LE TRÉSOR DES VENDÉENS, Épisode 92, la marche du progrès

1901, Hameau du Chaon commune du Girouard

Marie Anne Tessier veuve Guerin

Je vivais entourée d’une nuée de gamins, Pierre en avait cinq et André en avait quatre, cela faisait une belle tablée car ils étaient tous grands maintenant.

Mon fils ainé tenait la maison plus ou moins bien car son frère lui contestait souvent son autorité, ils étaient associés sans l’être réellement.

De plus les deux cousins Xavier et Aimé qui s’ entendaient à merveille n’en faisaient qu’à leur tête et disaient haut et fort qu’il n’était pas question pour eux de rester à la ferme tout leur vie.

Je pense que c’était l’école qui leur mettait des bêtises comme cela dans la tête.

Mon fils André était veuf, sa saloperie de femme était passée, et oui ce n’est pas chrétien de parler ainsi d’une morte, mais moi je suis vieille alors je m’octroie quelques droits. Il faut dire qu’elle m’en faisait baver, méchante comme une teigne la Louise. Il n’empêche ce grand couillon d’André qui voyait guère la méchanceté de sa femme et bien il en fut peiné . Certes elle le laissait avec des enfants en bas age et croyez moi c’est dans ces instants qu’on s’aperçoit qu’un vieille bonne femme peut encore servir.

Mon fils maintenant allait mieux et je crois qu’il avait une femme en vue, à quarante cinq ans on a encore des besoins.

Ma préférée c’était Mathilde pas celle de Charles mais celle de Pierre car voyez vous pour m’emmêler ils appelait leurs enfants pareil. Elle avait dix huit ans et était belle comme un cœur, elle retrouvait un garçon et je lui servais souvent d’alibi, pourvu que cette foutue drôlesse ne lève pas le cotillon trop vite et se fasse faire un polichinelle.

Mais comment avait elle fait avec Charles, parfois des larmes montaient quand elle pensait à ce bois où elle avait ressenti les premiers signes du désir et puis ce fut le jour où Charles lui fit l’amour pour la première fois, elle en est encore attendrie après tant d’années. Mais avec du recul elle savait aussi que se retrouver enceinte avant le mariage n’était pas la meilleure des choses et que si pour elle tout c’était bien fini, pour d’autres ce ne fut que honte et catastrophe.

Elle conseillait donc la prudence à sa petite fille tout en sachant que les jeunes se foutaient du conseil des vieux.

Malgré tout certain soir elle se serait bien vu rejoindre son Charles mais dieu la retenait, alors elle buvait encore au miel de la vie avec délectation savourant ainsi chaque minute heureuse qui passait.

1901 Le puy Gaudin, commune du Girouard

François Ferré, époux de Etiennette Blanche et veuve de Rose Caillaud

Bon dieu de garce cette Léontine, elle vient de m’apporter la honte se faire foutre enceinte par je ne sais qui, une Marie couche toi là y ‘a pas à dire. Je la vois encore se pointer à la maison alors que cela faisait des années qu’elle était partie, moi tout de suite je me suis douté qu’il avait un problème, mais cette idiote d’ Étiennette pensait que c’était pour nos beaux yeux. Elle a déchanté quand on a appris qu’elle avait été chassée de son travail. Une servante grosse n’était jamais gardée surtout quand le père était défaillant. Pour sa peine je lui mis une paire de gifles, jamais elle ne nous a dit qui l’avait mise enceinte, mais savait elle qui l’avait fait. Toujours est il que les cognes vinrent à la maison, tout le voisinage pensait qu’on venait m’arrêter moi, comme si le fait de boire un peu et de gueuler parfois quelques chansons paillardes sur le retour du village constituaient un motif d’arrestation.

Ma femme tomba en pâmoison et on garda chez nous la fautive, il faut mieux laver son linge sale en famille. Puis ce fut la naissance du petit, ma femme en devint complètement folle si elle avait eu du lait je crois bien qu’elle aurait donné le sein. Comment s’enticher d’une larve qui gueule tout le temps. Moi à soixante et onze ans j’aspire au repos.

1901 Le Girouard

Clémentine Ferré femme de Charles Guerin

On choisit pas sa famille et là croyez vous que j’étais servi, mon père n’était qu’un vieux grigou toujours aviné faisant des dettes au bistrot. Il me faisait honte quand au loin je le voyais rentrer en titubant et en chantant le curé de Camaret , vous savez celui qui a les!!!!. Mais bon il faisait plus rire qu’autre chose et ce n’était pas le seul poivrot du village. Puis il y a eu l’affaire de la Léontine, bon dieu de mal adroite, enfin il faudrait bien qu’elle l’élève son petit bâtard.

Maintenant il faut que je vous parle d’une drôle d’aventure qui m’est arrivée au village. Je marchais avec une voisine dans la rue principale du bourg quand nous entendîmes un bruit effrayant. Louise eut du mal à tenir son âne. Une espèce de carriole montée sur quatre roues semblait avancer toute seule, un homme avec un manteau de fourrure semblait diriger cet engin du diable. Il portait un chapeau de cuir qui lui enveloppait la tête et des lunettes. Derrière lui un monsieur bien mis avec un canotier riait comme un enfant. La voiture nous dépassa dans un bruit effrayant aucun cheval ni aucune bête ne semblaient intervenir dans la traction de la carriole. Ma compagne me dit je crois que c’est un des monsieur de la Bassetière.

Le soir je racontais ma mésaventure, mon mari me dit que j’étais comme mon père et que je buvais trop. Heureusement Gustave mon fils sortit de sa torpeur habituelle nous dit que cela s’appelait une automobile et que dans les villes cela faisait fureur. Il nous rajouta aussi que des oiseaux mécaniques volaient dans le ciel alors là je lui aurais bien mis une torgnole pour inventer des menteries pareilles. Mais pour se justifier il alla chercher un vieux journal ou l’on montrait cet engin, il avait donc raison moi je me demandais bien ce qu’on pouvait faire d’une telle bizarrerie.

C’est le progrès et apparemment ce n’était qu’un début, une domestique qui revenait de la capitale nous disait que dans certaines maisons l’eau arrivait dans les étages et que la lumière apparaissait en tournant un bouton de faïence. L’électricité que ça s’appelait, la fée électricité précisait elle, ce jour là au lavoir elle nous a bien fait rire. Nous on avait nos chandelles et notre bonne eau du puits, enfin qu’en le fumier ne s’infiltrait pas dedans.

LE TRÉSOR DES VENDÉENS, Épisode 91, la vie de Mathilde

1900, Puy Gaudin, commune du Girouard

Mathilde Ernestine Guerin, fille de Charles et de Clémentine Ferré

Je passais au vingtième siècle avec mes yeux de petite fille, j’avais la vie devant moi et le passage d’un siècle à l’autre était porteur d’espoir. Moi je rêvais d’un prince charmant comme toutes les petites filles, nous en discutions entre nous à l’infini. Bien qu’au fond de moi je savais que celui qui viendrait m’enlever serait vraisemblablement un prince en sabots crottés.

J’allais à l’école mais je n’aimais guère et madame Caillaud me punissait en permanence, mes cahiers étaient mal tenus et mon esprit volait de bosquet en bosquet plutôt que du subjonctif au futur. Mais bon il fallait s’y contraindre. Ma mère était indulgente et le père ne s’occupait que de ses champs, car voyez vous il était métayer maintenant et les responsabilités qui lui incombaient étaient plus grandes que lorsqu’il était journalier.

Notre institutrice avait la main leste, en arrivant en classe nous devions montrer nos mains et ce jour là malheureusement pour moi mes ongles étaient un peu en deuil. Elle me demanda pourquoi j’avais les mains dans un tel état et je lui répondais que je n’avais pas que l’école à m’occuper mais aussi des vaches. Mon ton lui déplut et elle me gifla. Comment voulez vous aimer la classe dans ces conditions d’autant que la menace de la règle sur les doigts, la fessée devant tout le monde nous terrifiaient.

Ma sœur Marie allait en classe avec moi mais se faisait moins remarquer, nous rentrions ensemble bien sagement la plus part du temps mais d’autres fois on faisait les quatre cents coups.

J’avais deux autres petites sœurs, un petit frère et mon grand frère Gustave.Ce dernier il faut le dire était un peu couillon, cancre à l’école et pas très rapide à la comprenoire. Il ferait un bon ouvrier mais ne serait jamais chef d’exploitation.

Nous allions au hameau et  j’eus la surprise de voir arriver mon grand père Ferré avec sa famille. Ma mère se serait bien passée d’une telle présence, car entre elle et grand père ce n’était pas le grand amour.

Mon grand père moi je l’aimais bien, bien qu’il me fasse un peu peur, il était maintenant d’une maigreur extrême, sa peau était parcheminée et des profondes rides zébraient son visage, ses mains étaient toutes tordues et cheminées de grosses veines qui semblaient vouloir éclater. Sa tenue était celle des anciens, on aurait dit un vendéen sorti de la virée de Galerne, surtout l’hiver quand il mettait sa peau de mouton. Son grand chapeau lui couvrait le visage et il ne le retirait que rarement.

Ma mère disait qu’il puait le bouc, ce n’était peut être pas faux. Il était constamment sous l’emprise de l’alcool et à force d’avoir des ardoises aux cabarets des mères Sellier et Guiet il n’était plus le bien venu dans beaucoup d’endroits.

En tant que journalier on ne lui donnait plus grand chose à faire, la vieillesse était un ennemi mortel pour trouver de l’ouvrage et nombre de nos anciens se trouvaient à la limite de l’indigence. Heureusement Etiennette ma grand mère par la main gauche était une rude travailleuse, rien de la rebutait et on pouvait lui donner les travaux les plus vils c’est en fait elle qui faisait tourner le ménage. Il faut avouer à la décharge de mon pépé qu’il avait fait des efforts et que les tensions avec sa femme s’étaient atténuées. Un temps il avait été question qu’il parte sur Aubigny mais bon les hasards de la vie firent qu’il vint au Puy Gaudin.

L’avantage est que je jouais avec mon oncle Pascal le dernier de la fratrie. En ce temps il y avait aussi la Sidonie âgée de douze mais elle, je ne pouvais la sentir.

Chez eux il y avait également Léontine l’aînée du couple François et Étiennette, d’ordinaire elle était servante dans une ferme je ne sais trop où mais là elle vivait avec papa maman et elle venait d’accoucher d’un petit garçon.

Rien d’extraordinaire en soit mais il n’y avait pas de père, je ne sais pas ce qui c’est passé réellement mais cela a fait un foin dans le village, les gendarmes sont même venus au hameau chez mon grand père.

J’ai bien posé quelques questions mais devant le mutisme de ma mère et la peur de la taloche je restais sur mon questionnement.

Je sus simplement qu’être fille mère n’était pas très facile et que la société villageoise était prompte à juger et à ostraciser.

Ma mère me disait  » vois tu ta tante elle nous fait honte, moi j’avais un peu pitié d’elle, je trouvais ma tante Léontine très triste, elle avait sûrement ses raisons.

Je vais parler un peu de mes parents, au vrai ils travaillaient en permanence, cette petite métairie suffisait à peine à nous nourrir, mais comme mon père le disait je suis maitre de mon travail donc cela en vaut la peine. Il avait investi pour moitié avec le propriétaire dans une nouvelle charrue et dans une faucheuse mécanique, il gagnait du temps mais bon cela avait obéré ses finances.

Maman faisait flèche de tout bois,  elle cultivait un potager et vendait ses légumes sur les marchés, elle faisait du beurre et élevait des volailles. Il fallait la voir partir avec ses paniers de légumes et ses mottes de beurre, quand nous avions des volailles, elle nous les faisait porter à ma sœur Marie  et à moi, il fallait voir ce caravansérail. Moi j’aimais ces marchés, toutes ces femmes avec leurs marchandises, les odeurs éveillaient mes sens, et les couleurs chatoyantes des légumes et des fruits m’émerveillaient.  Maman était bonne vendeuse et ses produits de qualité, elle avait ses clientes attitrées. Fièrement elle serrait son trésor et les faisait disparaitre dans les surplis de sa robe.

Pendant ce temps le père était à vendre des bestiaux, soit des cochons ou soit des veaux, il en achetait aussi et les affaires se terminaient par un coup à boire dans les estaminets. Ma mère n’aimait guère qu’il boive et elle trouvait que l’argent difficilement gagné ne devait pas servir inutilement. Tout devait aller à la terre. Parfois, mais vraiment parfois, nous avions droit à une petite babiole qu’elle nous achetait chez l’épicier. Moi je ne ressentais pas la moindre pauvreté chez nous, nous étions nous,  les enfants de paysans tous à peu près à la même enseigne.

Des sabots usés, des trous aux chaussettes et des robes qu’on reprenait à l’infini et qui grandissaient avec nous.

1901, puy Gaudin, commune du Girouard

Clémentine Guerin épouse de Charles Guerin

Le 13 février dans la nuit je commençais le travail, j’avais très mal et l’enfant ne venait pas, j’avais le pressentiment que les choses n’allaient pas se passer comme pour mes autres enfants.

De fait j’eus besoin d’un médecin pour m’aider, alors que pour les autres une sage femme avait suffit, il m’appliqua les forceps, l’enfant souffrit beaucoup et moi n’en parlons pas. Quand il arriva j’eus l’impression que tous mes organes allaient sortirent , je fus déchirée et une hémorragie se déclara.

Joseph avait lui aussi souffert et nous avions peine à croire qu’une petite chose si malingre m’eut provoquer tant de mal. Le docteur émit un doute sur le fait que le petit allait survivre. Je crois d’ailleurs qu’il avait aussi des doutes sur moi, mais bon il faut croire que j’étais née sous une bonne étoile, bien qu’anémiée par ma perte de sang je me maintins en vie.

Malheureusement et comme prévu par l’homme de l’art Joseph mourut dix jour plus tard, c’était le premier enfant que je perdais, ne l’ayant que très peu côtoyé je ne tombait pas dans un désespoir absolu j’étais simplement triste, mais la vie continuait.

LE TRÉSOR DES VENDÉENS, Épisode 90, la fin du siècle.

 

1900, La Cossonnière, commune de La Chapelle Achard

Jean Marie Proust fils de Barthélémy et de Victoire Cloutour

Nous y sommes enfin dans ce vingtième siècle, l’avenir s’offre à moi, je suis un homme et employé en tant que tel. Je ne vais plus à l’école depuis un moment j’ai obtenu mon certificat d’étude primaire, j’étais fier bien sur mais surtout soulagé d’arrêter d’user mes fonds de culottes.

Quand les résultats ont été proclamés ma mère en a pleuré, j’étais le premier à avoir un diplôme dans la famille et de toutes façons à savoir lire et écrire. Je devenais presque un savant, vous pensez , Clovis, Charlemagne, le bon Saint louis, Bayard, le roi soleil, la révolution puis le retour des bons rois, le calcul mental, les surfaces, je maîtrisais les divisions et les multiplication. En bref je vous le dis j’étais le savant. Bien sur j’eus droit à un beau diplôme que ma mère fit encadrer chez le menuisier et qui trôna au dessus de la cheminée. J’avais beau avoir le certif, je me retrouvais comme les autres et comme mes parents, les pieds dans la merde à m’échiner sur une terre qui était très souvent récalcitrante.

Mais contrairement à pépé Pierre et même à mon père je voyais loin et surtout je me voyais possesseur des terres que je cultiverais.

Nous avions maintenant une faucheuse mécanique cela nous économisait de la sueur, en discutant j’appris qu’il existait des batteuses actionnées par des chevaux. J’en parlais joyeux à mon père, qui tempera tout de suite mes ardeurs en me disant qu’il n’aurait jamais les moyens d’acheter un tel engin. J’imagine qu’il avait raison on continuera à battre sur l’aire de la métairie avec nos fléaux. Il n’empêche que je mettais cela dans un coin de ma tête, on verrait quand je serai patron.

Maintenant que je maîtrisais la lecture et le français on achetait le journal et le soir je faisais la lecture. Imaginez l’attention que tous me portaient, cela me flattait mais aussi m’emmerdait un peu car je n’étais jamais tranquille.

Ma mère à force de feuilleter toutes ces pages où fourmillaient de nombreuses réclames, se voyait acquérir tous ces objets.

Là aussi mon père calmait ses ardeurs,  » mais quoi que tu ferais de toutes ces acries , ma pauvre fille » .

Il n’empêche tous ces médicaments , ces potions, ces crèmes, ces beaux vêtements la subjuguaient, mais ce qui l’envoûtait le plus était une espèce de corset que les femmes de la ville portaient pour se rendre mince. Il faut dire que maman avec l’age grossissait un peu et que mon père la taquinait fort sur son embonpoint et ses seins qui tombaient un peu. Le père n’était pas toujours délicat mais cela faisait rire le grand père et l’oncle Auguste.

Parlons filles maintenant, moi ça me démangeait un peu et gauchement je faisais la cour aux filles de mon age, tout était bon , fêtes villageoises, noces, messes, processions. J’étais pas particulièrement timide mais à part quelques sourires je n’obtenais pas grand chose, les filles de mon age maraichinait un peu mais avec des gars plus âgés que moi.

Mon père et mon grand père s’intéressaient à la politique, en ce moment le président se nommait Émile Loubet, celui qui avait remplacé le président qui était mort dans les bras d’une catin, Félix Faure qu’il se nommait je crois.

Il se disait « Il voulait être César, il ne fut que Pompée » Moi cette phrase je ne la comprenais guère et mes vieux encore moins mais bon on en rigola quand même.

Par contre ce président il gouvernait pas, c’était un peu comme un roi, enfin les derniers. On avait un président du conseil qui lui faisait le boulot et qui s’appelait Waldeck Rousseau.

Il faut dire que l’un ou l’autre nous cela nous importait guère, Paris était loin mais la lecture de la presse nous ouvrait quand même au monde.

Mais revenons à la Cossonnière, mon oncle Pierre Auguste Cloutour avait fini par se marier et quitter la maison, il s’était marié à une fille Gaudin de Saint Julien des Landes. Mon grand père aurait bien gardé son fils, car au fond de lui même je suis sur qu’il aurait préféré que ce soit ce dernier que ses deux gendres, même si il les considérait un peu comme ses propres fils.

Mais le choix se fit et Auguste s’installa à la Poissolière à Saint Julien des Landes chez sa belle mère, Eugénie Pateau.

Le monde était vraiment petit car c’est dans cette maison qu’était né mon père.J’avais un frère et deux sœurs, maman ne semblait plus devoir tomber enceinte ce qui apparemment la comblait d’aise. Mon père lui s’en fichait un peu ce n’est pas lui qui les portait. De toute façon ma mère ne s’était vraiment jamais remise de la mort de mon frère Léon et elle portait toujours un deuil qui serait je crois éternel. Elle était sombre dans ses vêtements mais aussi dans sa tête et mon père s’évadait assez souvent au cabaret de la mère Groussin. Il y buvait un coup et parlait à l’infini des courbes de la patronne. Je crois qu’il en pinçait un peu pour elle.

Puis il y a mon grand père, un phénomène, qui malgré ses soixante et onze ans s’était mis en tête de lutiner une jeune domestique du village. Elle lui avait souri et il avait cru que c’était une avance.

Il poussa même son entreprise en coinçant la drôlesse dans un paillé, il avait encore de la force et visiblement de la vigueur, car la jeune pucelle qui n’avait guère l’habitude en fut effrayée au possible et garda le rouge aux joues un moment en contant ses mésaventures.

Cela fit le tour du village, en fit rire quelques uns, une partie de la population considéra que c’était un vieux cochon et une autre partie considéra que la demoiselle avait du vraiment l’inciter.

Ma grand mère qui connaissait son vieux sur le bout des ongles lui passa une engueulade en le traitant de tous les noms, ma sœur et ma tante en rajoutèrent encore. Heureusement pépé avait le soutien inconditionnel de mon père et de mon oncle.

Les femmes de la maison toutes d’accord pour dire que les hommes ne pensaient qu’à cela. Bien sur qu’on pensait aux femmes et secrètement je soutenais mon grand père.

Autant vous dire et cela c’est mon père qui le disait en rigolant  » le vieux il est pas près de trousser la vieille  ». D’ailleurs l’ancêtre disait d’elle quand il était en colère c’est à dire souvent, « elle a le cul aussi serré qu’une vieille poule. »

 

 

LE TRÉSOR DES VENDÉENS, Épisode, 89, les vieux

 

1896, le Chaon, commune du Girouard

Marie Anne Tessier, veuve Guerin

J’avais maintenant mes soixante treize ans et les années passaient fort lentement, j’étais lasse de la vie. Beaucoup de femmes de mon age que j’avais côtoyées, étaient passées de l’autre coté. Moi j’aurais aimé rejoindre mon bonhomme, mais nous ne commandions pas notre destin.

Alors j’étais assise sur ma chaise, à écouter cette foutue pendule et à regarder les braises se consumer. Mes mains seules étaient actives, je filais un peu, je cousais beaucoup car heureusement mes yeux allaient encore. Des femmes du village m’amenaient quelques bricoles à faire, cela me faisait quelques sous qui alimentaient le ménage de mon fils c’était ma contribution. Je cuisinais encore un peu mais la station debout me fatiguait rapidement mais j’épluchais les légumes et écossais les mojettes. Je jetais aussi un œil à mes diables de petits enfants, Eienne trois ans et Adelphine vingt trois mois, cela me suffisait mais souvent la Marie me ramenait petit Pierre un an . Quand je les avais tous je ne fournissais pas et c’était une belle pagaille.

Ce qui m’embêtait le plus était de ne pouvoir aller tous les jours au cimetière, j’y allais le dimanche car mon fils m’emmenait en carriole à la messe. Quand j’étais la bas je parlais à mon vieux au moins j’étais sur qu’il m’écoutait. Mes petits me disaient  » mémé tu radotes à parler à un mort. » Ils avaient sans doute raison mais que voulez vous moi dans ma solitude de vieille je m’adressais à mes connaissances ,fussent elles mortes.

Il serait mentir de dire que je n’avais pas de bon moment, les soirées étaient forts animées et j’entrevoyais la vie par l’intermédiaire de mes fils et de mes belles filles.

J’avais aussi ma petite Mathilde quatorze ans qui s’était mise en tête de m’apprendre à lire. Elle a vite abandonné mais j’aimais qu’elle me lise les histoires de l’almanach que nous achetions au colporteur.

Ma fille Clementine qui habitait à Sainte Flaive venait me voir de temps en temps m’apporter une friandise, c’était un rayon de soleil.

Charles qui habitait à Puy Gaudin me saluait toujours quand il passait, il était toujours pressé mais il venait. Ses enfants étaient adorables, sauf Mathilde qui refusait de m’approcher en disant que les vieux cela puaient, je lui aurais bien mis un coup de canne à elle aussi.

Ce qui me navrais c’est de ne pas voir ma cadette elle habitait Olonne pas très loin de la mer cela faisait une rude promenade mais tout de même pas le bout du monde. Elle viendra bien quand je serais raide morte.

1896, La Gatière, commune de Grosbreuil

François Ferré, époux de Étiennette Blanche, veuf de Rose Caillaud

Nom de dieu j’y avais cru à cette histoire de trésor, mais ces foutus billets étaient justes bon à ce que je me torche le cul, c’est bien la peine de se donner tant de mal .

Il faut aussi que je vous raconte, moi ce que j’aime par dessus tout c’est boire un bon coup avec les copains, alors dès fois je rentre un peu saoul, oh trois fois rien, certes je titube bien un peu et parfois je chante.

La Étiennette il faut à chaque fois qu’elle la ramène, si j’avais su je n’aurais pas épousé une emmerdeuse pareille. Toujours à réclamer des sous, une fois pour le manger, une fois pour les sabots des enfants, une fois pour une culotte. Elle pouvait pas se débrouiller, comment faisait ma mère.

Donc elle m’énervait en permanence alors moi qui aspirait au repos et bien je lui mettais une volée. Les enfants hurlaient, elle aussi. Après toujours la même chose j’avais le droit à l’hôtel du cul tourné, moi qui voulait me rabibocher avec elle je voyais rouge. Alors parfois j’étais amené à prendre ce qu’en droit j’avais l’autorisation de faire. Vous parlez que c’est agréable une femme qui se refuse.

Autre sujet de dispute, j’avais obligation de mettre mes enfants à l’école, c’est à dire de les garder plus longtemps à la maison. Moi je voulais placer les derniers comme j’avais placé mes premiers. Domestique était la meilleur école de la vie et aussi la plus rentable pour moi qui ne possédait pas de terre et qui n’avait pas de métayage.

Il m’a bien fallu céder, avec toutes ses lois on était plus maître chez soi. Après qu’ Étiennette eut alerté le canton et qu’elle se fut réfugiée avec les enfants chez ma fille Marie, ma réputation déjà pas très bonne était forte atteinte, on ne répondait plus à mes saluts et j’avais du mal à me faire embaucher. Certes quelques exploitations mécanisaient, mais j’étais victime d’un ostracisme.

J’ai cru un moment que ma femme voudrait divorcer, saloperie de loi qu’était faite pour la ville, ici à la campagne on crevait ensemble même si l’on ne pouvait plus se sentir.

Mais à force tout rentra dans l’ordre je m’étais promis de m’amender un peu, Etiennette fit aussi des efforts, elle devint même plus coquette, mais il faut dire à sa décharge que je lui donnais maintenant tout ce que je gagnais. C’est elle qui fixait mes limites, j’avais le droit de boire un canon le dimanche en jouant aux palets ou à l’alluette mais pas plus. Après des années de dérive je redevins un homme à peu près normal.

Ma hantise du moment était de finir à l’hospice, car voyez vous la coutume était de garder ses vieux mais moi qui ne les avais guère élevé je savais qu’ils ne m’étaient redevables de rien. Sur les quatorze qui vivaient, je ne pariais sur aucun. Pourvu qu’Étiennette me survive. Je prévoyais aussi de changer d’endroit, une ferme des environ d’Aubigny recrutait pour des gros travaux de déboisement ,de défrichage et de nouvelles mises en culture. Je connaissais le recruteur et je saurais bien le convaincre de mon restant de force physique. Puis comme cela je me ferais une nouvelle virginité et je ne passerais plus pour un pestiféré, de plus je crois que j’avais des enfants la bas.

 

LE TRÉSOR DES VENDÉENS, Épisode 88, les violences conjugales

 

1896, Puy Gaudin commune du Girouard

 Clémentine, femme de Charles Auguste Guerin.

Nous venions de déménager sur Puy Gaudin, c’était un petit hameau, presque un village je dirais, nous étions légèrement plus près du Girouard.

Auguste mon homme trouvait à s’employer partout, il était bon travailleur et on avait encore besoin de bras, bien que dans certaines fermes des exploitants entreprenants introduisaient des sortes de machines qui fauchaient les blés ou les foins. Cela allait plus rapidement mais enlevait du travail aux journaliers

Moi j’étais enceinte, j’en étais heureuse, bien que très fatiguée, les grosses chaleurs m’accablaient, j’avais calculé que le bébé arriverait fin août. J’étais à peu près sure de moi . J’avais donc fait les moissons avec un ventre déjà énorme et croyez moi le soir je m’endormais comme une masse, heureusement Marie ma grande âgée de neuf ans jouait les femmes d’intérieur et servait Auguste à table.

Heureusement la délivrance vint et ma troisième fille arriva, on la nomma Élisabeth Armantine, c’était la mode des prénoms bizarres, mais pour sur on ne l’appellera Élisabeth.

Je n’avais plus ma mère pour garder ma petite, alors on fit cela à l’ancienne on la laissa seule à la maison, que voulez vous qui arrive, le chien restait dehors et nos deux matous également. Puis arriverait ce qui arriverait, de toutes les façons il fallait bien que je ramène un peu d’argent. Je travaillais au tour de Puy Gaudin alors je venais surveiller de temps en temps.

Un bébé qui ne marchait pas se gardait facilement mais moi j’avais Eugène né l’année d’avant, lui il ne demandait qu’à bouger, alors je l’emmenais un partout, ou alors ses sœurs le gardaient. Nous avions toutes ce problème, grossesses, enfants, garde des enfants et de nouveau grossesse.

Moi au moment de la conception d’Eugène je n’étais pas prête et je l’aurais bien fait passer ce drôle, j’ai tout essayer, les plantes, les coups sur le ventre, un travail acharné, une ceinture qui me serrait et même une position amoureuse assez animale qui me déplaisait fortement, rien n’y fit et je ne voulais pas prendre le risque d’avoir affaire à une faiseuse d’ange. C’était puni par la loi et beaucoup de femmes en mouraient.

Bon je me résous à parler de mon père, il buvait de plus en plus et travaillait de moins en moins, sa consommation de vin était phénoménale. Les fermiers rechignaient maintenant à l’embaucher d’autant qu’il vieillissait, hors chez nous pas de travail pas d’argent, ils étaient à la limite de l’indigence.

De plus mon père était, disons le assez fertile et Etiennette marquait presque à chaque coup. Cela semblait se stabiliser un peu mon dernier petit frère avait trois ans.

Certes chez François  c’était une noria permanente, un enfant naissait, un autre était placé comme domestique. Mon père dans son délire ne savait même plus en détail où se trouvait ses enfants. Sur les dix sept qu’il avait eu, trois étaient morts en bas age, six étaient mariés et avaient charge de famille, cinq étaient domestiques dans les fermes environnantes et seuls les trois petits couraient dans les jupes d’Étiennette.

Moi je secourais un peu tout le monde, quand je croisais au hasard de mes travaux l’un de mes petits frères ou l’une de mes petites sœurs, je leurs donnais un œuf, un bout de fromage, un bout de pain ou un fruit

Je tentais de les gâter comme j’aurais pu le faire avec mes enfants.

Etiennette était une brave fille et chaque soir la même comédie recommençait, mon père ivre avait toujours un sujet de récrimination, soupe trop froide, soupe trop chaude, pas assez de sel, les enfants bruyants, alors le ton montait, ma belle mère faisait profil bas mais rien n’y faisait il cherchait le conflit, cherchait à dominer une vie où par ailleurs il ne dominerait rien. Aux violences verbales succédaient inexorablement les violences physiques, des gifles, puis souvent des coups de poings.

Etiennette faisait gros dos ne disait rien résignée détournant les coups qu’auraient pu recevoir les enfants. Les marques des exactions de mon père étaient visibles par tous, la pauvre avait toujours une lèvre fendue, un œil poché,ou la marque des doigts de mon père sur les joues. Cette violence conjugale était révoltante, mais hélas partagée par bon nombre de femmes. Toutes en leur intérieur faisaient le gros dos, personne ne se souciait de ces problèmes.

Un jour je vis arriver ma belle mère qui trainait derrière elle les trois petits , Florimond, Sidonie et Pascal, elle n’était pas belle à voir. Sa tête avait doublé de volume et son nez n’arrêtait pas de saigner. Après avoir nourri et couché mes trois frères, je me suis occupée de ma belle mère, meurtrie et incapable de faire un mouvement je l’ai doucement déshabillé, son ventre et ses seins étaient couverts d’hématomes.

Auguste nous avait laissées et attendait dehors, Etiennette d’un coup se lâcha et me raconta ses avanies. Il n’y avait pas que les violences visibles, d’autres plus intimes marquaient les femmes encore plus insidieusement. Mon père ce salopard exigeait chaque soir son dû, ivre mort il lui fallait qu’elle lui ouvre les portes de son intimité, mais même si elle se laissait faire il employait quand même la violence. Il lui fallait la faire souffrir ou bien l’humilier. Elle essayait par tous les moyens de le satisfaire afin qu’il la laisse tranquille, mais jamais il n’était content. Si elle se couchait sur le dos soumise il exigeait qu’elle se retourne, si elle semblait ne pas réagir à ses assauts il la giflait, si elle était gênée par ses menstrues, il empruntait une autre voie que la décence m’empêche de nommer. Il exigeait de son corps ce que les beaux messieurs des villes exigent des putains tarifées.

Etiennette me raconta tout, le lendemain tout le canton des Achard fut au courant des méfaits de François , cette fois il était allé trop loin. Auguste voulait aller lui foutre une trempe et mon frère Auguste âgé de seize ans et le plus vieux des fils d’Etiennette l’aurait bien tué. Nous étions au bord du drame. Le maire et le curé intervinrent avant que la maréchaussée n’intervienne, tout le monde rejeta mon père et plus personne ne l’embaucha.

Il fit repentance mais enfin il avait le vieux code Napoléon pour lui et il fallut qu’en chef de famille il récupère son bien, sa poupée sanglante, sa servante, sa femme , sa catin, la mère de ses enfants.

A t’ il eu peur ou prit il conscience du mal qu’il faisait à la femme qu’il aimait malgré tout, il changea un peu ou plus malin berna son monde en restreignant ses violences et en les faisant rentrer dans des limites plus raisonnables ou du moins, moins visibles.

Moi je plaignais cette pauvre femme et en venait à penser qu’une mort prompte pourrait seule la débarrasser de cette ignoble individu qu’était mon père.

 

 

LE TRÉSOR DES VENDÉENS, Épisode 87, le désespoir d’une mère.

 

1896, la Cossonnière, commune de la Chapelle Achard

Victoire Cloutour, femme Proux

La vie de femme n’était pas un long fleuve tranquille, pendant que les hommes couraient après un vain trésor moi je pansais mes peines de mère. Il y avait quelques mois de cela mon fils Léon succombait d’une fièvre maligne, personne ne put le guérir, l’homme de science fut impuissant et la dernière sorcière des environs également. Tous les jours agenouillée sur un pris dieu bancal de l’église du village je priais, qu’avais je fais pour que dieu me punisse ainsi. Chaque jour je rendais visite à mon petit ange disparu, ma mère trouvait cela idiot, on ne pleure pas pour un enfant on en fait un autre. Je trouvais cela particulièrement dur qu’elle me dise cela, la nature reprend ce qu’elle donne rajoutait elle.

Mon mari Barthélémy ne fut guère attristé par le départ de cet enfant, du moins en apparence, il lui restait des fils et là était l’essentiel. Pour lui ne comptait que ses terres, son rendement, ses vaches et les litres de lait qu’elles produisaient. A le voir on aurait pu penser que son cœur était sec et son âme dure. J’appris un peu plus tard à nuancer mes impressions, car un jour où j’avais modifié mes horaires de passage sur la tombe j’aperçus le Barthélémy qui se recueillait sur la dépouille de Léon. Je me fis toute petite mais de ce jour mon amour pour lui redoubla, il n’était pas l’insensible au cœur de pierre, il savait aussi pleurer.

Ce soir là, à sa grande surprise je jouais à l’amoureuse, lorsque tout fut silencieux dans la maison, que mon père au loin eut commencé son duo de ronflement avec ma mère, que les enfants eurent cessé de se retourner je pris l’initiative.

Moi d’habitude passive je pris donc les choses en main et fit comprendre à mon homme qu’une amante pouvait se cacher derrière la mère de famille soumise au bon vouloir de son seigneur et maître. Je n’avais guère d’expérience mais mon instinct de femme me guida, Barthélémy sortit perdant de notre joute amoureuse, je l’avais vaincu, il rendit grâce de tant de jouissance. Moi qui n’éprouvais guère de plaisir ce soir là fut comme un nouveau départ, j’avais dompté la lionne qui sommeillait en moi et je me promettais de ne plus souffrir qu’il en fut autrement.

Je prenais possession de mon corps, il était temps j’avais trente cinq ans.

La vie suivait donc son cours, Jean Marie qui allait à l’école arrivait en age de travailler à la ferme, nous ne savions que faire de lui. L’instituteur Monsieur Paul Dorey nous fit comprendre que notre fils avait des possibilités et que si il continuait dans cette voix, il pourrait devenir, employé des chemins de fer, employé de banque, commis de commerce ou bien même carrément instituteur. Le curé le père Poiraud nous disait la même chose, votre fils il faut le retirer de l’école publique et le mettre avec monsieur Brillouet l’instituteur congrégationaliste, on pourra en faire un curé.

Le Barthélémy cela le rendait fou, il avait fait des enfants pour perpétuer la race des travailleurs de la terre et plus particulièrement pour avoir de la main d’œuvre gratuite qui lui permettrai de se développer. Car voyez vous chez nous le seul moment ou un paysan pouvait prétendre à passer de grenouille à bœuf était le court lapes de temps ou ses propres enfants adolescents lui procuraient une main d’œuvre gratuite. Alors laisser partir son fils aîné chez les mains blanches ou même pire chez les curetons il y avait un fossé qu’il n’était pas près de franchir.

Par tous les moyens je tentais d’assouplir la position de mon mari, cela aurait  été un honneur que d’avoir un curé dans la famille. Je me serais bien vu également être invitée plus tard chez lui dans son intérieur, où de lourds meubles en bois encaustiqués auraient trôné dans la pièce principale comme chez les messieurs chez qui on faisait le ménage et la lessive. Elle aurait bien vu ses petit enfants jouant au cerceau dans des petits costumes proprets. Mais non par la grâce divine du chef de famille Jean Marie serait un gueux en sabot et la seule cire des meubles serait la fiente des poules qui s’ébattraient dans la traditionnelle maison à pièce unique Vendéenne. Ses petits enfants seraient comme elle même l’avait été, élevée sur le fumier et au cul des vaches.

Avec un tel raisonnement le modernisme n’était pas près d’arriver à la Cossonnière.

Ce que je ne pouvais pas obtenir pour Jean Marie j’espérais pouvoir arracher un consentement pour Alexandre. Je pensais aussi que mes filles Lucienne et Florestine pourraient prétendre à mieux qu’à notre vie de labeur, il y avait aussi des institutrices que je sache.

Je m’illusionnais sûrement car Barthélémy comme les autres hommes pensaient que nous n’étions faites que pour engendrer et nous occuper d’un foyer.

A force d’entêtement je fis quand même prolonger un peu la scolarité de Jean Marie, j’espérais qu’il passe son certificat d’étude primaire. Le maître qui avait malgré la loi beaucoup de mal à faire aller les enfants jusqu’à treize ans nous convoqua une énième fois , cette fois là le maire Louis Rabillé était présent.

A force de persuasion et de pression il fut convenu que le Jean Marie passerait son diplôme, j’avais gagné nous aurions un savant à la ferme.

En sortant Barthélémy tirait une gueule de six pieds de long,

j’espère qu’il mettra les bouchées doubles à la ferme me dit il, sinon je le retirerai. Au fond de moi je savais que le Barthélémy était fier de son fils et fier que des messieurs en costume le supplient de quelque chose. Moi pour ma part sans rien dire je soustrayais une grande partie de l’activité de Jean Marie afin qu’il apprenne ses leçons.

Avec Jean Marie ,entrait un peu à la Cossonnière ce parler français dont on nous rabattait les oreilles. Barthélémy qui avait fait son service le comprenait un peu et arrivait à le baragouiner, mais pour les vieux ce langage ravivait des anciens souvenirs racontés dans les veillées et ils ne voulaient pas en entendre parler.

Mais pas à dire, le siècle finissait doucement et comme le prédisait le maire dans quelques années tous nos enfants parlerons français, moi je pense qu’il s’illusionne et qu’il faudrait un sacré chambardement pour que les mentalités changent enfin .

 

 

 

 

 

 

LE TRÉSOR DES VENDÉENS, Épisode 86, la découverte du trésor

 

1896, Alentour du moulin du Beignon,

Pierre Cloutour, Barthélémy Proux, Charles Guerin, Pierre Guerin, André Guerin et François Ferré.

 

Tous réunis dans le silence à une distance respectable du bois où ils avaient trouvé la pierre en forme de cœur, Ils délibèrent sur la façon de s’y prendre.

La lune n’était pas encore définitivement couchée, les arbres semblaient avec le jour qui montait plus grands qu’en réalité. Les chemins creux semblaient encore être les trous béants de l’enfer. Les oiseaux qui commençaient leur mélopée ajoutaient encore à l’atmosphère angoissante du lieux.

Les hommes pourtant forts gaillards ne brillaient pas d’une audace débordante.

Ils se décidèrent enfin et munis d’outil se rendirent sur l’endroit présumé. C’était rageant car cette pierre tous la connaissaient, les femmes en mal de fertilité ou d’amant venaient s’y frotter et paraît il les résultats étaient souvent spectaculaires. Aucun des hommes présents ne se seraient avisés de remettre cette légende en question, ce qui les ennuyaient le plus été qu’ils allaient bouger une pierre sacrée et que le malheur pourrait très bien s’abattre sur eux. Mais bon il fallait bien prendre le risque, leurs ancêtres l’avaient bien soulever pour y mettre le coffre et rien ne c’était passé.

Ils peinèrent un peu à trouver l’endroit car visiblement cela faisait un moment qu’aucun joli ventre de femme n’avait mendié une faveur à la dite divinité calcaire. Pourquoi cette foutue femelle ne nous avait elle pas confier qu’elle connaissait cette histoire, nous aurions tous profité plus tôt de cette manne.

Une fois trouvé ils se mirent à l’ouvrage dégageant les abords, le soleil maintenant les rassurait, l’endroit si maléfique la nuit devenait un second paradis.

Le pierre était grosse et il fallut s’armer de force et de patience, mais soudain elle bougea, roula sur elle même semblant hésiter puis s’abattit sur le coté.

Les hommes grattèrent fébrilement et sentirent soudain une résistance. Ils se firent fourmis et peu à peu dégagèrent un coffre de bois.

Pas très gros, en bois cerclé de fer rouillé, il avait résisté aux injures du temps et hormis la rouille qui le vieillissait il semblait avoir été enterré la veille. Il était fermé par une grosse serrure ouvragée.

La troupe fut saisie de stupeur mais aussi de joie et tous se mirent à danser autour, folle farandole, l’argent facile rendant fou ils étaient tous gagnés par la fièvre d’une future richesse bien méritée.

Il fallait faire vite maintenant, le matin gagnant ils risquaient d’être vus et dénoncés. Ils tentèrent d’ouvrir le coffre mais bien sur il résista, ils employèrent les grands moyens et avec leurs pioches, pelles et piques brisèrent l’ultime rempart à leur aisance.

Arrivant enfin à soustraire le magot de sa gangue protectrice, ils arrêtèrent stupéfaits, plusieurs liasses de billets dans le coffre les narguaient, point de pièces d’or ni de lingots, des billets seulement des billets. Une vive inquiétude les gagna, jamais ils n’avaient vu de tels billets, aucun d’eux ne savaient lire. Ils décidèrent de prendre le tous, d’enterrer les débris du coffre et de rentrer à la Cossonnière pour se partager le pactole.

Le chemin du retour fut long, les hommes étaient joyeux mais anxieux, plus très surs de la valeur de ce qu’ils avaient enfin trouvé.

A l’abri de la grange, il examinèrent le tout, comment faire pour se servir de tant d’argent, ils étaient pauvres et un tel afflux pourrait paraître louche.

On fit venir Jean Marie, au moins lui savait lire et pourrait au moins déchiffrer ce qui était écrit sur les billets.

Timidement il ânonna, A S S I G N A T.

Les hommes restèrent sans voix, ignorants, analphabètes, mais point idiots ils avaient tous entendu leurs aïeux parler de ce papier monnaie que la république entendait substituer à leur monnaie ancestrale.

  • Mais quoi qu’on va faire de ça
  • çà vaut rien
  • Même nos vieux n’en voulaient pas
  • On peut à peine se torcher le cul avec
  • Oui on est bien des beaux couillons
  • Moi je vais quand même tenter d’aller boire un coup avec.

Tous regardèrent le François avec ébahissement, si cette andouille allait à l’auberge avec des billets qui n’avaient plus cours tous passeraient pour des imbéciles et ramèneraient la maréchaussée.

Tous se voyaient déjà enchaînés au banc d’infamie des bagnards.

  • Vas tu fermer ta gueule le François, personne ne prendra quoi que ce soit, notre trésor était une chimère n’en parlons plus on s’en va foutre le feux là dedans et on va reprendre le travail comme avant.
  • Oui notre trésor à nous c’est notre terre et nos mains.

Barthélémy fut donc chargé de brûler les billets, au moment de les faire partir en fumée il s’en garda quelques uns en souvenir, après tout cela lui rappellerait ses ancêtres.

Les femmes se moquèrent copieusement de leurs hommes, Victoire qui n’en menait pas large de n’avoir pas parlé de la forme de la pierre bien plus tôt se sentit revivre et fit remarquer à Pierre son mari que les pierres fabuleuses elle n’y croyait guère. Le vieux Cloutour lui fit remarquer qu’à part son foutu dieu elle ne croyait à rien.

L’autre Victoire de la maison, la plus jeune consola Barthélémy en lui offrant le soir le seul trésor qu’elle possédait.

Les trois frères Guerin rentrèrent la queue entre les jambes, Louise tança méchamment son mari en lui disant que décidément il était bien bon à rien. Clémentine fit remarquer à Charles que de toutes façons l’histoire aurait mal fini et que ces billets auraient apporté le malheur.

Tous repartirent au labeur, la petite Mathilde Guerin se vit gratifier d’un de ces billets usagés inutiles aux adultes. Elle considéra ce don comme un bien fait et le serra contre elle jalousement, c’était son trésor ce serait son talisman. Ce simple bout de papier là rendit heureuse et elle se promit qu’à chaque fois qu’elle aurait de la peine, elle le regardait et le toucherait.

A la Cossonière ce fut Jean Marie qui réussit à soustraire au feu un billet, lui aussi considéra que cet argent dédaigné par son père était un vrai trésor. Il s’imagina dès lors chevauchant avec les Charette, D’Elblée, Bomchamps pourfendant le républicain pour son roi et pour sa terre. Il faisait fi de la véritable histoire que ses parents racontaient à la veillée celle ou une famille avait été massacrée et ou des jeunes soldats égarés dans une guerre civile impitoyable avaient commis l’irréparable et avaient ensuite été punis par les fourche divine.

Cette histoire fut le trésor de ses deux enfants, ils ne savaient pas encore quel chemin la vie leur ferait prendre