailler très dur, les navires ne devant être immobilisés que le moins possible et la noria des charges devait se faire rapidement.

Au retour donc les femmes et aussi les enfants guidaient les chevaux vers ce que l’on appelait la charge. Cet endroit où l’on chargeait n’était qu’un appontement provisoire, une allège de faible tonnage remontait les chenaux au plus près des prises, il n’y avait pas beaucoup d’eau et les échouages n’étaient pas rares.

Une fois le bateau amarré une planche était jetée en travers et des gars costauds que l’on nommait les hommes de la planche enlevaient les basses pleines à ras de sel et les déversaient dans l’allège.

Le travail était pénible mais payé en conséquence, il fallait avoir le pied sur et ne pas se retrouver avec le sel dans le chenal.

Dans la barcasse, des contrôleurs vérifiaient la quantité, lorsque la charge avait été atteinte le pilotin repartait avec son chargement et se rendait à Saint Martin où attendaient des terres -neuviers qui faisaient provision de ce sel vert qui conservait merveilleusement les morues pêchées au loin dans les mers froides.

Il fallut plusieurs jours pour évacuer les nombreux monticules qui émaillaient le paysage, nous étions fourbus mais heureux, pour une fois la vente s’était déroulée à notre avantage.

Notre bon sel ne partait pas seulement à terre neuve, il prenait souvent la destination des pays scandinaves, alors là les barcasses se muaient en gros navires bien pansus car non seulement ils chargeaient en sel mais aussi en vin, les tonneaux se calaient avec le sel qui servait ainsi et de marchandise et de leste.

Quelques temps plus tard nous en étions au même point, le ventre si doux de ma femme restait stérile, je me lassais de cet ouvrage sans cesse recommencé et me détournais peu à peu des charmes de Marie.

Non pas que la tentation d’aller voir ailleurs me soit venue, d’ailleurs cela n’aurait en rien favorisé mes envies d’avoir un fils.

Nous n’avions pas de chance et ce n’est pas les prières à l’église qui changeraient quoi que ce soit à la situation. C’était mon troisième mariage et je n’avais toujours qu’une pissouse.

Le temps passa Marie avait 36 ans et moi 38 le travail nous unissait et nous passions notre temps ensemble en fin d’année 1737 nous eûmes enfin un espoir. Ma femme se trouvait grosse enfin.

C’est l’époque aussi ou ma mère qui vivait seule dans la petite maison où j’avais grandi n’eut plus assez de force pour subvenir à ses besoins, j’entends par là que sa faiblesse ne l’autorisait plus à travailler comme saunière, ni dans mes marais ni dans ceux des autres. Le ramassage du sart était trop dur, enfin pour résumer elle n’était plus bonne à rien. Évidemment la maison où elle habitait ne lui appartenait pas en propre, alors plus de travail plus de toit. Il fallut se rendre à l’évidence nous devions la prendre chez nous Heureusement nous avions deux pièces et la grand mère dormirait avec sa petite fille dans le même lit. Nous allâmes chercher ses hardes et les résidus d’une vie domestique, oh trois fois rien, des nippes, des casseroles quelques couverts et pots divers . Ce que nous ne pouvions emporter faute de place fut vendu.

Maigre profit pour une très grosse peine, il est dur de voir finir sa vie et dur de voir partir ses souvenirs à l’encan.

Nous avions Marie et moi quelques libertés il fallut que nous fassions montre de plus de discrétion.

Lorsque j’avais envie d’elle je pouvais profiter du moindre recoin pour lui remonter sa robe, nous pouvions hurler de contentement que cela ne gênait personne. Pour la toilette Marie se lavait entièrement nue. Pour nos besoins dans le pot de chambre aucune décence n’était requise. Maintenant que la vieille était là assise près de l’âtre nous étions observés et jugés à la mode du feu roi louis XIV.

Bon il y eut un petit avantage, elle s’occupait des repas et de la petite Marie Catherine. Au sujet de ma fille nous étions un peu inquiet passée deux ans elle ne marchait toujours pas et avait le plus grand mal à se tenir assise. Bon Dieu non seulement ce n’était pas un garçon mais en plus la voilà contrefaite.

En octobre 1737 le village bruissa du changement des fabriqueurs, la discussion fut houleuse à l’église mais ce fut Jean Grisard qui fut désigné en compagnie de Jean Séjourné.

Grisard était notaire des seigneuries d’Ars de Loix et des Portes, nom bien pompeux pour un écrivaillon mais il avait des biens et était lié avec toutes les familles de notables de l’île .

Séjourné était marchand, lui aussi très aisé mais largement moins con et prétentieux que l’autre coq de village. De toutes manières nous pauvres gueux nous n’avions qu’à travailler, baisser la tête, et soulever le chapeau.

LES SAUNIERS DE L’ILE BLANCHE, ÉPISODE 21, nouvelle naissance et scènes de vie

 

Nous nous sommes retrouvés comme deux imbéciles, moi meurtri en mes espoirs, elle dans sa chair et dans son âme. Elle s’en voulait de ne pas m’avoir satisfait dans mes vœux de paternité. Elle s’inquiétait de l’état de son ventre, je la tranquillisais sur ce sujet, nous patienterons.

On se plongea dans le travail, la saison arrivait à grand pas. Marie un peu chancelante vint me rejoindre, le soleil fut présent cette année là et nous eûmes une magnifique récolte.

Quel bonheur que d’être au marais, les odeurs, le paysage, les couleurs changeantes du sel me charmaient presque autant que le corps de ma Marie.

Si le sel fut au rendez vous, l’orge que nous faisions pousser sur nos bossis ne nous manquait pas non plus. Vraiment une superbe récolte, les métives se faisaient à la faucille j’avais le dos cassé à force d’être penché, Marie travaillait comme un homme.

Nous avons ensuite amené la récolte sur nos deux petits chevaux jusqu’à la petite cour près de notre maison et qui nous servait de lieu de battage. En chantant avec nos battoirs réunis en une réelle communauté nous les sauniers on s’entraidait. Chacun battait ses grains et les rentrait, puis nous passions à la récolte du voisin.

Au cours d’un de ces battages ma femme se disputa avec une de mes anciennes belle filles, cela commença par un mauvais regard puis par des paroles au sujet des avances que j’avais soit disant faites. Le ton monta rapidement cela faisait rire tout le monde, la Catherine se prit une gifle puis ce fut l’empoignade, ma femme et ma belle fille se roulant dans les grains juste battus, se griffant, se mordant et tentant de s’arracher les vêtements. Oh ce fut un sacré spectacle, Catherine se retrouva avec sa robe troussée le cul à l’air et Marie la chemise déchirée montra à tous un de ses seins.

Tout le monde applaudissait à ce spectacle, les hommes comme les femmes, tout le monde s’excitait à cette bagarre de furie.

Je mis fin à ce divertissement en attrapant ma femme par le bras et en la ramenant à la maison.

La Catherine fut ramenée par son frère qui lui mit la plus belle trempe de sa vie. Chez moi, Marie la colère passée fut des plus honteuse. Moi j’étais fort en rogne et je lui aurais bien mis une volée pour la honte qu’elle m’avait procurée devant la communauté. D’un autre coté c’était pour défendre mon honneur, alors je la charriais un peu en lui disant que tous les hommes du village diraient quelle avait le plus joli téton de l’île de Ré.

Puis la saison repris, oubliant le petit avorton que j’avais enseveli, le travail absorbait notre énergie.

Nous ne relâchions pas nos efforts pour faire un petit et ce sujet avec le sel nous tenait en haleine.

Rien ne venait, Marie restait plate comme une limande, enfin presque.

En Janvier 1735, elle fut affectée par la mort de son père, remarquez il était déjà vieux, je crois 62 ans. Nous avons veillé sa dépouille enfin surtout Marie et ses deux sœurs Jeanne et Marguerite.

Les trois femmes ont effectué la toilette mortuaire avec amour et dévotion, vous parlez d’une connerie, le Jacques il était pas très propre et puait comme un bouc alors le nettoyer pour le passage dans l’au-delà cela me laissait perplexe. On lui mit aussi ses beaux habits, quel gâchis alors que les temps sont si durs. Moi j’ ai demandé à Marie d’être enterré à poil, autant vous dire que j’ai reçu une bordée d’invectives que seules les Rhétaises connaissent.

Ensuite on l’a conduit à sa dernière demeure, il était pas loin du trou de ma deuxième femme, enfin je crois. Ses marais au grand Jacques passaient aux mains de son fils, c’était la coutume et il en était bien ainsi.

C’est peu de temps après que Marie devint grosse, pour la faire râler je lui disais que nous avions réussi lorsque un jour que nous ramenions les chevaux à l’aisine je lui avais soulevé ses cotillons dans notre remise à outils et que sur une litière de paille fraîche je lui avais exprimé mon émotion.

Restait à voir si un fils  naîtrait, alors là j’ai tout entendu des commères, la position du ventre, rond, en pointe, en bas, la voisine nous a même fait un prêche sur la lune et le positionnement des astres. Foutaise quand j’avais envie de Marie je ne regardais pas le ciel ni les planètes. Enfin à part peut être une certaine lune.

Un peu avant Noël, tout le quartier se mobilisa pour aider Marie qui venait de perdre les eaux, il y avait foule dans la maison et madame Relet la sage femme dut en remercier quelques unes.

Comme si la voie était faite, Marie Catherine nous naquit le 10 décembre 1735, non de dieu encore une foutue femelle, il allait falloir recommencer et repasser par les mêmes phases d’espoir.

De colère je partis voir mon marais bien qu’en cette période je n’avais rien à y faire car il était recouvert. Une fois calmé je rentrais et j’admirais le petit animal à la goule fripée et rougie, momifié dans des langes. Jean Dubois un saunier qui partageait mes travaux et qui buvait le coup avec moi servit de parrain et Marie Guilbaud la sœur de Marie devint Marraine. Ma femme impure resta à la maison et le curé nous baptisa la drôlesse.

Ce qui chagrina la Marie fut justement cette impureté, elle ne devait point se rendre à l’église avant ses relevailles, or cette période courait sur les fêtes de la nativité. Pour ma femme c’était un vrai crève cœur. Moi j’aurais bien été un peu impur pour me passer de ces pantomimes mais bon toute la communauté se rendait à la messe ce jour là alors je ne pouvais y déroger.

Le curé devant l’air désespéré de Marie lui octroya le privilège d’être relevée juste avant Noël.

Cérémonial d’un autre age Marie accompagnée de ses sœurs, de la sage femme et de la marraine partirent de la maison la mère Relet tenait ma fille sur son bras gauche et ma femme prenait position près de la tête de l’enfant, ma belle sœur Marie Catherine se tenant de l’autre coté. Vous parlez d’un équipage je me demande d’où cela sort ces futilités de placement.

Arrivée devant l’église, cette mauvaise femme s’agenouille , le prêtre lui amène un cierge qui est celui de la chandeleur. Une petite prière, le bon curé pose son étole sur le bras de Marie la relève et l’accompagne à l’autel, prière, bénédiction et communion. Enfin ma femme est propre, lavé le sang des menstrues et le sang placentaire. Elle pourrait retourner à l’église, au lavoir, sortir de la maison

Et bien sur je bénéficierai de nouveau de son corps. Moi pour sur il n’y avait que la dernière interdiction qui me turlupinait.

Bon elle était contente de retourner à la messe moi ce qui pouvait la contenter de façon si simple me satisfaisait.

Le soir de la nativité je mis dans la cheminée une bûche que l’on alluma dès que l’on entendit la cloche nous appelant à la messe de minuit. J’avais coupé un vieux poirier les jours précédents le tronc était énorme et brûlerait un moment. Tout cela était bien symbolique, le soleil, le feu, le Christ et comme disait un marin à la taverne ce n’était pas bien catholique tous ces mélanges.

Marie et les autres femmes étaient en général plus assidues que nous autres les hommes. Avant de partir ma femme donna le sein à notre fille, j’adorais, puis nous la laissâmes. Nous n’avions aucun souci à nous faire, emmaillotée comme elle était, elle ne risquait pas de bouger. Au vrai il y avait un risque quand même, l’autre jour un petit s’était étouffé dans son vomi.

Au retour de Saint Eutrope j’avais de l’appétit, mais ma Marie fit l’offusquée, pas pendant les fêtes religieuses.

Je me jurais que le lendemain je mettrais tout en œuvre pour avoir un garçon. Saunier qui s’en dédit