MOURIR DE SOLITUDE

La nuit n’a pas fini de dérouler sa noirceur que déjà il se lève. Pour fuir l’obscurité cauchemardesque des nuits désastreuses qui l’obsèdent, il s’astreint à commencer tôt une inutile journée.

L’escalier, corridor sans fin, déroule ses marches grises recouvertes d’une moquette usée, ultime degré d’une descente abyssale.
Au mur, comme des surveillants de pénitencier, les photos des ancêtres guettent le moindre faux pas, redoutant une chute fatale.
La pièce du bas, plongée dans la ouate sombre des terreurs nocturnes, ne tient plus compte de sa présence. Il avance à tâtons, connaissant par cœur la traîtrise de ses vieux meubles, et ouvre son volet.

Ils sont là, comme ils l’étaient hier et comme ils le seront demain, grands, hautains, à peine pliés par le vent qui souffle de la colline. Ils sont éternels et témoignent du temps qui passe. Déjà présents, bien qu’un peu plus frêles lorsqu’il emménagea, heureux, avec sa jeune famille, ils marquent, telle une grille de prison, les limites de son paysage.

Il pourrait donner un petit nom à chacun des arbres de cette sylve minuscule, gardiens de sa vie sans but, phares désespérés d’une navigation sans fin.

À travers les ramures basses, il entrevoit le soleil qui, inexorablement, va monter et poursuivre sans lui son long chemin.

Sans se retourner, il entend le premier quart d’heure du carillon qui, obsessionnellement, rythmera de sa stridence les longues heures de sa monotone journée.

Un café noir, pris sur la table du salon où seule une chaise est tirée, est son premier breuvage. Il ne peut conter à personne ses terreurs nocturnes : personne ne l’entoure, et tous s’en moqueraient.

L’infirmière arrive : deux mots, un sourire, en échange d’une piqûre dans son ventre flasque. Ce n’est même pas une lueur de présence tant cette visite est fugacement professionnelle.

Il fait enfin jour et son oreille a déjà entendu de multiples fois ce maudit carillon.

Délivré des viles servitudes du corps humain, il s’affale sur son fauteuil et, machinalement, allume la compagne de sa vie. Une chaîne lui délivre le contenu d’une finale de snooker ; alors, dans une béatitude de clown triste, il se repaît de ces images.

Tic tac, tic tac : ce foutu carillon ne semble guère bouger. Sur le buffet, une photo au sourire immobile, expression d’un amour qui a fui, le regarde avec un brin de désapprobation. Chaque jour, chaque heure, chaque minute, elle le regarde mais reste muette dans un assourdissant silence.

L’émission s’étire ; lui succèdent, en un bruit crissant de violon, les actualités qui tournent en boucle. Il se lève, engourdi : les arbres sont toujours là, la photo et le carillon aussi. Il hésite, mais il est temps, c’est son premier ; l’alcool le brûle un peu, mais le réchauffe intérieurement.

En se délectant de ce breuvage brun, il entend soudain des rires d’enfants ; il perçoit les bruits familiers de sa femme dans la salle de bain. Accompagné ainsi, il n’est plus seul.

Mais la satisfaction est éphémère : vite, un autre verre. Il reçoit un coup de fil : c’est sa fille qui, chaque jour, s’enquiert de sa santé et de son bien-être. Sa réponse est toujours « oui ». De quoi s’occupe-t-elle ? Elle l’embête, mais il l’aime. Ce réconfort fugace n’est que l’arbre qui cache la forêt de son isolement. Tic tac, tic tac : il faut manger, puis pourquoi pas un autre petit verre.

Le fauteuil l’accueille de nouveau ; une course cycliste l’assomme plus qu’elle ne le distrait. Elle n’est plus là depuis six ans, partie entourée des siens, mais lui reste encore et encore. Il veut la rejoindre pour lui redire : « je t’aime ». Cette solitude qu’il traîne, tous la comprennent ; on l’entoure, on l’invite, on le soigne, mais tic tac, tic tac. Tout se mélange, enfermé déjà dans son isolement alors qu’elle luttait ; il n’en est jamais sorti. Cette bagarre contre la mort faisait fi de ses sentiments, l’ignorant dans son corps d’homme rejeté ; il était déjà en souffrance.

Il dort d’un mauvais rêve, il hurle de douleur, le temps n’est pas passé, le soleil est au zénith. Alors il boit encore un peu, mais n’entend plus les enfants. Il se revoit dans les escaliers pour écouter si elle respire dans sa lutte désespérée, pleurant en silence pour ne pas qu’elle entende.

Mais à ressasser ainsi les traumatismes noirs de l’enfance, ils refont surface ; il s’y noie et se demande s’il a été aimé.

L’après-midi est moribond ; l’infirmière revient, lui demande si cela va. Il répond « oui », mais que pourrait-il dire d’autre ? Elle s’en moque, court vers un autre client pour rentrer enfin chez elle. Oui, un autre verre, puis peut-être un autre. Son fils l’appelle : « Papa, tu vas bien ? » Oui, dit-il, mais que pourrait-il dire d’autre ? Son fils est heureux, il a sa vie, il a ses enfants.

Puis se taire est plus facile que parler. Tic tac, tic tac : un autre verre, la photo sur le buffet, les arbres qui bougent et la pénombre qui revient.

Une autre journée est morte. Quand viendra son tour ?

Laisser un commentaire