DESTIN DE FEMMES, Épisode 30, une naissance et des larmes

La honte venait de s’abattre sur la famille, la vieille était décidée à se remarier. Bon dieu de saleté qu’elle allait nous faire là, encore heureux qu’elle ne pouvait faire d’enfants, je me serais mal vue avec des frères et sœurs.

Quelle dégoutance de penser que ma mère allait se vautrer dans les bras de ce vieillard, je ne voulais pas de cela chez moi. Avec les frères et sœurs on était à peu près d’accord sur l’attitude à adopter. C’est à dire que nous ne voulions pas du Aimable Flon chez nous. Pour la noce c’était autre chose, moi je m’en serais bien passée mais l’opinion publique jugerait mal un tel affront à une mère.

Mais je me promettais de bien gâcher la fête.

A la naissance de ma dernière fille je m’étais bien jurée que Victor ne me toucherait plus , promesse d’ivrogne,  je le sentais même si j’espérais qu’il n’en serait rien.

Finalement le mariage de la mère se passa très bien, nous primes sur nous et l’on fêta dignement les épousailles de ces vieux jeunes.

Cela fut fait dans la sobriété et à les voir ils nous donnaient une leçon de bonheur. Ils s’installèrent à Augers dans la rue principale, mon beau père me devint finalement très sympathique et se comportait en grand-père pour mes enfants.

On fit beaucoup de choses ensemble, veillées, église, repas familiaux, quand il manquait quelques choses chez l’un on le trouvait chez l’autre.

De nouveau maman m’aida pendant ma grossesse, je ne tenais plus debout, la dernière était encore au sein et la sevrer maintenant l’aurait surement tuée.

Devant mon allure, Victor prit conscience que j’étais mortelle et il prit peur. Il n’exigea plus rien de moi et me laissa tranquille sexuellement, pour les tâches ménagères ma mère les assurait pour les deux maisons. Aimable était conciliant et acceptait que sa femme dorme parfois chez nous pour s’occuper de Rosalie et d’Émilie.

Fin aout en pleine chaleur je perdis les eaux et m’évanouis dans la cour, les secours vinrent rapidement et la sage femme m’aida du mieux qu’elle pût. Dix heures plus tard arrivait Pamela Augustine, si elle vivait ce serait Augustine bien évidement car Pamela c’était vraiment un prénom bizarre.

Marie Anne Ruffier

Ma fille mit au monde le 28 aout une petite femelle, elle était minuscule, laide, fripée et un seul petit filet de souffle indiquait qu’elle vivait. Avec la sage femme je m’en occupais, je la nettoyais sommairement car elle était couverte de sang . Je l’emmaillotais et la posais dans le berceau.

Ma fille la vit à peine et plongea dans un sommeil profond, le lendemain on l’amena au curé .

Qu’il fasse très froid ou très chaud il fallait les faire baptiser car nous ne pouvions prendre le risque en cas de décès que leur âme ne monte pas au ciel. On sortit donc sous une chaleur caniculaire, j’étais inquiète pour l’enfant. Il avait à peine vingt quatre heures et nous ne savions pas encore si la balance de la vie allait pencher du bon coté.

Elle pencha du mauvais coté et le 5 septembre 1855 âgée de huit jours sans que sa mère l’eut une seule fois dans ses bras elle mourut. Moi, je ne m’habituerai jamais à ce genre de départ prématuré, je tentais de la nourrir, mais elle est morte dans mes bras.

C’est moi qui annonça la nouvelle au père et à la mère.

On enterra la petite comme on aurait enterré un chaton , huit jours vous pensez, pas le temps de l’aimer.

Heureusement le mois d’octobre fut plus gai, chez Louis il y eut un fils et chez Augustine aussi.

Je n’assistais à aucune de ces naissances, on ne m’y avait pas conviée.

J’avais maintenant dix petits enfants vivants, je m’emmêlais un peu dans les prénoms.

Le jour des morts de la même année alors que je rentrais de la messe avec Aimable je vis mon neveu François devant la maison. C’était inhabituel et cela faisait un petit moment que je ne l’avais croisé car il gitait à Villiers Saint Georges. Je ne l’aimais guère ce neveu et son apparition était de mauvaise augure.

En effet sans même me dire bonjour il m’annonça que son père était décédé. Je savais mon frère malade mais sa mort me surprit quand même.

J’étais abasourdie car voyez vous je n’avais plus de parents et ce seul frère me servait de lien avec mon passé. Il avait soixante quatre ans, alité en début de semaine pour des difficultés à respirer son état c’était rapidement aggravé.

Sur place la famille était réunie , enfin la sienne, il était allongé dans ses beaux habits les mains jointes et serrant un chapelet. Le seul miroir de la maison avait été voilé et l’eau des brocs jetée dehors, la bougie de la chandeleur brulait et des brins de rameau bénis étaient accrochés autour du défunt.

Son visage était défait et on le reconnaissait à peine, les stigmates de la souffrance altérant les traits, sans cela il eut été beau.

Le voir ainsi me faisait sourire, il n’allait plus à l’église depuis longtemps lui préférant le cabaret, ses mains n’enserraient jamais de chapelet mais plutôt le licol de ses attelages. Quand à ses beaux vêtements j’appris qu’ils avaient été âprement disputés et que ses fils voulaient, lui encore chaud, se les accaparer. Sans l’intervention de Sophie sa femme, les héritiers l’auraient entouré nu dans son linceul de chanvre blanc. Pour une fois que cette garce prenait une décision intelligente.

On le porta en terre, le convoi était respectable ainsi la honte ne rejaillirait pas sur nous.

C’est en ayant le sentiment d’un grand vide que je me couchais le soir et c’est à partir de cette période que je me considérais moi aussi comme une vieille femme.

On fêta la nativité mais le cœur n’y était pas. Aimable respectueux des traditions mit une buche dans l’âtre et nous partîmes en une longue procession à la messe de minuit. Au retour on mangea un gâteau avec Victor, Rosalie et les petits.

Mon fils n’avait pas voulu venir car son petit François se trouvait incommodé. Pour être incommodé il l’était car il mourut le 12 janvier 1856, nom de dieu, l’année prenait la même tournure que celle d’avant.

Heureusement nous avions en mai un joyeux événement à préparer.

DESTIN DE FEMMES, Épisode 29, les deux veufs

Marie Anne Ruffier

Ces deux là toujours à copuler, le Victor c’est sûr il va me la tuer à la besogner ainsi. Ce n’est pas un mauvais bougre il ramène sa paye. Il est même gentil avec Alexandre qu’il considère comme son fils. Il a ses travers comme tout le monde, il ne se lave que très peu, pue abondamment et picole de temps en temps. Les hommes sont moins sérieux qu’autrefois et fréquentent le cabaret ou l’auberge, il y en a plein dans les villages, des couples s’installent, deviennent épiciers et gargotiers, ou lui devient marchand de vin et elle cabaretière. Bref souvent cette tentation déséquilibre le budget précaire et famélique des ménages.

Victor lui quand il est saoul est relativement gentil, enfin c’est à dire qu’il ne met pas de dérouillée trop forte à la Rosalie.

D’autres sont de vrais scandales, la maréchaussée et le maire doivent souvent intervenir pour faire cesser des conflits entre les époux.

Mon fils cadet Louis Nicolas celui qui était valet du coté de Saint Brice se faisait de belles virées avec les gars de son âge. L’alcool leur faisait commettre les pires âneries, bagarres, attitudes envers les filles un peu équivoques. Il filait un mauvais coton et j’espérais qu’il se trouve une femme à marier avant de se retrouver derrière les verrous. J’en parlais à mon fils ainé et ce dernier s’en fut le trouver pour le sermonner. Il rentra saoul comme un polonais lui qui ne buvait jamais, vous parlez d’un engeance élever un enfant sans père ce n’est pas facile.

Un jour d’hiver en fin d’année 1853, je fus conviée à une veillée, j’arrivais comme les autres femmes avec ma chaise et mon morceau de chandelle et quelques guenilles à repriser.

Au coin du feu on parla avant l’arrivée des hommes qui se faisaient un peu attendre. Lorsqu’ils arrivèrent j’eus la surprise de voir Aimable Flon mon cavalier presque servant de la noce à ma fille.

Il me salua mais ne fut pas plus bavard que lors de notre première rencontre.La soirée passa et il nous fallut rentrer. J’avais un peu de chemin, il faisait très sombre et je n’avais pas de lanterne. Aimable se proposa de me raccompagner.

Ce fut pour moi un bonheur intense, quelqu’un s’intéressait à moi, j’étais émoustillée comme une pucelle. Bon le bonhomme resta respectueux, au fond de moi j’aurais aimé qu’il me bouscule, m’embrasse, me caresse , me touche . Mais non il me parla de l’empire et de Napoléon III.

Je fis semblant de m’intéresser, mais en arrivant devant chez moi je lui donnais comme écot un fort baiser sur la bouche.  Vraiment ce n’était pas un entreprenant.

On se revit et peu à peu il baissa sa garde, de Napoléon les discussions s’orientèrent vers des sujets plus personnels.

Il était veuf et moi veuve nous pouvions nous fréquenter sans attirer les foudres villageoises. Nous étions aussi libres de nos corps, je n’étais pas encore ménopausée mais je n’étais surement plus aussi fertile qu’autrefois alors sans trop nous compromettre nous pouvions faire la chose. Contrairement aux autres hommes il ne semblait guère pressé et c’est moi qui toujours prenait l’initiative d’un rapprochement physique.

Émilie naquit le 24 avril 1854, une belle petite fille, solide et braillarde, Victor fit la gueule car Rosalie n’était pas foutue de lui faire un garçon, comme si cela était de sa faute. Je pris le ménage en main car ma fille fut très faible pendant un moment. Une hémorragie s’était déclarée, la gamine semblant avoir arraché toutes les chairs en son passage à la vie. Je faisais de la charpie avec des vieux vêtements pour juguler les saignements, mais elle s’anémiait de façon fort préoccupante.

On crut même la perdre et l’on fit venir monsieur le curé pour les derniers sacrements. Est-ce la vue de l’homme en noir ou bien simplement l’envie de vivre qui la sortirent de sa torpeur. On ne le sut pas mais peu à peu elle reprit des forces. Le Victor recommença à lui tourner autour comme un rapace autour de sa proie. Il l’aurait son fils quitte à faire crever sa femme.

Ma file épuisée ne put faire ses relevailles, moi j’étais assez contente qu’elle ne se plie pas à ce cérémonial d’un autre âge, laver l’impureté de l’accouchement et puis quoi encore. Moi ce que je trouvais impure c’était plutôt cette semence masculine qui nous engrossait sans que nous ayons notre mot à dire. J’étais iconoclaste pour certaines choses.

J’aidais comme je pouvais mais je n’en étais pas moins rembarrée pour tout et pour rien. Je n’avais qu’un désir partir de cette maison.

A force de bousculer Aimable, il commença à manifester une flamme disons un peu masculine. Puis un jour sans doute pas comme les autres, il m’emmena chez lui à Augers . Je priais intérieurement pour ne pas rencontrer mon fils ou mon frère. Il arriva ce qui devait arriver, malgré notre age nous prîmes du plaisir, cela faisait longtemps que je ne m’étais  pas sentie aussi bien. Une quiétude de l’âme, un apaisement du corps et une satisfaction des sens, c’était cela. Lorsque j’ai posé ma tête sur sa poitrine parsemée de poils blancs, je fus comme amoureuse. Au crépuscule de ma vie cette sensation était vraiment bizarre, je ne l’avais guère connue, Portier et Guillemot c’était pas pareil.

Bon nous n’étions pas des jouvenceaux et nous n’allions pas nous cacher pour vivre notre union. Alors on l’annonça à tout le monde.

Ce ne fut pas la réaction escomptée loin de là, mon fils ainé me regarda comme si j’étais tombée enceinte de nouveau, sa femme la pincée Marie Anne, me fit une moue dédaigneuse et me tourna le dos.

Je n’eus pas beaucoup plus de soutien avec mes filles Eugénie et Augustine qui considèrent qu’une femme de mon âge se devait d’être plus respectueuse et ne plus se donner à un homme nouveau. Nom de dieu de quoi je me mêle, comme si une femme de soixante ans ne devait plus avoir de désir.

Mais le pire fut la réaction de celle avec qui je partageais mon quotidien. La Rosalie, on eut dit que je l’amputais d’un bras et la privais d’un héritage futur. Elle, que je m’envoie en l’air avec un homme elle s’en moquait, mais que je la prive du peu d’argent que je gagnais et des quelques meubles que je possédais cela elle ne le supportait pas.

Bon peu importe je supporterai toutes les avanies mais je m’en irai avec Aimable. Mes noces furent prévues le 17 février 1855 et elles auraient lieu non pas à Augers où je demeurais mais à Cerneux où habitait Aimable.

Au fait la Rosalie était encore enceinte quand je vous dis qu’il allait la faire crever.

DESTIN DE FEMMES, Épisode 28, une cohabitation intergénérationnelle bien difficile

Les deux tourtereaux étaient installés, pour amoureux ils l’étaient, toujours à se tourner autour, à se bécoter, à se tripatouiller que c’en était gênant.

J’avais beau me faire petite, il y avait des limites, le Victor pour excité qu’il était, aurait bien pris la Rosalie sur la table familiale. Quand je les voyais bien énervés je me trouvais quelque chose à faire dehors et j’emmenais les enfants.

Je savais que cela leur passerait mais en attendant je ne pensais qu’à une chose m’en aller et trouver un chez moi. Mais hélas une veuve, journalière de surcroit n’avait d’autres choix que de vivre avec quelqu’un.

Il faut quand même que je vous dise, j’avais un espoir que cela finisse et cet espoir s’appelait Aimable.

En mai 1851 c’était ma troisième fille Augustine domestique à Lescherolles qui convolait en juste noce avec un maçon du village âgé de vingt sept ans.

C’était bien la première fois qu’une Ruffier se mariait sans avoir un enfant, était-elle vierge ma fille, je ne le savais pas. Partie depuis longtemps nous n’avions pas eu de connivence mère fille et elle s’était débrouillée seule pour son éducation de femme.

Bon moi ce que je retenais de la fête c’était une présence, assis un peu à l’écart un homme déjà âgé, les yeux semis clos semblait somnoler. Il était grand et fort, musclé par une vie de labeur. Un embonpoint signalait toutefois qu’il entrait dans la période que l’on appelait vieillesse. Son visage emprunt de majesté était sillonné de profondes ridules, ses cheveux étaient veinés de fils blancs et seules ses rouflaquettes abondantes étaient épargnées par cet assaut de blancheur.

Je ne le connaissais pas et je me renseignais auprès de ma fille, c’était un cousin de l’un des témoins, l’instituteur Louis Flon. Le bonhomme se nommait Aimable Flon. Personne au juste ne savait pourquoi il  était là, sûrement un ami du marié.

Intriguée et désolée de voir quelqu’un qui ne s’amusait pas, je tentais une approche et m’asseyais  à coté de lui. Il m’en sembla reconnaissant et me sourit. Nous passâmes le reste de la soirée à bavarder de tout et de rien. C’était bizarre mais j’avais le sentiment d’entrer en communion avec cet homme, c’était la première fois que cela m’arrivait. Autant Léon et Pierre s’étaient préoccupés de mon jupon qu’Aimable semblait s’en moquer comme d’une guigne.

Pas un geste déplacé, pas même une invitation à danser, à chaque fois que je m’absentais pour aider ma fille, je le retrouvais à la même place.

Aidée un peu par l’alcool je lui fis clairement des avances, des allusions, des mots, je pris des postures. Rien un âne qui refusait de bouger aurait été plus expressif.

La noce se termina et je rentrais en mon chez moi, triste de n’avoir pu éveiller l’intérêt d’un homme et triste de me voir seule .

Rosalie et Victor se passaient des sacrées engueulades, m’était d’avis que ma fille allait se prendre une trempe avant longtemps. Puis, moi il y avait quelque chose qui m’intriguait, la mort du petit Émile, comme cela,  sans avertissement, sans maladie. Cela ne perturbait pas nos amoureux, car tous les soirs nous avions droit au même cérémonial. Dès que nous avions fini nos tâches il fallait nous hâter de nous coucher, je serais bien restée à filer à la lueur finissante des braises.

Augustine fut bientôt enceinte d’Honoré et Rosalie de nouveau grosse des soins de Victor. Au moins je ne manquerais pas de descendants.

Ah, je n’en n’ai pas parlé encore mais le chef de la France était maintenant le neveu du grand Napoléon, pour l’instant il était président de la république mais au foirail on disait qu’il serait bientôt Empereur. Moi je m’en foutais mais c’était bien la peine de voter pour tout casser de nouveau après.

Bien sur les femmes, nous on ne participait pas au vote, nous n’étions bonnes qu’à torcher le cul des marmots, écarter les cuisses, faire des drôles et assurer le travail quotidien. En semi- esclaves que nous étions, ignorantes et dépendantes de nos seigneurs et maitres, nos maris ou nos pères.

Je me rappelle que ce fut de sacrées discutions entre Bonapartistes, Républicains et Royalistes . Hurteau n’y comprenait rien mais faisait comme les autres il hurlait quand on lui demandait d’hurler et d’acquiescer à bon escient.

Rosalie Désirée Ruffier

Après la perte de mon premier fils légitime cela n’allait pas fort avec mon homme, il m’accusait de négligence et me rendait responsable de sa mort. Il me disait même qu’il eut préféré voir mourir mon Alexandre. Je ne pouvais tolérer qu’il me parle ainsi et nous étions en guerre en permanence.

Il n’ y avait que couché qu’il demandait la paix, le cochon était insatiable sur la chose, à croire que je ne lui servais qu’à cela.

Heureusement je tombais enceinte, au moins je serais un peu tranquille et il respecterait mon corps du moins celui de son futur enfant.

La présence de maman devenait insupportable, comme si avoir un témoin de mon malheur l’augmentait, elle était toujours dans nos jambes et même si elle restait muette, sa physionomie imperceptiblement marquait son désaccord.

Un jour Hurteau prit de vin me lança son bol de soupe à la figure sous prétexte qu’il était froid, la dispute s’envenima , les gamins hurlaient et devant tout le monde il me gifla. Ma mère prit parti pour lui en disant simplement que de son temps les femmes faisaient attention à ce qu’elles servaient à leurs hommes.

Je ne savais pas ce qui m’avait marquée le plus, la taloche ou la prise de position de ma mère.

Quoi qu’il en soit, il me fallut mettre au monde ce petit et ma mère me prêta assistance comme à chaque fois, c’était réconfortant, ce fut une fille, je la nommais Rosalie Désirée comme moi, le père faisait grise mine en disant que si il avait le malheur d’avoir une autre fille il se foutrait dans le Morin. Vous parlez d’un idiot, il fit sa brute mais un jour en rentrant du poulailler il l’avait sur ses genoux et lui faisait des risettes. Je ne fis pas de commentaire bien sûr, ne pas vexer le mâle.

Alphonse et Alexandre, quatre et cinq ans s’entendaient admirablement, partageaient leurs jeux et leur lit, c’était quand même de rudes sauvageons et se posera bientôt la question de la mise à l’école ou pas. Moi j’aurai aimé, car la société commençait lentement à se transformer et il ne faudrait pas qu’il passe à coté de quelques choses.

J’avais été élevée sans père et je ne comptais pas les maris de ma mère comme des substituts. Je restais profondément marquée par ma mésaventure avec Léon, se voir violer par le mari de sa mère et se faire virer de la maison comme une voleuse, une catin et une moins que rien cela vous forgeait un caractère des plus aiguisés.

Bref et pour tout dire j’en avais assez de Victor et je rêvais un peu à d’autres paysages. Bien sur je ne pouvais voyager mais en compensation je pouvais trouver un voyageur.

J’essayais de chasser cette vilaine image qu’une mère de famille ne devait pas avoir mais dès que mon corps était au repos mon esprit vagabondait. Je me voyais enlevée par un monsieur en carrosse, emmenée dans une belle demeure. Je me voyais en robe de soie, courtisée, adulée. Je fermais alors les yeux et j’étais prise par un homme propre parfumé et doux.

Je jouissais de ses étreintes, la vie me paraissait douce transparente et merveilleuse à souhaits. En ces moments ma main s’égarait instinctivement et je jouais avec les boucles de ma toison. N’osant commettre ce pêché j’étais torturée et luttais contre le mal. J’en avais même parlé au curé en confession, ce fut difficile, moi qui pensait que la solitude du confessionnal m’aiderait à révéler ces pensée impies. Le prêtre ne sembla pas plus offusqué  que cela mais m’ordonna pour mon repentir une série de prières à la vierge Marie, qui elle certainement n’avait pas ce genre d’idée.

Je fus assidue à cet ordonnancement mais cela n’effaça guère mes rêves, d’autres parts, Victor rigolait de me voir à genoux devant mon lit à psalmodier. Lui le lubrique cette position l’excitait et il redoubla d’ouvrage à mon égard.

J’étais jeune et fertile, et nous mîmes en route un autre enfant. Mes rêves insensés de voyage cessèrent et cette grossesse devint un chemin de croix.

DESTIN DE FEMMES, Épisode 27, Rosalie se marie enfin

Maman m’avait rejointe après le mariage d’Eugénie et après le départ de mon frère comme valet. Ce n’était pas spécialement que j’avais envie de partager la maison avec elle, mais bon économiquement parlant il était  indéniable que c’était mieux.

En plus le dimanche après la messe elle me gardait le petit et moi je pouvais donc vivre un peu.

Car voyez vous un homme s’intéressait à moi, il s’appelait Victor, il était terrassier mais aussi maçon.

Bon il n’était pas très beau, le menton en pointe, les joues creuses, des yeux bleus gris, des cheveux longs et gras, des dents manquantes. Une haute stature qui le faisait tenir légèrement vouté. Mais si l’extérieur vous faisait fuir, son verbiage et sa gentillesse vous retenaient.

Comme mon berger il m’avait capturé l’esprit, je l’écoutais dire ses bêtises, buvais ses grivoiseries.

Un jour il me prit la main et me la demanda, c’était le premier homme qui me faisait une telle offre, les autres m’avaient toujours demandé de me mettre sur le dos.

J’en aurai pleuré, mais cela demandait réflexion et non pas précipitation. Lui ne se découragea pas et m’entourait de prévenance . On fit plus ample connaissance mais au grand jamais je ne voulus lui céder le moindre pouce de mon corps. Il ne s’en offusquait pas me disant simplement à l’oreille que je ne savais pas ce que je perdais. Pour sûr je n’étais plus une oie blanche et je savais bien ce que je perdais, mais aussi je savais que pour moi il n’était pas question de me retrouver une autre fois fille mère. Alors si il me voulait, il attendrait, moi je voulais une vraie nuit de noces. Il fut patient mais il faut dire qu’en connaisseuse je savais le faire patienter.

Mais de fils en aiguille, l’excitation montait et un jour on s’est jetés l’un sur l’autre. Le temps d’une volée de cloches nous étions liés par l’amour.

Les tractations furent quand mêmes laborieuses, j’avais un garçon et lui aussi, le mien avait trois ans, le sien quatre. C’était la plus stricte égalité, même âge, même sexe, cela sera même lit. Pour les meubles, il possédait les siens et moi les miens, alors pour cette réunion on se mit d’accord pour vendre quelques bricoles pour ne pas les avoir en double.

Victor viendra s’installer dans ma maison car plus grande que la sienne, nous étions donc presque parvenus à un arrangement. Non ,en fait la pierre d’achoppement était simplement ma mère, je voulais qu’elle s’installe avec nous et lui s’y opposait fermement.

Je savais que la promiscuité avec la vieille génération était pénible mais elle avait quand même l’avantage d’avoir une nourrice à domicile. Certes maman travaillait encore mais justement nous partagerions les frais.

Le problème était de la loger pour qu’elle ne nous dérange pas, nous aurions déjà les garçons dans un lit à coté de nous. Nous eûmes beaucoup de mal à la convaincre de laisser sa place près de l’âtre pour une remise sans fenêtre et sans chauffage. Elle eut beau pleurer, tempêter, râler, argumenter, en restant chez nous elle ne serait plus chef de ménage. Victor le devenait et moi je serais la femme du chef, ce qui voulait bien dire en fait que c’est moi qui commanderait en mon foyer et non la vieille.

Elle fit la moue, ne me causa guère pendant de longues semaines mais céda tout de même.

Les noces se passeraient le 1 mars 1851, un samedi à sept heures du soir

Les enfants furent mis sur leur trente et un, nous ne voulions pas passer pour des miséreux, même si à y regarder de près tous nos vêtements étaient du réemplois.

Moi je mis une robe noire avec un chemisier blanc et un caraco rouge, mon bonnet était tout neuf, mon Victor me l’avait acheté à un colporteur. Pour les souliers je les avais empruntés car notre bourse n’était pas très remplie et les dépenses s’accumulaient.

Nous voulions faire sobre, car voyez vous, j’étais un peu, comment vous dire, encombrer par mon ventre. Bref j’étais pour sûr au moins enceinte de cinq mois. Je ne l’avais dis à personne sauf à ma mère et à mon homme, autant éviter les commérages. J’avais donc fait retailler une robe en conséquence et je crois que la couturière m’a confondue en mon mensonge. Qu’importe, c’est avec une grande satisfaction qu’enfin j’étais la légitime de quelqu’un. J’étais fière et les larmes me vinrent.

C’est mon cousin Étienne Petit qui me servit de témoin avec Victor Lucquin l’instituteur. Ce dernier je ne le connaissais guère mais comme il servait de secrétaire de mairie on lui demanda si cela ne le dérangeait pas.

Pour Hureau ce fut son frère Justin et François Gagneux un menuisier du village avec qui il faisait souvent des bordées.

A la sortie de la mairie et de de l’église on alla boire un coup à l’auberge. Puis on s’en retourna pour le repas de noces. Tout fut très réussi, l’ambiance était bonne, les hommes étaient saouls, braillards, excités de la braguette, les mots crus faisaient rire l’assemblée.

Mon frère finit par ne plus tenir debout et termina dans une brouette, sa femme était morte de honte et nous tordus de rire.

On fit comme si nous étions vierges de tout contact et partîmes pour une belle nuit de noces.

Ce ne fut guère idyllique, le Victor pourtant grande gueule n’avait plus guère de vitalité, moi j’étais fatiguée d’avoir cuisiné et servit à table, alors nous eûmes vite fait d’envoyer cette légère formalité.

Nous nous rattraperions bien un autre jour.

Le 28 Juin 1851 j’accouchais, c’était parfait je pourrais faire les moissons. Je fus contente de lui faire un garçon, au moins le risque d’avoir une autre fille mère à la maison ne se présenterait  pas.

Ce fut un enfantement comme les autres, Émile qu’on lui donna comme prénom.

Il finit attaché à une poutre emmailloté dans ses langes, aucun risque je pouvais donc aller moissonner. Il y avait beaucoup de travail, on était bien payés, alors pas question de manquer cela.

Je rentrais de temps en temps pour la tétée et ma mère passait voir  si rien de fâcheux n’était arrivé.

Le diablotin, hurlait du matin jusqu’au soir et ne se gênait pas la nuit non plus et nous ne pouvions guère fermer l’œil.

Un matin n’en pouvant plus je m’étais même énervée et je l’avais secoué un peu. Cela a eu l’air de le calmer et j’ai pu dormir un peu.

Le lendemain Émile était mort, juste deux mois, il avait donc bien quelque chose qui le tourmentait.

On l’enterra et on passa à autre chose. Bientôt les vendanges et là aussi nous ne devions pas manquer cela.

Victor lui n’était pas journalier mais terrassier, son secret espoir était de devenir cantonnier dans une commune. C’était quelque chose qu’un poste pareil pour nous autres.

DESTIN DE FEMMES, Épisode 26, Catin de mère en fille

Rosalie Désirée Ruffier

Un jour ma petite sœur se mit à pleurer, et m’avoua qu’elle n’avait plus ses menstrues, c’était une mauvaise nouvelle. Mais elle me dit que le père était sérieux et qu’il avait fait des projets de mariage.

On l’annonça à maman et c’est moi qui me prit une engueulade, que je l’avais dévergondée, que je lui avais donné mon vice et que ces envies de faire des cochonneries venaient de moi. Je ne me laissais pas faire et lui criais ses quatre vérités. Comme des furies nous nous sommes insultées, elle n’avait plus de respect pour moi et je n’en avais plus pour elle. On ne s’occupait même plus d’Eugénie.

Je ne remis plus les pieds chez ma mère avant un moment.

Eugénie donna le nom du géniteur et maman , mon frère et mon oncle s’en allèrent en procession lui demander de réparer.

Léon Debarge était un brave gars amoureux de son Eugénie mais il avait disparu du village pour accepter un troupeau de mouton dans les fins fond de la Marne.

Personne ne sachant exactement où il se trouvait, même sa pauvre mère qui demeurait à Verdelot n’avait pas été mise dans la confidence. Léon était un itinérant et avait un peu la bougeotte, la vieille promit de le faire avertir et s’engageait à lui faire prendre ses responsabilités.

Mais somme toute, comme un malheur n’arrive jamais seul ma sœur n’était pas accouchée que j’annonçais la bonne nouvelle à la famille. J’étais également grosse. Pour la troisième fois je me faisais avoir, ce fut un beau chahut . J’étais un élément remarquable sur le canton, trois enfants hors mariage et avec des hommes différents cela défrayait la chronique.

J’ai alors tout entendu, catin, fille de catin, dévergondée, salope. Lorsque certaines passaient devant la maison de ma mère elles crachaient au sol et se signaient.

Je ne comprenais pas ce déferlement de haine, la société villageoise réprouvait les liaisons avant mariage.  Mais que je sache, le nombre de filles-mères était énorme et je n’aurais pas pu donner une livre à toutes les donneuses de leçons qui s’étaient retrouvées le cul à l’air dans une grange avant de passer chez le maire et le curé. Foutues hypocrites que ces mégères, pour les hommes le regard sur la chose était différent, ils réprouvaient pour sûr, mais espéraient tous rencontrer une pauvre fille compatissante qui leur ouvrirait les cuisses.

Marie Anne Ruffier

Les filles en avaient fait de belle, nous étions la risée du village, décidément rien n’allait chez nous.

Eugénie accoucha d’un garçon le quatorze janvier mille huit cent quarante huit et le nomma Auguste. Pour une première fois la petite s’en tira de belle façon, l’enfant était robuste et bien charpenté, mais bon par expérience nous savions que la vie n’était pas un long fleuve tranquille.

La Rosalie se transformait en grosse génisse, elle ne pouvait plus marcher et plus travailler, elle se fit donc congédier et se retrouva encore une fois à la maison. J’avais à charge ces deux péronnelles imprudentes et bientôt leurs marmots.

Rosalie accoucha le deux mai de la même année, ce fut un garçon et on le nomma Émile Alexandre.

On s’organisa entre femmes et la vie reprit son cours presque normal. Mes filles, deux belles plantes sans pot tentaient de s’épanouir malgré la vindicte populaire. Nous aurions été marquées au fer rouge ou nous aurions été exposées au carcan sur la place du village que ce n’eut pas été pire.

Puis un jour il y eut une éclaircie dans notre sombre obscur, j’accrochais mon linge sur un fil dans la grange lorsque un grand dadet se figea devant moi.  » Madame je suis Léon, je viens voir Eugénie, ma mère m’a appris pour le bébé. Je suis prêt à réparer et à me marier avec elle.

Ce fut vraiment le bonheur, cela ne risquait pas d’arriver à la Rosalie, la garce ne voulait rien dire.

Le vingt six mai 1849 nous fûmes donc de noces. Ce mariage fit taire presque tous les commérages. L’enfant fut reconnu et changea de nom, il devint Auguste Debarge.

L’une des fautives était rentrée dans la normalité villageoise et la morale était presque sauve.

Il était temps de me décider maintenant à quitter cette maudite maison, je n’avais pas les moyens d’y rester seule.

Rosalie était sur Sancy avec son petit, Louis mon ainé sur Augers avec sa femme et ses enfants, Eugénie venait aussi de s’installer à Sancy avec son homme et leur fils, Augustine était domestique dans la commune de Lescherolle et mon dernier Louis Nicolas jouait les itinérants de ferme en ferme se constituant un petit capital pour un jour s’installer.

J’allais donc rejoindre Rosalie à Sancy les Provins, nous y serions compagnes de misère, on joindrait nos gages et je lui garderais son petit.

On passa l’année 1850 comme cela, Rosalie souffrait encore des avanies villageoises mais cela s’estompait car une autre gamine avait été piégée par les jeux de l’amour et la méchanceté s’était tournée vers cette dernière.

Un jour, je vis la Rosalie toute rayonnante, je n’étais pas née de la dernière pluie et je me doutais qu’il y avait un homme derrière cela.

Dans quel guêpier allait-elle se mettre. Je redoutais un nouveau drame, je redoutais une nouvelle grossesse. Entre toutes ces péripéties moi je m’étiolais un peu, car j’avais maintenant cinquante cinq ans et ma foi je me considérais encore comme une femme. Mon statut de vieille veuve ne me convenait pas, je ne me sentais pas à l’aise avec cela et un remariage ou disons une petite aventure ne m’aurait pas déplu.

Seulement voilà ma journée rythmée par mes tâches ne prêtait guère à la rencontre, le matin je me levais en premier, ravivais les braises dans le potager, j’allais ensuite vider mon pot de chambre puis généralement j’allais au fond du jardin pour mon soulagement journalier

Je ramenais un seau d’eau en réserve, je me lavais les mains et le visage, faisait mon chignon et mettait mon bonnet. Je pouvais enfin être visible par la société. Nous étions un peu entassées dans nos hameaux et parfois cette promiscuité faisait que nous nous retrouvions en de mauvaises postures au mauvais moment et il nous fallait baisser nos cotillons en urgence quand apparaissait le voisin qui venait pour faire la même chose.

Je mangeais un morceau, ma fille était levée et mon petit fils commençait ses hurlements et ses agaceries. Nous devions partir au travail, généralement nous allions dans la même ferme et il nous fallait emmener Alexandre. Celui-ci était dans nos jambes toute la journée, ou bien il trainait avec les autres mioches dans les cours de ferme, les bois ou les champs. On le retrouvait souvent dans un drôle d’état, plein de boue, les vêtement déchirés, les pieds en sang, les mains d’un charbonnier et le visage d’un ramoneur. Avec Rosalie nous n’avions pas de spécialités précises, on curait les étables, faisions la traite, allions au lavoir, faisions le ménage. On s’occupait des bêtes, allions désherber, couper les vignes, faisions les moissons. Il n’y avait guère que les gros travaux de labour et de battage qui ne nous incombaient pas. Le soir on rentrait fatiguées, mais il fallait encore continuer la journée, préparer le repas, coudre, ravauder, filer, casser des noix, enfin bref nous n’arrêtions jamais. Bon, on rencontrait les hommes et certains n’avaient pas leur langue dans leur poche, ni d’ailleurs leurs mains. Mais bon les plaisanteries et les galanteries allaient à Rosalie et pas à moi. Évidement tout bon jardinier va choisir une fleur en bouton et non pas une fleur fanée.

Ils avaient tort c’est dans les vieux pots que l’on fait les meilleurs ragouts et l’expérience remplace peut être une légère altération des traits. Bon je rêvais et aucun veuf ne me faisait du gringue.

DESTIN DE FEMMES, Épisode 25, les malheurs de Marie Anne

Quand on me l’a ramené il n’était guère en bon état, à moitié conscient il hurlait de douleur. Ses yeux vitreux et son teint cireux ne me plurent guère. Lorsque les paysans qui étaient avec lui au moment du drame le déposèrent sur le lit, il lui échappa un cri animal venu du plus profond de lui qui fit peur à toute l’assistance. Ses deux pauvre jambes écrasées étaient sanguinolentes, on m’aida à lui enlever son pantalon, Pierre gueulait comme un cochon qu’on égorge, mon fils Louis tremblait dans son coin.

Devait-on faire venir un médecin dans son état?  On convint que ce serait perdre pour rien quelques sous. On tenta de lui faire boire un peu de prune ce qui était bon pour tout. Dans un premier temps il nous sembla que cela le soulageait. Mais malheureusement ce ne fut vraiment que de courte durée.

Comme on ne pouvait rien faire on le laissa et les hommes me racontèrent l’accident.

 » Le Pierre depuis la mort de sa fille il est plus le même, il est négligent, bâcle son travail, alors le chargement de bois il a dû mal l’attacher. Quand on est arrivés à la petite côte à la sortie du village et bien le chargement lui a versé dessus. Il y avait des belles pièces, bien lourdes alors forcément le Pierre il a dérouillé. Le temps qu’on lui enlève tout de sur lui et bien il était déjà pas bien  »

Tout le monde finit par quitter la maison me laissant seule avec les enfants et mon mari moribond.

Je me couchais avec mon fils, mais Pierre râla toute la nuit. Mes fantômes se mêlaient à ses cris pour me terrifier, je finis par m’assoupir d’un vilain sommeil.

Le matin c’est la petite Aurore, la fille de Pierre, âgée de six ans, qui vint me secouer pour me dire que son papa ne bougeait plus.

De fait, il régnait dans la chambre un silence assez pesant,alors j’ai ouvert la porte de la maison pour faire pénétrer de la lumière. A l’extérieur un soleil bizarre éclairait une scène muette, le chien n’aboyait pas, les chats ne venaient pas se frotter le long de mes jambes, les poules semblaient immobiles et les feuilles des arbres bruissaient à peine. J’allais voir mon homme, ses yeux étaient révulsés, sa bouche tordue. Avec peu d’espoir je lui pris la main, aucune réaction, son bras retomba le long du lit, sa nuque commençait à être raide. Mort mon Pierre, tué par une faute, tué par le chagrin, tué par la mort de sa fille chérie. Je fus en colère, pourquoi me laisser, pourquoi avait- il abandonné la partie ?

Il me fallut organiser les obsèques, je savais faire, on prend de l’expérience dans tout.

Toilette mortuaire, que je fis, aidée de Rosalie et de la petite Aurore. Cette dernière était bien un peu apeurée et dégoûtée, mais elle avançait en âge et ce genre de corvée incombait aux femmes. Je sacrifiais mon plus beau drap pour lui faire un linceul et je lui fit faire un beau cercueil avec des jolies planches que Pierre gardait en réserve pour justement ce genre d’occasion. Comme cela il y avait juste à payer la façon au menuisier. Je lui ai fait dire une belle messe et le peu d’économies que j’avais, passèrent dans les mains grasses de monsieur le curé.

Il aurait aimé être non loin de sa fille mais ce fut un refus catégorique, pas d’adulte dans le carré des enfants morts.

On réorganisa la maison, mon fils âgé de treize ans fut envoyé comme valet dans une grande ferme,

Eugénie ma fille aînée de mon mariage avec Portier vint s’installer avec moi en attendant de trouver un mari et enfin la Rosalie quitta Sancy les Provins et emmena son petit Désiré.

Il restait le problème d’Aurore, je l’aurais bien gardée mais le conseil de famille dont je ne faisais pas partie, car j’étais une femme ne le voulut point. La petite le cœur déchiré quitta sa maison. Pensez bien que l’on ne pouvait confier l’éducation d’une gamine à cette bande de femelles et qui regroupaient à elles seules plus de naissances illégitimes que le reste du village .

Rosalie Désirée Ruffier

Pour partager les frais je m’installais avec maman et ma sœur dans la maison du Pierre.

Je trouvais que ma mère c’était remise bien vite de la mort de son deuxième, peut être que cela était dû à notre présence.

De fait nous eûmes quelques mois de pure félicité. Il régnait dans cet intérieur de femmes comme un parfum de bonheur et de complicité, maman encore jeune était une femme à part entière et ma petite sœur de vingt et un ans se découvrait en son corps et en sa sexualité. On se confiait tout, et la liberté de ne pas avoir d ‘homme dans les jambes nous permettait quelques libertés et impudicités.

Un jour à moitié nues toutes les trois pour la toilette, nous nous sommes battues en nous éclaboussant, ce fut une franche rigolade.

Mais hélas trois fois hélas et en cela maman avait raison cette foutue baraque sentait la mort.

Aux premières chaleurs mon garçon Désiré se trouva indisposé, il était déjà sevré depuis longtemps donc ce n’était pas le passage au lait de vache. Tout ce qu’on lui donnait il le rendait par un coté ou l’autre. Maman que je n’avais jamais vue aussi maternelle et prévenante lui donnait à la becquée de la bouillie mais rien n’y fit, le petite âme monta au ciel le vingt sept mai 1847.

Matériellement j’étais débarrassée de mes fruits défendus, plus de bâtard à mettre dans ma dot. Un nouvel avenir s’ouvrait devant moi, peut être un gentil garçon sérieux, travailleur avec qui je pourrais construire un ménage.

Tout cela était bien beau mais avais-je vraiment envie d’une telle stabilité.

Un jour ma sœur et moi on a été courtisées par deux bergers de la commune de Meilleray. Nous étions en visite chez notre frère aîné à Augers en Brie et eux en goguette. Ce fut parfaitement anodin, des banalités, des mièvreries, si cela convenait à ma sœur qui n’avait jamais vu le loup à moi cela me semblait un peu puéril.

Mais bon comme j’étais partante pour une nouvelle bêtise et qu’une envie impétueuse d’être dans les bras d’un homme me taraudait le bas ventre j’acceptais ,sous couvert de chaperonner ma sœur d’un nouveau rendez vous. Évidemment accepter de se revoir était pour ces hommes une sorte d’acceptation et ils furent beaucoup plus entreprenants. Pour qui nous prenait-on? Des catins….

Eugénie ce jour là ne résista guère et sans mon arrivée elle jetait sa vertu aux orties. Moi j’avais appâté le galant mais je ne l’avait pas encore ferré. Ce petit jeux dura un moment, mais le corps à des limites à la résistance. Ma petite sœur ne fut plus pucelle et moi j’ avais encore cédé.

Le petit jeu de l’amour continua un moment, moi j’étais repartie sur Sancy comme domestique mais nous avions de bonnes jambes et l’on se retrouvait en nos moments de liberté.

 

 

DESTIN DE FEMMES, Épisode 24, les malheurs de Rosalie

Il fallait l’avouer, ma situation n’était pas florissante, un gamin, un salaire de misère et un loyer à payer qui pour bas qu’il était, ne me laissait guère le loisir de manger à ma faim.

C’était le régime des pommes de terre au lard sans lard. Heureusement que nous avions tous un petit jardin et un poulailler.

Mais avec tout cela je n’avais guère le temps de baguenauder et de prendre soin de moi pour me trouver un bon mari. Donc comme une pie sans cervelle je ne me rendis point compte que mes règles avaient disparu et que je m’arrondissais un peu.

Bon dieu de poissarde, c’est à croire que dès que je voyais les affûtiaux d’un homme je tombais enceinte. Une seule fois, je m’étais laissée aller, ironie du sort se faire engrosser au mariage de sa mère. La question traditionnelle qu’on allait me poser, à savoir qui était le père, me taraudait aussi.

Je n’avais vu cet homme qu’une seule fois et je trouvais que ce n’était pas assez pour en faire un mari et un père, alors je me convainquis,  qu’il était préférable de taire son nom.

J’ai été prévenir ma mère, elle causait avec une souillon nommé Césarine et n’a jamais voulu que cette dernière s’en aille pour que je lui dise mon secret.

Elle avait compris que j’étais encore pleine,et que j’allais rejoindre le cercle très fermé des doubles filles mères.

Que voulez-vous qu’elle me dise?

-Dans la famille  Ruffier, je voudrais les malchanceuses

Avec mon gros ventre on m’embauchait plus, alors plus de travail plus rien à manger.

Je fus obligée de me mettre à la colle avec un jeune bouvier, je ne l’aimais pas et je crois même qu’il me dégoûtait un peu. Pourtant habituée aux odeurs fortes des animaux ce jeune mâle en rut puait comme notre bon roi Henri et m’incommodait par son acre flagrance. Mais bon il me nourrissait moi et mon fils. Ce qui l’intéressait c’était mon cul il en profita tant que dame nature l’accepta.

Lorsque ma proéminence fut un frein aux joies de l’amour , enfin de la sienne, il m’abandonna me laissant le ventre creux.

D’expédient en expédient j’arrivais à terme et le 17 janvier 1846 assistée de maman j’accouchais sur ma triste paillasse pleine de vermines.

Étant un peu sous alimentée j’avais les mamelles plates et il me fallait trouver une nourrice. Je n’avais pas les moyens de la  payer. Le curé de la paroisse vint à mon secours car aucune villageoise ne voulait prêter ses nichons à une petite bâtarde. En chaire le dimanche suivant, son sermon rappela à toutes que même nés hors mariage les enfants étaient créatures de Dieu et qu’il serait péché mortel que de laisser crever et jeter au fumier cet enfant fusse-t’-il issu de la pire ignominie.

C’est une pauvresse qui un soir frappa à la porte et offrit à Désirée le nectar générateur de vie. C’était merveille à voir ,que cette forte paysanne dodue assise les deux tétons sortis nourrissant son petit et le mien. On en était devenues amies et bientôt on ne se quittait plus. Ne nous emballons pas, son homme mit le holà rapidement car mon petit bouvier profiteur en racontait de belles sur moi.

Je dus mettre ma fille au lait de vache, elle ne le supporta guère, vomissements, diarrhées et affaiblissement général car elle rejetait presque tout. Maman me dit de persévérer, devant le peu de choix qui s’offrait à moi j’ai continué.

Le Vingt huit novembre 1846 âgé de dix mois ma fille Rose rejoignait le carré des enfants dans un coin du cimetière.

Soyons franche et ce n’est pas trop chrétien ce que je vais dire mais je ne fus guère affectée.

La vie a repris le fardeau qu’elle m’avait déposé sur les épaules, comme je n’avais rien demandé je n’ai donc pas protesté lorsque dame nature me l’a retiré.

Je ne me considérais pas comme une mauvaise femme de penser cela, peut être aurais-je dû voir en cette privatisation de lait maternel une punition divine. Mais je n’étais pas assez imprégnée de religiosité pour me croire punie d’avoir relevé mon jupon une nuit d’ivresse au mariage de ma génitrice.

Bon avouons que la famille ne fut guère chanceuse, ma fille point encore décomposée que c’était mon beau père qui partait, une quinzaine s’était donc écoulée quand on vint me chercher pour me prévenir du drame.

DESTIN DE FEMMES, Épisode 23, un nouveau petit bâtard

Rosalie Ruffier

Je croyais avoir retrouvé ma mère, je pensais que nous pourrions rattraper le retard que nous avions accumulé. J’étais en manque d’affection même si je le savais que ma relation compliquée avec elle était la norme paysanne. Quand je me rendis compte d’un changement de comportement de sa part. Elle était comme transfigurée, comme rajeunie, souriante, presque ouverte. Elle, qui n’avait pas une allure très soignée, devint subitement coquette. Je la  vis même faire une grande toilette, elle qui la plupart du temps ne faisait qu’une simple ablution  . Un jour elle revint dans un état extatique et un brin de paille dans les cheveux, je sus immédiatement à son air bête et à ses explications embrouillées qu’il y avait un homme là-dessous.

En vieille têtue, elle nia un moment puis trouvant que son bonheur serait plus beau si il était partagé, elle me raconta absolument tout.

Pendant que mère folâtrait avec son veuf moi je grossissais du mal féminin, mon sorcier à la peau de bouc m’avait en effet laissé un petit souvenir, intérieurement je pensais à la chance que j’avais eu que mon lâche tourmenteur ne soit pas arrivé à ses fins, car je n’aurais pu départager entre le fruit du bonheur et le fruit du malheur.

Pour tout dire je me serais bien passée de cette maternité, enfant naturel j’allais en mettre un au monde aussi.

J’espérais au fond de moi ne pas arriver à terme, j’ai essayé toute la pharmacopée abortive, mais rien n’a marché. Puis cela c’est su et désormais je ne pouvais plus rien tenter. On fit pression sur moi pour que je donne le nom du père, ma mère a tenté de me l’extorquer et le curé s’est énervé jusqu’à me mettre une gifle. Même monsieur le maire jouant de son autorité voulut me le faire dire.

Rien à faire et ma fille naquit sans père le 9 janvier 1845, je faillis mourir de douleur, quel plaisir pouvait-on avoir à une telle souffrance. Je me promettais de plus avoir d’enfant sans évidement savoir comment je ferai.

Je me voyais maintenant comme un bagnard rivé à sa chaîne, mon Dieu qui voudrait maintenant d’une bâtarde, affublée d’une bâtarde, fille d’une veuve sans le sou qui allait de plus se marier avec un homme âgé de moins de dix ans qu’elle . Si j’en avais eu le courage je me serais jetée à l’eau, mais c’était un péché et de plus je gardais au fond de moi l’espoir d’une vie meilleure.

Assister au mariage de sa mère est, je dois dire assez troublant . Je me tenais sagement avec mes frères et sœurs, nous étions tous là, à danser d’un pied sur l’autre en attendant l’arrivée de la madone.

Elle était jolie maman au bras de son Pierre Guillemot . En face de nous se tenaient les enfants de notre beau père, Élisa, Adélaïde et Aurore. L’aînée visiblement; n’avait guère envie de se mêler à nous et de cette Élisa j’en reparlerai plus longuement.

La cérémonie fut des plus simples, ce n’était somme toute qu’un simple remariage, une raison sociale, un accommodement, un arrangement avec la morale pour que deux animaux puissent copuler sans choquer la morale villageoise. Intérieurement je priais pour que maman n’est pas la stupidité ou la maladresse de nous faire des petits frères et sœurs.

Dès le lendemain de la fête, maman partait avec mon petit frère, son mari avait chargé ses maigres biens. Il est vrai qu’elle m’en laissait beaucoup afin que je puisse faire face décemment.

La maison fut bien vide d’un coup, j’étais avec mon mioche mais j’espérais que cela ne durerait pas longtemps. A la noce j’avais rencontré quelqu’un, un cousin au Pierre, nous avions parlé, dansé, parlé, dansé et enfin nous nous étions un peu éloignés. Je ne sais toujours pas ce qui m‘a pris, j’étais saoule de vin, lui aussi et nous étions tous deux mûrs pour une rencontre rapide. Je n’avais pas fini de mettre de l’ordre dans mes jupons que je regrettais déjà. Bien que le goujat me promit de revenir me voir et qu’il me marierait, je savais intérieurement qu’il ne le ferait pas.

Mais sottement je l’ai attendu.

Marie Anne Ruffier

J’étais maintenant installée dans un nouveau chez moi, bon pour être franche j’avais l’impression qu’un fantôme rodait dans l’unique pièce et que la précédente femme de Pierre y vivait encore.

Lorsque je me suis couchée le premier soir dans le lit de mort d’Adélaïde, je n’ai absolument pas pu dormir, cette place fut impossible à réchauffer. Ce soir là j’ai refusé que Pierre me touche, observée, épiée par cette présence d’outre tombe je ne me risquais pas à me laisser aller à une quelconque jouissance.

Le matin, les yeux cernés, la coiffure en bataille j’eus l’impression que des choses avaient été déplacées. Une vraie idiote, toutes les maisons ont l’âme des anciens pour assise et comme nous nous transmettions nos meubles et particulièrement les lits, nous dormions nécessairement en des endroits où nos prédécesseurs étaient morts. Oui mais là il me semblait que c’était différent et j’étais bien décidée à en parler au curé. Pierre remarquant mon trouble me demanda ce que j’avais, je n’eus pas le courage de lui dire que je marchais à tout bout de champs sur les pieds de sa femme défunte.

Jamais je n’ai pu me défaire de cette sensation et chaque fois que Pierre me faisait l’amour j’avais la pénible impression qu’elle participait aussi à nos jeux.

J’habitais donc à la Chapelle Véronge, un village situé au nord de Sancy ,nous étions proche de la Ferté-Gaucher et je me retrouvais souvent à l’important marché de ce gros bourg. La commune était arrosée par le grand Morin et ses rives seraient le but de nos promenades dominicales.

Il me fallut apprivoiser les habitants, nous étions au hameau de Marchais, ce n’était pas loin du village, il y avait un lavoir presque en face la maison, alors il y passait du monde. Il y avait dix huit ménages au hameau, beaucoup de sans le sou et je dirais presque tous des sans le sou. Il y avait bien une grosse ferme tenue par Etienne Tissier, c’est d’ailleurs lui qui nous embauchait presque tous ainsi que la propriété de monsieur Mity le maire.

Moi j’ai tout de suite sympathiser avec la pauvre Césarine une jeune veuve de vingt neuf ans belle à vous damner un évêque, mais qui venait de perdre son mari. Le plus dur dans l’histoire n’est pas tant sa mort mais plutôt qu’il lui laisse quatre enfants âgés de huit ans à trois ans. Je l’ai rapidement aidée et avec Pierre on accueillait les enfants à notre table, entre pauvres il faut bien s’aider. D’ailleurs la commune les avait classés comme indigents, sinon presque que des manouvriers dans ce hameau. Au paysage, une plaine coupée de quelques bosquets appelés pompeusement bois, balayés par les vents. Une terre grasse et riche qui demandait beaucoup de main d’œuvre, du travail pour tout le monde, mais à quel prix?

J’aurais donc pu être parfaitement heureuse si une mauvaise impression de m’avait taraudée en permanence. Puis la mort frappa à notre porte, Adélaïde ma petite belle fille âgée de dix ans dont on aurait pu croire qu’elle parviendrait à l’âge adulte, celle qui apportait un brin de fraîcheur dans cette maison hantée nous quitta le 29 aout 1845

Elle qui nous parlait de son futur mariage avec un jeune paysan, elle qui voulait toute une flopée de mouflets, elle qui précocement avait déjà planifié sa vie nous ramena une terrible infection. En quelques jours elle fut couverte de gros boutons, qui s’infectèrent, la fièvre lui prit. On éloigna le Louis chez sa sœur Rosalie par mesure de précaution.

La petite se mit à délirer, me prit pour sa mère et finalement mourut en me tenant la main. Ses dernières paroles furent Maman, Maman. La douce sous sa couverture de terre, épaisse protection, cocon formant linceul rejoignit celle qui l’avait fait naître dans son ultime demeure.

Pierre fut dévasté et je me permis de lui dire mon ressenti concernant la maison. Il se fâcha me traita d’idiote, je ne l’avais jamais vu ainsi. D’ailleurs la mort de sa fille le transforma, il devint taciturne, peu causant. Le soir il ne me lâchait guère que quelques mots, au lit j’essayais qu’il reprenne goût à la vie. Mais si la machine marchait toujours l’esprit n’était plus là, il me pilonnait comme un balancier de pendule, tic toc tic toc, jouissait se tournait une fois son affaire faite et retombait dans un silence de sépulcre.

Moi la nuit je tremblais, mes rêves étaient mauvais je savais que je n’en n’avais pas fini avec dame faucheuse.

DESTIN DE FEMMES, Épisode 22, la rude vie de servante de ferme

Mais un jour je tombais dans les reîtres du dernier fils de la famille, un bon à rien, violent, vicelard qui passait son temps à vouloir nous surprendre quand il ne le fallait pas. Il avait le don de nous observer et de nous guetter, lorsque nous allions au puits, il s’imaginait de suite une toilette quelconque et irrémédiablement il arrivait. Un jour, alors que j’avais particulièrement transpiré, je me décidais à combattre le fumet douceâtre qui exhalait de mes aisselles. Je tombais entièrement mon corsage et la poitrine à l’air je me lavais. Je ne l’entendis pas arriver et il me ceintura en posant ses mains fermement sur ma poitrine. Énervé il me disait des cochonneries .

Je n’aurais pas pu résister longtemps, quand mon sauveur arriva. Mon doux berger se jeta sur le fils de sa patronne et lui mit une belle volée.

L’affaire ne traîna pas, le berger fit son baluchon et moi je me retrouvais face à ma patronne et ses trois fils. Cela ressemblait à un tribunal, j’étais condamnée d’avance. D’abord j’eus droit à un sermon de Madame, comme quoi je n’avais pas à être seins nus dans ma chambre, qu’une honnête femme ne faisait pas cela et ne se montrait jamais nue.

Ensuite elle me fit un cours en m’expliquant qu’une jeune fille ne devait pas se laver, que la sueur lavait la sueur. Elle m’assenait que seules les femmes de mauvaise vie se nettoyaient et que si je voulais rester à son service je devrais être plus pudique et ne pas exciter les hommes. Donc j’avais compris la leçon, je restais mais je devais jouer la souillon et garder une illusion de propreté en changeant simplement de chemise.

De ce moment, je fus remplie d’inquiétude, je ne savais pas où aller alors je pris le parti de rester mais mon ennemi n’avait pas désarmé et rodait autour de moi comme un rapace surveillant sa proie.

La nuit, c’était à peine si je me mettais en chemise. Alors résolument je pris la décision d’en parler à ma mère. Le fils comme je l’appelais, maintenait sa pression sur moi. Il me salissait aux yeux de toute la maisonnée en racontant que je m’étais donnée à lui comme une prostituée.

Maintenant à chaque fois que je passais devant un homme de la ferme j’avais le droit à des propos salaces et dégoutants, j’en souffrais énormément.

Je dormais mal de peur qu’il ne me surprenne dans mon sommeil . Mais le travail à la ferme était fatiguant et un soir je m’endormis comme une souche. Je ne les ai pas entendus arriver. 

Lui et un gars du village étaient bien décidés ce soir là à s’amuser à mes dépens.

Je ne sais pourquoi subitement je me suis réveillée,et comprenant la gravité du péril je me suis mise à hurler . Les valets qui dormaient à proximité se précipitèrent. Honteux, le fils de la maison se replia en marmonnant : « tu ne vas pas t’en tirer comme cela »

Si cet idiot pensait que j’allais me laisser violer deux fois il se trompait, à l’aube du lendemain, à la place d’aller traire je repartais sur Sancy et m’en allais frapper à l’huis de ma mère.

Marie Anne Ruffier

Un matin quand je vis arriver ma fille Rosalie je fus stupéfaite de la voir, elle était un peu défaite et avait pleuré. Elle m’expliqua et cette fois je la crus. Sa sincérité transparaissait dans ses larmes et je sus également avec un peu de retard qu’elle n’avait pas menti dans l’affaire avec le Léon . On invente pas deux fois des histoires comme cela.

Je décidais d’agir, je prévins mon fils et mon frère et en une sorte de conseil de famille, il fut décidé que nous irions en causer à la ferme.

La patronne nous reçut de haut mais devant notre insistance et nos menaces de prévenir la maréchaussée elle tenta d’arrondir les angles. Sans expressément reconnaître les torts de son fils elle nous glissa une bourse substantielle dans les mains. Elle achetait notre silence, ce n’était pas moral, mais dans la situation financière où je me trouvais cette petite manne allait nous permettre de tenir.

Derrière notre dos elle nous ostracisa et la famille eut un peu de mal à trouver des employeurs, il fallut que mon frère qui habitait à Augers intervienne une autre fois en coinçant le fils aîné à la sortie de la messe.

Nous étions donc deux femmes à la maison, ma fille et moi, on devint complices et comme deux amies. Notre but maintenant était de trouver un homme à marier.

Seulement voilà les choses ne se passèrent pas comme espérées du moins pour Rosalie. De la ferme où elle avait été chassée elle croyait revenir seule mais revint grosse. Elle qui espérait une nouvelle vie heureuse et pleine d’avenir se retrouva sans avenir et pleine. Le berger disparut dans les plaines Marnaise, lui avait laissé un joli cadeau.

Le neuf janvier 1845 à la maison, suivant ainsi bien involontairement mon exemple, elle accoucha d’un garçon que l’on nomma naturel sur l’acte de naissance, mais qui comme Louis et Rosalie en leur temps sera nommé le bâtard aux Ruffier.

DESTIN DE FEMME, Épisode 21, le mariage du fils

On le maria au mois de novembre 1842, en petit comité mais dignement, il s’était fait couper un costume par le tailleur du village . Marie Anne, ma bru, dans une belle robe bleue qu’elle avait cousue de ses propres mains était sublime.

Moi aussi je voulais être digne, mais cela passa simplement par le fait que je fis reprendre ma propre robe de mariée. Je n’avais rien d’autre et de plus il fallait que j’ habille mon fils. Malheureusement je n’avais aucun vêtement d’enfant à faire reprendre et il fallut bien que je négocie avec le tailleur. Lui, le profiteur avait bien la solution il me la proposa crûment. Hors de question que je me couche pour une confection d’habit, ce fut le parrain de mon fils qui me tira d’embarras.

Ce vieux monsieur qui alors que j’étais honnie de tout le monde, avait accepté d’être le parrain de mon bâtard alors qu’à l’époque j’étais détestée de tout le monde. Ce bon Edmé Nauduron me fit prêter un pantalon et une veste pour mon fils, je lui en fus reconnaissante et il devint le premier témoin.

Entre gens de peu on s’entend toujours et la fête fut joyeuse, je crois même que j’ai versé une larme.

A voir l’empressement amoureux des mariés je ne tarderai pas à être grand-mère. Le couple s’installa à Sancy les Provins, je pouvais ainsi les voir souvent, nous faisions souvent pot et sel communs.

En juillet 1843 ce furent des danses de joie, en septembre ce furent des larmes. Marie Anne ma belle fille presque 9 mois après sa nuit de noces accoucha d’une petite fille. On ne peut pas dire que cela se passa mal mais le bébé était malingre et n’avait pas une grande chance de survie.

Un beau jour de septembre ma belle fille qui rentrait des champs décrocha le berceau de la poutre principale, Victoire puisque c’était son nom avait été vaincue. On a beau savoir que la vie est précaire il n’empêche que cela fait un peu mal de voir partir des enfants que l’on a portés et qui vous ont tant  fait souffrir.

Moi au milieu de tout cela mes amours n’avaient guère avancé, je croisais toujours mon galant qui était, il faut le répéter le père de Rosalie. Il m’ignorait d’ailleurs supérieurement et quand je le voyais s pavaner avec sa mijaurée à la sortie de la messe, plusieurs fois j’ai été tentée de lui dire quelques vérités. Mais cette grande haridelle ne méritait pas que je me crêpe le chignon avec elle, elle ne connaissait pas mon existence et c’était mieux ainsi.

Par contre un matin alors que je la croisais avec sa fille, je faillis lâcher mon panier, je crus voir la frimousse de Rosalie et, quand poliment elles me saluèrent d’un bonjour, je me suis vue revenir dix ans en arrière.

Comme je vous l’ai dit,  je pouvais encore plaire, mais les occasions pour une veuve de séduire quelqu’un ,étaient limitées dans nos villages. Nous étions écrasés par le poids des convenances, tout était commenté et l’on était rarement seule. Le moindre événement faisait le tour du village, les grossesses illégitimes étaient connues par tous en même temps que la famille, les décès étaient presque publiques, les naissances voyaient un défilé de voisines. Chaque héritage était pesé en même temps que le notaire le faisait. Nous savions qui fréquentait qui, enfin bref le terrain n’était pas propice aux amours d’un vieille veuve.

Rosalie Désirée Ruffier

Depuis que ce con de Léon avait cassé sa pipe je retrouvais un peu ma mère, non pas qu’elle devint très aimante, elle ne l’avait jamais été, mais je la voyais de nouveau comme avec mes yeux d’enfant.

Faisant la bravache je savais qu’elle avait été très affectée. Je voyais aussi qu’elle se débattait dans des difficultés financières coutumières d’un veuvage sans héritage, alors je lui glissais parfois quelques uns de mes gages.

Nous avions marié le grand frère, lui suivait le schéma classique, enfance avec les parents, domestique dans une ferme puis valet et si tout allait bien grand valet. Économisant ses gages il pouvait prétendre à une installation avec une jeune servante, ou avec une fille de cultivateur, qui voudrait bien donner son héritière à un gars solide et travailleur. Le frère avait fait choix d’une domestique, fille de cultivateur décédé, il y avait mieux comme parti mais elle était belle et ses charmes auraient sûrement fait craquer même un beau monsieur en habits.

Moi en amour j’en étais à me demander si pour la satisfaction de mes sens je ne devais pas accepter de partager la cabane du berger avec d’autres servantes et paysannes. C’était complètement immoral et de plus dangereux. Mais visiblement soit le berger était stérile soit il avait de la chance car aucun ventre ne s’arrondissait dans son entourage.

Je me mis à espacer mes visites, puis à abandonner sa couche éminemment jouissive. Je décidais d’attendre le prétendant et de m’amuser le plus possible lors des fêtes villageoises.

A la fête de la saint Jean de 1843 j’ai cru que l’amour avait enfin frappé à ma porte, toute la soirée j’ai dansé, rigolé dans les bras d’un paysan d’Augers dont le père était propriétaire de ses propres terres. Autant vous dire que toutes les dindes du village paradaient et jouaient du croupion, il n’y en avait que pour lui, rendant fou de jalousie les autres hommes du village.

Cela se termina en bagarre entre les villageois des deux bourgs, les coqs de Sancy contre ceux d’Augers. Cela fut plus grave que les autres fois car apparemment des lames furent sorties. Pour ma part comme j’avais fricoté avec un  » étranger  » toute la soirée, je faillis me faire écharper par deux filles du village sûrement jalouses. On en restait là, car de toutes façons mon galant d’un soir ne cherchait pas une épouse mais cherchait une femme.

Peut être êtais-je marquée du sceau de l’infamie, aucun homme ne me faisait une cour courtoise et honnête. Heureusement que pour le corps mon berger me prenait parfois, cette espèce de sorcier me subjuguait encore et toujours.