LES SAUNIERS DE L’ILE BLANCHE, Épisode 7, Je deviens milicien

 

Maintenant il est temps de vous raconter ma fierté du moment, les filles avaient beau se moquer de moi, j’étais devenu un homme, physiquement bien évidemment et aussi dans ma tête. J’étais responsable de mon marais et bien qu’ayant encore besoin de mes pères pour certaines tâches je me débrouillais pas plus mal qu’un autre. Hors donc quand on était un homme dans l’île de Ré on devenait milicien, c’était une sorte de service armée et militaire que nous devions au roi. A partir de 16 ans et jusqu’à l’age canonique de 60 ans nous y étions tenus. Ce service nous l’assumions bien car nous estimions qu’il était une compensation aux exemptions fiscales dont toute l’île bénéficiait.

C’était à vrai dire une sacrée corvée, car en période de troubles nous devions fournir 600 hommes, alors que nous n’étions que 4000 environs. Bien sur nous n’étions destinés qu’à défendre notre territoire et il n’aurait point été question de nous envoyer en Flandre ou au Palatinat.

Dans l’île il y avait quand même des troupes régulières, nous étions là pour leur prêter main forte.

Dans l’ensemble nous étions heureux d’appartenir à cette troupe, cela apportait de la cohésion et comme une identité rétaise en somme.

Notre organisation était calquée  sur les troupes royales, fantassins dont je faisais parti, dragons et canonniers.

Nous avions un fusil avec une baïonnette et un ceinturon, en dehors des gardes nous avions des entraînements et des défilés. Il faut quand même dire que des fois nous aurions eu autres choses à faire que de parader avec nos pétoires, le sel , il fallait bien l’extraire et s’en occuper avec amour.

Nos chef comme de juste étaient ceux qui possédaient nos marais ou qui vendaient notre sel, des notables en quelque sorte. Notre commandant aux Portes était Mathieu Grisard, un notaire dur en affaires et dur avec les gens, il se prenait un peu pour un maréchal de France, ce bougre d’idiot si cela se trouve il n’avait jamais été plus loin que La Rochelle.

Dans cette famille de notaires ils étaient commandants de père en fils, en effet juste avant le Mathieu, il y avait eu son frère Jean, guère plus aimable par ailleurs.

Comme adjoint le capitaine Vincent Mounier, il était marchand et lui aussi ne manquait pas de presser les pauvres sauniers que nous étions.

Mais le plus con il faut le dire était le Jean Lemée, sous lieutenant qu’il était, c’est lui qui nous faisait marcher de long en large et qui nous entraînait, moi je pense qu’il nous faisait perdre notre temps. Mais bon pas le choix.

Donc un beau jour je me suis retrouvé de garde à la redoute, c’est un espèce de petit fort qui a été construit en 1673 pour interdire un débarquement anglais sur le banc du bûcheron.

Pas très loin il y a un bois qu’on nomme trousse chemise depuis qu’un milicien à montré son cul à l’escadre Anglaise, enfin c’est ce qui se dit.

J’étais donc bien fier de ma nouvelle occupation, bien, c’était un peu long, j’ai eu froid et évidemment je n’ai vu aucun anglais .

Par contre pour les filles cela donnait un peu de prestance, lorsque j’ai revu Marie Anne je sortais d’une garde, j’ai paradé comme un coq et comme elle était seule elle n’a pas fait la méchante, nous avons parlé un peu.

Elle était vraiment belle, plus âgée que moi elle me fascinait, il fallait à tout prix que j’en fasse ma femme.

Curieusement elle n’avait pas de prétendant, j’avais donc toutes mes chances.

Un soir que je rentrais avec les frères Relet et Séjourné de la côte où nous avions traînés nos sabots, je rencontrais Marie Anne qui revenait de la plage de trousse chemise où elle avait ramassé du varech. Ma foi quelle vision, elle était trempée et ses effets lui collaient à la peau. La cueillette à la côte était éreintante et devenait très pénible lors des grands froids. Quoi qu’il en soit les vêtements mouillés marquaient les lignes pures de son corps. Son jupon et son tablier dégoulinaient d’eau, sa coiffette et sa caline* avaient été remises à la hâte et rattrapées de justesse lorsqu’elle avait glissé sur un rocher plein d’algue. Sa mine était déconfite, elle avait froid et l’on voyait des larmes poindre sur son visage.

Devant tant de pitié je me débarrassais de ma veste et lui posait sur ses épaules. Un sourire récompensa mon audace, la glace était rompue.

Bon pour tout dire sa mère grimaça et murmura un semblant de merci. Qu’est ce qu’elle s’imaginait cette foutue matrone que sa fille qui portait des haillons rapiécés serait demandée par un officier ou par un marchand.

Si un de ceux là s’intéressait à elle, cela ne serait pas pour l’épouser non mais pour prendre son joli pucelage.

Moi au contraire je la marierais et je lui prendrais sa fleur, elle était fille du sel et saunier et saunière sont faits pour s’accorder.

Dès ce moment je lui fis une cour éhontée.

Au fond de moi même je savais que Marie Anne serait ma femme, il restait évidemment deux obstacles de choix pour que je réussisse, la convaincre elle et ensuite convaincre les tuteurs.

Pour Marie Anne je pensais que mon charme opérerait et qu’elle me céderait rapidement, bon je me trompais lourdement là dessus.

Pour son oncle je pense que le fait d’avoir quelques livres de Marais à sauner était plus que suffisant.

Mais pour sa tante qui me détestait, allez savoir pourquoi depuis l’histoire de l’anguille je ne savais pas trop à quoi m’en tenir.

Je décidais de m’ouvrir de la chose à ma mère. Ce fut une réponse assez catégorique, elle me dit tu es trop jeune et puis les Savariau y sont pas des bons sauniers. Pourquoi aux yeux de ma mère n’étaient ils pas bons, cela restera un mystère, sans doute un vieil antagonisme entre les familles et qui venait peu être d’un autre temps.

Dans nos villages isolés par les eaux toutes les familles sont apparentées même si les intéressés ne le savent pas forcement.

Il fallait donc que je convainque ma mère de m’aider dans ma conquête. Ce fut un long travail de sape mais au bout de quelques semaines je parvins à mes fin.

LES SAUNIERS DE L’ILE BLANCHE, Épisode 5, mon installation après la mort de mon père

 

Donc comme je vous l’ai déjà dit la famille était en possession de sauner, de façon héréditaire, nous gouvernions notre portion de marais et les terres attenantes. C’était un droit coutumier et presque jamais écrit, nul ne dérogeait à ce système et les maîtres du marais devaient si conformer.

Nous appelions cela le colonage, c’était une sorte de bail ou celui qui effectuait le travail partageait avec le propriétaire du terrain.

La notion de propriété était bien entrée dans nos mœurs, nous n’étions point possédant mais nous disions notre marais et notre sel.

L’endroit où se récoltait le sel s’appelait un marais ou une prise. C’était de toute façon une terre prise sur la mer par un endiguement et toujours sous le niveau le plus haut des marées.

Nous nous possédions 3 livres de marais situées au marais du Roc, vous voyez j’ai dit on possède…

Une livre c’est notre unité de surface, je sais simplement que dans chacune d’elle il y a un maximum de 20 aires , cela comporte aussi les terres environnantes destinées à la métive * et à l’emblavure* ainsi que les levées et les chemins d’accès.

Cela nous faisait beaucoup de travail et il ne fallait rien négliger. Le marais pouvait être parfait, mais si vous négligiez une levée, votre travail pouvait être réduit à néant.

Parlons un peu de moi, je me retrouvais donc à même pas treize ans orphelin de père, devant exploiter des marais salants avec ma mère. De toutes façons j’étais dédié à cela, saunier on naît, saunier on vit, saunier on meurt. Certes avec mon père je n’avais qu’à me laisser commander et croyez moi il savait le faire, maintenant je ne dis pas que je suis le patron cela serait faire fi de ma mère et de mon jeune age mais je suis obligé de réfléchir plus qu’avant.

Au physique je ne suis pas non plus un homme, disons que je le deviens doucement, j’ai à peine quelques poils au menton et je suis plutôt petit. Je commence à vrai dire à regarder les filles avec des yeux autres que ceux d’un enfant. Le matin j’ai souvent une vigueur toute masculine et j’ai déjà poissé ma chemise au cours d’un rêve. Ça ce n’est pas une chose dont je vais me vanter à confesse.

Enfin bref vous l’aurez compris je suis un homme en devenir, presque un enfant qui doit assumer sa part de responsabilité, fini l’insouciance.

Tous les matins nous partions à l’aube après avoir avalé notre tue ver*, c’était un petit srepas fait des restes du soir avec évidemment un petit verre d’eau de vie. Mon père m’en donnait depuis mon plus jeune age, tu travailles comme un homme alors tu as le droit d’en boire toi aussi me disait il.

Immanquablement je faisais la grimace, cela me brûlait le gosier et me réchauffait momentanément, même en vieillissant je n’appréciais guère ce breuvage mais la tradition était la tradition et puis cela venait des vignes de mon père.

Nous partions tous les trois, ma mère, Louis et moi, sauf que cette dernière allait à la côte ramasser du sart*.

Nous ne badions pas aux mouches, le travail était dur il fallait avancer ,vers 10 heures du matin nous faisions une bouvette * en se lichant un petit coup de vin de l’île. Ce petit repas nous permettait de tenir jusqu’au dîner, vers deux de relevés.

Alors là c’était autre chose, moi je me jetais sur les sourdons * et je m’en envoyais des pleines ventrées, j’adorais ces coques que nous trouvions à profusion. Ces cardiums* étaient  en quelque sorte le pain des pauvres, mais croyez moi jamais je n’échangerais cette nourriture contre du pain fut il blanc. Nous avions le choix, les lavagnons pullulaient ainsi que les moules grosses et charnues qui nous régalaient.

Quand nous avions un peu plus de temps les sauniers se réunissaient et faisaient un feu de brandes.

Nous y faisions cuire les anguilles que nous avions piégées dans le vasais.

Ma mère n’aimait guère mais moi je m’en délectais avec gourmandise. Je vous laisse imaginer le langage imagé et châtié devant les femmes lorsque les hommes se saisissaient de ce serpentin gluant.

Un jour j’ai voulu faire le malin en parlant comme les hommes faits, deux trois saunières m’ont attrapé et m’ont mis une petite anguille dans la culotte. J’étais mort de honte, et la compagnie morte de rire.

Cela m’a valu le surnom d’anguille au cul pendant quelque temps, vous parlez d’un poids pour conquérir le cœur des filles .

Les années passèrent, Louis avait trouvé un cœur à prendre et allait nous quitter pour convoler. Je fus infiniment triste et ma mère à ma grande surprise complètement déprimée. Cet homme grand jeune et fort avait il consolé cette veuve, avait il fait succomber cette femme qui jamais n’avait eu d’autre amant que mon défunt père je ne le saurais jamais. Au fond de moi je l’espérais car un peu d’amour ne pouvait nuire mais également cela me rebutait de penser que celle qui m’avait mis au monde puisse encore prétendre à un age avancé à une relation sexuelle.

Bref je me retrouvais à faire l’ouvrage seul, d’un coté je me sentais capable de le faire mais de l’autre je n’en menais pas large.

J’avais en ces quelques années pris ma taille d’homme, et ma musculature avec ce travail dur et pénible avait belle allure. Les femmes du marais me regardaient d’un drôle d’air et au grand jamais plus aucune d’elles ne s’aviseraient de jouer à me mettre une anguille dans les chausses.

En mai 1716, il y eut une affaire retentissante aux Portes, je me trouvais au marais à l’entretien d’un chemin, j’avais mon Jean à la longe lorsque nous vîmes arriver deux soldats escortant un homme poussant une charrette à bras. Nous étions fort intrigués.

Dans la carriole au gré des cahots se ballottait le corps d’un homme, c’était le Nicolas Bannière un saunier des  » Fenasses  ». Le soldat nous expliqua qu’il avait été assassiné sur le chemin d’Ars près de la virée aux bœufs. Nous accompagnâmes la charrette funèbre, le convoi grossissait alors que nous arrivions au domicile de l’infortuné. La rumeur de la foule grondait en une sourde interrogation.L’affluence était considérable et un soldat dut ouvrir la foule pour livrer passage à la pauvre veuve Marie Aujard. Jamais nous ne sûmes pourquoi ni comment le Nicolas avait été tué, mais l’inquiétude nous saisissait lorsque nous effectuions des charrois en direction d’Ars.

 

Métive : Moisson

Emblavure : terre ensemencée en blé

Lavagnon : Petit coquillage

Cardium : Coques

Sourdon : Coquillage

Sart : Varech

Bouvette : Collation

LES SAUNIERS DE L’ILE BLANCHE, Épisode 4, l’enterrement de papa et nos premières dispositions sans lui

 

Bientôt la ruelle où nous demeurions fut une vraie ruche et chacun se précipita dans la maison. Tous nos voisins s’agglutinèrent près du mort.

Comme réglé par un ordonnancement chacun sut ce qu’il devait faire. Christophe Lagord se précipita chez le curé Le Massonnet, puis se rendit chez le fossoyeur avec qui il creusa un trou au cimetière .

Sa femme Jeanne Rayton et Françoise Allard l’épouse au Jean Aujard pratiquèrent la toilette mortuaire.

Pierre fut déshabillé de la tête au pied et à l’aide d’un chiffon fut purifié par l’eau, les femmes eurent le plus grand mal à le mettre nu puis à le revêtir de nouveau, car la rigidité du corps était à son amplitude maximum. Mon père pauvre parmi les pauvres n’avait guère d’habits et ceux qu’ils portaient le dimanche ou au mariage ne pouvaient aller pourrir dans la terre sablonneuse de l’église Saint Eutrope, elles lui passèrent simplement un petit foulard rouge qu’il affectionnait autour du cou puis sortirent de son coffre un grand drap de lin.

Avec l’aide des hommes ma mère souleva son mari et l’entoura de cette ultime parure.

Le prêtre était arrivé avec un enfant de cœur, après qu’il eut béni mon père on plaça se dernier sur notre charrette attelée à Jean notre petit cheval.

Le convoi se mit en route, le prêtre, l’enfant de cœur et sa croix, ma mère et moi. Derrière la communauté des sauniers nous suivait, Christophe Lagord, Jean Aujard, Jean Vrit, Pierre et Nicolas Bossis et bien sur leur épouse, Jeanne Rayton, Françoise Allard, Anne Bonnevin, Anne Rayton et Elisabeth Babeuf. Nous n’avions aucune famille présente, nos lointains cousins n’avaient pas été prévenus quand à nos proches par une étrange combinaison de phénomènes ils étaient tous présents au cimetière, mais déjà enterrés.

Mon père eut une belle cérémonie, hier vivant , aujourd’hui enseveli, nous rentrâmes avec maman et quand la porte se referma assise sur son lit elle se mit à pleurer. Je ne savais que faire, peu habituer à voir un adulte exprimer ses sentiments. Je m’assis à coté d’elle et je lui pris la main.

La principale question qui se posait généralement lors du décès d’un saunier ou d’un journalier était le devenir des proches.

Mon père n’était évidemment pas propriétaire des terres qu’il saunait comme d’ailleurs l’ensemble de ses congénères. Ma mère travaillait avec mon père et moi malgré mon jeune age avec eux. Nous étions proches de l’indigence, mais comme nous n’avions jamais connu une autre situation cela ne nous préoccupait guère. La moitié de notre nourriture nous venait de la mer, chaque saunier était un peu pécheur.

Mon père avait une sorte de bail avec un propriétaire, je vous en expliquerai le principe plus tard.

Évidemment moi trop jeune et ma mère une simple femme il nous serait impossible de tenir sur une prise aussi étendue, nous n’avions aucune aide à attendre d’un membre de la famille alors,il ne nous restait guère que deux solutions soit résilier le bail soit prendre un journalier en attendant que je sois en mesure d’assurer ma part de travail comme un homme.

Nous les Gautier nous avions cette prise depuis des décennies et c’était un crève cœur que de l’abandonner. De plus comme la plus part des prises se transmettaient de père en fils c’était comme un héritage même si les terres de nous appartenaient pas. Nous décidâmes de tenter de la garder en sachant pertinemment que de payer un journalier nous mangerait la quasi totalité de nos revenus.

Le temps des vaches maigres apparaissaient.

Il y avait aussi une autre solution que bon nombre de femmes avait l’obligation d’adopter.

Reprendre un mari pour s’assurer d’une force de travail, les veuves étaient généralement assez prisées ma mère avait tout de même 47 ans, ce n’était plus une jeunette d’autant que le travail à la mer et aux marais ne rendait point les femmes très belles. Elle était d’une taille assez petite comme toutes les rétaises, son visage était tanné par les années passées au grand air salin, de profondes rides le sillonnaient. Ses cheveux n’étaient plus noirs depuis longtemps mais gris, sa bouche édentée n’était plus éclairée que par de rares sourires. Sa poitrine était forte et tombait sur son ventre redondant.

Ses mains étaient celles d’un homme, musclées, veinées, tailladées de coupures. Ses pieds couverts d’une couche de corne digne d’un sabot étaient noirs et sales des marches qu’elle effectuait pieds nus par tous les temps. Dure au mal, avare de caresses et de mots telle était ma mère.

Elle ne voulait pas d’autres hommes dans sa couche, nous allions tenter de nous débrouiller et la bagatelle ne l’intéressait pas.

Christophe Lagord nous dégota la perle rare, il n’était point facile de trouver un bon saunier en cette saison où les bras étaient déjà loués.

Il s’appelait Louis, avait une trentaine d’ années et venait de la grande voisine l’île d’Oléron. A en croire le père Lagord il n’y avait pas mieux.

Il restait un problème de taille comment loger cet homme. Ma mère n’en voulait point à la maison mais il fallut transiger et en passer par là. L’inconnu pris ma place à l’étage parmi les grains et on me confectionna une paillasse face au lit de ma mère.

Pour sur cet accommodement fit jaser, un jeune journalier logeant chez une veuve, voilà qui alimenta les conversations. Le curé s’en inquiéta et Catherine ma mère lui répondit qu’elle n’avait pas cœur à fourrer dans son lit un jeune coq mais qu’il lui fallait bien assurer l’avenir de son fils.

La cohabitation se passa sans encombre, Louis était discret, avalait sa soupe sans broncher n’était point difficile et de plus faisait tout son possible pour ne pas surprendre ma mère dans son intimité.

Oui il y eut bien quelques petits faits comme le jour ou Louis est redescendu de son galetas alors que ma mère était au pot de chambre. Mais bon elle n’était pas bégueule et ils en rirent tous les deux.

Un autre fois il rentra alors que ma mère faisait toilette, le pauvre il n’eut pas de chance car c’était vraiment rare, elle hurla au milieu de l’unique pièce la poitrine à l’air. Louis ressortit en courant et m’expliqua les faits. Nous fumes pris d’un fou rire et tous les jours au marais où aux digues il me contait sa mésaventure et à chaque fois nous imaginions ma pauvre mère les seins à l’air au milieu de sa chambre et qui hurlait à s’en décrocher les poumons.

Au vrai je devenais vite un complice de cet homme à la force tranquille, il devint presque mon frère.

LES SAUNIERS DE L’ILE BLANCHE, Épisode 3, Mon univers et la mort de mon père

Entrée du Fier d’Ars

Bon avant de poursuivre ma petite histoire je vais vous raconter ce que je sais de l’endroit où j’habite.

L’île de ré m’a dit mon père est divisée en deux, le sud ou ne pousse que les vignes et le nord dédié au sel.

Ce n’est pas compliqué il n’y a rien d’autre, moi j’habite les Portes en ré.  De l’autre coté du Fier, il y le village de Loix,  le gros bourg d’Ars en Ré  se trouve sur ma gauche au dessus de la passe du Martray.

Moi je n’ai jamais été à Loix et je n’ai pas non plus dépassé cette fameuse passe qui nous sépare du monde de la vigne.

Le curé nous a raconté qu’autrefois notre Île était divisée en quatre îlots bien distincts, île de Ars , l’ile de Loix, l’Île de ré et un autre îlet non dénommé.

Ce que nous nommons le   »Fié  » à l’heure actuelle est une sorte de baie ouverte sur les pertuis par trois cotés. La nature a fait que maintenant l’île de Ars est soudée à l’île de Ré par cette fameuse passe du Martray et que l’émergence rocheuse où se trouve mon village s’est soudé au reste par la conche des baleines.

Je ne vais donc pas vous parler du pays du vin je n’y ai jamais mis les pieds, je sais simplement que le grand roi a fait construire une citadelle à Saint Martin mais personnellement je n’ai rien à y faire et je crois que mon père et ma mère non jamais été si loin.

Donc autour de nous de l’eau et des marais salants qui ont été gagnés sur l’océan. Mon père m’a raconté que nos salines sont très anciennes et que nos ancêtres Gautier ont participé à leur création.

Moi je ne demande qu’à le croire, de toute façon en guise de repère familial, je n’ai que mes parents, la génération d’avant est morte depuis longtemps.

Comme je vous l’ai déjà dit j’habite aux Portes où je suis né en 1699, c’est un gros village de plus de 600 habitants, évidement bien plus petit qu’Ars en Ré. La population est très jeune et dans les marais pullule la jeunesse du village, moi j’ai repéré une petite, je la serre de très près et bientôt je vais lui voler un baiser.

Il y a 140 maisons et 4 moulins, les demeures sont petites et les familles nombreuses s’y entassent.

Chez moi on est à l’aise car mes trois sœurs sont mortes et nous n’avons plus les grands parents, nous sommes par un heureux hasard assez chanceux.

Mais pour moi le fait d’être peu à la maison est vraiment une source de problème, le travail me tombe dessus comme la misère sur le pauvre monde, d’autre part mon père à la main et le ceinturon assez leste. Ma mère dont la force physique n’a rien à envier à celle d’un homme préfère quand à elle pour me châtier l’usage des orties sur mes jambes nues.

Comme tous les sauniers nous possédons un cheval, oh non pas les belles montures des cavaliers du roi, mais une petite race locale qui nous sert au transport du sel et qui par sa petite taille avance facilement dans les marais. Nous l’appelons le criquet, le notre se prénomme Jean, sûrement en l’honneur du grand père Gautier. Par contre nous n’avons pas de vache ni de mouton, il y en a très peu et avec quoi les aurions nous nourris, nous n’avons pas de prés.

Vous l’aurez compris mon univers n’est fait que d’eau, l’océan que l’on nomme le pertuis Breton et qui nous offre le panorama des côtes Vendéenne. Eau limpide et pure qui nous procure en abondance des coquillages et des poissons, certes il y a parfois des tempêtes et des débordements mais notre univers est dans l’ensemble plutôt calme.

La mer au niveau de la pointe des baleines est beaucoup plus nerveuse et de nombreux imprudents sont venus s’y échouer. Du coté d’Ars et du Martray c’est le pertuis d’Antioche, les vagues y roulent plus fort et l’on y sent déjà le parfum du large.

Moi petit saunier ce que je préfère c’est évidement les méandres des chenaux, les eaux plates des vasais et les miroirs rosissants des aires de saunaison.

J’aime humer les odeurs qui en émanent et observer les changements constants de couleurs.

Bon ce n’est pas tout le labeur m’attend, la tâche est immense avec mon père nous sommes désignés pour réparer les levées près de la redoute des Portes. Toute la population est réquisitionnée, vieux et vieilles, femmes, hommes, enfants et bien sur tous les animaux de bât. Exceptionnellement on nous adjoint même des soldats du roi et des bateaux faisant navette avec le continent nous amènent des pierres pour élever nos digues. Il faut voir ce monde de fourmis en sabots et en haillons pour comprendre la solidarité des insulaires.

Ce qu’il faut aussi comprendre c’est que la vague qui a tout emporté si elle a ruiné certains en emmenant la production de sel en a réduit d’autres à la famine en détruisant leur réserve de blé. Mais la notion de partage n’est pas veine en temps de peine et chacun partagea ses maigres ressources.

Le travail avançait promptement grâce à l’activité intense de la communauté, il faudrait malgré tout de nombreux mois avant un retour à la normale

Seulement voilà mon père prit froid en pataugeant dans l’eau sur sa prise du Roc, il se mit à tousser et se coucha en grelottant. Je n’avais jamais vu mon père dans son lit, toujours couché le dernier et toujours levé le premier, cela me fit une drôle d’impression et j’eus un mauvais pressentiment.

Un soir dans ma soupente je l’entendis tousser avec une fréquence peu commune, il crachait du sang et râlait légèrement. Tout avait été tenté pour le guérir, l’empirique était venu et lui avait donné quelques plantes du marais, mais rien ne semblait lui convenir, mon père était costaud il surmonterait sa faiblesse passagère.

Ma mère depuis plusieurs jours dormait comme elle pouvait sur sa chaise, se réveillant sans cesse, essuyant la sueur du malade ou le crachat sanguinolent. Elle était épuisée car elle aussi participait au relevage des digues.

Un matin je me levais, aucun bruit dans l’unique pièce, ma mère et mon père dormaient profondément. Je m’approchais doucement près de la couche de mes parents, maman sur sa chaise respirait légèrement et sa lourde poitrine s’élevait et s’abaissait à un rythme lent et tranquille. Mon père lui semblait plus immobile, les yeux clos tournés vers le mur, aucun souffle ne venait troubler la quiétude de son corps immobile, ses traits étaient ceux du dormeur apaisé. Sa bouche laissait paraître un léger sourire, mon père souriait rarement j’en fut surpris.

Machinalement ma main se porta sur la sienne qui posée sur le drap semblait attendre que l’on s’en saisisse.

La froideur de cette dernière me fit échapper un cri, je retirais ma main prestement. Ma mère se réveilla en sursaut et comprit ce que moi je n’avais pas saisi. Mon père était mort nous étions le vendredi 22 janvier 1712.

 

Si vous avez manqué le début

 

LES SAUNIERS DE L’ILE BLANCHE, Épisode 1, la tempête

LES SAUNIERS DE L’ILE BLANCHE, Épisode 2, les dégâts de la tempête

 

 

LES SAUNIERS DE L’ILE BLANCHE, Épisode 2, les dégâts de la tempête

Église saint Eutrope Les Portes en Ré ( photo M Tramaux )

 

L’eau se retira comme elle était venue et aux premières lueurs du jour chacun, après cette nuit dantesque put s’en retourner constater les effets de cette brusque montée des eaux.

De fait, dans notre venelle l’eau s’était retirée, seul un trait marquait sur les murs blancs chaulés la limite extrême de la vague dévastatrice. Dans les endroits les plus bas du village l’eau était bien présente et le  » fié  » d’Ars se confondait avec le pertuis Breton et le pertuis d’Antioche.

Nous apprîmes quelques heures plus tard que nous étions coupés du reste de l’île de Ré. La mer avait repris ses droits et Ars et Loix étaient de nouveau des îlots perdus au milieu des éléments.

Dans notre maison nous constatâmes les dégâts, de la boue, de la vase, de la merde et du varech jonchaient le sol de terre battue. Notre pauvre mobilier se trouvait sans dessus dessous, la vaisselle était en partie brisée. La couche de mes parents se trouvait détrempée et la paillasse irrémédiablement fichue. Il en était de même pour toutes les maisons du village et au hameau du roc on disait que c’était bien pire.

Si l’état de la maison était un réel problème il n’était en fait que mineur par rapport à la détérioration du lieu de travail de la majeure partie de la population des Portes en Ré.

Si l’eau s’était retirée des rues du village, il n’en était pas de même un peu plus bas, là où s’étendait les marais.

Une vaste mer s’ouvrait en lieu et place de ce qui avait été les marais salants du petit bourg, le fier d’Ars comme on l’appelait avait débordé et repris sa place originelle.

Les digues de protection avaient été submergées, les chenaux ne faisaient qu’un avec l’océan, les levées étaient écroulées, plus rien n’était visible du vasais, de la métière, de la vissoule et des champs doubles. A peine si on distinguait quelques bosses à blé.

Mon père accompagné de Pierre Bouriaud et de ses fils assistaient impuissants à un triste spectacle.

Partout c’était désolation, Fabien Sejourné, Jean et Sébastien ses fils ainsi que Nicolas Bannière tous comme mon père saulnier se morfondaient en voyant leurs prises sous les eaux et leur récolte de sel noyée et retournée en son élément.

Mon père Pierre Gautier avait presque 50 ans, des années de labeur dans les marais l’avait profondément usé, son visage buriné par le vent, le soleil et le sel ressemblait à un vieux parchemin et des rides comme de vastes chenaux parcouraient son visage maintenant emprunt de tristesse.

Légèrement voûté, il conservait toutefois la fière allure de sa jeunesse et rien ne pouvait laisser supposer le moindre affaiblissement de sa forme physique et partant de sa capacité à fournir un dur travail. Sous son chapeau de feutre noir, une calvitie marquait les années et ses cheveux noirs maintenant clairsemés étaient teintés de gris. L’absence de ses dents amaigrissait son profil et pourtant malgré cela il conservait un brin de beauté indéfinissable qui autrefois faisait retourner les Portingalaises*.

Je vis dans ses yeux en ce moment dramatique se former un nuage et quelques gouttes de larmes salées tomber dans les sillons de son visage ravagé.

Le travail de plusieurs années anéanti en une nuit, signifiait pour tous la misère.

Dépités et ne pouvant agir tous regagnèrent le village, l’eau devrait se retirer par elle même avant que d’évaluer les dégâts réels.

Tous les hommes se réunirent à l’église, les nouvelles n’étaient pas bonnes, l’eau avait rompu les digues du Martray, du Boutillon sur la commune d’Ars et les levées des portes en Ré étaient également écroulées.

On ne déplorait pas de mort chez les habitants mais ne nombreux chevaux furent emportés par les eaux.

Toute la communauté se mit au travail, les représentants des marchands et des négociants prirent la direction des opérations et ils firent le bilan des pertes en sel.

Le curé Lemasson fut particulièrement actif et commença à collecter des fonds pour subvenir à la future détresse de ses paroissiens.

Particulièrement marquée par les événement il s’appliqua à noter ce qui c’était passé dans le registre paroissial qui servait normalement à noter les baptêmes , les sépultures et les mariages.

 » La nuit du mercredi 9 au 10 décembre 1711, il commença sur la minuit un si grand houragan au commencement de la lune qui dura jusques à neuf heures, enfla tellement la mer qu’elle monta au dessus de touttes ses limites, les abattit et vint jusque à trois toises de cette église, ce qui donna occasion aux habitants de cette paroisse de faire une nouvelle digue dans le chemin de la redoute depuis la muraille de madame Baudin jusques au Pontereau et à la vieille levée.

Touttes les digues du marois des Isleaux, des Richards et du vieux port estant détruites, les marois furent noyés et les sels perdus et les habitants d’Ars ont reconstruit une nouvelle levée depuis la maisonnette du Martray jusques au moulin brulé toutes les vieilles digues ayant été renversées. Il ya eu en cette paroisse vingt sept cent de cent de sel de perdu et pour neuf mille livres de réparation aux levées  »

Tout fut mis en œuvre pour réparer les dégâts, on vit même l’ingénieur du roi Claude Masse venir en urgence de La Rochelle pour mesurer, les levées endommagées ou bien détruite.

J’étais avec mon père quand j’ai vu son équipage, il a fait paraît il le tour du Fier.

Lorsqu’il est question d’argent les choses bougent rapidement, les marchands, les négociants, les propriétaires s’activèrent à faire remettre les choses dans l’ordre.

Les soldats en garnison dans l’île vinrent même prêter main forte pour relever les levées qui empêchaient la mer d’envahir les parties basses où se trouvaient les prises.

Toutefois même avec des renforts en hommes il faudrait beaucoup de temps et bien de la peine, le sel demandait de la sueur et des larmes ainsi que son lot de malheur

Mais malgré toutes ces mesures, les dégâts ne furent pas réparés d’un coup de baguette magique et il nous fallut plusieurs années pour que tout redevienne normal.

Nous aurons par ailleurs à subir d’autres vimers* qui par la fragilisation des digues commirent aussi des dommages.

Vimer : Raz de marée, inondation marine

Vasais : Réserve d’eau alimentant les métières

Métière : Bassin de concentration et de décantation, réservoir entre le vasais et le champ de marais

Vissoule : Voie  à l’intérieur du champ de marais

Portingalaise : Habitante des Portes en Ré

Si vous avez manqué le premier épisode

LES SAUNIERS DE L’ILE BLANCHE, Épisode 1, la tempête

LES SAUNIERS DE L’ILE BLANCHE, Épisode 1, la tempête

 

Nous nous tenions en cette fin d’après midi d’hiver à proximité de la Redoute. Mon père aimait souvent  à musarder  face à l’océan, ces instants volés au labeur, le ravissaient chaque jour. Jamais au grand jamais il n’aurait manqué à ce rituel et quelque soit le temps il se plantait face à l’écume et méditait en silence.

Ce moment de recueillement il le partageait maintenant avec moi comme son père l’avait fait avec lui.

Mon père n’avait pas ce jour la sérénité qui d’habitude marque ses traits, une inquiétude sourde le taraudait.

A le voir ainsi je commençais moi aussi à pressentir quelques malheurs. Il restait muet face à l’immensité océane et je n’osais l’interroger.

Il faisait froid, le vent pénétrait ma veste et je frissonnais, la paille dans mes sabots protégeait imparfaitement mes pieds nus. Je soufflais dans mes mains pour tenter vainement de réchauffer mes doigts engourdis.

Mon père que l’on surnommait Grand Pierre au village restait quand à lui impavide face à la bise glaciale.

De noirs nuages montaient sur le pertuis Breton et les terres de Vendée habituellement visibles s’évanouissaient dans le lointain. La houle forcissait à vue d’œils et les vagues grossissantes venaient maintenant mourir avec force le long de la redoute fortifiée et sur les jetées qui protégeaient le village des Portes.

La mer n’étant encore point pleine il y avait lieu de s’inquiéter d’un éventuel renforcement du vent.

Les marées en ce début décembre étaient de fort coefficient et nous avions mon père et moi pêchés fort loin sur  l’estran

Le chapeau de mon père d’un coup de vent violent s’envola , heureusement après une courte course je pus lui ramener.

  • Tu vois Pierre avec cette grosse marée si le vent se renforce, il va y avoir du dégât
  • De mémoire je n’ai jamais vu de tels nuages et un aussi gros vent.
  • Rentrons voir si ta mère est à la maison
  • Je suis inquiet, dépêchons nous.

Le vent semblait venir de partout et s’est courbé en deux que nous puissions parcourir le court chemin qui nous menait à la maison.

Le moulin du gros jonc avait dévoilé et le meunier peinait à faire rentrer sa mule sous son têt de roseaux.

Sur le chemin tous les habitants qui avaient fini leur journée de labeur se pressaient de rentrer.

Nous n’avions pas encore fini de franchir les dernières toises qui nous séparaient de notre abri, qu’il se mit à tomber une pluie mêlée de neige. Si dense était ce déluge que notre vision s’en trouvait altérée, il faisait presque nuit.

Nous arrivâmes dans notre venelle et nous fumes un peu protégés du vent. On se jeta dans notre logis, enfin nous étions arrivés.

Ma mère était heureusement rentrée et s’activait près de l’âtre. Une soupe cuisait à petit feu et embaumait la pièce.

Nous étions trempés et ma mère me fit déshabiller pour mieux sécher mes uniques hardes. Je me retrouvais donc en chemise devant la cheminée. J’étais un homme maintenant et me retrouver comme cela même devant ma mère me gênait. Mon vieux se moqua de moi et maman avec un sourire taquin me passa une couverture de chanvre pour masquer ma semi nudité.

Le père déclara qu’il devait aller à l’aisine* pour voir si son cheval était bien à l’abri. Ma mère tenta de l’en dissuader mais il se devait de veiller à son outil de travail et ressortit malgré la tempête naissante.

Il revint rapidement, tout était en ordre et se sécha à son tour. La soirée s’éternisa, au dehors nous entendions gronder les éléments.

Mes parents étaient de plus en plus inquiets et ne se couchèrent pas. Moi je montais dans ma chambre et bientôt malgré le fracas je m’endormis du sommeil de la jeunesse.

La tempête gagna en intensité, le vent augmenta en puissance, au dehors tout ce qui était mal attaché s’envola, les tuiles s’arrachèrent des toits et les maisons encore couvertes de chaume ou de roseaux furent bientôt mises à nue.

Plusieurs habitants tentèrent une sortie mais ils ne purent aller bien loin.

Puis tout un coup passé minuit un bruit étourdissant retentit, suivit de près par une vague énorme qui emportait tout sur son passage.

L’eau entra dans la maison, ma mère hurla, le niveau montait rapidement, il fallait sortir. J’étais à l’étage mon père vint me chercher. J’eus simplement le temps d’attraper mon pantalon que je me retrouvais dehors, curieusement le vent était tombé, mais l’eau inexorablement continuait de s’élever. Il faisait un froid polaire à marcher dans l’eau, mes pieds nus me faisaient souffrir, les voisins affolés faisaient la même chose que nous, une pauvre femme semi nue portant un bébé au lange dans ses bras trébucha. Mon père se précipita et la releva, heureusement elle ne lâcha point son bébé. De misérables hordes arrivaient de toutes parts pour se réfugier dans l’église Saint Eutrope.

Les enfants apeurés se groupaient transits aux jupons de leur mère, des vieux hébétés se soutenaient péniblement. Les hommes se groupèrent autour du fabriqueur* et du curé, que faire à part attendre.

Le curé à la lueur blafarde de quelques cierges entonna un cantique, bientôt repris par l’ensemble du troupeau. Ces quelques chants redonnèrent du courage. Les hommes partirent dans la nuit afin de relever d’éventuelles victimes et constater les dégâts. Les femmes restèrent à s’occuper des enfants. Tout le monde étant mouillé la nuit s’avéra longue, je grelottais et aurait bien voulu verser quelques larmes de dépit. Mais j’avais onze ans et était presque un homme, de quoi aurais je eu l’air.

Tôt le matin les hommes revinrent, ils étaient pessimistes, l’eau avait sans doute fait beaucoup de dégâts.

 

Aisine : ensemble groupé de dépendances, non attenante à la maison, constituée d’une aire close de mur, des tets ( toits ) couverts de roseau ou de sarments qui servaient d ‘écurie ou d’étable. Un append  qui abritait le matériel. Les quelques animaux poules ou canards s’y ébattaient.

Fabriqueur . Habitant élu de la paroisse qui gérait les biens de cette dernière.

LES SAUNIERS DE L’ILE BLANCHE, Épisode 18, La mort de Suzanne

 

Le temps passait et je voyais mes espoirs de devenir père s’éloigner, vous voyez je pense que je n’ai pas fait le bon choix. J’avais privilégié mon intérêt économique en faisant affaire avec la famille Allard , maintenant j’en étais puni. Cela n’avait rien à voir avec Suzanne que j’avais fini par aimer et qui était vraiment une bonne épouse. Elle savait que j’étais meurtri et se donnait à moi malgré sa fatigue. Pour mettre toutes nos chances de coté elle faisait même fi de ses convictions religieuses.

Mais rien de rien le ventre de Suzanne qui avait déjà mit au monde 9 enfants restait stérile de ma semence.

Comme je vous l’avais déjà expliqué nous ne mangions pas beaucoup de viande car sur l’île il n’y avait pas d’élevage et la faire venir du continent n’était pas pour la bourse des sauniers.

Par contre ce que j’aimais par dessus tout c’était les anguilles. Nous nous réunissions à plusieurs sauniers et nous nous rendions au vasais que nous avions souvent en commun.

Le vasais était une vaste pièce que l’on alimentait d’eau et qui servait de réservoir pour alimenter les métières ,il y avait environ 60cm d’eau.

Mais comme chaque chose à souvent plusieurs usages, nous creusions dans le vasais un trou plus profond et nous le remplissions de fagots de sarments. Les anguilles se réfugiaient dedans.

Quand on agouttait la pièce, on pouvait faire le chassage. Avec Relet, Savariau, Poitevin et Séjourné nous nous étions munis de notre salai*. Tous montés sur nos canots de vasas nous piquions dans le fond du grand trou, là ou les anguilles s’étaient réfugiées dans les périodes de froid.

Mon dieu quelle pêche miraculeuse, de vrais monstres gluants qui parfois nous échappaient lorsque nous les mettions dans la boite à poissons.

Nous en ferions cuire une partie sur des sarments et les femmes et les enfants nous rejoindraient.

Ces pêches nourricières étaient comme des fêtes et des périodes de rencontres. Pour sur nous ne vidions pas le vasais que pour prendre des anguilles il nous fallait le curer et là croyez moi c’était déjà beaucoup moins marrant.

Nous étions en 1732, j’avais 33 ans l’age de notre seigneur, ma Suzanne avait 46 ans, on commençait à se moquer de moi, les sauniers me demandaient si je n’avais pas besoin du coup de main pour faire l’affaire à ma bonne femme et les saunières se foutaient de moi en disant que j’avais l’aiguillette nouée. Au lavoir la Suzanne riait jaune mais qu’aurait elle put faire qu’elle ne faisait déjà.

Encore une fois la solution vint de la mort, Suzanne un jour qu’elle ramassait du sart, a été cueillie par une vague. Elle a vite perdu ses appuis et se serait sûrement noyée si les femmes qui se trouvaient à coté d’elle n’étaient pas venues à son secours. Empêtrée dans sa robe alourdie, sa tête avait heurté un rocher et elle était fort commotionnée. N’ayant pas perdu connaissance les saunières la juchèrent sur notre cheval et la ramenèrent à la maison.

Le bruit que la Gautier c’était assommée à trousse chemise fit le tour du village et la nouvelle m’atteignit au Roc. Rien ne pouvait laisser à penser qu’elle s’en irait, je l’ai trouvé à moitié assise sur notre paillasse, elle avait fait un peu de sang au niveau de l’oreille mais rien de visible.

J’étais rassuré et le soir avec ses filles nous la forçâmes à rester tranquille. La nuit se passa tranquille et sereine, pas un bruit ni le moindre râle. Le soleil qui se faisait jour par l’unique fenêtre me réveilla. Sur la pointe des pieds j’enfilais mes chausses et ravivais les braises, les filles se levèrent. Suzanne toujours ne bougeait pas, affairé je demandais à Anne d’aller secouer sa mère.

Un cri de démente retentit dans la pièce, je me précipitais ayant déjà compris, roide, dure comme la pierre, les yeux ouverts saisis de terreur, un filet de bave et de sang sortant de sa bouche.

Suzanne était morte et bien morte. Toujours le même rituel, voisins, voisines, familles, curé.

Je dus me fâcher contre les filles qui ne voulaient pas faire la toilette mortuaire de leur mère, foutu engeance que cela il fallait bien qu’elles apprennent.

Je ne voulais pas que Suzanne fut mise en terre seulement vêtue de son linceul blanc, je lui fis faire en hâte une boite qu’on appelait bière par un charpentier de marine du village.

Notre petit miroir fut voilé et les eaux jetées, l’âme de Suzanne ne devait se voir et s’envoler vers Dieu.

La chaleur était forte en ce 14 septembre 1732 , il ne fallait pas traîner, la décomposition des chairs intervenaient rapidement et il n’était pas question que ma Suzanne ne sente charogne.

Voila j’étais seul, mes deux belles filles étaient restées avec moi et s’occupaient de mon ménage.

A la vérité je fus tenté de demander la Catherine en mariage, elle avait 18 ans et mon dieu ce qu’elle était belle. Je savais de quoi je parlais je l’avais assez détaillée. Mais à quoi bon le curé ne voudrait point nous marier, la famille Allard hurlerait de concert, j’aurais peut être droit à un charivari et de toutes les façons la petite peste me détestait.

Il nous fallait aussi régler des problèmes matériels, les filles ne pouvaient demeurer avec un veuf la coutume n’autorisait pas ce genre de chose. Selon le contrat que j’avais passé avec les Savariau tout me revenait, nous n’avions pas prévu la mort de Suzanne avant le départ de ses filles. Il fut donc convenu que je les aiderais à se constituer une petite dot afin qu’elles n’arrivent point le cul nu au jour du mariage.

Elle furent placées comme servante chez deux marchands. Elle s’estimèrent lésées et me firent une guerre sans nom dans le village. La Catherine vraiment garce répondit dans tout le bourg que je lui avais volé sa fleur du milieu en plus de son héritage.

Toujours préoccuper par mon désir d’être père je passais en revue tous les ventres disponibles parmi les saunières du village.

Instruit par l’expérience je n’en voulais pas de plus de trente ans et ne désirais pas non plus une veuve déjà mère à la matrice fatiguée.

On me souffla qu’une nommée Marie Marguerite Guilbaud ferait certainement affaire