UNE VIE PAYSANNE, ÉPISODE 24 , Le jeune Isidore

 

Marie Louise Cré, femme Perrin

Commune de Verdelot, département de Seine et Marne

Année 1816-1817

La situation s’était stabilisée, pour tous, la terreur blanche qui régnait sur le royaume se calmait un peu.

Quelques traitres avaient été fusillés, le rougeaud de Sarrelouis, le jeune fou de Grenoble.

La foule avait aussi massacré le maréchal Brune celui qui s’était fait parait-il des moustaches avec les poils du conin de la duchesse de Lamballe.

La présence des étrangers nous pesait évidemment, mais la discipline avait repris le dessus et ils étaient devenus plus corrects.

Par contre notre situation économique n’était pas bonne et malgré le bon salaire de Nicolas nous avions du mal à remplir la marmite.

Il avait fait froid, il avait beaucoup plu et les moissons n’étaient pas toutes rentrées en octobre.

Certains paysans ont même laissé leur avoine dans les champs. Notre bon roi a donné 1300 francs de sa cassette personnelle pour nos indigents.

Heureusement nous n’en faisions pas partie, j’aurais eu bien trop honte.

Le curé Nicot tentait de reprendre ses ouailles en mains, mais persuader Nicolas ou mon frère de faire leurs Pâques tenait de la gageure.

Ces deux là ne voulaient pas retomber sous la coupe des curaillons et malgré toutes les processions et la tentative de reprise en mains des âmes, eux et beaucoup d’autres hommes ne reprirent le chemin de la pleine religiosité.

Nicolas n’avait aucune fierté à louer un banc à l’église et il se moquait bien de ceux qui avaient cette prétention. Non, lui le dimanche c’était à la table du cabaret qu’il entendait Dieu.

Mon berger était le diable incarné et physiquement en vieillissant il lui ressemblait.

L’année 1816 fut en tous points catastrophique, et en 1817 le prix du pain avait considérablement augmenté, c’en était presque insupportable et sur la place du village en mai l’orage de la révolte a fait trembler les autorités. On s’est rassemblés, on a hurlé et on a dirigé notre colère vers le château de l’ Aulnoy Renault qui appartenait à notre maire Monsieur Chardon et à la Bonnerie une grosse ferme. On a tout pillé, tout saccagé, seulement l’émeute était importante et les autorités firent appel aux cuirassiers de la garde pour protéger les marchés et on arrêta les meneurs.

Nicolas fut promptement interpellé, toujours aux premières loges celui là. Ses convictions Bonapartiste étaient bien connues , il allait sûrement payer pour les autres.

A Château Thierry sur le marché les gardes ont tiré sur la foule, c’était évident, ce n’était pas arrivé sous Napoléon.

Mais notre bon Louis fut magnanime et amnistia les insurgés, mon Nicolas revint la queue entre les jambes et absolument pas guéri de sa révolte. En attendant nous les pauvres, on mangeait de l’avoine, heureusement des secours arrivèrent et monsieur Chardon put distribuer un peu d’aumônes royales.

Pour le bien de tous monsieur le maire fit paver le chemin qui mènait de Verdelot à Villeneuve, pavés de misère pour son propre intérêt disait Nicolas.

 

Marie François Isidore Groizier

Commune de verdelot département de la Seine et Marne

1817

Je venais d’avoir 15 ans et j’étais l’ainé de la fratrie, nous étions comme beaucoup d’autres une famille recomposée ; ma mère nous avait quittés prématurément à l’age de 32 ans, je ne me rappelle plus d’elle car je n’avais que trois ans quand elle est morte.

Papa s’était remarié un mois après le décès de ma mère avec une femme dont je ne me souviens plus non plus car elle est morte 9 mois plus tard.

Mais mon père qui décidément ne pouvait guère rester longtemps tout seul se remaria pour la troisième fois deux mois après le décès de sa deuxième épouse.

Pour résumer il s’était marié trois fois en un an, belle performance tout de même.

Ma belle mère se nommait Marie Victoire Profit et elle avait donné trois filles et un fils à mon père.

Hélas pour eux mon demi frère Alexandre était mort à l’age d’un an et ma demi sœur Joséphine également.

Nous étions donc une petite famille de trois enfants, mes sœurs avaient respectivement 8 et 3 ans. Ma belle mère je pense, me considérait comme son fils du moins c’est l’impression que j’en ai gardée.

Papa était compagnon tuilier et travaillait à la tuilerie de l’ Aulnoy Renault, j’aimais ce grand monsieur qui chaque matin partait avec sa besace sur le dos et ne revenait que fort tard le soir.

Heureusement la tuilerie était à deux pas du hameau de Pilfroid où nous demeurions et je pouvais ainsi aller l’observer pendant qu’il travaillait. Il acceptait aussi parfois que je le rejoigne pour partager son casse croute. Je m’asseyais alors fièrement parmi ces hommes rudes et je les écoutais raconter leur vie et leurs exploits. Mon père était plutôt silencieux mais souvent rigolait à gorge déployée de quelques bêtises.

La tuilerie ne fonctionnait que d’Avril à Juillet alors mon père comme les autres hommes se louait pour les gros travaux, tous à vrai dire étaient polyvalents et personne ne restait à ne rien faire.

Moi je voulais devenir tuilier comme mon père mais lui pensait que je devrais suivre la trace de mon grand père Jean le colporteur. Il disait que cela rapportait plus et comme mes oncles pratiquaient ce négoce il m’eut été facile de suivre leur trace.

J’avais été à l’école de monsieur Berthemet, j’étais donc un petit privilégié car je savais lire et écrire. Enfin cela c’est ma belle mère qui le disait. Elle disait aussi que c’était pitié de perdre son temps assis sur un banc à tracer des lettres alors qu’on pouvait aider ses parents.

Nous vivions au hameau de Pilfroid, la population y formait une sorte de communauté. Les hommes travaillaient dans les mêmes fermes, les femmes poussaient la brouette jusqu’au lavoir ensemble et nous la jeunesse on grandissait en s’ébattant dans les mêmes lieux. Lorsque vous alliez tirer de l’eau au puits il y avait un voisin, lorsque vous posiez culotte il n’était pas rare de vous faire surprendre. Cela allait quand c’était un copain ou un homme mais quand c’était une fille alors l’humiliation était profonde.

Nous savions tout, les menstrues de l’une, la fausse couche de l’autre, la volée qu’un tel venait de se prendre par son père. Les engueulades entre époux, les violences conjugales, nous participions à ces remue-ménages avec bonheur parfois tant la situation était comique mais aussi parfois avec tristesse lorsque les bornes étaient dépassées.

La règle était de ne se mêler de rien mais c’était difficile.

Depuis quelques temps déjà j’étais tuilier, Papa m’avait emmené alors que j’avais douze ans. J’étais un privilégié car d’autres étaient au travail depuis bien plus longtemps.

Je me considérais comme un homme, bien qu’aux yeux des miens je ne n’étais qu’un enfant.

Ah oui j’oubliais mon père se prénommait Christophe, je crois bien que c’était le seul homme de la commune qui portait ce prénom, sûrement une originalité de mon grand-père le marchand forain.

UNE VIE PAYSANNE, ÉPISODE 23, La fin d’une époque et le début d’une autre

Louis Alexandre Patoux

commune de Gault le soigny département de la Marne

Année 1814

Mon premier fils était né en mai, nous l’avions nommé Thomas Alexandre, c’est toujours impressionnant une première naissance. Il est arrivé à 10 heures du matin. Avec mon père et mon frère nous avons fait les couillons un bon moment devant la porte. Il n’était pas question qu’un homme participe et même le père n’était pas le bienvenu. Ma femme m’avait prévenu,si cela se passe mal je ne veux pas de médecin.

Bon Dieu quelle pudicité.

Avec le frère et le père nous sommes allés le déclarer au père Pelletier le maire du village.

Ce dernier d’ailleurs s’inquiétait beaucoup sur sa situation, la royauté avait fait son retour et il craignait pour sa place.

Il n’avait rien à craindre car sa prudence,pendant que nos troupes se battaient dans le secteur, ressemblait beaucoup à de la peur.

Nous, avec l’ensemble de la famille, on s’était enfuis une fois en forêt, nous avions retrouvé dans notre clairière un bonne partie du village et nous avions dormi dans les cabanes de bucherons.

Catherine a eu beaucoup de mal à suivre et on a cru un moment qu’elle allait nous faire l’enfant dans les bois. Ma mère n’était guère inquiète car apparemment elle était née de cette façon.

Avec le frère nous n’avions pas été rejoindre les combattants, par peur, par lâcheté ou par une sorte d’indifférence. Moi je n’aimais pas la violence, je me foutais bien de Napoléon et encore plus de ses frères et sœurs qui régnaient sur des pays qui ne leur appartenaient pas. Alors le retour d’un roi qui se nommait Louis XVIII pourquoi pas. Il fallut quand même qu’on m’explique qui avait été Louis XVII et là même les grandes gueules du village qui d’habitude savaient tout on eut du mal à savoir que c’était le fils de celui qui était passé sous le rasoir national.

Bon j’étais donc père de famille, fendeur de lattes et évidemment comme tout le monde manouvrier pour les grands travaux, labours, moissons, battages et même vendanges.

Mon frère Charles était fiancé et se marierait l’année prochaine, cela ferait un peu de place à la maison et surtout il arrêterait de reluquer Catherine.

 

Catherine Berthé, femme Patoux

Commne de Gault département de la Marne

Année 1814

J’avais failli accoucher dans les bois, car tous devant l’avance des armées étrangères nous nous étions enfuis.

C’était la fin d’une époque, la gloire s’en allait mais la tranquillité reviendrait sûrement.

Pour moi aussi à titre personnel le changement fut radical, un bébé, cela vous changeait le cours de votre existence.

Nous avions mis le berceau à coté de notre lit, Thomas hurlait toute la nuit, c’était infernal et l’humeur dans la maison s’en ressentait.

Ma belle mère excédée venait à mon secours et berçait l’enfant. Nous n’étions guère frais quand nous nous levions.

Comme il ne se calmait pas vraiment, le Thomas on le mit entre moi et mon mari. Le bougre s’arrêtait de chanter immédiatement. Le lendemain j’avais droit à tout, vous allez en faire une poule mouillée, c’est sûrement ton lait qui n’est pas bon, cela ne vient pas de notre coté, moi je faisais autrement. Le tout agrémenté à chaque fin de phrase par ma pauvre fille.

Je n’en pouvais plus, soit elle cassait sa pipe, soit nous déménagions, en tous cas ce fut une source de dispute avec Alexandre.

J’avais le sentiment que cela n’allait pas se résoudre immédiatement.

En plus j’avais des ennuis avec Charles, le frère, je trouvais qu’il ne me regardait pas de façon convenable. Son regard n’était pas celui d’un beau frère, mais celui d’un homme qui cherche une femme, qui la désire.

Nous vivions entassés les uns sur les autres et il fallait quand même que chacun se respecte. Lui ne le faisait pas, toujours à roder autour de mes jupons, toujours à fourrer son nez dans nos affaires féminines. J’avais hâte qu’il s’en aille.

Un jour les hommes ont bien manqué de se battre et seule l’autorité de ma belle mère sur ses fils avait réussi à conjurer le drame.

 

Nicolas Perrin

commune de Verdelot département de Seine et Marne

année 1815

Je ne tenais plus de joie quand j’ai appris que l’empereur s’était évadé de son royaume Elbois, je le savais qu’il allait nous délivrer de cette foutue engeance qui prétendait nous diriger.

Il remonta sur Paris avec célérité, même le traitre Ney ne put le contraindre à rebrousser chemin.

Le 20 mars il était aux Tuileries et reprenait les rênes du pouvoir. Mais est-ce que cela sera comme avant ?

Au village il y avait les pours et les contres, moi j’étais prêt à aller combattre aux frontières, mon beau frère la poule mouillée disait que c’était malheur de ce retour. Ce fut une belle empoignade, au cabaret où nous manquâmes de nous battre.

Au village le maire Mr Chardon perdit sa place, forcément comme la plupart il avait honteusement retourné sa veste.

C’est Pierre Maucler un cultivateur qui d’ailleurs était l’adjoint de Chardon qui prit sa place, au moins il était au courant des affaires.

Bon à la décharge de l’ancien maire, il n’a été remplacé qu’au mois de juin et c’est lui qui avait tenu la place pendant tout l’empire.

Comme prévu l’Europe entière nous tomba dessus, mais notre empereur prit les devants et monta en Belgique pour les vaincre à tour de rôle. Hélas il n’était plus le même, il prit à son service des traitres et des médiocres.

Dès le 21 juin 1815 on a vu passer des soldats débandés, vaincus, blessés, une belle déroute.

Waterloo, arriva que nous n’avions pas fini de fêter la victoire de Ligny.

Cette fois c’était la vraie fin, notre empereur abdiqua et moi je redevenais un peu orphelin.

Au village j’ai bien failli me faire massacrer par une bande de blancs exaltés. Les royalistes allaient se venger sur nous.

Puis les armées étrangères arrivèrent de nouveau et s’installèrent à demeure. Ils étaient comme chez eux, pillaient , violaient, exigeaient. Les autorités revenues dans leurs bagages acceptaient tout.

Fini la gloire, le reste de l’armée Française fut démobilisée sur la Loire et de nombreux soldats revinrent dans nos campagnes.

Pour l’instant ils durent faire profil bas car l’heure de la vengeance des médiocres était arrivée.

Napoléon retourna dans une île et moi je m’en retournais à mes moutons.

De toutes façons, il nous fallait bien avancer, Buonaparte ou gros Louis, les bêtes demandaient une attention constante.

Mais à tout moment nous croisions les envahisseurs et nous n’en serions débarrassés qu’au prix d’un dédommagement faramineux. C’était encore nous les pauvres qui allions devoir nous saigner aux quatre veines.

UNE VIE PAYSANNE, Épisode 22, les envahisseurs

commune de Verdelot département de Seine et Marne

année 1814

Cela faisait quelques jours que nous étions dans la forêt, nous ne dormions que très peu et mangions encore moins. Il faisait froid, ma peau de mouton était trempée et me pesait.

A tout moment nous nous attendions à ce qu’ils arrivent. Pour moi c’était impensable, nous les avions repoussé en 1792 alors nous devions encore nous unir pour les renvoyer chez eux.

Mais visiblement cette fois l’épreuve était trop grande et les envahisseurs trop nombreux. Notre empereur avait joué le meilleur de sa partition, un vrai génie. Ses petits soldats, jeunes Marie Louise encadrés par les vieux briscards d’Espagne avaient fait des merveilles.

Nous les paysans, on les aidait de notre mieux, on les guidait sur des chemins inconnus afin qu’ils surprennent les cosaques ou les prussiens. On les ravitaillait comme on pouvaient, et parfois nous faisions aussi le coup de feux contre des isolés.

Je me souviens nous avancions silencieusement lorsque au détour d’un chemin l’on vit le spectacle étrange de quatre sauvages vêtus de peau de bêtes et armés d’arc et de flèches. Ces hommes aux yeux bridés, le crane rasé où seule apparaissait une queue de cheval étaient descendus de leur monture pour se reposer un moment.

On se concerta visuellement et on leur fondit dessus, nous n’avions pas d’arme à feu mais des couteaux bien aiguisés. Le mien entra dans le dos de celui qui semblait être le chef. Comme un mannequin de chiffon il s’affaissa, un filet de sang coulant de sa bouche.

Tous étaient morts et on les enterra vivement sous une bonne couche de feuilles, on chassa leur chevaux et on s’éloigna rapidement.

Ces kalmouks, soldats irréguliers servaient d’éclaireurs aux troupes régulières de soldats serfs des armées d’Alexandre.

Il fallait partir, nous pouvions être pris à tout moment et être fusillés. Nos actions ne servaient à rien, mais au moins nous avions le sentiment de participer à un effort général.

Enfin général le mot était un peu fort, beaucoup de gens étaient las des guerres et espéraient leur cessation.

Nous en discutions autour de notre maigre bivouac, si Napoléon partait, qui aurions nous à la place, son jeune fils avec la grosse oie blanche Marie Louise comme régente, le frère du roi décapité dont personne ne connaissait le visage ou le traitre Bernadote aux mains de la girouette Talleyrand et à la botte du tsar Alexandre.

Nous ne savions pas et pour sûr personne ne nous demanda notre avis. Nous allions subir encore et encore, cela nous en avions l’habitude mais cette fois sans la gloire. Fini les riches plaines Italiennes, les grasses vallées Allemandes, les steppes polonaises, l’immensité Russe et les montagnes Espagnols.

J’étais triste et aussi inquiet pour ma famille, qu’allait-il advenir lorsque tous ces sauvages assoiffés de vengeance se seraient déversés sur nous?

Marie Louise Cré, femme Perrin

Commune de Verdelot, département de Seine et Marne

Année 1814

Nicolas ce fou était parti avec d’autres pour arrêter les envahisseurs qui déferlaient sur notre beau pays, moi au fond de moi même je me disais cela fait 20 ans que nous faisons cela il fallait bien que cela nous arrive.

Comment avec leur couteau, leur faux ou leur vieille pétoire pourraient-ils arrêter qui que ce soit.

Ils allaient se faire tuer et moi me retrouver veuve avec quatre enfants dont un qui n’avait qu’une semaine.

Comment pouvait-il être d’une telle inconséquence? Mon frère lui n’était pas parti et mon père qui était trop vieux non plus.

Il n’ y avait que cet enflammé de Nicolas dans notre entourage qui avait fait ce choix, je crois qu’il avait rejoins une bande de tuiliers qu’il avait connu quand il avait exercé ce métier à la tuilerie de l’Aulnoy.

Moi en tout cas, Prussiens ou Russes, il fallait bien que je donne à téter à ma petite Joséphine, une mignonne blondinette, frêle comme un jeune roseau des rives du Morin.

Puis ils sont finalement arrivés, des cavaliers prussiens ont traversé le village le jeudi 10 février 1814, ils se sont comportés comme des soldats c’est à dire en soudards, exigeant tout, farine, bétails, argent, et bien entendu des femmes.

De fait pendant un mois ils n’ont fait qu’entrer et sortir, le maire à comptabilisé treize de leur passage. Ils devenaient de plus en plus exigeant et ma belle sœur Augustine faillit en faire les frais.

Un jour qu’elle puisait de l’eau au puits en compagnie de la petite Rosalie deux cavaliers Russes s’arrêtèrent et exigèrent de l’eau fraiche pour leur chevaux.

Après les chevaux ils demandèrent à manger pour eux, nous n’étions guère riches et le pain dur qu’elle leur présenta ne satisfit pas leur prétention. Ils voulurent une compensation et ce fut Augustine qui devait la leur procurer. Sous la menace ils la firent déshabillée, nue comme un ver la belle sœur, elle n’en menait pas large. Heureusement son frère, mon père et quelques autres rentraient à ce moment. Ils se firent houleux et les soldats battirent en retraite pour ne pas se faire embrocher.

Ce fut un moindre mal qu’Augustine eut montrer son cul à tout le voisinage en lieu et place de se faire prendre par deux cosaques.

Nous n’étions plus guère rassurées nous autres, on décida de ne plus aller au village qu’accompagnées par des hommes. La peur s’empara de nous.

Le 27 mars l’église fut pillée, les habitants molestés, on dit même que plusieurs paysans de Bellot on été fusillés et que d’autres sont morts dans les derniers combats.

Nous n’avions plus de calice, de ciboire, ni d’ostensoirs. Le curé pleura son argent massif.

Quand à mon Nicolas il pleura son empereur. Le 1er avril il abdiqua et notre maire Antoine Chardon le propriétaire du château de l’Aulnoy Renault put se permettre d’écrire Buonaparte l’usurpateur en lieu et place de sa majesté l’empereur Napoléon. Les grands et les riches ont beaucoup lus à perdre que nous c’est pour cela que leur fidélité n’épouse en fait que leurs propres intérêts. D’ailleurs sa femme madame la châtelaine était une anglaise cela expliquait sûrement tout.

Nicolas rentra au bercail avec nos voisins les Groizier, il se fit tout petit pour un temps en ruminant à la traitrise.

UNE VIE PAYSANNE, ÉPISODE 21, Deux jeunes amoureux.

Louis Alexandre Patoux

commune de Gault le soigny département de la Marne

Année 1812

J’avais vécu un rêve mais malheureusement il n’était pas devenu réalité, la belle que je courtisais n’avait pas navigué sur la même rive que moi et s’était laissée séduire par un militaire de passage.

Je ne lui en avais pas tenu rigueur, je n’étais après tout qu’un fendeur de lattes, coureur des bois aux mains caleuses. Un grenadier de la garde, même éclopé, avait de quoi alimenter les rêves d’une belle charbonnière. Moi je n’étais jamais sorti de mon trou et n’avais de connaissance que la végétation sylvestre.

Mais alors que je voguais sur les mers de la solitude, une jeune domestique fit son apparition dans mon quotidien. Elle s’appelait Catherine et au physique, me convenait parfaitement. Elle était orpheline et son père avait-été bucheron. Elle était donc du même monde que moi et avant de me la faire voler, je commençais une cour assidue. J’étais un peu emprunté et fruste dans mes approches, mais l’essentiel fut qu’elle sache qu’elle était courtisée.

Un sourire, quelques paroles et on arriva à la Saint Jean, danses, sauts par dessus les braises et un premier baiser.

L’émoi qu’il nous procura à tous les deux, nous provoqua des sensations que nous ne connaissions pas. Ce soir là, on eut beaucoup de mal à se séparer et croyez moi le sommeil ne m’était pas venu tout de suite. Je sentais dans ma bouche l’odeur de la sienne, mes mains croyaient encore trouver ses hanches.

Je la demandais en mariage très rapidement, elle était d’accord et ce jour là sur un gazon moussu elle faillit bien devenir mienne. Mais un restant de sagesse et de convention lui fit baisser le cotillon que j’avais déjà remonté fort haut.

Nous étions au yeux de la loi des mineurs, il nous fallait obtenir le consentement de nos parents ou de nos représentants légaux.

On commença par mon père, qui fut tout de suite charmé par Catherine. Il ne voyait qu’avantage à ce mariage, j’étais amoureux, elle était costaude et travailleuse, n’avait pas grand chose et moi je n’avais rien.

Le père donna sa bénédiction et dès lors je pus voir Catherine sans me cacher, elle fut même accueillie à la table familiale. Mon frère Charles d’un an plus vieux fut jaloux à en crever.

Jaloux que je me marie avant lui ou jaloux de la beauté de Catherine, je ne sais mais en tous cas il devint un ennemi pour moi et pour mon couple.

Je devais maintenant aller faire ma demande au curateur de Catherine à Villers aux bois. On partit un beau matin avec Catherine, c’était loin et il était peu probable qu’on arrive avant la nuit.

Pendant cette marche on planifia notre avenir, tout y passa. Nous avalions les kilomètres sans trop en souffrir. Lors des pauses on se nourrissait d’amour, de baisers,  de caresses, j’étais fou de bonheur.

Nous étions encore loin de Villers quand la nuit tomba. Catherine se souvenait des lieux et dans la forêt nous trouvâmes une cabane de bucherons pour l’heure inoccupée. Que croyez vous qu’il se passa, elle se serra le long de moi car elle avait froid. Mais alors que je m’imaginais une jolie suite, je sentis son corps se faire lourd, confiante elle s’était endormie. Avant d’aller la rejoindre dans ses songes, je l’observais à la lueur de la lune pleine. Je sentais que j’allais être heureux.

La mine un peu défaite, la robe froissée, le ventre creux, elle se réveilla, me fit un grand sourire et s’échappa derrière un grand arbre pour quelques besoins impérieux.

On alla direct au château pour trouver Jean Baptiste Judes . Intimidé je fis ma demande, Catherine redevenue petite fille dansait d’un pied sur l’autre. Il nous répondit qu’il allait en parler à Louis Berthé, l’oncle.

Je vis Catherine pâlir, en sortant elle m’expliqua ce qui s’était passé. J’aurais bien cassé la gueule à l’oncle mais cet acte m’aurait sans doute couté la main de celle que j’aimais.

On eut le résultat de notre attente en soirée après un conseil de famille. Catherine eut l’autorisation, nous étions aux anges.

On repartit le lendemain pour jamais ne revenir ici.

Les noces furent programmées pour le 25 novembre 1812.

Catherine Berthé

Commune de Gault département de la Marne

Année 1812

Nous avions Louis et moi l’autorisation de nous marier, il ne me restait plus beaucoup de temps pour me faire coudre une jolie robe. Dans mes bois, je n’avais appris qu’à réparer des mauvais chiffons et je n’étais pas capable de confectionner un habit complet, on trouva une couturière qui moyennant finance m’aida à la faire.

Le mercredi 25 novembre, le maire du village Jean Louis Pelletier, nous maria devant la famille rassemblée, du moins celle de mon mari. La mienne visiblement n’avait pas jugé bon de m’accompagner en ce grand jour. Sauf mes cousins Guyot qui s’étaient déplacés de Moeurs.

Une page s’était donc tournée, Villers aux bois s’éloignait, pas un instant je n’eus une pensée pour mes parents, après coup j’en ai eu honte, mais sur le moment rien ne vint ternir ma journée, notre journée.

Mais à quoi pouvait penser une jeune femme de 24 ans , sinon à cette fameuse nuit de noces. Je n’avais jamais fait l’amour, et ma mère ne m’avait rien enseigné sur le sujet. J’étais vierge physiquement mais aussi vierge de connaissance. Une oie blanche qui se doutait un peu de la tournure des événements mais sans plus.

Lors des quelques mois de fréquentations avec Louis j’avais bien éprouvé quelques sensations inconnues fort agréables, mais est-ce cela la jouissance dont parlait les femmes au lavoir?

Est-ce que j’allais avoir mal et serais-je à la hauteur des attentes de mon mari?

De fait Louis ne joua pas les téméraires, aussi puceau que moi pucelle, il fut long à se départir de sa timidité. Pudiquement il me laissa me déshabiller, puis à l’abri de la nuit ôta ses habits du dimanche.

Mon dieu ce qu’il fut maladroit, c’est moi malgré ma répugnance qui dut lui montrer le chemin. Il ne me fit pas mal, mais je ne ressentis absolument rien.

Le lendemain on nous dénicha dans notre refuge, nous dormions comme des biens heureux et on fut bien maris tous deux, de se retrouver en chemise devant l’ensemble de la noce.

Dès le soir je quittais ma chambre de domestique pour m’entasser chez les Patoux. Je passais sous la coupe de mon mari, de mon beau père et de ma belle mère. Il allait falloir batailler pour se faire une place chez eux.

D’autant qu’il restait mon beau frère Charles et ma belle sœur Marie Françoise.

Si tout de suite j’ai senti que je m’entendrais avec cette dernière, la question ne se posera pas avec Charles car je me mis à le détester immédiatement.

En fin d’année des rumeurs arrivèrent comme quoi l’armée de Napoléon avait été détruite en Russie, personne ni croyait jusqu’à ce que le maire n’affiche le bulletin de la grande armée numéro 29.

Tout le monde se précipita pour voir ou plutôt entendre la nouvelle, pour nous autres qui ne savions pas lire. Le froid et le mauvais temps avaient apparemment anéanti notre formidable armée. L’empereur lui allait bien. Tout le monde fut inquiet pour diverses raisons, certains avaient des enfants dans l’armée, d’autres s’inquiétaient d’une nouvelle levée en masse et les plus pessimistes redoutaient une invasion étrangère.

Moi j’étais confiante, cela faisait vingt ans qu’on gagnait , il n’y avait pas de raisons pour que cela change.

A la maison personne n’était d’accord sur le sujet mais la grande bouche de Charles tremblait à l’idée d’aller défendre sa patrie.

 

UNE VIE PAYSANNE, ÉPISODE 20, Entre les deux mon corps balance

 

commune de Verdelot département de Seine et Marne

année 1811

Notre empereur avait enfin un fils, il lui était né de sa nouvelle femme Marie Louise, bon c’était une autrichienne, comme celle à qui on avait coupé le col.

J’espèrerais que cela ne lui porte pas malheur, et à nous non plus.

Napoléon François Joseph Charles qu’il se prénomma. Toute une histoire, moi je viens d’avoir un autre fils à qui on a donné les prénoms de Louis Théophile. Il est né en novembre, beau, costaud, si il passe les premières années, il fera un magnifique garçon Perrin.

La famille était donc composée de mon fils ainé Nicolas et de ma fille Florentine, nous pourrions nous enorgueillir d’avoir deux filles mais comme les autre couples nous avions donné notre contribution à madame la mort en lui abandonnant Marie Louise à l’âge d’un an.

C’était maintenant moi le chef de la fratrie, mon beau père et ma belle mère étaient morts en 1808 et j’étais le plus âgé.

Certes nous habitions tous ensemble et la maison était celle de la famille de ma femme, mais mon beau frère n’avait aucune personnalité alors je me suis imposé.

Deux familles, deux couples, même pot, même sel, la table le soir était animée de mille bruits d’enfant, en tout, nous en avions sept . Je mangeais à la table avec François Luc et nous venions d’accorder une place au fils ainé de celui ci ,car il venait d’avoir quatorze ans. Les femmes et tous les autres petits mangeaient après ou debout près de la cheminée.

Augustine et Marie Louise cohabitaient moins bien que nous les hommes, car il faut bien le dire avec François on était souvent avec nos moutons, alors que les femmes étaient là chaque jour.

Il y avait des prises de bec et dès fois elles manquaient de se crêper le chignon. Marie Louise me demandait constamment de nous installer ailleurs.

Moi je voulais bien, mais il faut que je l’avoue, le charme d’Augustine rejaillissait sur moi et j’en ai un peu honte je la désirais encore. Alors rester en son intimité était pour moi une sorte d’alternative.

Mais à jouer avec le feu on se brûle, la belle sœur qui peut être s’ennuyait en son alcôve se mit à me tourner autour avec insistance. Elle me frôlait, me touchait, me donnait raison pour tout, m’accompagnait au bois, à l’étable, enfin partout. C’était agaçant, gênant et excitant. Cela ne pouvait plus durer je pris une décision radicale.

Un jour, un hasard, François trainait son troupeau dans l’Aisne, Marie Louise vendait des volailles au marché de Coulommiers et les enfants vagabondaient dans Pilfroid. Moi je m’étais acquitté de ma tâche à la bergerie et je rentrais donc prendre un peu de repos.

Était- ce fortuit ou calculé je ne le saurai jamais, mais en tous les cas, Augustine était là.

Cela se fit , l’attirance était mutuelle, pas besoin de longs discours, pas besoin de cour. L’impulsion se trouva pulsion, la lourde table de chêne accueillit nos ébats.

On se rendit compte après que nous n’avions peut-être pas bien agis, mais à quoi bon se repentir, l’acte avait été bon, et le fait de braver un interdit avait décuplé notre désir.

Nos respectifs rentrèrent et l’on tenta de vivre ensemble dans une harmonie familiale.

Marie Louise Cré

Commune de Verdelot, département de Seine et Marne

Année 1812

Elle trônait sur son fauteuil à la place de feue ma mère, cela m’énervait au possible. L’Augustine, voyez vous, les années ne l’atteignaient pas . A trente six ans elle était plus belle qu’à vingt. Les maternités ne lui avaient laissé aucune trace. Je le savais nous partagions notre intimité, ses seins étaient fermes comme ceux d’une jeune pucelle, on aurait dit qu’ils n’avaient jamais été tétés par quelques gloutons. Son ventre plat qui ne portait aucune trace de graisse ou de vilaines veines , était pour moi une éternelle provocation. Son visage ne portait aucune des atteintes du temps dont nous les paysannes étions affublées.

Elle formait une sorte de contraste visible avec mon propre corps, les miens de seins étaient lourds et tombant , mon ventre quand à lui retombait en un pli sur ma toison qui quand à elle laissait voir quelques fils d’argent.

Bref j’étais jalouse de son physique et aussi de l’intérêt qu’elle suscitait auprès de mon homme. Cet idiot était en arrêt devant et j’étais maintenant sûre qu’ils se passaient quelque chose entre eux.

J’étais décidée à ne rien lâcher, et je voulais à tout prix quitter cette maison. En attendant je menais une lutte sourde contre cette voleuse et contre mon traitre de mari.

Ce fut une lutte de tous les instants, j’ai craché dans sa soupe, mis un coup de pied dans son pot de chambre. J’ai même fait exprès de faire du bruit pendant mon devoir conjugal.

Mais le pire dans tout cela, c’est que je l’aimais quand même, un jour elle est tombée malade et je suis restée à son chevet comme si elle avait été ma propre fille. J’ai cru la perdre, non vraiment un sentiment bizarre.

Notre fils ainé avait 7 ans, devions nous le mettre à l’école ou pas. Dans le monde des bergers, l’apprentissage des écritures n’était pas une obligation, mais moi je rêvais d’autres choses pour mon ainé, peut-être prêtre, clerc de notaire ou officier dans la belle armée de Napoléon.

Nicolas ne voyait son fils qu’au cul des bêtes, mais j’obtins quand même qu’il apprenne l’écriture et la lecture avec l’instituteur Jean Nicolas Berthemet.

La classe se faisait près du ru de l’Aventure dans une vaste salle presque sans lumière, au pauvre mobilier. Le chauffage assuré par une vaste cheminée n’apportait qu’une maigre chaleur. La plupart des élèves restaient debout mais enfin, c’était quand même un lieu d’apprentissage. Il fallait bien qu’on évolue nous autres.

Mon frère y envoya également sa fille Rosalie et son fils Stanislas, pour son ainé c’était trop tard, il était déjà avec ses bêtes, mais le curé Lallemand lui avait quand même appris quelques notions.

UNE VIE PAYSANNE, Épisode 19, , la mort des anciens

 

Marie Louise Cré

Commune de Verdelot, département de Seine et Marne

Année 1808

Le mois de mai, s’ il fut préjudiciable à notre Empereur qui tentait de s’imposer en Espagne, l’avait également été pour notre foyer.

Papa le six mai au soir déclara à la tablée qu’il ne se trouvait pas bien et qu’il allait se coucher.

Nous fûmes stupéfaits car c’était bien la première fois, la nuit se passa mal, diarrhée, vomissements, mal de tête. Le lendemain Maman se couchait près de lui avec les mêmes symptômes. On nous conseilla d’écarter les enfants, mais avec un risque de contagion, vous pensez bien que personne ne voulut nous les prendre.

 

Ils restèrent donc avec nous et assisteront à la mort lente de leurs grands parents, ainsi se forme les caractères.

Les hommes allèrent au travail quand même et Augustine et moi on resta au chevet des deux vieux.

Ce fut dramatique, le 8 mai mon père perdit conscience et nous quitta vers 9 heures, que faire de maman, nous ne pouvions tout de même pas la laisser agoniser à coté de son homme mort.

Je décidais de la porter sur mon propre lit et tant pis si Nicolas allait me gueuler dessus.

La soirée vous vous en doutez fut morne, veiller un mort et veiller une moribonde n’avait rien de réjouissant. Maman ne sut pas que l’amour de sa vie était parti, sûrement une bonne chose.

Mon père était maintenant dur comme du marbre, nous avions eu un mal fou à le revêtir de ses habits du dimanche. Nous savions qu’il y tenait mais quand même cela faisait pitié car ils auraient pu resservir à Nicolas ou bien à François.

On fit tout bien avec Augustine comme maman nous l’avait appris, le petit miroir était recouvert d’un linge, la cuvette d’eau avait été vidée pour que l’âme du mort ne se mire pas en montant au ciel.

Si maman avait eu encore ses capacités, c’est-elle qui aurait pratiqué la toilette mortuaire. Nous étions bien empruntées avec l’Augustine. Outre que nous avions eu du mal à le déshabiller, se retrouver face au corps nu de son père avait quelque chose de dérangeant, mais bon nous n’allions quand même pas faire intervenir la matrone du village pour purifier le corps du vieux. C’était une affaire de famille, comme le linge sale.

Puis était-ce l’énervement, la fatigue mais avec la belle sœur on fut prises d’un fou rire irrespectueux lorsque nous nous étions approchées du saint objet de feu le père.

Après on plaça le cierge de la chandeleur à la tête du lit puis une coupelle d’eau bénite que nous avions ramenée de l’église aux rameaux. Les visiteurs pourraient ainsi en asperger le corps de notre père.

La veillée commença et de nombreux habitants du village montèrent jusqu’à Pilfroid pour lui rendre hommage. La question qui vînt à nous fut de savoir si nous allions l’enterrer le lendemain ou attendre que la mère ne meurt.

D’un autre coté allait-elle seulement mourir, cela nous ferait moins de frais. On eut beau ergoter, on ne savait pas quand elle allait lâcher prise.

Nous avions prêter tellement d’attention à notre père que nous avons laissé la mère partir seule.

Le spectacle était en soit fascinant, un corps mort illuminé par une bougie qui vacillait au moindre mouvement, une ombre spectrale s’étendant menaçante sur le mur.

Hypnotisée je finis par m’endormir sur ma chaise et l’Augustine elle s’était couchée insensible à la troublante situation. Nicolas avait fuit dans la grange. Mon frère François lui avait quitté les lieux pour dormir à la ferme avec ses moutons comme si le mort et la moribonde lui étaient inconnus.

J’étais seule, fatiguée, apeurée et au matin j’avais deux morts. Dieu avait choisi pour nous, on les enterrerait en même temps.

Il fallut recommencer le même cérémonial pour Maman, mais je fus moins impressionnée, car je connaissais la nudité féminine.

On enveloppa nos parents dans de beaux linceuls blancs et à l’aide de la charrette des voisins on les emmena en promenade une dernière fois.

Pour qui sonne le glas, à François Cré et à Marie Louise Guyot.

Commune de Villers aux bois département de la Marne

Année 1808

Malgré que les nouvelles du monde nous arrivaient filtrées par la censure, nous apprenions que les affaires de Napoléon ne se passaient pas au mieux en Espagne. Les populations visiblement ne voulaient pas du cadeau merveilleux que leur faisait notre empereur en la personne de son frère ainé Joseph. Partout c’était insurrection et les Anglais par leur cavalerie de Saint Georges et par les troupes du encore modeste Wellington attisaient le feu.

Le grand guerrier dut intervenir en personne pour qu’un semblant de stabilité se manifeste.

Moi, tout ce mouvement autour de nouvelles bien lointaines, me laissaient perplexe. J’avais bien d’autres sujets d’inquiétude.

Maman qui depuis longtemps s’étiolait, était maintenant moribonde. Tout reposait sur moi, lorsque je rentrais de mon travail, épuisée je devais encore m’occuper de ce squelette nauséabond qui gisait sur une paillasse puante de souillure.

L’aide que j’avais eue, s’étiolait peu à peu, la maladie de mère avait duré trop longtemps, les voisines, la famille, tous s’étaient éloignés de ces sales besognes.

Maman ne se levait plus et évidemment se souillait, chaque soirée était pour moi un long calvaire, tristesse de voir partir ma mère et écœurement devant la pestilence animale.

Elle me regardait avec des yeux larmoyants, m’implorant de lui pardonner ou bien me suppliant d’abréger ses souffrances. Propre pour quelques heures je tentais d’atténuer par des onguents les plaies qu’elle avait sur les cuisses et les fesses, puis je soulevais son maigre corps et à la cuillère lui faisait boire de la soupe ou du pain trempé dans du lait.

Mon frère l’ignorait complétement disant que ce n’était pas labeur d’homme de nettoyer le cul de sa mère.

Il pestait contre l’odeur, gueulait qu’elle nous coutait cher, râlait que je m’occupe plus d’elle que de sa seigneurie.

Un jour énervée je lui balançais son linge sale et disant qu’il aille au lavoir lui même ou qu’il se trouve une pauvre malheureuse pour lui servir d’esclave. Je n’étais pas sa mère ni sa compagne mais juste sa sœur.

Le 13 décembre 1808 Maman se décida enfin à partir, son faible souffle s’éteignit et moi j’étais seule avec moi même.

Lorsque l’on fit le compte de ce que nous possédions mon frère, ma sœur et moi on s’aperçut vite que nous aurions du mal à payer un enterrement décent à notre mère.

Elle fut donc enterrée comme une indigente que c’en était une honte. Mes oncles ne levèrent pas le petit doigt.

Puis le moment arriva où l’on dut discuter de mon avenir, évidemment tous en discutèrent sans me demander mon avis, mon oncle Jean Baptiste Judes devint mon curateur après un conseil de famille.

J’allais devenir domestique de ferme chez une connaissance à lui près du village de Gault.

Pour moi qui n’était jamais partie de Villers aux bois, c’était le bout du monde. Je ne reverrais plus guère ma sœur et mon frère et, Maman alla rejoindre en sa décomposition les restes charnels de mon père dans la terre humide du jardin sacré de l’église du village.

Mon oncle me prévint qu’il allait tout faire pour me marier, de quoi se mêlait-il?

Mon départ fut pour moi un réel sujet de contentement car voyez vous la jeunesse attire les convoitises, votre pauvreté permet à certains quelques privautés que n’autoriserait pas une aisance matérielle.

C’était peu de temps après l’enfouissement de ma mère. J’étais en chemise sur le point de me coucher quand oncle Louis pénétra chez moi comme si il était chez lui. Il avait un peu bu, tendance qu’il avait prise au décès de sa femme deux ans plus tôt. Je vis à ses yeux et à son attitude qu’il ne me regardait pas comme sa nièce. Il me prit la main et la serrant trop fort et me la demanda. Si il y a bien une chose que je savais c’est que je ne voulais pas de mon oncle comme mari. Il se fit insistant, tenta de me toucher la poitrine, puis de me soulever la chemise. Heureusement j’étais forte et lui ivre, je réussis à m’extirper de son étreinte. Mon jupon se déchira et c’est presque nue que dans l’obscurité de la rue je me sauvais de l’ignominieuse entreprise.

Pour moi ce changement de région devint donc un exode salutaire, j’avais été malheureuse et je me disais que le bonheur peut-être m’atteindrait ici dans mon nouveau village.

 

 

UNE VIE PAYSANNE, ÉPISODE 18, Le rêve d’un homme

 

Marie Louise Cré

Commune de Verdelot, département de Seine et Marne

Année 1806

Une année s’était écoulée avant que je ne sois de nouveau pleine, pourtant j’avais poussé au delà du raisonnable les relevailles au lit, mais comme j’avais fait celles de l’église j’étais pour sûr apte aux devoirs conjugaux.

Normalement d’après les dires des anciennes, l’allaitement protégeait notre corps d’une nouvelle grossesse. Visiblement ce n’était qu’idiotie, car moi mon ventre poussait comme un pain au levain.

Nicolas apprit la nouvelle avec froideur, croyait-il qu’un homme et une femme qui se rencontraient charnellement, n’avaient pas de risque d’avoir un enfant.

J’étais faite pour faire des enfants, alors la grossesse suivit son cours normalement, Nicolas avait repris son métier de berger, je savais bien qu’il le reprendrait un jour.

Ma fille arriva en novembre 1806, accouchement en famille, ma mère et bien sûr Augustine, c’est normal nous habitions ensemble. D’ailleurs ma belle sœur avait accouché en mars et l’enfant était très brun. Je n’avais donc aucun doute il était bien de mon frère et non pas de mon mari.

Marie Louise Françoise qu’on la nomma, normal, pour le premier garçon c’était le prénom du père et pour la première fille le prénom de la mère.

Mon mari s’était entiché de l’empereur, Napoléon par si, Napoléon par là, les cloches de l’église avaient sonné à toute volée pour la victoire de Iéna et Auerstedt. Les prussiens qui avaient osé nous défier étaient bien punis, Nicolas dansait de joie avec mon frère et mon père, ces idiots si les bourbons revenaient, feraient bien de modérer leur joie.

Même le curé en chaire se félicitait d’avoir un dieu de la guerre à notre tête. Il est vrai qu’à part les jeunes qui étaient enrôlés nous ne subissions aucune restriction, la guerre se payait sur le dos des populations des pays occupés.

Sur les routes ce n’était que passage de cavaliers, de charroies, de troupes en marche, c’était bon pour le commerce, donc bon pour tout le monde.

Mais est- ce que cela allait durer? Le génie de notre empereur n’allait-il le conduire à trop vouloir?

Louis Alexandre Patoux

commune de Gault le soigny département de la Marne

Année 1806

Un mariage même quand ce n’est pas le votre est un événement important. Dans un petit village c’est source de joie et surtout d’animation.

En l’occurrence c’était mon demi frère Jacques qui se mariait, il avait choisi une cousine du coté de Maman.

Je trouvais que la mariée n’était pas bien jolie, mais le choix était fort limité au village et puis que pouvais je y connaître en terme de femme, moi qui n’en avais jamais eue.

Justement les noces étaient pour nous un lieu de rencontre et c’est avec bonheur que je pus danser avec l’une d’entre elles .

Tout de suite elle me plut, j’étais transfiguré, pour l’instant seule sa main m’appartenait , sa sueur se mélangeait à la mienne et lors des rondes nous ne faisions qu’un. Elle était plus vieille que moi de quelques mois, je n’osais guère la regarder mais la beauté sculpturale de son corps se faisait jour sous sa robe du dimanche.

J’aurais voulu être une fée pour que d’un coup de baguette je la fasse apparaitre nue comme Eve. J’avais bien conscience que mon attirance pour elle n’avait aucun avenir. Elle était mineure et moi aussi et nous avions besoin du consentement paternel jusqu’à l’âge de 25 ans. Il était évident que si nous voulions nous aimer avant, cela serait en cachette de tous.

Son père était fendeur de lattes et je le voyais souvent, sa fille venait le voir, lui apportait sa besace ou bien même l’aidait. Je l’admirais de loin, à l’effort elle était encore plus belle, les cheveux emmêlés, tombant de son bonnet, la sueur coulant de son front, sa bretelle de robe s’échappant sur son épaule , laissant apparaitre la naissance de sa poitrine. Je l’approchais, lui souriait, puis m’enfuyait comme un lâche devant l’ennemi.

Un soir alors que nous finissions une coupe dans le bois de la grande maison dieu, je la vis qui m’observait, alors que je la hélais elle s’enfuit en courant dans l’espérance certaine que je la rattrape. Ce que je fis au niveau de la Cuvelotte, je pus instinctivement lui prendre la main et l’on rentra sur le village en prenant le chemin le plus long.

Il n’y avait personne et l’on s’arrêta un moment sur le chemin qui menait à Montvinot. Elle se serra le long de moi et nous nous offrîmes nos bouches. L’instant fut magique, les feuilles des arbres ne bruissaient plus, le gros chêne qui nous abritait des regards semblait fossilisé, les oiseaux ne chantaient plus, les clochettes des fleurs baissaient pudiquement la tête et le vent fort jusqu’alors ne nous enveloppait plus que d’une brise légère.

Un groupe de charbonniers au loin brisa l’instant magique et la belle fugace s’échappa dans un mouvement de robe et un cliquetis de sabots.

Je vivais un rêve, le souvenir de ce baiser accompagna mes journées et troubla mes nuits. Le jour je la voyais à mon bras devant monsieur le maire, je l’imaginais enfantant un petit Patoux. La nuit je la rêvais nue près de moi, me caressant, me chevauchant. Au matin je sortais de ces luttes fatigué, troublé, souillé par des pollutions érotiques. Je l’aimais, je la voulais, mais telle une reine inaccessible elle demeura pour moi un royaume que j’aurais bien du mal à conquérir.

UNE VIE PAYSANNE, ÉPISODE 17, Un premier embarras

Nicolas Perrin

commune de Verdelot département de Seine et Marne

année 1805

Nous nous aimions avec ma femme ma longue attente dans le choix d’une épouse avait servi à dénicher la perle rare.

Chaque soir avec fougue j’y témoignais de ma passion pour son jeune corps. Lorsqu’elle refermait les rideaux et qu’en silence assise sur le lit elle se déshabillait je n’avais de cesse de la posséder.

Parfois elle ne voulait pas mais ma mâle insistance la contraignait à la plier à mon plaisir.

Nous tentions de faire l’amour en silence, les beaux parents se trouvaient à faible distance. On s’habitue à tout mais il est vrai que la présence occulte de parents obscurcissait l’atmosphère de plaisir. Marie Louise était tétanisée à chaque raclement de gorge ou à chaque froissement de drap.

On eut dit une petite fille, surprise en train de se toucher.

Le pire était les soirs où mon beau père vert et encore amoureux avait l’autorisation d’honorer belle maman. Marie Louise honteuse se réfugiait sous les draps et moi pour rire faisait rire de les accompagner dans leur momerie.

Marie Louise m’annonça qu’elle était enceinte, je dois avouer que cela me fit plaisir. Elle devint grosse comme une dinde de noël, son ventre enfla comme une belle miche de pain. Ses seins devinrent l’unique objet de ma convoitise, grosse comme elle était je ne pouvais la toucher, alors j’avais le prime honneur de pouvoir gouter avant mon fils aux délicieux mamelons.

Le 24 février 1805, on vint me prévenir que la mère était au plus mal, avec mon frère on se rendit à son chevet.

Lorsque je rentrais chez Maman, la pauvre était étendue sur son lit de misère, elle avait beaucoup maigri depuis les quelques mois où nous ne l’avions pas vue, elle flottait dans sa chemise.

Elle était méconnaissable , la poitrine qui nous avait nourris, avait comme disparu, le long de ses bras maigres courraient de grosses veines. Je ne voyais que cela et n’arrivait pas à me détacher de ses bras de travailleuse maintenant décharnés. Son visage n’en était plus un, les joues creuses, les yeux rentrés dans des lointains orbites. Une lueurs de vie subsistait pourtant dans le cristallin de ses beaux yeux bleus. A quoi pensait-elle, à sa jeunesse, à mon père, à nous?

Je ne sais si elle perçut notre présence, en tous cas elle ne bougea point et ses yeux toujours portés vers un lointain ne cillaient même pas quand on lui parlait.

Le curé vint lui administrer les derniers sacrements, puis vers deux heures du matin alors que je m’étais assoupi mon frère me secoua. Elle râla, s’agita une dernière fois, son corps en une dernière convulsion se souleva puis ce fut la fin.

J’étais triste mais en cœur dur que j’étais, je m’efforçais de me détacher de cette dépouille charnelle.

Les femmes présentes commencèrent la veillée par la toilette des morts, puis elles se confondirent en prières et en lamentations.

Au petit jour, j’allais trouver le maire Jacques Delestain avant qu’il ne parte à son champs, on déclara le décès. Puis on organisa l’enterrement. Ce fut rapide le soir elle était dans son trou, portant un linceul pour seul vêtement.

On fit avec mon frère l’inventaire de ses biens, quelques vilaines vaisselles, des habits éculés, une quantité énorme de draps, de torchons et serviettes de lin.

Un vieux coffre vermoulu, un lit à colonne , une couverture, un édredon. Des chandelles, un métier à filer.

Pour toute richesse un anneau que lui avait offert mon père, simple bijou de fer blanc.

Mon frère le récupéra et moi je pris son chapelet de buis, patiné, usé, je l’avais toujours vu avec et je me faisais fort de toujours le garder avec moi.

De la vente, on retira quelques francs, on paya le curé et le fossoyeur ainsi que le coup à boire pour les participants à la cérémonie d’adieux. Il ne nous resta presque rien hormis nos souvenirs.

Comme souvent dans les familles la roue de la vie tourne et mon petit se devait d’arriver.

Le 3 mai 1805 ce fut un joli combat à Pilfroid, Marie Louise gagna la bataille, elle survécut sans encombre et me donna un joli fils aux yeux bleus.

On eut dit à bien regarder ce chef d’œuvre, qu’il ressemblait fort à sa cousine Rosalie.

Marie Louise qui s’en doute était heureuse ne le montra guère. Elle me battit froid et se désintéressa du paquet de langes qui hurlait en attendant d’avoir le droit d’être nourri.

Comme c’était le premier enfant on lui donna mon nom. C’est une fierté évidemment d’avoir un mâle, un héritier en quelques sortes. Mon frère Jean Baptiste et mon beau père me servirent de témoins, ensuite on alla boire un canon, puis deux, puis trois.

Le lendemain on baptisa le petit, seule ma femme resta à la maison, pas d’église pour cette impure, elle y retournerait pour y faire ses relevailles.

UNE VIE PAYSANNE, ÉPISODE 16, La misère d’un foyer incestueux

 

Louis Alexandre Patoux

commune de Gault le soigny département de la Marne

Année 1804

Je me rappelle ce fut un colporteur venu de Paris qui nous l’avait annoncé, Bonaparte avait lui aussi trempé dans le sang des bourbons.

Il fallut quand même une longue explication de la part du bavard pour nous faire comprendre que la famille Bourbon était celle du feu roi. Nous, au village on l’appelait le gros Capet. Après le coureur de routes tenta de nous expliquer qui était ce fameux duc d’Enghien dont pas une personne ici ne connaissait l’existence. Lui même ni arriva guère, un Condé, un bourbon, un cousin peut être, nous étions guère avancés par la nouvelle. Par contre ce qui parla plus aux anciens, c’était l’arrestation de Pichegru et de Moreau, deux généraux gloires de la république naissante. On disait même qu’ils étaient meilleurs que le Bonaparte. En tout cas le Pichegru s’étrangla seul dans sa cellule et on en parla plus. Parait-il qu’il y aurait d’autres arrestations à venir.

En tout les cas des bruits de bottes alertaient la campagne et des jeunes allaient encore mourir loin de chez eux, moi j’étais un peu jeune alors le père et moi on s’en inquiétait pas trop.

En mai les cloches du village sonnèrent à pleine volée, on quitta notre clairière en vitesse peut être un feu, une catastrophe.

Le maire attendait comme un fou ses administrés sur la petite place, le curé dépité avait prêté ses cloches. A chacun ils répétèrent la nouvelle que tous déjà soupçonnaient, nous avions un empereur. Le premier consul Bonaparte devenait Napoléon Ier. Les avis furent partagés, certains vieux, dont le père, se lamentaient en disant « il manquerait plus qu’il se fasse couronner », Maman disait c’est une honte il prend la place des vrais. Les anciens militaires dansaient de joie, et ceux qui avaient un petit commerce se réjouissaient d’éventuelles bonnes affaires. Bref nous étions partagés et moi dans l’insouciance de ma jeunesse je m’en foutais pas mal car je rêvais d’une petite qui m’était apparue dans la lumière vive d’une clairière. Elle n’était pas du village, mais le noir qu’elle portait au joue me faisait penser à une fille de charbonnier, fort nombreux dans le coin. Je lui avais couru après mais la sauvage craignant un mauvais coup s’était enfuie. Je mis un moment avant de la retrouver, nous avions fait connaissance et depuis je ne rêvais que d’elle. Alors vous pensez bien Napoléon, la guerre contre les Anglais, Pichegru, Moreau et le gros Cadoudal je m’en moquais éperdument.

Catherine Berthé

Commne de Villers aux bois département de la Marne

Année 1805

Dix sept ans l’âge de toutes les folies disait-on, plutôt l’âge des dangers je dirais. Je n’avais pas de père et nous étions pauvres.

Mon frère peu futé et la tête ailleurs ne rêvait que de faits d’armes et de fait venait de tirer un mauvais numéro. Il allait partir vers la gloire ou vers la mort.

Avec maman nous faisions une belle paire d’indigentes, mal fagotées, habits rapiécés, les joues creuses, nous ne vivions pas de la charité, nous n’en étions pas là mais la rudesse de nos vies altéraient rapidement Maman.

Toujours à se lever à la pointe du jour, parcourir des lieux sur des mauvais chemins pour effectuer un travail usaient les organismes. Elle se mit à tousser un peu puis beaucoup, chaque quinte lui déchirait la poitrine que c’en était pitié. L’amaigrissement de son corps la fit se transformer en spectre et pourtant mue par une volonté de fer, elle continuait son labeur. Mais devant son état et devant la diminution de son rendement, les employeurs la rejetaient impitoyablement.

Elle avait beau arguer d’une vieille pratique, rien n’y faisait on lui disait ta fille oui mais pas toi.

Pour sûr j’avais beau œuvrer, un salaire n’en remplace pas deux et parfois le soir nous n’avions que les légumes gâtés que nous donnait l’oncle jardinier.

Maman se coucha un soir et je crus qu’elle allait passer. Le lendemain j’allais voir l’oncle Louis, ce fut Marguerite ma tante qui m’accueillit, la compassion n’était pas son fort mais elle fit en sorte qu’un médecin passe voir Maman.

Je n’y croyais pas du tout mais lorsque un vieux bonhomme en carriole s’est arrêté devant chez nous j’eus l’impression que ma mère allait revivre.

Notre maison ne comportait qu’une pièce, la terre battue du sol collait aux sabots, humide, grasse, sale. Des murs qui n’avaient plus vu la chaux depuis des décennies suintaient des perles d’eau comme on pouvait en voir sur les parois des grottes.

Un fagot de bois vert fournissait une maigre chaleur. Les flammèches lorsque la vieille porte aux planches disjointes s’ouvrit, dansèrent et hésitèrent un moment à continuer à se consumer.

Froideur, humidité, ventre creux, la suite ne serait pas bonne, mère ne se relèverait pas, le docte bonhomme sûr de sa science lui prescrivit du repos de la chaleur et du bon air.

Se faire payer pour dire ces terribles inepties, le village se trouvait à l’orée d’une forêt, nous n’avions pas de bois de chauffage car les gardes particuliers nous empêchaient d’en prendre. Quand au repos nous ni pensions guère, pas de labeur, pas de salaire, pas de salaire pas de repas.

C’est en ces moments que l’on se forge une identité forte, je compris aussi que je n’aurais de l’aide que par moi même.

Certes j’aurais pu devenir une gagneuse des bois, certaines le faisaient, remontaient leur jupon et se faisaient prendre le long d’un arbre. Une vilaine pièce récompensait leur mal, un repas et puis il fallait recommencer. Vous deveniez un objet de concupiscence, qu’on s’offre que l’on se paie, pour un crouton, pour une soupe pour vos enfants.

Un soir que je rentrais épuisée je fus abordée par deux rouliers, ils me proposèrent la botte, devinrent insistants, méprisants. Sans l’arrivée d’un groupe de charbonniers c’en eut été fait de ma candeur. De nombreuses agressions avaient lieu sur les chemins, beaucoup de mouvements de troupes, beaucoup de charretiers qui menaient le nécessaire aux troupes. Les temps n’étaient pas sûrs. Mais j’étais loin de me douter que le danger le plus pressant viendrait des miens.

Mon oncle un jour m’invita au repas du dimanche, il se fit gentil, trop.

La chose ne se fit pas car je le repoussais, l’idée d’être touchée par le frère de mon père, par un vieil homme, par celui qui aurait dû me protéger me révolta. Je voulais le voir mort et à la confesse je confiais le tout à notre curé. Il fut horrifié par l’idée que je veuille supprimer quelqu’un mais beaucoup moins par le fait qu’un oncle prenne sa nièce. Visiblement le curé n’était qu’un homme comme les autres.

UNE VIE PAYSANNE, ÉPISODE 15, mariage de Nicolas et Marie Louise

Marie Louise Cré

Commune de Verdelot, département de Seine et Marne

Année 1803

Enfin nous y étions, la famille se rassemblait pour le convoi qui allait nous mener à la maison commune, puis à l’église.

Ma mère , des cousines, des voisines et les femmes Perrin avaient travaillé dur, les volailles avaient été tuées puis plumées la veille, des pâtés achetés chez un charcutier de la Ferté-Gaucher, attendaient au frais et à l’abri des chats. Un ragoût de cochon finissait de cuire au milieu des senteurs des racines de Parmentier.

J’avais lutté longtemps contre ma robe, une couturière du village me l’avait reprise plusieurs fois, j’avais l’impression de grossir à vue d’œil, qu’allait penser Nicolas de mon corps si je m’évasais ainsi. M’aimerait-il, m’honorerait-il, autant de questions qui me taraudaient depuis un long moment?

J’avais posé tout un tas de questions à Augustine sur la nuit de noces, sur le sexe de l’homme en général, sur ce que je devais faire. Elle fut évasive au possible et ne put me donner de conseil que celui de me laisser faire.

D’ailleurs parlons en de l’Augustine, on eut dit qu’elle rejouait son mariage, sa beauté irradiait et me brûlait au plus profond de ma chair, son visage était plus beau que le mien, ses seins plus gros. Ses jambes longues et fuselée étaient celles d’une danseuse. Son verbiage faisait taire les plus bavards et comme une femme de laboureur elle commandait à tous comme à de la valetaille.

Mon frère ce grand couillon était mené par le bout du nez et par  la blancheur des jupons de sa femme qui à n’en point douter, s’étaient déjà soulevés pour se traître de Nicolas bientôt mon mari.

Le maire nous attendait pour 10 heures du matin, le convoi s’ébranla, rieur, bavard, mais aussi un peu gelé, car la nuit d’avant, étoilée avait vu une chute des températures.

Les hommes s’étaient déjà réchauffés au feu de l’alcool et nous à la chaleur de la cuisine. Arrivés au niveau du hameau de Geay une pluie fine et pénétrante nous surprit, au Colombier nous étions dans un fichu état, au niveau de la Fée, tous couraient presque, même ma belle mère.

Le violoneux et le joueur de fifre tentaient bien de nous faire garder le sourire, mais tout de même cette pluie n’était-elle pas un mauvais signe.

Heureusement au Martrois le ciel cessa de nous déverser son surplus de colère. Crottés, mouillés, on souilla le sol de la maison commune, le maire Bechard grinça un peu des dents, mais était-il parfois content ? La petitesse de la pièce fit que la température monta et l’atmosphère devint étrange lorsque nos vêtements exhalèrent une sorte de buée. Nous sentions l’humidité, la sueur, la boue, la cuisine et les bêtes. Ce bouquet final d’odeurs mélangées me fit une sorte d’effet, j’étais troublée. C’est bien bizarre tout de même de se laisser transporter par des odeurs.

Mon père et mon frère furent mes témoins, aucun ne signa, les bergers ne savaient pas écrire et n’avaient qu’un savoir oral.

Pour mon mari ce fut son frère Jean Baptiste, un jeune gamin de 23 ans manouvrier qui ressemblait trait pour trait à son frère aîné, lui non plus n’apposa pas de griffe sur le registre.

Par contre le beau frère de Nicolas, Louis Adrien, vigneron de son état s’appliqua dans sa calligraphie et fièrement signa à coté du maire.

Devant la loi je ne dépendais plus de mon père mais de mon mari, je savais ce que je perdais mais pas ce que je gagnais.

En sortant direction l’église Saint Crépin et Crépinien, le curé nous attendait avec ses enfants de cœur, les cloches sonnèrent pour nous. J’étais impressionnée par cette immense nef de pierre que pourtant je fréquentais depuis toujours. Pour moi aurait lieu ici le vrai mariage, celui du maire n’était pour moi qu’un contrat qui remplaçait celui du notaire. Jamais sans cette bénédiction chrétienne je n’aurai laissé Nicolas me toucher. Ma virginité était un don sacré, et j’espérais que le Nicolas avait su m’attendre sans trop de peine, quoique mes illusions étaient faibles sur le sujet

Nicolas qui n’était pas de la commune avait du me racheter aux jeunes du village, quelques chopines symboliques et l’affaire fut conclue. Les fiers coqs n’aimaient pas se faire voler une poule au sein même de leur poulailler.

En sortant heureusement le soleil nous réchauffa un peu, les églises sont comme les cimetières, des lieux où l’on a toujours froid.

On avait une faim de loup et la route de retour se fit à un bon rythme, une bonne âme avait monté les plus vieux dans une charrette. La grosse veuve Perrin juchée telle une chasse en majesté opinait du chef comme la reine Marie Antoinette avant qu’elle ne perde sa jolie tête. C’était à mourir de rire et même Nicolas tout respectueux de sa mère fut pris d’un fou rire.

On bâfra toute l’après midi, comme si c’était notre dernier repas. Les barriques se vidaient et la danse heureusement nous désenivrait quelque peu. Nous arrivions en fin de soirée, mes souliers me faisaient mal et j’étais exténuée. Les hommes paillards en rang d’oignon jouaient à qui pissait le plus loin, hilares et grossiers ils nous invitaient à venir mesurer.

Toutes rigolaient à faire sortir leurs mamelles triomphantes de leur blanc corsage. Madame Perrin était à la limite de l’explosion tant elle avait avalé de nourriture, mon père piquait un somme.

Les musiciens qui jouaient depuis ce matin demandaient un surplus et c’est mon frère qui se chargea de les satisfaire pour que nous puissions reprendre notre bombance le soir.

Nous étions maintenant dans la grange et la faible lumière des chandelles nous maintenait dans une ambiance teintée de mystère, de plaisir et de jouissance.

Puis en faisant plus attention je remarquais que ma belle sœur Augustine s’occupait un peu trop de mon mari, elle le servait comme un prince, le touchait, le frôlait, l’énervait. Sur le moment je lui aurais bien mis une peignée, mais bon toujours ces vilains doutes, je n’allais pas gâcher ma fête.

Le moment que j’attendais et que je redoutais était venu, Nicolas m’entraîna sur les chemins vers ma vie de femme. Un tuilier avec qui il travaillait lui avait prêté une chambrette mansardée où nous pourrions être tranquille.

Une redoutable épreuve que ce passage obligé, j’étais niaise de ces choses comme une nonne de couvent. Bien sûr en théorie je savais ce qui allait se passer mais entre les rodomontades d’Augustine, les propos chastes de ma mère , la plus crue des réalités de lavoir et la réalité il y avait un pas qu’il me fallait franchir.

Il prit les chose en main, me délestant de mon bonnet il huma mes cheveux qu’il défit sur mes épaules. Mon gilet, puis mon corsage rejoignirent le sol, ma chemise seule faisait barrage aux yeux scrutateurs de Nicolas. Des baiser sur les épaules et à la naissance de ma poitrine allégèrent mon anxiété. Puis il dégrafa ma jupe, j’étais presque sans défense. Il me fit asseoir sur la courtil du lit et avec délicatesse il m’enleva mes bas de laine. Sa main remonta comme une anguille insidieuse le long de mes cuisses, j’étais pétrifiée mais terriblement excitée par l’idée et la douce chaleur des doigts de Nicolas. Je ne savais si il allait m’enlever mon dernier rempart, ma chemise au col brodé.

Lentement lui se déshabilla, je n’en perdis pas une miette, j’allais découvrir pour la première fois le corps nu d’un homme, à l’exception de mon frère mais ce n’était pas un homme, c’était mon frère.

Ce que je vis me laissa pantoise, est-ce la lumière vacillante et déformante de la bougie qui mourait ou le fruit de mon imagination.

A l’issue de cette joute surprenante j’avais perdu mon hymen, avais-je aimé, je ne pouvais le dire?

Une impression doucereuse, comme un manque me turlupinait, n’est-ce que cela, ce moment qui faisait courir les hommes, se tuer des femmes et forcer des jeunes filles. Je n’avais pas encore de réponse, Nicolas avait aimé sans conteste il me l’avait prouvé mais moi en mon corps de femme que pouvais-je en dire. Du moins je n’avais pas eu mal et j’étais maintenant madame Perrin.

Le lendemain Nicolas reprit le travail et moi je rangeais la maison bien en désordre, le soir nous dormirions sous le même toit que les parents en une cohabitation que j’espérais provisoire.