UNE VIE PAYSANNE, ÉPISODE 20, Entre les deux mon corps balance

 

commune de Verdelot département de Seine et Marne

année 1811

Notre empereur avait enfin un fils, il lui était né de sa nouvelle femme Marie Louise, bon c’était une autrichienne, comme celle à qui on avait coupé le col.

J’espèrerais que cela ne lui porte pas malheur, et à nous non plus.

Napoléon François Joseph Charles qu’il se prénomma. Toute une histoire, moi je viens d’avoir un autre fils à qui on a donné les prénoms de Louis Théophile. Il est né en novembre, beau, costaud, si il passe les premières années, il fera un magnifique garçon Perrin.

La famille était donc composée de mon fils ainé Nicolas et de ma fille Florentine, nous pourrions nous enorgueillir d’avoir deux filles mais comme les autre couples nous avions donné notre contribution à madame la mort en lui abandonnant Marie Louise à l’âge d’un an.

C’était maintenant moi le chef de la fratrie, mon beau père et ma belle mère étaient morts en 1808 et j’étais le plus âgé.

Certes nous habitions tous ensemble et la maison était celle de la famille de ma femme, mais mon beau frère n’avait aucune personnalité alors je me suis imposé.

Deux familles, deux couples, même pot, même sel, la table le soir était animée de mille bruits d’enfant, en tout, nous en avions sept . Je mangeais à la table avec François Luc et nous venions d’accorder une place au fils ainé de celui ci ,car il venait d’avoir quatorze ans. Les femmes et tous les autres petits mangeaient après ou debout près de la cheminée.

Augustine et Marie Louise cohabitaient moins bien que nous les hommes, car il faut bien le dire avec François on était souvent avec nos moutons, alors que les femmes étaient là chaque jour.

Il y avait des prises de bec et dès fois elles manquaient de se crêper le chignon. Marie Louise me demandait constamment de nous installer ailleurs.

Moi je voulais bien, mais il faut que je l’avoue, le charme d’Augustine rejaillissait sur moi et j’en ai un peu honte je la désirais encore. Alors rester en son intimité était pour moi une sorte d’alternative.

Mais à jouer avec le feu on se brûle, la belle sœur qui peut être s’ennuyait en son alcôve se mit à me tourner autour avec insistance. Elle me frôlait, me touchait, me donnait raison pour tout, m’accompagnait au bois, à l’étable, enfin partout. C’était agaçant, gênant et excitant. Cela ne pouvait plus durer je pris une décision radicale.

Un jour, un hasard, François trainait son troupeau dans l’Aisne, Marie Louise vendait des volailles au marché de Coulommiers et les enfants vagabondaient dans Pilfroid. Moi je m’étais acquitté de ma tâche à la bergerie et je rentrais donc prendre un peu de repos.

Était- ce fortuit ou calculé je ne le saurai jamais, mais en tous les cas, Augustine était là.

Cela se fit , l’attirance était mutuelle, pas besoin de longs discours, pas besoin de cour. L’impulsion se trouva pulsion, la lourde table de chêne accueillit nos ébats.

On se rendit compte après que nous n’avions peut-être pas bien agis, mais à quoi bon se repentir, l’acte avait été bon, et le fait de braver un interdit avait décuplé notre désir.

Nos respectifs rentrèrent et l’on tenta de vivre ensemble dans une harmonie familiale.

Marie Louise Cré

Commune de Verdelot, département de Seine et Marne

Année 1812

Elle trônait sur son fauteuil à la place de feue ma mère, cela m’énervait au possible. L’Augustine, voyez vous, les années ne l’atteignaient pas . A trente six ans elle était plus belle qu’à vingt. Les maternités ne lui avaient laissé aucune trace. Je le savais nous partagions notre intimité, ses seins étaient fermes comme ceux d’une jeune pucelle, on aurait dit qu’ils n’avaient jamais été tétés par quelques gloutons. Son ventre plat qui ne portait aucune trace de graisse ou de vilaines veines , était pour moi une éternelle provocation. Son visage ne portait aucune des atteintes du temps dont nous les paysannes étions affublées.

Elle formait une sorte de contraste visible avec mon propre corps, les miens de seins étaient lourds et tombant , mon ventre quand à lui retombait en un pli sur ma toison qui quand à elle laissait voir quelques fils d’argent.

Bref j’étais jalouse de son physique et aussi de l’intérêt qu’elle suscitait auprès de mon homme. Cet idiot était en arrêt devant et j’étais maintenant sûre qu’ils se passaient quelque chose entre eux.

J’étais décidée à ne rien lâcher, et je voulais à tout prix quitter cette maison. En attendant je menais une lutte sourde contre cette voleuse et contre mon traitre de mari.

Ce fut une lutte de tous les instants, j’ai craché dans sa soupe, mis un coup de pied dans son pot de chambre. J’ai même fait exprès de faire du bruit pendant mon devoir conjugal.

Mais le pire dans tout cela, c’est que je l’aimais quand même, un jour elle est tombée malade et je suis restée à son chevet comme si elle avait été ma propre fille. J’ai cru la perdre, non vraiment un sentiment bizarre.

Notre fils ainé avait 7 ans, devions nous le mettre à l’école ou pas. Dans le monde des bergers, l’apprentissage des écritures n’était pas une obligation, mais moi je rêvais d’autres choses pour mon ainé, peut-être prêtre, clerc de notaire ou officier dans la belle armée de Napoléon.

Nicolas ne voyait son fils qu’au cul des bêtes, mais j’obtins quand même qu’il apprenne l’écriture et la lecture avec l’instituteur Jean Nicolas Berthemet.

La classe se faisait près du ru de l’Aventure dans une vaste salle presque sans lumière, au pauvre mobilier. Le chauffage assuré par une vaste cheminée n’apportait qu’une maigre chaleur. La plupart des élèves restaient debout mais enfin, c’était quand même un lieu d’apprentissage. Il fallait bien qu’on évolue nous autres.

Mon frère y envoya également sa fille Rosalie et son fils Stanislas, pour son ainé c’était trop tard, il était déjà avec ses bêtes, mais le curé Lallemand lui avait quand même appris quelques notions.

UNE VIE PAYSANNE, Épisode 19, , la mort des anciens

 

Marie Louise Cré

Commune de Verdelot, département de Seine et Marne

Année 1808

Le mois de mai, s’ il fut préjudiciable à notre Empereur qui tentait de s’imposer en Espagne, l’avait également été pour notre foyer.

Papa le six mai au soir déclara à la tablée qu’il ne se trouvait pas bien et qu’il allait se coucher.

Nous fûmes stupéfaits car c’était bien la première fois, la nuit se passa mal, diarrhée, vomissements, mal de tête. Le lendemain Maman se couchait près de lui avec les mêmes symptômes. On nous conseilla d’écarter les enfants, mais avec un risque de contagion, vous pensez bien que personne ne voulut nous les prendre.

 

Ils restèrent donc avec nous et assisteront à la mort lente de leurs grands parents, ainsi se forme les caractères.

Les hommes allèrent au travail quand même et Augustine et moi on resta au chevet des deux vieux.

Ce fut dramatique, le 8 mai mon père perdit conscience et nous quitta vers 9 heures, que faire de maman, nous ne pouvions tout de même pas la laisser agoniser à coté de son homme mort.

Je décidais de la porter sur mon propre lit et tant pis si Nicolas allait me gueuler dessus.

La soirée vous vous en doutez fut morne, veiller un mort et veiller une moribonde n’avait rien de réjouissant. Maman ne sut pas que l’amour de sa vie était parti, sûrement une bonne chose.

Mon père était maintenant dur comme du marbre, nous avions eu un mal fou à le revêtir de ses habits du dimanche. Nous savions qu’il y tenait mais quand même cela faisait pitié car ils auraient pu resservir à Nicolas ou bien à François.

On fit tout bien avec Augustine comme maman nous l’avait appris, le petit miroir était recouvert d’un linge, la cuvette d’eau avait été vidée pour que l’âme du mort ne se mire pas en montant au ciel.

Si maman avait eu encore ses capacités, c’est-elle qui aurait pratiqué la toilette mortuaire. Nous étions bien empruntées avec l’Augustine. Outre que nous avions eu du mal à le déshabiller, se retrouver face au corps nu de son père avait quelque chose de dérangeant, mais bon nous n’allions quand même pas faire intervenir la matrone du village pour purifier le corps du vieux. C’était une affaire de famille, comme le linge sale.

Puis était-ce l’énervement, la fatigue mais avec la belle sœur on fut prises d’un fou rire irrespectueux lorsque nous nous étions approchées du saint objet de feu le père.

Après on plaça le cierge de la chandeleur à la tête du lit puis une coupelle d’eau bénite que nous avions ramenée de l’église aux rameaux. Les visiteurs pourraient ainsi en asperger le corps de notre père.

La veillée commença et de nombreux habitants du village montèrent jusqu’à Pilfroid pour lui rendre hommage. La question qui vînt à nous fut de savoir si nous allions l’enterrer le lendemain ou attendre que la mère ne meurt.

D’un autre coté allait-elle seulement mourir, cela nous ferait moins de frais. On eut beau ergoter, on ne savait pas quand elle allait lâcher prise.

Nous avions prêter tellement d’attention à notre père que nous avons laissé la mère partir seule.

Le spectacle était en soit fascinant, un corps mort illuminé par une bougie qui vacillait au moindre mouvement, une ombre spectrale s’étendant menaçante sur le mur.

Hypnotisée je finis par m’endormir sur ma chaise et l’Augustine elle s’était couchée insensible à la troublante situation. Nicolas avait fuit dans la grange. Mon frère François lui avait quitté les lieux pour dormir à la ferme avec ses moutons comme si le mort et la moribonde lui étaient inconnus.

J’étais seule, fatiguée, apeurée et au matin j’avais deux morts. Dieu avait choisi pour nous, on les enterrerait en même temps.

Il fallut recommencer le même cérémonial pour Maman, mais je fus moins impressionnée, car je connaissais la nudité féminine.

On enveloppa nos parents dans de beaux linceuls blancs et à l’aide de la charrette des voisins on les emmena en promenade une dernière fois.

Pour qui sonne le glas, à François Cré et à Marie Louise Guyot.

Commune de Villers aux bois département de la Marne

Année 1808

Malgré que les nouvelles du monde nous arrivaient filtrées par la censure, nous apprenions que les affaires de Napoléon ne se passaient pas au mieux en Espagne. Les populations visiblement ne voulaient pas du cadeau merveilleux que leur faisait notre empereur en la personne de son frère ainé Joseph. Partout c’était insurrection et les Anglais par leur cavalerie de Saint Georges et par les troupes du encore modeste Wellington attisaient le feu.

Le grand guerrier dut intervenir en personne pour qu’un semblant de stabilité se manifeste.

Moi, tout ce mouvement autour de nouvelles bien lointaines, me laissaient perplexe. J’avais bien d’autres sujets d’inquiétude.

Maman qui depuis longtemps s’étiolait, était maintenant moribonde. Tout reposait sur moi, lorsque je rentrais de mon travail, épuisée je devais encore m’occuper de ce squelette nauséabond qui gisait sur une paillasse puante de souillure.

L’aide que j’avais eue, s’étiolait peu à peu, la maladie de mère avait duré trop longtemps, les voisines, la famille, tous s’étaient éloignés de ces sales besognes.

Maman ne se levait plus et évidemment se souillait, chaque soirée était pour moi un long calvaire, tristesse de voir partir ma mère et écœurement devant la pestilence animale.

Elle me regardait avec des yeux larmoyants, m’implorant de lui pardonner ou bien me suppliant d’abréger ses souffrances. Propre pour quelques heures je tentais d’atténuer par des onguents les plaies qu’elle avait sur les cuisses et les fesses, puis je soulevais son maigre corps et à la cuillère lui faisait boire de la soupe ou du pain trempé dans du lait.

Mon frère l’ignorait complétement disant que ce n’était pas labeur d’homme de nettoyer le cul de sa mère.

Il pestait contre l’odeur, gueulait qu’elle nous coutait cher, râlait que je m’occupe plus d’elle que de sa seigneurie.

Un jour énervée je lui balançais son linge sale et disant qu’il aille au lavoir lui même ou qu’il se trouve une pauvre malheureuse pour lui servir d’esclave. Je n’étais pas sa mère ni sa compagne mais juste sa sœur.

Le 13 décembre 1808 Maman se décida enfin à partir, son faible souffle s’éteignit et moi j’étais seule avec moi même.

Lorsque l’on fit le compte de ce que nous possédions mon frère, ma sœur et moi on s’aperçut vite que nous aurions du mal à payer un enterrement décent à notre mère.

Elle fut donc enterrée comme une indigente que c’en était une honte. Mes oncles ne levèrent pas le petit doigt.

Puis le moment arriva où l’on dut discuter de mon avenir, évidemment tous en discutèrent sans me demander mon avis, mon oncle Jean Baptiste Judes devint mon curateur après un conseil de famille.

J’allais devenir domestique de ferme chez une connaissance à lui près du village de Gault.

Pour moi qui n’était jamais partie de Villers aux bois, c’était le bout du monde. Je ne reverrais plus guère ma sœur et mon frère et, Maman alla rejoindre en sa décomposition les restes charnels de mon père dans la terre humide du jardin sacré de l’église du village.

Mon oncle me prévint qu’il allait tout faire pour me marier, de quoi se mêlait-il?

Mon départ fut pour moi un réel sujet de contentement car voyez vous la jeunesse attire les convoitises, votre pauvreté permet à certains quelques privautés que n’autoriserait pas une aisance matérielle.

C’était peu de temps après l’enfouissement de ma mère. J’étais en chemise sur le point de me coucher quand oncle Louis pénétra chez moi comme si il était chez lui. Il avait un peu bu, tendance qu’il avait prise au décès de sa femme deux ans plus tôt. Je vis à ses yeux et à son attitude qu’il ne me regardait pas comme sa nièce. Il me prit la main et la serrant trop fort et me la demanda. Si il y a bien une chose que je savais c’est que je ne voulais pas de mon oncle comme mari. Il se fit insistant, tenta de me toucher la poitrine, puis de me soulever la chemise. Heureusement j’étais forte et lui ivre, je réussis à m’extirper de son étreinte. Mon jupon se déchira et c’est presque nue que dans l’obscurité de la rue je me sauvais de l’ignominieuse entreprise.

Pour moi ce changement de région devint donc un exode salutaire, j’avais été malheureuse et je me disais que le bonheur peut-être m’atteindrait ici dans mon nouveau village.

 

 

UNE VIE PAYSANNE, ÉPISODE 18, Le rêve d’un homme

 

Marie Louise Cré

Commune de Verdelot, département de Seine et Marne

Année 1806

Une année s’était écoulée avant que je ne sois de nouveau pleine, pourtant j’avais poussé au delà du raisonnable les relevailles au lit, mais comme j’avais fait celles de l’église j’étais pour sûr apte aux devoirs conjugaux.

Normalement d’après les dires des anciennes, l’allaitement protégeait notre corps d’une nouvelle grossesse. Visiblement ce n’était qu’idiotie, car moi mon ventre poussait comme un pain au levain.

Nicolas apprit la nouvelle avec froideur, croyait-il qu’un homme et une femme qui se rencontraient charnellement, n’avaient pas de risque d’avoir un enfant.

J’étais faite pour faire des enfants, alors la grossesse suivit son cours normalement, Nicolas avait repris son métier de berger, je savais bien qu’il le reprendrait un jour.

Ma fille arriva en novembre 1806, accouchement en famille, ma mère et bien sûr Augustine, c’est normal nous habitions ensemble. D’ailleurs ma belle sœur avait accouché en mars et l’enfant était très brun. Je n’avais donc aucun doute il était bien de mon frère et non pas de mon mari.

Marie Louise Françoise qu’on la nomma, normal, pour le premier garçon c’était le prénom du père et pour la première fille le prénom de la mère.

Mon mari s’était entiché de l’empereur, Napoléon par si, Napoléon par là, les cloches de l’église avaient sonné à toute volée pour la victoire de Iéna et Auerstedt. Les prussiens qui avaient osé nous défier étaient bien punis, Nicolas dansait de joie avec mon frère et mon père, ces idiots si les bourbons revenaient, feraient bien de modérer leur joie.

Même le curé en chaire se félicitait d’avoir un dieu de la guerre à notre tête. Il est vrai qu’à part les jeunes qui étaient enrôlés nous ne subissions aucune restriction, la guerre se payait sur le dos des populations des pays occupés.

Sur les routes ce n’était que passage de cavaliers, de charroies, de troupes en marche, c’était bon pour le commerce, donc bon pour tout le monde.

Mais est- ce que cela allait durer? Le génie de notre empereur n’allait-il le conduire à trop vouloir?

Louis Alexandre Patoux

commune de Gault le soigny département de la Marne

Année 1806

Un mariage même quand ce n’est pas le votre est un événement important. Dans un petit village c’est source de joie et surtout d’animation.

En l’occurrence c’était mon demi frère Jacques qui se mariait, il avait choisi une cousine du coté de Maman.

Je trouvais que la mariée n’était pas bien jolie, mais le choix était fort limité au village et puis que pouvais je y connaître en terme de femme, moi qui n’en avais jamais eue.

Justement les noces étaient pour nous un lieu de rencontre et c’est avec bonheur que je pus danser avec l’une d’entre elles .

Tout de suite elle me plut, j’étais transfiguré, pour l’instant seule sa main m’appartenait , sa sueur se mélangeait à la mienne et lors des rondes nous ne faisions qu’un. Elle était plus vieille que moi de quelques mois, je n’osais guère la regarder mais la beauté sculpturale de son corps se faisait jour sous sa robe du dimanche.

J’aurais voulu être une fée pour que d’un coup de baguette je la fasse apparaitre nue comme Eve. J’avais bien conscience que mon attirance pour elle n’avait aucun avenir. Elle était mineure et moi aussi et nous avions besoin du consentement paternel jusqu’à l’âge de 25 ans. Il était évident que si nous voulions nous aimer avant, cela serait en cachette de tous.

Son père était fendeur de lattes et je le voyais souvent, sa fille venait le voir, lui apportait sa besace ou bien même l’aidait. Je l’admirais de loin, à l’effort elle était encore plus belle, les cheveux emmêlés, tombant de son bonnet, la sueur coulant de son front, sa bretelle de robe s’échappant sur son épaule , laissant apparaitre la naissance de sa poitrine. Je l’approchais, lui souriait, puis m’enfuyait comme un lâche devant l’ennemi.

Un soir alors que nous finissions une coupe dans le bois de la grande maison dieu, je la vis qui m’observait, alors que je la hélais elle s’enfuit en courant dans l’espérance certaine que je la rattrape. Ce que je fis au niveau de la Cuvelotte, je pus instinctivement lui prendre la main et l’on rentra sur le village en prenant le chemin le plus long.

Il n’y avait personne et l’on s’arrêta un moment sur le chemin qui menait à Montvinot. Elle se serra le long de moi et nous nous offrîmes nos bouches. L’instant fut magique, les feuilles des arbres ne bruissaient plus, le gros chêne qui nous abritait des regards semblait fossilisé, les oiseaux ne chantaient plus, les clochettes des fleurs baissaient pudiquement la tête et le vent fort jusqu’alors ne nous enveloppait plus que d’une brise légère.

Un groupe de charbonniers au loin brisa l’instant magique et la belle fugace s’échappa dans un mouvement de robe et un cliquetis de sabots.

Je vivais un rêve, le souvenir de ce baiser accompagna mes journées et troubla mes nuits. Le jour je la voyais à mon bras devant monsieur le maire, je l’imaginais enfantant un petit Patoux. La nuit je la rêvais nue près de moi, me caressant, me chevauchant. Au matin je sortais de ces luttes fatigué, troublé, souillé par des pollutions érotiques. Je l’aimais, je la voulais, mais telle une reine inaccessible elle demeura pour moi un royaume que j’aurais bien du mal à conquérir.

UNE VIE PAYSANNE, ÉPISODE 17, Un premier embarras

Nicolas Perrin

commune de Verdelot département de Seine et Marne

année 1805

Nous nous aimions avec ma femme ma longue attente dans le choix d’une épouse avait servi à dénicher la perle rare.

Chaque soir avec fougue j’y témoignais de ma passion pour son jeune corps. Lorsqu’elle refermait les rideaux et qu’en silence assise sur le lit elle se déshabillait je n’avais de cesse de la posséder.

Parfois elle ne voulait pas mais ma mâle insistance la contraignait à la plier à mon plaisir.

Nous tentions de faire l’amour en silence, les beaux parents se trouvaient à faible distance. On s’habitue à tout mais il est vrai que la présence occulte de parents obscurcissait l’atmosphère de plaisir. Marie Louise était tétanisée à chaque raclement de gorge ou à chaque froissement de drap.

On eut dit une petite fille, surprise en train de se toucher.

Le pire était les soirs où mon beau père vert et encore amoureux avait l’autorisation d’honorer belle maman. Marie Louise honteuse se réfugiait sous les draps et moi pour rire faisait rire de les accompagner dans leur momerie.

Marie Louise m’annonça qu’elle était enceinte, je dois avouer que cela me fit plaisir. Elle devint grosse comme une dinde de noël, son ventre enfla comme une belle miche de pain. Ses seins devinrent l’unique objet de ma convoitise, grosse comme elle était je ne pouvais la toucher, alors j’avais le prime honneur de pouvoir gouter avant mon fils aux délicieux mamelons.

Le 24 février 1805, on vint me prévenir que la mère était au plus mal, avec mon frère on se rendit à son chevet.

Lorsque je rentrais chez Maman, la pauvre était étendue sur son lit de misère, elle avait beaucoup maigri depuis les quelques mois où nous ne l’avions pas vue, elle flottait dans sa chemise.

Elle était méconnaissable , la poitrine qui nous avait nourris, avait comme disparu, le long de ses bras maigres courraient de grosses veines. Je ne voyais que cela et n’arrivait pas à me détacher de ses bras de travailleuse maintenant décharnés. Son visage n’en était plus un, les joues creuses, les yeux rentrés dans des lointains orbites. Une lueurs de vie subsistait pourtant dans le cristallin de ses beaux yeux bleus. A quoi pensait-elle, à sa jeunesse, à mon père, à nous?

Je ne sais si elle perçut notre présence, en tous cas elle ne bougea point et ses yeux toujours portés vers un lointain ne cillaient même pas quand on lui parlait.

Le curé vint lui administrer les derniers sacrements, puis vers deux heures du matin alors que je m’étais assoupi mon frère me secoua. Elle râla, s’agita une dernière fois, son corps en une dernière convulsion se souleva puis ce fut la fin.

J’étais triste mais en cœur dur que j’étais, je m’efforçais de me détacher de cette dépouille charnelle.

Les femmes présentes commencèrent la veillée par la toilette des morts, puis elles se confondirent en prières et en lamentations.

Au petit jour, j’allais trouver le maire Jacques Delestain avant qu’il ne parte à son champs, on déclara le décès. Puis on organisa l’enterrement. Ce fut rapide le soir elle était dans son trou, portant un linceul pour seul vêtement.

On fit avec mon frère l’inventaire de ses biens, quelques vilaines vaisselles, des habits éculés, une quantité énorme de draps, de torchons et serviettes de lin.

Un vieux coffre vermoulu, un lit à colonne , une couverture, un édredon. Des chandelles, un métier à filer.

Pour toute richesse un anneau que lui avait offert mon père, simple bijou de fer blanc.

Mon frère le récupéra et moi je pris son chapelet de buis, patiné, usé, je l’avais toujours vu avec et je me faisais fort de toujours le garder avec moi.

De la vente, on retira quelques francs, on paya le curé et le fossoyeur ainsi que le coup à boire pour les participants à la cérémonie d’adieux. Il ne nous resta presque rien hormis nos souvenirs.

Comme souvent dans les familles la roue de la vie tourne et mon petit se devait d’arriver.

Le 3 mai 1805 ce fut un joli combat à Pilfroid, Marie Louise gagna la bataille, elle survécut sans encombre et me donna un joli fils aux yeux bleus.

On eut dit à bien regarder ce chef d’œuvre, qu’il ressemblait fort à sa cousine Rosalie.

Marie Louise qui s’en doute était heureuse ne le montra guère. Elle me battit froid et se désintéressa du paquet de langes qui hurlait en attendant d’avoir le droit d’être nourri.

Comme c’était le premier enfant on lui donna mon nom. C’est une fierté évidemment d’avoir un mâle, un héritier en quelques sortes. Mon frère Jean Baptiste et mon beau père me servirent de témoins, ensuite on alla boire un canon, puis deux, puis trois.

Le lendemain on baptisa le petit, seule ma femme resta à la maison, pas d’église pour cette impure, elle y retournerait pour y faire ses relevailles.

UNE VIE PAYSANNE, ÉPISODE 16, La misère d’un foyer incestueux

 

Louis Alexandre Patoux

commune de Gault le soigny département de la Marne

Année 1804

Je me rappelle ce fut un colporteur venu de Paris qui nous l’avait annoncé, Bonaparte avait lui aussi trempé dans le sang des bourbons.

Il fallut quand même une longue explication de la part du bavard pour nous faire comprendre que la famille Bourbon était celle du feu roi. Nous, au village on l’appelait le gros Capet. Après le coureur de routes tenta de nous expliquer qui était ce fameux duc d’Enghien dont pas une personne ici ne connaissait l’existence. Lui même ni arriva guère, un Condé, un bourbon, un cousin peut être, nous étions guère avancés par la nouvelle. Par contre ce qui parla plus aux anciens, c’était l’arrestation de Pichegru et de Moreau, deux généraux gloires de la république naissante. On disait même qu’ils étaient meilleurs que le Bonaparte. En tout cas le Pichegru s’étrangla seul dans sa cellule et on en parla plus. Parait-il qu’il y aurait d’autres arrestations à venir.

En tout les cas des bruits de bottes alertaient la campagne et des jeunes allaient encore mourir loin de chez eux, moi j’étais un peu jeune alors le père et moi on s’en inquiétait pas trop.

En mai les cloches du village sonnèrent à pleine volée, on quitta notre clairière en vitesse peut être un feu, une catastrophe.

Le maire attendait comme un fou ses administrés sur la petite place, le curé dépité avait prêté ses cloches. A chacun ils répétèrent la nouvelle que tous déjà soupçonnaient, nous avions un empereur. Le premier consul Bonaparte devenait Napoléon Ier. Les avis furent partagés, certains vieux, dont le père, se lamentaient en disant « il manquerait plus qu’il se fasse couronner », Maman disait c’est une honte il prend la place des vrais. Les anciens militaires dansaient de joie, et ceux qui avaient un petit commerce se réjouissaient d’éventuelles bonnes affaires. Bref nous étions partagés et moi dans l’insouciance de ma jeunesse je m’en foutais pas mal car je rêvais d’une petite qui m’était apparue dans la lumière vive d’une clairière. Elle n’était pas du village, mais le noir qu’elle portait au joue me faisait penser à une fille de charbonnier, fort nombreux dans le coin. Je lui avais couru après mais la sauvage craignant un mauvais coup s’était enfuie. Je mis un moment avant de la retrouver, nous avions fait connaissance et depuis je ne rêvais que d’elle. Alors vous pensez bien Napoléon, la guerre contre les Anglais, Pichegru, Moreau et le gros Cadoudal je m’en moquais éperdument.

Catherine Berthé

Commne de Villers aux bois département de la Marne

Année 1805

Dix sept ans l’âge de toutes les folies disait-on, plutôt l’âge des dangers je dirais. Je n’avais pas de père et nous étions pauvres.

Mon frère peu futé et la tête ailleurs ne rêvait que de faits d’armes et de fait venait de tirer un mauvais numéro. Il allait partir vers la gloire ou vers la mort.

Avec maman nous faisions une belle paire d’indigentes, mal fagotées, habits rapiécés, les joues creuses, nous ne vivions pas de la charité, nous n’en étions pas là mais la rudesse de nos vies altéraient rapidement Maman.

Toujours à se lever à la pointe du jour, parcourir des lieux sur des mauvais chemins pour effectuer un travail usaient les organismes. Elle se mit à tousser un peu puis beaucoup, chaque quinte lui déchirait la poitrine que c’en était pitié. L’amaigrissement de son corps la fit se transformer en spectre et pourtant mue par une volonté de fer, elle continuait son labeur. Mais devant son état et devant la diminution de son rendement, les employeurs la rejetaient impitoyablement.

Elle avait beau arguer d’une vieille pratique, rien n’y faisait on lui disait ta fille oui mais pas toi.

Pour sûr j’avais beau œuvrer, un salaire n’en remplace pas deux et parfois le soir nous n’avions que les légumes gâtés que nous donnait l’oncle jardinier.

Maman se coucha un soir et je crus qu’elle allait passer. Le lendemain j’allais voir l’oncle Louis, ce fut Marguerite ma tante qui m’accueillit, la compassion n’était pas son fort mais elle fit en sorte qu’un médecin passe voir Maman.

Je n’y croyais pas du tout mais lorsque un vieux bonhomme en carriole s’est arrêté devant chez nous j’eus l’impression que ma mère allait revivre.

Notre maison ne comportait qu’une pièce, la terre battue du sol collait aux sabots, humide, grasse, sale. Des murs qui n’avaient plus vu la chaux depuis des décennies suintaient des perles d’eau comme on pouvait en voir sur les parois des grottes.

Un fagot de bois vert fournissait une maigre chaleur. Les flammèches lorsque la vieille porte aux planches disjointes s’ouvrit, dansèrent et hésitèrent un moment à continuer à se consumer.

Froideur, humidité, ventre creux, la suite ne serait pas bonne, mère ne se relèverait pas, le docte bonhomme sûr de sa science lui prescrivit du repos de la chaleur et du bon air.

Se faire payer pour dire ces terribles inepties, le village se trouvait à l’orée d’une forêt, nous n’avions pas de bois de chauffage car les gardes particuliers nous empêchaient d’en prendre. Quand au repos nous ni pensions guère, pas de labeur, pas de salaire, pas de salaire pas de repas.

C’est en ces moments que l’on se forge une identité forte, je compris aussi que je n’aurais de l’aide que par moi même.

Certes j’aurais pu devenir une gagneuse des bois, certaines le faisaient, remontaient leur jupon et se faisaient prendre le long d’un arbre. Une vilaine pièce récompensait leur mal, un repas et puis il fallait recommencer. Vous deveniez un objet de concupiscence, qu’on s’offre que l’on se paie, pour un crouton, pour une soupe pour vos enfants.

Un soir que je rentrais épuisée je fus abordée par deux rouliers, ils me proposèrent la botte, devinrent insistants, méprisants. Sans l’arrivée d’un groupe de charbonniers c’en eut été fait de ma candeur. De nombreuses agressions avaient lieu sur les chemins, beaucoup de mouvements de troupes, beaucoup de charretiers qui menaient le nécessaire aux troupes. Les temps n’étaient pas sûrs. Mais j’étais loin de me douter que le danger le plus pressant viendrait des miens.

Mon oncle un jour m’invita au repas du dimanche, il se fit gentil, trop.

La chose ne se fit pas car je le repoussais, l’idée d’être touchée par le frère de mon père, par un vieil homme, par celui qui aurait dû me protéger me révolta. Je voulais le voir mort et à la confesse je confiais le tout à notre curé. Il fut horrifié par l’idée que je veuille supprimer quelqu’un mais beaucoup moins par le fait qu’un oncle prenne sa nièce. Visiblement le curé n’était qu’un homme comme les autres.

UNE VIE PAYSANNE, ÉPISODE 15, mariage de Nicolas et Marie Louise

Marie Louise Cré

Commune de Verdelot, département de Seine et Marne

Année 1803

Enfin nous y étions, la famille se rassemblait pour le convoi qui allait nous mener à la maison commune, puis à l’église.

Ma mère , des cousines, des voisines et les femmes Perrin avaient travaillé dur, les volailles avaient été tuées puis plumées la veille, des pâtés achetés chez un charcutier de la Ferté-Gaucher, attendaient au frais et à l’abri des chats. Un ragoût de cochon finissait de cuire au milieu des senteurs des racines de Parmentier.

J’avais lutté longtemps contre ma robe, une couturière du village me l’avait reprise plusieurs fois, j’avais l’impression de grossir à vue d’œil, qu’allait penser Nicolas de mon corps si je m’évasais ainsi. M’aimerait-il, m’honorerait-il, autant de questions qui me taraudaient depuis un long moment?

J’avais posé tout un tas de questions à Augustine sur la nuit de noces, sur le sexe de l’homme en général, sur ce que je devais faire. Elle fut évasive au possible et ne put me donner de conseil que celui de me laisser faire.

D’ailleurs parlons en de l’Augustine, on eut dit qu’elle rejouait son mariage, sa beauté irradiait et me brûlait au plus profond de ma chair, son visage était plus beau que le mien, ses seins plus gros. Ses jambes longues et fuselée étaient celles d’une danseuse. Son verbiage faisait taire les plus bavards et comme une femme de laboureur elle commandait à tous comme à de la valetaille.

Mon frère ce grand couillon était mené par le bout du nez et par  la blancheur des jupons de sa femme qui à n’en point douter, s’étaient déjà soulevés pour se traître de Nicolas bientôt mon mari.

Le maire nous attendait pour 10 heures du matin, le convoi s’ébranla, rieur, bavard, mais aussi un peu gelé, car la nuit d’avant, étoilée avait vu une chute des températures.

Les hommes s’étaient déjà réchauffés au feu de l’alcool et nous à la chaleur de la cuisine. Arrivés au niveau du hameau de Geay une pluie fine et pénétrante nous surprit, au Colombier nous étions dans un fichu état, au niveau de la Fée, tous couraient presque, même ma belle mère.

Le violoneux et le joueur de fifre tentaient bien de nous faire garder le sourire, mais tout de même cette pluie n’était-elle pas un mauvais signe.

Heureusement au Martrois le ciel cessa de nous déverser son surplus de colère. Crottés, mouillés, on souilla le sol de la maison commune, le maire Bechard grinça un peu des dents, mais était-il parfois content ? La petitesse de la pièce fit que la température monta et l’atmosphère devint étrange lorsque nos vêtements exhalèrent une sorte de buée. Nous sentions l’humidité, la sueur, la boue, la cuisine et les bêtes. Ce bouquet final d’odeurs mélangées me fit une sorte d’effet, j’étais troublée. C’est bien bizarre tout de même de se laisser transporter par des odeurs.

Mon père et mon frère furent mes témoins, aucun ne signa, les bergers ne savaient pas écrire et n’avaient qu’un savoir oral.

Pour mon mari ce fut son frère Jean Baptiste, un jeune gamin de 23 ans manouvrier qui ressemblait trait pour trait à son frère aîné, lui non plus n’apposa pas de griffe sur le registre.

Par contre le beau frère de Nicolas, Louis Adrien, vigneron de son état s’appliqua dans sa calligraphie et fièrement signa à coté du maire.

Devant la loi je ne dépendais plus de mon père mais de mon mari, je savais ce que je perdais mais pas ce que je gagnais.

En sortant direction l’église Saint Crépin et Crépinien, le curé nous attendait avec ses enfants de cœur, les cloches sonnèrent pour nous. J’étais impressionnée par cette immense nef de pierre que pourtant je fréquentais depuis toujours. Pour moi aurait lieu ici le vrai mariage, celui du maire n’était pour moi qu’un contrat qui remplaçait celui du notaire. Jamais sans cette bénédiction chrétienne je n’aurai laissé Nicolas me toucher. Ma virginité était un don sacré, et j’espérais que le Nicolas avait su m’attendre sans trop de peine, quoique mes illusions étaient faibles sur le sujet

Nicolas qui n’était pas de la commune avait du me racheter aux jeunes du village, quelques chopines symboliques et l’affaire fut conclue. Les fiers coqs n’aimaient pas se faire voler une poule au sein même de leur poulailler.

En sortant heureusement le soleil nous réchauffa un peu, les églises sont comme les cimetières, des lieux où l’on a toujours froid.

On avait une faim de loup et la route de retour se fit à un bon rythme, une bonne âme avait monté les plus vieux dans une charrette. La grosse veuve Perrin juchée telle une chasse en majesté opinait du chef comme la reine Marie Antoinette avant qu’elle ne perde sa jolie tête. C’était à mourir de rire et même Nicolas tout respectueux de sa mère fut pris d’un fou rire.

On bâfra toute l’après midi, comme si c’était notre dernier repas. Les barriques se vidaient et la danse heureusement nous désenivrait quelque peu. Nous arrivions en fin de soirée, mes souliers me faisaient mal et j’étais exténuée. Les hommes paillards en rang d’oignon jouaient à qui pissait le plus loin, hilares et grossiers ils nous invitaient à venir mesurer.

Toutes rigolaient à faire sortir leurs mamelles triomphantes de leur blanc corsage. Madame Perrin était à la limite de l’explosion tant elle avait avalé de nourriture, mon père piquait un somme.

Les musiciens qui jouaient depuis ce matin demandaient un surplus et c’est mon frère qui se chargea de les satisfaire pour que nous puissions reprendre notre bombance le soir.

Nous étions maintenant dans la grange et la faible lumière des chandelles nous maintenait dans une ambiance teintée de mystère, de plaisir et de jouissance.

Puis en faisant plus attention je remarquais que ma belle sœur Augustine s’occupait un peu trop de mon mari, elle le servait comme un prince, le touchait, le frôlait, l’énervait. Sur le moment je lui aurais bien mis une peignée, mais bon toujours ces vilains doutes, je n’allais pas gâcher ma fête.

Le moment que j’attendais et que je redoutais était venu, Nicolas m’entraîna sur les chemins vers ma vie de femme. Un tuilier avec qui il travaillait lui avait prêté une chambrette mansardée où nous pourrions être tranquille.

Une redoutable épreuve que ce passage obligé, j’étais niaise de ces choses comme une nonne de couvent. Bien sûr en théorie je savais ce qui allait se passer mais entre les rodomontades d’Augustine, les propos chastes de ma mère , la plus crue des réalités de lavoir et la réalité il y avait un pas qu’il me fallait franchir.

Il prit les chose en main, me délestant de mon bonnet il huma mes cheveux qu’il défit sur mes épaules. Mon gilet, puis mon corsage rejoignirent le sol, ma chemise seule faisait barrage aux yeux scrutateurs de Nicolas. Des baiser sur les épaules et à la naissance de ma poitrine allégèrent mon anxiété. Puis il dégrafa ma jupe, j’étais presque sans défense. Il me fit asseoir sur la courtil du lit et avec délicatesse il m’enleva mes bas de laine. Sa main remonta comme une anguille insidieuse le long de mes cuisses, j’étais pétrifiée mais terriblement excitée par l’idée et la douce chaleur des doigts de Nicolas. Je ne savais si il allait m’enlever mon dernier rempart, ma chemise au col brodé.

Lentement lui se déshabilla, je n’en perdis pas une miette, j’allais découvrir pour la première fois le corps nu d’un homme, à l’exception de mon frère mais ce n’était pas un homme, c’était mon frère.

Ce que je vis me laissa pantoise, est-ce la lumière vacillante et déformante de la bougie qui mourait ou le fruit de mon imagination.

A l’issue de cette joute surprenante j’avais perdu mon hymen, avais-je aimé, je ne pouvais le dire?

Une impression doucereuse, comme un manque me turlupinait, n’est-ce que cela, ce moment qui faisait courir les hommes, se tuer des femmes et forcer des jeunes filles. Je n’avais pas encore de réponse, Nicolas avait aimé sans conteste il me l’avait prouvé mais moi en mon corps de femme que pouvais-je en dire. Du moins je n’avais pas eu mal et j’étais maintenant madame Perrin.

Le lendemain Nicolas reprit le travail et moi je rangeais la maison bien en désordre, le soir nous dormirions sous le même toit que les parents en une cohabitation que j’espérais provisoire.

UNE VIE PAYSANNE, ÉPISODE 13, Plus une jeune fille, pas encore une femme

,

Louis Alexandre Patou

commune de Gault le soigny département de la Marne

Année 1803

J’avais maintenant 15 ans, aux dires de mon père, j’étais un homme, il entendait sans doute par là que je pouvais travailler comme tel. Moi je me doutais que je l’étais devenu mais d’une autre façon. D’abord mon corps avait changé, j’avais poussé en graines, mes muscles commençaient à se faire sous l’action du travail intense. J’avais une léger duvet sous le nez et mon père m’ expliquait qu’il fallait que je me mette de la merde de pigeons pour faire accélérer la pousse. La nuit je faisais maintenant des drôles de rêves, j’entrais dans un monde assez bizarre, fait de femmes, elles étaient nues et je n’arrivais pas le matin à savoir qui elles étaient, mère, sœurs, voisines. Ma chemise portait le témoignage physique de ces songes tumultueux et je me réveillais plein d’une vigueur qui devait s’éteindre avant que je ne sorte de ma couche. Ma sœur qui tous les matins avait pour mission de me tirer du lit rigolait de ma gêne, soulevait la couverture pour me surprendre et se moquer le reste de la journée.

Vu mon âge je n’avais aucune chance de faire une conquête féminine, seules restaient, pour me satisfaire, une imagination débordante et les visions furtives des petits bouts de chair blanche volés aux femmes de mon entourage.

Un soir mon père entra sentencieusement dans la grande pièce, il tenait un lourd paquet enroulé dans une vieille veste. Il le posa sur la table et me dit « Louis tu es un homme c’est pour toi, fait en bon usage en homme respectueux de ta famille et de toi même.»

Mon père venait de me faire le plus beau des cadeaux, une magnifique doloire qu’il avait fait faire chez le forgeron. Avec ce geste il me considérait comme son égal au travail, j’étais fier et je ne pus retenir quelques larmes.

Le lendemain je partis de bonne heure avec les autres travailleurs de la forêt, j’étais rayonnant, joyeux, mon torse se bombait d’importance. J’en oubliais que je n’étais pas propriétaire du bois que j’allais travailler, mais peu m’importait je me sentais seigneur des lieux.

Pour faire honneur ce jour là, j’ai appliqué un rythme d’enfer à mon ouvrage, bien sûr mes gestes n’étaient par encore aussi sûrs que ceux de mon père et de ses compagnons mais j’étais heureux.

Je n’étais plus larbin porteur de bois ou d’eau, j’appartenais à la communauté des travailleurs des bois, les filles allaient me regarder autrement qu’en petit garçon et peut être qu’aux fêtes du village je pourrais en faire danser.

Évidemment le salaire de mon travail comme celui de mon père était versé dans le tablier de Maman, aucun enfant ne percevait en propre ses gages.

Catherine Berthé

Commne de Villers aux bois département de la Marne

Année 1803

Ma sœur avait raison, tout avait changé depuis. J’avais maintenant deux jolies petites poires en guise de poitrine, mon conin était recouvert d’une mousse soyeuse et surtout j’avais eu ces saignements qu’on appelle menstrue, j’appris rapidement que c’était une rude corvée, surtout quand cela vous arrivait au milieu des bois. Si les garçons entraient dans une communauté en devenant travailleurs nous on passait de petites filles, libres de s’ébattre, à filles bonne à marier, ou plutôt trop jeunes pour l’être mais assez pour être séduites par un mâle en quête d’une bonne affaire.

Pour être clair je ne pouvais plus aller pisser toute seule ni faire toilette au ruisseau sans être accompagnée de ma mère ou d’une adulte.

Au campement le soir les hommes discutaient gravement de la situation qui s’envenimait entre la France et L’Angleterre. Moi j’écoutais mais je dois dire que je n’y comprenais rien, apparemment c’était  une île qui posait problème. Un bûcheron disait qu’elle se nommait Malte et qu’il la connaissait car il avait fait campagne en Égypte avec Bonaparte. Il captivait son auditoire en racontant sa campagne et aussi les mystères de l’Orient. Personne évidemment dans ce monde forestier ne percevait que le problème ne venait pas d’une terre perdue au milieu de l’eau mais plutôt de la présence française aux Pays bas qui nuisait à l’hégémonie commerciale de ces foutues anglais. Moi comme les autres, j’étais plutôt envoûtée par la mélopée du conteur. Ce fier à bras comme disait ma mère me fascinait, je crois bien que c’était le premier homme pour qui j’éprouvais des sentiments. Il était bien trop vieux pour moi, hors d’atteinte, comme une statue trop haute.

Ce soir là, avec la chaleur du bûcher autour duquel tous étaient rangés et les longues rasades de la piquette champenoise le conte des milles Egypte devint un peu graveleux. En mots choisis et imagés le bûcheron évoquait les grâces des négresses qui s’offraient aux soldats pour un quignon de pain et l’attirance qu’exerçait les femmes voilées sur l’imaginaire des soldats sans femme. Maman avant que cela ne devienne trop cru m’avait renvoyée à notre hutte de branchages. Je ne dormais pas quand elle était rentrée et je sus immédiatement que ma mère allait devoir recevoir les hommages amoureux d’un homme, était-ce le conteur ou bien le veuf qui lui faisait des avances. Nous étions habitués à ce genre de situation et généralement avec les autres filles lorsque les mères s’étaient écartées nous évoquions entre nous les joutes parentelles.

En tous cas ma mère n’avait pas respecté la promesse de ne plus se donner à un homme, c’était répugnant, sale et je me demandais comment l’on pouvait copuler ainsi comme des chiens.

Cette guerre qui allait venir, était problématique car mon frère était en âge d’être tiré au sort et de partir pour une durée indéterminée. Ma mère cela la rendait malade et elle haïssait le premier consul.

Comme je vous l’ai déjà dit, nous avions de la famille au village, mon oncle Louis et sa femme Marguerite Oxanne. J’avais des cousins et des cousines mais ils se considéraient comme des nantis par rapport à ceux des bois. Je vous demande un peu, c’étaient des guenilleux comme nous.

Mais le pire c’était mon oncle et ma tante, qui vivaient au château, jardinier et cuisinière, oui ils étaient bien plus gras que nous et sans doute un peu plus propres. Mais de là à se considérer comme les propriétaires de la demeure il y avait quand même un pas.

Parfois quand mon oncle venait sur les parcelles de coupe avec le régisseur du domaine il nous amenait quelques restes ou quelques nippes. Je n’aimais pas ses aumônes, mais lorsqu’un jour il m’amena une robe qui venait de la fille du château je lui aurais bisé le cul.

Je rhabillais ma fierté, enfin on ne verrait plus un seul bout de ma jeune chair à travers ma robe qui avait déjà fais plusieurs générations de filles des bois.

Tout cela pour dire que la famille s’intéressait peu à notre misère, les cousins nous raillaient, les cousines nous traitaient comme des lépreuses au lavoir.

Mais un jour à la sortie d’une messe, Louis mon oncle s’avisa que j’avais changé physiquement,il ne me regarda pas ce jour là comme un membre de sa famille mais plutôt comme une fille à soldats que l’on découvre après une longue campagne. Une lueur salace lui traversa les yeux quand il nous demanda à moi et à ma sœur cadette si l’on voulait faire le repas avec eux. J’aurais été prête à accepter mais ma mère en alerte refusa tout net.

Depuis ce moment ce vieux bonhomme tourna autour de moi considérant sûrement qu’avec un bout de fromage et un morceau de pain il pourrait s’emparer de ma virginité.

UNE VIE PAYSANNE, ÉPISODE 12, Une filiation bien douteuse

Commune de Verdelot, département de Seine et Marne

Année 1802

Ce début d’année marque une période très importante pour moi, un dimanche Perrin me demanda en mariage. J’en fus surprise et je ne sus pas quoi lui répondre, ce n’est pas qu’il me déplaisait, bien au contraire, mais ces derniers temps je le sentais distant avec moi.

Non pas qu’il fut désagréable, mais une impression fugace m’avait plusieurs fois traversée l’esprit. Un nuage de soupçon à son encontre me passait par l’esprit.

Car voyez vous ma belle sœur Augustine à chaque fois qu’elle voyait le beau Nicolas, eh bien elle perdait ses moyens. Ses traits changeaient, son attitude devenait gauche, elle ne savait plus quoi faire de ses mains. Même sa respiration changeait, c’était-il passé quelque chose entre eux?

J’essayais de la cuisiner sur Nicolas, lui posait des questions, pour savoir comment elle le trouvait, si je devais accepter sa proposition. Elle restait évasive et moi circonspecte.

Je finis par me décider ce serait oui, Nicolas en fut heureux et devint très amoureux. Mon acceptation au mariage ne valait pas acceptation de me laisser faire physiquement. Il attendrait, j’avais mes convictions.

Maintenant que j’avais dis oui, Nicolas put venir librement chez nous, mais encore une fois j’avais l’impression bizarre qu’il ne venait pas pour moi.

Mon dieu qu’elle était belle cette Augustine, la maternité lui allait avec ravissement, tout en elle était beauté, ses seins rebondissaient à chaque pas et il en ressortait un érotisme fou, elle était aussi devenu dodue, mon frère la mangeait des yeux. Son visage commun devenait beau, on eut dit une madone d’église.

Le problème quand on soupçonne quelque chose c’est qu’on voit le mal partout. Dès que Nicolas approchait d’Augustine, dès qu’il lui parlait, j’avais une boule au ventre et la rage au cœur.

Jamais je n’ai vu un geste mal placé, sauf une fois où j’ai cru apercevoir un effleurement de mains.

Mon père, mon frère et mon futur arrangèrent tout dans les moindres détails .Ces bergers qui ne possédaient guère que leur vieille veste en peau de mouton étaient d’une âpreté sans nom lorsqu’il fallait détailler les  biens d’une dot. Je n’avais rien à dire et ma mère non plus. J’avais filé, brodé, cousu depuis mon enfance en prévision d’un tel moment, mais j’étais loin de penser que l’on discuterait de mes simples chemises du dessous.

J’allais passer de la coupe de mon père pour passer sous la férule de mon mari. J’avais compris et ma mère me le confirma qu’il n’y avait pas grand chose que nos maris ne puissent se permettre. Malgré la pauvreté nous devions être présentables, malgré les disettes nous nous devions de trouver les ressources pour une table convenable. Nous devions aussi sans broncher supporter les violences. Mais nous devions aussi après nos doubles ou triples journées satisfaire aux besoins de nos mâles compagnons.

Maman me disait que la seule marge de manœuvre que nous avions se situait sous les draps. Elle avait raison en touts points, mais moi je finirais par trouver d’autres moyens.

En prévision de notre futur, il fut convenu que mon frère partirait avec sa femme et ses enfants sur Saint Barthélémy. François travaillait comme berger à la ferme du château, alors avec l’aide du régisseur ils trouvèrent une petite maison au hameau du Villiers Maillet. Ce n’était pas loin de chez nous et nous faisions souvent pot commun. Ils avaient déménagé un beau matin et mon futur lit conjugal prit place à l’endroit où était le leur.

Ils abandonnaient la place, moi j’en étais très contente, je ne me voyais pas avec mon Nicolas tournant auprès de la croupe d’Augustine.

Nicolas avait quitté ses chers moutons pour devenir tuilier, à la tuilerie de L’Aulnoy Renaud. Cela lui en coûta mais je le vis plus souvent.

Augustine accoucha d’une fille en septembre, ils la prénommèrent Rosalie Joséphine. Ce fut une affaire de famille, maman, moi et la sage femme. Augustine enfanta dans la douleur, des heures que cela dura, elle gueulait comme un cochon que l’on égorge. J’en étais peinée, mais intérieurement je m’en réjouissais, petite vengeance dans l’éventualité ou elle aurait goutté au Nicolas.

Méchanceté de femmes auprès de celle que j’aimais malgré tout.

Ce fut Nicolas qui déclara l’enfant avec le père, autant vous dire que lorsque la petite est arrivée je l’ai examinée sous toutes les coutures. Mais je faillis bien lâcher le paquet merdeux et babillant quand je vis que Rosalie avait les yeux clairs. Tous les Cré avaient des yeux noirs et l’Augustine autant que je sache avait les yeux noisette. Par contre ce salopard de Nicolas les avait bleus comme le ciel d’été. Je saurais bien lui faire cracher le morceau.

LA VIE PAYSANNE, ÉPISODE 11, Une femme et une amante

Nicolas Perrin

commune de Verdelot, hameau de Pilfroid

1802

Bien revenons à nos moutons et à Verdelot, j’avais fait la connaissance d’une famille de bergers qui habitait au hameau de Pilfroid et tout de suite nous sommes devenus ami avec François Isidor. Je devins donc  berger dans une ferme au hameau de la Roche et souvent nous nous croisions et nos moutons se mêlaient.

Je fus bientôt reçu chez eux comme un parent . Ces gens qui n’avaient jamais bougé du village étaient captivés par la moindre histoire. C’était ma spécialité et le soir j’exerçais mon talent de conteur. J’avais bien sûr remarqué l’extrême attention que me portait les femmes de la maison.

Augustine,la femme de François me buvait des yeux et ne perdait pas la moindre de mes paroles. Quand je la saluais, elle était toute chamboulée et quand je lui adressais la parole, son visage rosissait comme celui d’une gamine. Il y avait aussi la fille de la famille Marie Louise, une pucelle de 21 ans ; alors pour elle j’étais le messie, le Dieu des armées, le roi des pasteurs, je crois que j’aurais pu la mener à se jeter dans la Morin. Pour dire vrai j’avais d’autres vues sur elle.

J’aimais être au centre de l’attention féminine, j’avais eu des bonnes fortunes mais il fallait vraiment que je me trouve une épouse. Cette petite Marie Louise était parfaitement à mon goût, belle, bien faite, solide au travail, elle ferait sûrement une bonne mère.

Je me mis donc à fréquenter le hameau de Pillfroid avec constance et aussi je m’obligeais à assister aux messes au bourg de Verdelot pour pouvoir apercevoir l’objet de ma convoitise.

Mais le plus souvent j’étais reçu par la femme de François Isidore, elle avait deux enfants en bas âge et était souvent chez elle, alors que les autres femmes de la maison étaient à se louer dans les environs.

Je sais que je n’aurais pas dû effectuer ces visites mais bon Augustine, allez savoir pourquoi elle m’attirait .

Un jour, seule, elle m’offrit de rentrer, j’étais l’objet de sa tentation, elle était objet de ma convoitise. On s’est embrassés et les choses se sont un peu précipitées. Nous nous sommes embrasés comme les fagots du feu de la saint Jean. Relation amoureuse animale, rien ne pouvait nous arrêter, aucune convenance, aucune barrière, aucune amitié. Deux animaux envahis par le désir, la table familiale fut le lit de notre joute, le rude bois de chêne fut la mousse de notre couche.

Heureusement l’intensité l’emporta sur la durée et entendant du bruit, nous eûmes juste le temps de reprendre une contenance honnête avant que Marie Louise la belle mère d’Augustine ne nous surpris en plein ébat.

Ce jeu dangereux, on essaya de ne pas le renouveler souvent mais dame nature ne nous laissait pas vraiment le choix.

Une fois ce fut la bergerie, une autre fois elle me rejoignit en ma cabane de pacage et une autre fois ce fut dans un bois. L’adultère était puni de prison et de toutes façons j’aurai dû partir car ma réputation n’y aurait pas survécu.

Ce fut plutôt l’annonce de sa grossesse qui mît un terme à notre relation, j’eus vraiment peur.

L’enfant était-il de moi ou bien de François ?

En tous cas, Augustine et moi on décida de ne plus pimenter notre vie par cette liaison coupable.

Je me décidais à franchir le pas et un dimanche je demandais à Marie Louise si elle voulait être ma femme. Curieusement je ne sentis pas un empressement de sa part, elle rougit pour sûr mais elle me balbutia un, je verrai embarrassé.

C’était bien la première fois qu’une femme me résistait et j’en fus marri.

LA VIE PAYSANNE, ÉPISODE 10, La vie dans les bois

Catherine Berthé Commne de Villers aux bois département de la Marne Année 1800 Dans cette forêt nous formions une communauté très soudée, les hommes abattaient les arbres, les débitaient. Nous les plus jeunes nous étions évidemment mis à contribution, nous ramassions le bois et le mettions en cordée. Les femmes préparaient les repas, ce n’était pas commode. L’eau était souvent loin et l’on faisait de longues marches avec nos seaux. Les repas se prenaient souvent en commun et le soir quand les cognées étaient posées nous écoutions les hommes raconter des histoires. Des couples de parents s’éclipsaient et des idylles se nouaient entre les jeunes gens. Nous libres  de nos mouvements, grandissions comme des plantes sauvages, il nous suffisait d’acheter notre liberté par un labeur suffisant et par une conduite visible irréprochable. En dehors de cela nous faisions ce que nous voulions. Il nous arrivait de jouer aux amoureux et à douze ans je savais déjà embrasser avec la langue. Bien sûr il arrivait parfois des problèmes et des pauvresses de seize ans qui avaient été un peu trop loin se retrouvaient avec un enfant dans le ventre. Après cela devenait affaire d’adultes soit la coupable était mariée rapidement et se retrouvait dix ans plus tard avec une nichée de dix enfants soit elle disparaissait du village pour ne jamais revenir ou bien l’absence était plus courte et la belle revenait aussi plate qu’auparavant. Bon ma sœur était restée sur place mais pour la malheureuse ce ne fut pas à son avantage. Moi je me considérais quand même comme une petite fille heureuse, j’observais la nature, me délectais du spectacle chaque jour renouvelé des animaux qui approchaient le campement. Je me repaissais des senteurs multiples de l’humus des bois, différentes aux divers moments de la journée, lourdes et humides le matin, plus sèches et légères en journée. Le soleil qui jouait avec les branches et les nuages me comblait de bonheur, jamais la même chaleur, jamais le même rayonnement. Sauvageonne des bois, malpropre, les ongles sales, les pieds noirs, les cheveux défaits, gras et pas taillés. Ma robe en lambeaux, rapiécée, déchirée provoquait presque l’indécence car peu à peu des formes m’apparaissaient. Ma sœur Antoinette qui me surveillait plus que ma propre mère me disait profite de ta vie de romanichel car dès que tu auras des tétons et du poil entre les jambes tu ne seras plus jamais libre. Je ne l’écoutais guère mais pourtant elle avait raison. Maman s’appelait Jacques de son nom de fille et était originaire de la Meuse, dans un village nommé Avocourt. Maman me racontait que son père était potier en terre, mon grand père était mort juste après ma naissance, de ma grand mère nous n’avions plus de nouvelle et elle était peut être morte aussi. En tous cas je ne les avais jamais vus. Pour ce qui était de mes grands parents du coté de mon père, plus personne ne se souvenait de l’année de leur décès ni de l’emplacement de leur tombe. Mon père qui n’avait guère connu le sien ne prêtait guère d’intérêt aux tombes du cimetière qui pourtant étaient au centre du village de Villers aux Bois. Alors la fosse de sa mère avait sûrement été recouverte depuis par un autre défunt et je crois qu’il s’en moquait éperdument.

Nicolas Perrin

commune de Verdelot département de Seine et Marne

année 1802

A mon retour des armées, j’avais décidé d’aller voir si l’herbe était plus verte à Verdelot qu’à Hondevilliers et si les moutons y étaient plus gras. Ma mère et mes frères et sœurs avaient appris à se passer de moi, alors je n’eus aucun scrupule. Verdelot n’était d’ailleurs pas très éloigné et parfois avec mes moutons je pouvais aller les saluer.

Je n’étais plus le même homme, la guerre et ses horreurs vous font passer de l’enfance à l’âge adulte très rapidement. Au départ, j’étais assez respectueux des choses et des gens mais les longues journées sans pain et les dures marches nous forçaient à nous livrer au pillage. Pour les paysans des terres traversées nous étions comme  les ennemis, des indésirables.

Nous étions des voleurs de grands chemins, dépenaillés et sans loi. Nos chefs faisaient parfois un exemple et un pauvre malheureux ou plutôt malchanceux était fusillé.

Mon cœur devint dur comme de la pierre, bien que parfois les pleurs d’une femme arrivaient à m’attendrir. Alors je repartais, la faim me tenaillant mais en ayant fait preuve de charité.

Certains de mes compagnons poussaient la notion de se servir sur l’habitant très loin, tout y passait, argent, bijoux de famille et bien sûr quelques virginités.

Pour ma part jamais au grand jamais je n’ai attenté à la pudeur d’une femme. Je me contentais de mes bonnes fortunes et parfois de quelques suiveuses tarifées.

Je ne sais pourquoi j’eus bon nombre d’ occasions mirifiques. Un soir que nous étions logés chez l’habitant, je me présentais avec un bon de logement chez une bourgeoise du bourg.

Cette veuve vivait seule, depuis que son fils avait rejoint les armes. Tout de suite elle fut accorte avec moi, me voyant puant et noir de poussière elle me proposa un bain. Je n’en n’avais guère pris dans ma vie, mais je me souvenais tout de même du bonheur qu’il me procurait quand ma mère ou mes sœurs me déversaient de l’eau chaude et me frottaient le dos. Là ce fut quand même autres choses, la veuve au départ fit comme si je n’étais que son fils mais la chair est la chair et mon attitude embarrassée au début se fit plus sûr. L’eau chaude et savonneuse, la brosse de mon hôte transforma ce moment en un souvenir impérissable.

Je n’avais jamais fait l’amour dans des draps, propres et parfumés ce fut un écrin magnifique.

Le corps de ma bourgeoise était bien différent du corps des paysannes ou des putains de campement, plus moelleux, plus gras, plus alangui. Dodue comme une oie, parfumée, douce et expérimentée elle me fit découvrir un monde et une extase qui me permirent plus tard de supporter les pires choses rien qu’en m’en souvenant.