LES SAUNIERS DE L’ILE BLANCHE, Épisode 1, la tempête

 

Nous nous tenions en cette fin d’après midi d’hiver à proximité de la Redoute. Mon père aimait souvent  à musarder  face à l’océan, ces instants volés au labeur, le ravissaient chaque jour. Jamais au grand jamais il n’aurait manqué à ce rituel et quelque soit le temps il se plantait face à l’écume et méditait en silence.

Ce moment de recueillement il le partageait maintenant avec moi comme son père l’avait fait avec lui.

Mon père n’avait pas ce jour la sérénité qui d’habitude marque ses traits, une inquiétude sourde le taraudait.

A le voir ainsi je commençais moi aussi à pressentir quelques malheurs. Il restait muet face à l’immensité océane et je n’osais l’interroger.

Il faisait froid, le vent pénétrait ma veste et je frissonnais, la paille dans mes sabots protégeait imparfaitement mes pieds nus. Je soufflais dans mes mains pour tenter vainement de réchauffer mes doigts engourdis.

Mon père que l’on surnommait Grand Pierre au village restait quand à lui impavide face à la bise glaciale.

De noirs nuages montaient sur le pertuis Breton et les terres de Vendée habituellement visibles s’évanouissaient dans le lointain. La houle forcissait à vue d’œils et les vagues grossissantes venaient maintenant mourir avec force le long de la redoute fortifiée et sur les jetées qui protégeaient le village des Portes.

La mer n’étant encore point pleine il y avait lieu de s’inquiéter d’un éventuel renforcement du vent.

Les marées en ce début décembre étaient de fort coefficient et nous avions mon père et moi pêchés fort loin sur  l’estran

Le chapeau de mon père d’un coup de vent violent s’envola , heureusement après une courte course je pus lui ramener.

  • Tu vois Pierre avec cette grosse marée si le vent se renforce, il va y avoir du dégât
  • De mémoire je n’ai jamais vu de tels nuages et un aussi gros vent.
  • Rentrons voir si ta mère est à la maison
  • Je suis inquiet, dépêchons nous.

Le vent semblait venir de partout et s’est courbé en deux que nous puissions parcourir le court chemin qui nous menait à la maison.

Le moulin du gros jonc avait dévoilé et le meunier peinait à faire rentrer sa mule sous son têt de roseaux.

Sur le chemin tous les habitants qui avaient fini leur journée de labeur se pressaient de rentrer.

Nous n’avions pas encore fini de franchir les dernières toises qui nous séparaient de notre abri, qu’il se mit à tomber une pluie mêlée de neige. Si dense était ce déluge que notre vision s’en trouvait altérée, il faisait presque nuit.

Nous arrivâmes dans notre venelle et nous fumes un peu protégés du vent. On se jeta dans notre logis, enfin nous étions arrivés.

Ma mère était heureusement rentrée et s’activait près de l’âtre. Une soupe cuisait à petit feu et embaumait la pièce.

Nous étions trempés et ma mère me fit déshabiller pour mieux sécher mes uniques hardes. Je me retrouvais donc en chemise devant la cheminée. J’étais un homme maintenant et me retrouver comme cela même devant ma mère me gênait. Mon vieux se moqua de moi et maman avec un sourire taquin me passa une couverture de chanvre pour masquer ma semi nudité.

Le père déclara qu’il devait aller à l’aisine* pour voir si son cheval était bien à l’abri. Ma mère tenta de l’en dissuader mais il se devait de veiller à son outil de travail et ressortit malgré la tempête naissante.

Il revint rapidement, tout était en ordre et se sécha à son tour. La soirée s’éternisa, au dehors nous entendions gronder les éléments.

Mes parents étaient de plus en plus inquiets et ne se couchèrent pas. Moi je montais dans ma chambre et bientôt malgré le fracas je m’endormis du sommeil de la jeunesse.

La tempête gagna en intensité, le vent augmenta en puissance, au dehors tout ce qui était mal attaché s’envola, les tuiles s’arrachèrent des toits et les maisons encore couvertes de chaume ou de roseaux furent bientôt mises à nue.

Plusieurs habitants tentèrent une sortie mais ils ne purent aller bien loin.

Puis tout un coup passé minuit un bruit étourdissant retentit, suivit de près par une vague énorme qui emportait tout sur son passage.

L’eau entra dans la maison, ma mère hurla, le niveau montait rapidement, il fallait sortir. J’étais à l’étage mon père vint me chercher. J’eus simplement le temps d’attraper mon pantalon que je me retrouvais dehors, curieusement le vent était tombé, mais l’eau inexorablement continuait de s’élever. Il faisait un froid polaire à marcher dans l’eau, mes pieds nus me faisaient souffrir, les voisins affolés faisaient la même chose que nous, une pauvre femme semi nue portant un bébé au lange dans ses bras trébucha. Mon père se précipita et la releva, heureusement elle ne lâcha point son bébé. De misérables hordes arrivaient de toutes parts pour se réfugier dans l’église Saint Eutrope.

Les enfants apeurés se groupaient transits aux jupons de leur mère, des vieux hébétés se soutenaient péniblement. Les hommes se groupèrent autour du fabriqueur* et du curé, que faire à part attendre.

Le curé à la lueur blafarde de quelques cierges entonna un cantique, bientôt repris par l’ensemble du troupeau. Ces quelques chants redonnèrent du courage. Les hommes partirent dans la nuit afin de relever d’éventuelles victimes et constater les dégâts. Les femmes restèrent à s’occuper des enfants. Tout le monde étant mouillé la nuit s’avéra longue, je grelottais et aurait bien voulu verser quelques larmes de dépit. Mais j’avais onze ans et était presque un homme, de quoi aurais je eu l’air.

Tôt le matin les hommes revinrent, ils étaient pessimistes, l’eau avait sans doute fait beaucoup de dégâts.

 

Aisine : ensemble groupé de dépendances, non attenante à la maison, constituée d’une aire close de mur, des tets ( toits ) couverts de roseau ou de sarments qui servaient d ‘écurie ou d’étable. Un append  qui abritait le matériel. Les quelques animaux poules ou canards s’y ébattaient.

Fabriqueur . Habitant élu de la paroisse qui gérait les biens de cette dernière.

ODE A UN DÉPART

Accrochée à mon bras une vieille dame va cheminant.

Nos pas résonnent dans un couloir qui mène au néant.

Au loin quelques lumières clignotent, un homme geint.

Nous chuchotons pour fuir le silence que l’on craint.

Chambre onze, nous pénétrons, il est là presque gisant.

Les moniteurs éclairent son regard fuyant.

La pauvre éplorée regarde de ses yeux humides le visage défait.

C’est l’homme qui hier la protégeait et l’aimait.

Joues creuses, face émaciée, notre vieux héros se bat.

Yeux hagards, respiration fuyante, on t’en supplie, ne t’en va pas.

Tremblante elle s’approche , du fond de ton presque trépas.

Rassemblant tes dernières forces, tu lui souris papa.

Se penchant sur lui, elle embrasse son vieil amant.

Il lui susurre un » je t’aime » en souriant.

Qu’il est beau ce témoignage d’amour

Ma chère maman garde le pour toujours.

Peut être m’entendais tu , peut être pas.

Nous avions choisi d’être là.

Peut être nous sentais tu, peut être pas.

Lorsque nous serrions ton bras.

Puis dans un dernier râle ce fut ta fin

Nous laissant orphelin de notre destin

Le phare de notre vie s’est éteint.

Mon dieu qu’il est dur notre chagrin.

Dors en paix petit papa

Fait malheureusement suite au texte ci dessous

ODE A UN VIEILLARD

LE BERGER ET LA FILEUSE, Épisode 25, La mort du berger

 

La vie bien sur dut reprendre et moi je retrouvais mes moutons. Eh oui mon patron avait finalement gardé quelques bêtes, certes je n’avais plus le troupeau d’autrefois et mon salaire en était réduit, mais comme j’étais un vieux bonhomme sans besoin cela n’avait plus d’importance. De plus en plus contemplatif je n’étais heureux qu’au milieu d’ eux à regarder mes nuages.

Ma petite fille Marie Gabrielle toute petiote m’accompagnait souvent, elle se blottissait le long de ma peau de bouc et babillait, moi je lui faisais découvrir les subtilités d’un ciel changeant, la forme des nuages, et par l’attitude des bêtes lui expliquait les variations du temps.

J’étais heureux quand elle était là.

Quelques mois plus tard j’appris par courrier que ma fille Osithe était décédée après une courte maladie , elle laissait un petit bâtard à Bec de Mortagne chez son frère et trois petits avec son marin pécheur qui s’empressa de repartir en mer pour ne plus revenir. Mes trois petits enfants furent élevés par la veuve Maillard la belle mère de Osithe.

A la maison c’est ma fille Marie qui dirigeait le ménage, Osithe Baudry devenait doucement le patron de la chaumière. Non pas qu’il fut méchant, inconvenant avec moi, mais j’avais l’impression de gêner parfois. Vieux fagot de bois desséché je me calais près du feu et les observais tous.

Respectant la tradition Marguerite ma dernière fille me présenta un brave garçon qui me demanda sentencieusement sa main, encore un domestique.

Ils firent les choses bien et le 23 février 1895 cette belle noce réunit une dernière fois l’ensemble de mes enfants, vous parlez d’une tablée, des enfants qui couraient partout, les parents amoureux de leur belle qui dansaient, vraiment une merveilleuse journée.

Ils repartirent le surlendemain sur le Havre, ma Marguerite était femme de chambre et lui domestique dans la même maison. J’avais oublié de vous dire la Marguerite respectant la tradition familiale de ses sœurs avait eut une fille qu’elle prénommait Marthe, la petite avait déjà trois ans lorsque j’apprenais son existence.

Je vieillissais et les temps changeaient je n’étais plus le chef de famille mais l’avais je été ? Ma fille avait tout de fois respecté la tradition du mariage au lieu de naissance de la mariée.

Puis ce fut à Arsène de se marier, lui la noce se passerait au Havre, je fus invité par courrier.

Pendant des jours je me suis demandé si je devais y aller, j’étais fatigué. Puis devant le bonheur de revoir mes enfants je me décidais à faire le voyage.

Accompagné de Séverin, Paul et Louis nous fîmes le voyage, les conditions de transport étaient les mêmes mais les gens changeaient, moi je m’étais habillé en dimanche mais malgré cela je sentais mon paysan à cent lieux et j’avais l’impression qu’on se moquait de nous.

Ce n’était que pure conjoncture de ma part la société était encore suffisamment rurale pour que des valets de ferme ne se sentent pas trop dépaysés dans une grande ville.

Après être arrivés sans embarras on se logea chez Justine. Cette dernière avait un homme et je crois bien qu’elle ne tarderait pas à l’épouser.

Mon fils Arsène avait complètement tourné le dos à la terre il était garçon brasseur chez un débitants d’alcool de la ville.

Il était ambitieux et clamait qu’il serait bientôt son propre patron, le développement des estaminets poussait à de nouvelles installations.

La mariée n’était pas domestique, mais travaillait comme vendeuse dans une boutique, elle était élégante, couverte d’une espèce de poudre sur le visage, portait un corset qui lui serrait la taille et de plus sentait la cocotte.

Tout le contraire des vrais senteurs de femme, bon de toute façon moi pour ce que j’en disais.

La noce fut belle et on banqueta dans une auberge sur le grand quai. Je n’étais pas très en forme et la soirée me parut longue.

Le lendemain je pressais mes fils de repartir, mais un malaise me vint et on dut m’aliter. Bien sur on mit cela sur le compte de la fatigue du voyage précédent et de la fête, moi j’avais la prescience d’un autre problème.

L’intuition que ma fin était proche de me gênait guère, mais seulement je voulais mourir chez moi et être enterré avec Justine. Le problème et que je ne me levais guère et qu’aucune amélioration n’apparaissait, je restais de longues heures sur ma paillasse, je voyais que j’emmerdais tout le monde.

La Justine me le faisait sentir mais j’étais coincé sur mon lit de douleur.

Le 5 mars 1896, je délivrais enfin mes enfants de mon fardeau, seul dans une chambre sans fenêtre moi qui avait passé ma vie au grand air je partis rejoindre l’âme de Justine sans savoir ce que ma progéniture ferait de mon enveloppe charnelle.

Le berger et la fileuse ne sont plus, laissant une nombreuse descendance, vie remplie de labeur et de bonheur simple.

Une nombreuse progéniture placée aux grés des besoins, peu de décès et de nombreux mariages.

Une vie de tisserande rivée à son métier qui redevient sur le tard une paysanne, vie presque exclusivement consacrée aux grossesses et aux maternités, abnégation totale ou fatalisme.

Une vie pour lui de pastoralisme, au grand air avec ses moutons et ses chiens mais enfance difficile, bâtard puis orphelin, l’esprit toujours empêtré dans les difficultés matérielles, avec comme  leitmotive de nourrir et soigner sa couvée .

Une vie de couple de français de province à la frontière d’un changement d’époque que vivrons leurs enfants.

Laissons maintenant dormir Édouard Borromée Orange et Justine Arsène Gréaume dans leur ultime sommeil.

FIN

LE BERGER ET LA FILEUSE, Épisode 24, La mort de la fileuse

 

Entre temps la colonie familiale du Havre de mon aîné Édouard s’augmentait . Ce dernier avait trouvé à s’employer dans un atelier de fabrication de pièces métalliques. Le travail de la terre était terminé pour lui comme de nombreux autres paysans pour qui les lumières de l’industrie miroitaient d’une trompeuse façon.

Au Havre il eut un petit garçon, il ne dérogea pas à la coutume et l’appela Édouard.

Osithe entre deux embarquements de son matelot c’était fait faire une drôlesse qu’elle nomma Suzanne.

Le Léon avait déjà eut le bonheur d’avoir 5 enfants mais aussi le malheur d’en perdre deux.

La petite Alphonsine était morte dans les bras de sa tante Léonie à Grainville Ymauville au mois d’août 1887, elle était de mauvaise complexion et avait été placée en nourrice chez ses oncles et tantes à la campagne.

Edmond avait une petite fille avec son épouse et vivaient au Havre, quand à Eugénie toujours à Contremoulins avait déjà trois marmots. Ma Léonie avait deux garçons que je voyais de temps en temps au village de Grainville Ymauville.

Après la naissance de mes enfants vint la naissance de mes petits enfants en faire le décompte me paraissait une gageure. Je ne les connaissais pas tous, quand aux prénoms j’avais déjà du mal avec les miens.

Tout ce que je pouvais dire et percevoir c’était que le monde changeait, que mes enfants étaient attirés par la ville qu’ils n’avaient pas considéré le métier de tisserand et de berger comme une perspective de vie.

Pour le métier de tissage ils avaient sans doute raison, l’industrialisation était en train de finir de tuer les métiers à domicile. Mais pour le métier de berger ils avaient tort, la liberté de humer la brise matinale de sentir le soleil vous caresser le visage ou boire les embruns salés des fines pluies de printemps étaient irremplaçables.

Mais à quoi bon lutter, maintenant il était temps de vieillir.

Ma Justine venait d’attraper froid, elle toussait et avait de la fièvre, aucune inquiétude c’était une gaillarde et elle poursuivait son labeur.

A la ferme où elle s’était gagée après avoir arrêtée le tissage, ils n’avaient jamais regretté le choix d’avoir pris une vieille de plus de 50 ans. Son activité était débordante, tôt le matin à la traite, puis nourrissant les gorets comme une petite souillon de 15 ans, prêtant la main pendant les métives et les emblavures, abattant aisément le travail d’un homme. Elle se trouvait en quelque sorte libérée des années où elle se trouvait river à son banc de labeur.

Mais malgré son entêtant courage, la force commençait à lui manquer, sa poitrine en se soulevant faisait un bruit de soufflet de forge, je trouvais même qu’elle perdait un peu de ses rondeurs.

La nuit au milieu de l’alcôve elle étouffait et devait se lever tellement la toux lui déchirait les entrailles. Seule dans la nuit elle s’asseyait près de l’âtre en son fauteuil cannelé. Une couverture sur elle le matin je la trouvais enfin endormie.

C’est ma fille Marie qui s’active maintenant à réchauffer la soupe, Justine qui de toute sa vie avait été la première tous les matins à se lever traînait maintenant à sortir de derrière ses courtils.

Mais malgré sa faiblesse chaque matin elle partait quand même.

En charge de beaucoup de tâches la lessive lui incombait ce n’était pas une mince affaire mais il fallait bien si coller. La patronne délicate, personne et plus apte au commandement qu’au travail lui même, ne mettait pas la main dans son linge sale.

Dans la souillarde derrière la cuisine dans un baquet le linge de plusieurs mois attendait. Justine et deux autres servantes durent faire le tri puis mettre à tremper le tout dans un baquet afin de décoller les premières crasses.

Ce premier travail fait en rigolant des différentes souillures des tenues de la patronne et du patron se passa à merveille, Justine n’avait point toussé depuis un moment.

Puis vint le temps d’aller à la rivière rincer à l’eau claire ce premier acte qu’on appelait essangeage.

Les femmes chargèrent chacune une brouette de linge mouillé, cela pesait très lourd d’autant qu’on y rajoutait la planche à laver et un battoir.

Justine peina sous son faix et dut faire plusieurs pauses dans son long calvaire qui les menait à la rivière. Les petites servantes étonnées de la voir elle si dure souffrir autant s’en inquiétèrent.

Penchées le long de la rive elles effectuèrent leur rinçage, Justine était pâle comme la mort et toussait désespérément.

Heureusement au retour, un valet eut pitié et aida ma femme à porter sa charge.

A la ferme la buée attendait, vaste baquet de bois percée en son milieu et recouvert d’un drap de chanvre appelé charrier.

On boucha avec de la paille le trou du baquet afin que la lessi s’écoule doucement puis on fit chauffer de l’eau à la cheminée au moyen de grandes marmites.

Justine présidait le tout en temps qu’ancienne.

Le linge fut déposé dans le charrier, ma femme entre chaque couche de vêtements ou de draps mettait des lamelles de savon.

Puis les femmes rajoutèrent la cendre , une bonne couche de bois de châtaignier. Justine qui aimait ce moment prit une marmite d’eau chaude et la versa dans le cuvier, la vapeur dégagée, l’odeur forte du linge sale tout concourait en elle à une sorte de plaisir.

Ce coulage était le moment qu’elle préférait, hélas elle ne put porter le second récipient ses forces l’abandonnèrent . Les petites prirent le relais, le charrier était enfin recouvert et la lessi put doucement s’écouler par la coulotte.

Habillement l’eau récupérée était de nouveau réchauffée puis de nouveau versée. La journée était enfin terminée et on ferma le cuvier avec un couvercle de paille de sigle pour garder la chaleur.

Demain serait un autre jour et viendrait le rinçage de l’ensemble de la lessive. Justine eut de la peine à rentrer chez elle ses jambes ne la portaient plus.

A la maison épuisée elle se coucha, elle toussa toute la nuit, je m’aperçus à la lueur de la chandelle que son mouchoir était teinté de son sang.

Après une nuit horrible elle se leva quand même pour se rendre à la ferme, nous fîmes unanime pour l’en dissuader, mais tête de bois n’écoute pas conseil.

Le linge fut sortit du baquet, il faisait un poids énorme, on essora le tout au dessus de la cuve.

Justine s’acquitta de son travail sans broncher mais quand vint le temps de retourner à la rivière pour rincer une dernière fois les hardes des patrons elle ne put soulever la brouette.

Un jeune domestique qui fréquentait notre Paul se chargea avec peine du fardeau aidé de temps en temps par Justine qui prenait le relais sur quelques mètres. A la rivière Justine installa sa planche et commença son labeur. Un petit cri, elle s’affala la tête dans l’eau, toutes se précipitèrent et sortirent ma femme de l’eau, elle était inconsciente, que faire ?

Un colporteur qui passait avec sa carriole au même moment s’arrêta pour porter secours. On mit Justine dans la voiture et on la conduisit à la maison. On envoya me chercher et dans le même temps Marie ma fille fut prévenue.

On nous la déposa sur sa couche, pauvre paquet de linge sale. Un léger râle sortait péniblement de sa gorge, les yeux toujours clos. Elle était trempée, il fallut qu’on la déshabille entièrement et qu’on lui remette une nouvelle chemise. Les fils aidèrent malgré cette atteinte à la pudeur de leur mère.

Louis s’élança pour quérir le docteur, j’avais peur qu’il n’arrive à temps. Nous attendîmes plusieurs heures avant que le beau monsieur n’examine ma Justine.

Il hocha la tête et m’avertit qu’elle ne passerait pas la nuit. Je fus anéanti et l’attente commença. Ce ne fut pas très long, Marie coucha ses petits, Osithe le beau fils mangea un bout de pain trempé dans une soupe au lard et moi assis prostré je pris la main de ma Justine. Je sentais à travers sa peau diaphane un léger battement.

Ce fut court, à peine quelques rosaires, le cœur de ma belle cessa de battre, adieu.

Marie arrêta la pendule et jeta toute l’eau qui se trouvait dans la maison. On organisa une veillée, tout le voisinage se relaya malgré l’heure très tardive.

Nous étions le 29 octobre 1890, la fin d’une époque, la fin de mon époque.

Elle eut une belle cérémonie, hélas ses enfants demeurant au Havre ne purent être prévenus à temps.

C’est entouré de Paul, Louis, Séverin, Marie, Marguerite, Arsène et Léonie que j’accompagnais mon épouse pour son ultime voyage.

LE BERGER ET LA FILEUSE, Épisode 23, Des joies et des peines

 

Dans la maison le calme régnait, troublé simplement par les sanglots de Marie derrière ses rideaux de courtil. La mère écossait des haricots prés de l’âtre, le Séverin sculptait avec un couteau une canne, Louis lisait un livre prêté par le curé et le petit Paul jouait avec le chat.

  • Marie sort de là
  • Venez vous autres
  • J’ai à vous dire asseyez vous

Venue des tréfonds de ma mémoire je leurs contais mon enfance et les souffrances de petit bâtard que j’avais endurées. Je leurs racontais également que mon grand père m’avait protégé malgré les pluies de paroles cancannantes.

  • La Marie je t’aime bien et ton petiot on va l’élever
  • Tes frères et moi on va te protéger et gare à celui qui te dira des méchancetés.
  • Merci père
  • Oui, Oui et essaye de te trouver un brave gars qui voudra de toi et de ton petit.

J’avais fait mon devoir de père j’allais pas la foutre dehors avec son gosse et je ne voulais pas non plus qu’elle se fasse passer l’enfant par une sorcière faiseuse d’ange, ni que le fruit de mon sang ne finisse dans une tour d’abandon.

Elle accoucha d’un garçon en mai 1885, c’était la première naissance à la maison depuis celle de nos enfants ce fut un joli remue-ménage, ma femme pourtant avait l’habitude paniqua comme si c’était son premier. Le travail dura très longtemps, la sage femme était prête à renoncer lorsque dans un ultime effort un petit garçon apparut. Après avoir été lavé et emmailloté il rejoint l’antique berceau familial. Il n’était pas bien gros, ni d’ailleurs très beau, vivrait il ?

Il ne vécut pas, un dimanche matin nous dormions avec Justine lorsque nous avons entendu un cri horrible.

La Marie à genoux devant le berceau cillait en s’arrachant les cheveux. Le petit Albert les yeux ouverts souriait. Ange envolé le petit était raide comme une bûche. Nous écartâmes notre fille de ce sinistre tableau et nous fîmes le nécessaire.

La veillée funèbre fut lugubre, le petit entouré de linge blanc semblait dormir. Mais la petite poitrine jamais ne se soulevait, aucun souffle ne sortait, petit issu de mon sang, au rapide passage, dormant de ton sommeil éternel.

Après ce drame qui finalement n’en n’était pas un, la mortalité chez les nouveaux nés était encore élevée,il fallait bien être fataliste, la vie reprit son cours.

La petite Marie pleine de fraîcheur se remit de son deuil et recommença à minauder avec les hommes. Non de non elle n’allait quand même pas recommencer et faire comme sa sœur Justine.

Soulever son jupon et se donner sans résistance certes donnait du plaisir c’était indéniable, mais cela ne donnait pas un mari. Sa réputation était déjà assez entachée comme cela.

Il fallut que je me fâche et que je menace, elle jura qu’elle serait sage et chaste jusqu’au mariage, voilà qui était bien dit mais quand le diable vous invite à danser bien difficile de résister.

Notre autre souci était évidemment notre Séverin, jamais une  » drôllière  » ne voudrait d’un boiteux, pour le travail c’était pareil, personne n’en voulait, le travail agricole était trop dur, le tissage avec sa jambe folle lui était impossible. Bref nous avions un inutile à la maison et qu’il faudrait bien caser lorsque nous serions au cimetière. Non vraiment un sacré embarras. Ce fut petit Paul qui nous apporta la solution, une de ses connaissances avait un père qu’était vannier et qui cherchait un apprenti. Bien sur le Séverin était un peu âgé pour s’essayer à cette activité. Mais de fait il n’était pas maladroit de ses mains et sculptait même de belles choses. Le vannier se laissa persuader en voyant ses réalisations et s’engagea à le former. Il n’eut pas à regretter son choix et dieu merci  » patte folle devint autonome  ».

Au lavoir la Justine apprit que sa fille était déjà bien engagée avec un journalier du village, elle feignit de déjà le savoir mais enragea de l’avoir su par ces espèce de poissardes aux langues acérées.

Le soir lorsque la Marie rentra de sa journée les mains sur les hanches ma matrone de femme attendait sa fille devant la porte de la maison. Elle faisait impression et moi même j’eus une appréhension en rentrant manger ma soupe.

L’explication fut vive entre les deux femmes, Justine en voulait à sa fille d’être la dernière du village à être au courant.

Et pour être bien engagée elle l’était car sa rondeur qui ne nous avait pas sauté au yeux au préalable éclata au grand jour pour nous.

Elle nous donna le nom du coupable qui pour leur journalier de son état était gagé et demeurait au Havre.

Le crime était bien consommé et une petite naquit en Mai 1886, on la nomma Marie Gabrielle.

Quelques mois plus tard un nommé Osithe Baudry vint frapper à ma porte.

Je le fis asseoir et écouta ce qu’il avait à dire. Évidemment je savais que le géniteur de ma petite fille était devant moi, tout le monde au village avait parlé de son retour alors vous pensez moi le berger.

Il était désolé pour le mal causé et s’engageait à réparer par le mariage et aussi de reconnaître la petite. Je restais muet un long moment feignant de réfléchir. Le bonhomme n’en menait pas large et triturait son chapeau. Dans la pièce d’à coté la Marie et la Justine se rongeaient les ongles. Je me levais soudain et me dirigeais vers le buffet, j’attrapais deux verres et le litron de calva. Une ample rasade et le destin de Marie fut scellé, ce verre valait acceptation . Un journalier irait très bien avec une domestique de ferme, décidément aucun des enfants ne sortirait de la plèbe.

Il fut décidé que le couple habiterait avec nous quand le mariage aurait été célébré. Seulement le Osithe était gagé à l’année et devrait attendre pour revenir.

Il resta quelques jours dans les bras de Marie et repartit sur le Havre.

Mais les bougres d’andouille délivrés par la promesse d’un futur mariage ne firent pas attention et la Marie se retrouva  » à promener  ».

Le père était revenu quand le garçon arriva, tout se passa pour le mieux et un mois plus tard c’est à dire le 25 novembre 1887 on maria les deux amoureux qui comme beaucoup d’autres avant eux avaient mis la charrue avant les bœufs.

Marie Gabrielle et Raoul Anthème changèrent de nom et d’Orange passèrent à celui de Baudry.

Notre maison redeviendrait joyeuse avec des petits qui courront dans tous les sens

 

 

LE BERGER ET LA FILEUSE, Épisode 22, les grossesses illégitimes

 

On se logea comme on put, chez Justine , chez Osithe et même chez une voisine. Le seul point positif était qu’une pompe amenait l’eau à l’étage, sans que l’on soit obligé de porter des seaux d’eau dans cet escalier peint de noir, sombre et sale, aux marches raides toutes de guingois. Par contre pour faire ses besoins il fallait descendre en bas où se trouvait le cabinet d’aisance commun à tout l’immeuble. L’odeur en était épouvantable, moi qui était habitué à mes prés verdoyant j’en restais bloqué.

Le matin toutes les ménagères de l’immeuble y descendaient leur pot de chambre, vous parlez d’une façon pour se dire bonjour. Heureusement nous n’y resterons pas longtemps.

Il faut bien dire que le marié ne m’a guère plu, si j’avais eu mon mot à dire je ne l’aurais pas laissé épouser un tel personnage, il y avait quelque chose d’indéfinissable qui me déplaisait en lui.

L’avenir me donna raison mais en attendant la noce fut simple et couronnée par un petit repas dans une auberge. Nous avions hâte de repartir en notre paradis campagnard et de fait nous ne pensions pas revenir un jour en la ville du Havre.

Comme je vous l’ai déjà dit les mariages se succédèrent et  Léon  se maria également au Havre, ce dernier c’était fait terrassier, car la ville et le port du Havre en pleine expansion demandait beaucoup de bras dans le bâtiment, sa belle étant quand à elle journalière.

Se louer à la journée en ville n’était pas forcément synonyme de travail agricole, une journalière pouvait faire tout et n’importe quoi. Le Léon avait demandé mon accord pour cette union, je la lui ai donnée volontiers,  de toutes les façons mon fils pouvait s’en passer. Mais nous décidâmes tout de même de ne pas bouger de chez nous.

Osithe eut son premier enfant à la fin de la même année, nous reçûmes une lettre nous l’annonçant, c’est Louis qui fièrement nous l’avait lue.

Bien il faut dire qu’à partir de là je perdis le décompte de mes petits enfants, excepté ceux de Henri qui habitaient sur Bec de Mortagne, nous n’avions pas vu naître et grandir nos descendants.

D’autant plus que notre aîné décida aussi d’aller tenter l’aventure au Havre décidément les jeunes préféraient l’animation tapageuse des grands centres à la vie douce mais monotone de la campagne.

Je me pris de gueule avec Arsène qui lui aussi voulait filer rejoindre ses frères et sœurs. Provisoirement il resta mais je savais que le chant des sirènes l’attirerait inexorablement vers cette foutue ville.

Mais arrêtons un peu le cours du temps, moi j’avais presque 60 ans, je n’étais plus le fringant berger que les femmes venaient consulter et qui parfois succombaient à mon magnétisme en une bizarre attirance sexuelle. Certes j’en aurais encore troussé si l’occasion s’en était présentée mais la magie n’attirait plus, je n’étais plus qu’un vieux berger, au visage tanné et sillonné de rides profondes, mes cheveux de noir étaient passés au gris jaune. Les poils de ma barbe étaient blancs comme le coton. Je n’avais plus guère de dents et le peu qui me restait me faisait souvent souffrir. Revêtu de ma peau de bête je faisais peur aux enfants, un comble après en avoir eu 16. Justine disait que je sentais le bouc et que je voyais aussi souvent l’eau que les déserts de l’Algérie.

Elle finassait bien la Justine, j’ai toujours eu la même odeur et que savait elle du désert à part ce que lui racontait Louis

Parlons un peu de la Justine au nez délicat, elle n’était plus la blonde alerte de sa jeunesse, son visage n’avait pas une ride tellement elle était gonflée, un double voir un triple menton. Les cheveux sous son bonnet étaient gris comme un ciel d’automne.

Sa poitrine était énorme et lui tombait sur le ventre, qu’elle avait de proéminent. La pauvre avait du mal à se mouvoir et le soir après avoir appuyé sur les pédales de son métier ses jambes étaient gonflées. Heureusement Marguerite était là pour la seconder dans les tâches ménagères, pour la  »lessi  » une voisine qui était lavandière donnait la main à la petite qui n’était âgée que de 12 ans.

C’est Louis avant d’aller à l’école qui portait le linge dans une brouette au lavoir du village.

Au lit la Justine avait beau pincer du bec je l’honorais comme un métronome, j’étais encore le maître chez moi, du moins pour cela.

Assez menti, la Justine qui avait toujours un pet de travers serrait les genoux et se refusait maintes fois. Je n’avais en fait plus de cœur à forcer l’ouvrage et me contentais de ce qu’elle voulait me laisser.

Parlons du Louis maintenant ce dernier allait à l’école qu’on disait laïque et obligatoire. Il paraît que le zigoto qui était à l’origine de cette loi idiote s’appelait Jules Ferry. Bon laïque moi je voyais pas bien ce que cela voulait dire mais obligatoire ça pour nous autres cela faisait un salaire de moins à la maison. Comme si un tisserand ou un paysan avaient besoin de savoir écrire, lire, compter et savoir qu’on avait nous les Français un territoire plein de sable, et des gars en robe montant des animaux bizarres.

On se prêta au jeu par obligation mais il faut avouer qu’au moment des gros travaux agricoles il manquait beaucoup d’enfants sur les banc de la petite classe. Le maire et monsieur l’instituteur devaient souvent nous rappeler à l’ordre.

Donc nous vivions tranquillement, point riches, point pauvres. Nous avions bonne réputation au village, heureusement que personne ne connaissait la vie tempétueuse de notre couturière du Havre et rien ne semblait pouvoir faire changer cet état de fait.

Quand tout à coup la Marie entacha notre belle réputation. Âgée de 26 ans, donc en age de se marier, plutôt joliette, les formes généreuses de sa mère, travailleuse et bonne chrétienne elle se faisait courtiser par le fils d’un gros fermier de la région. Moi tout en me disant qu’elle ne pourrait convoler avec un coq de village je me prenais à rêver qu’après tout, les temps changeaient et qu’une petite servante pouvait épouser un gras possesseur. La Marie en rêvait aussi.

La Justine l’avait vu juste, un dimanche jour de grande toilette elle vit que la petite avait un ventre traîtreusement rond et que ses jolis seins prenaient une forme qui ne pouvait tromper une femme ayant eut 16 enfants.

Elle l’interrogea et force fut de constater que la Marie avait couché. La paire de gifles qu’elle se prie sur la goule ne fut rien par rapport à ma colère, je l’aurais tuée sur place si Louis, Séverin et le petit Paul ne s’étaient interposés.

Je me rendis immédiatement m’en trouver l’auteur de cette grossesse intempestive et inopportune.

Le jeune homme nommé Édouard comme moi me rigola presque au nez, j’allais ameuter le village lorsque son père arriva. Gras d’abondance, vêtu comme un monsieur, fier comme un coq , arrogant comme un paon le grossier personnage m’écouta avec un dédain non dissimulé.

  • Il faut que votre fils répare.
  • Répare quoi
  • Ma fille Marie  » promène  », il faut qu’il la marie.
  • La marier, comme tu y vas le berger
  • Elle est grosse, il faut
  • Il faut rien du tout, ta fille est une bougresse qui provoque les hommes
  • Je suis sur qu’elle ne sait même pas qui lui a passé dessus
  • j’va vous foutre mon poing dans la figure, si vous traitez ma fille de catin
  • va t’en donc ou je fais chercher la maréchaussée
  • Ta fille est une moins que rien et mon fils à d’autres demoiselles comme il faut en vue.
  • C’est bon je m’en va mais je vais le crier sur tous les toits que ton fils est un moins que rien

En chemin je repensais à ma mère puis à ma fille Justine, ma décision était prise.

 

LE BERGER ET LA FILEUSE, Épisode 21, L’attraction irrésistible de la ville et les naissances illégitimes qui se succèdent

 

L’année suivante j’appris par une lettre que la Justine avait eu une deuxième fille, non de dieu de non de dieu la bougresse toujours pas de mari. Restait à espérer que le père fut le même que la fois d’avant et que la Justine ne jouait pas à la catin des villes.

Pour mes 55 ans mon patron me fit la mauvaise surprise de me dire qu’il allait supprimer son troupeau de moutons pour se consacrer aux vaches laitières. Le bon monsieur me gardait comme valet de ferme, me voilà à l’aube de ma vie retourner en arrière et servir comme homme de peine.

La Justine eut plus de chance et retrouva du travail derrière un métier, moi je me demandais bien ce qu’elle pouvait trouver à rester enfermer, rivée sur son banc à faire des gestes répétitifs qui vous brisaient l’échine.

Bon Osithe avait encore jeté son cotillon par dessus la haie, elle en fut récompensée par une nouvelle grossesse, décidément mes diablesse de filles faisaient un concours à qui aurait le plus d’enfant hors mariage. Moi je baissais les bras, de toutes façons je les aurais tuées.

Elle eut donc son petit Gaston en avril 1878, mais cette horrible chose ne passa pas sa première année. Là aussi le père fut un inconnu et ne se manifesta d’aucune façon. On était pas prêt de trouver un couillon pour marier cette catin là.

La même année notre deuxième garçon commença à s’intéresser de très près à une petite servante qui travaillait avec lui, la petite Virginie était bien mignonne, je connaissais les parents, lui journalier et elle tisserande. Il n’y avait guère à se tromper c’était le schéma du pays de Caux, madame au tissage et monsieur au travail de la terre.

La noce se fit à Annouville Vilmesnil où travaillaient les deux petits. Ils eurent la chance de trouver un petit nid pour abriter leur amour. Ils n’auraient pas le désagrément de cohabiter avec nous les vieux. Ce qui était sur, c’est que la Virginie et le Henri avait goutté aux choses de la vie, la mariée était enceinte jusqu’au yeux. Le curé faillit s’étrangler et la noce eut lieu assez tôt le samedi 9 août 1879 . Certes le curé n’appréciait point que la mariée soit grosse d’autant que dans le cas présent , les deux brigands avait reconnu à la mairie le nommé Cuffel Émile né le 13 février de l’année précédente comme étant leur fils légitime. Les deux amants vivaient donc à la colle et légitimaient pour le deuxième chiard. Ce fut une belle fête tout le monde dansa et il ne manquait que la Justine qui était tellement grosse qu’elle ne put se déplacer. Encore une fois le père manquait au rendez vous.

Elle accoucha d’ailleurs le même mois que sa belle sœur Virginie.

Avec une telle famille vous vous doutez bien que les mariages et les naissances s’enchaînèrent.

Mon Eugénie se maria à Contremoulins avec un journalier nommé Louis Cavelier, ils respectèrent les usages en vigueur, du moins il n’y eut pas de naissance avant l’heure. Il y eut une cour en règle,des négociations pour la dot puis des fiançailles. Non vraiment des bon petits qui respectaient leurs parents et les coutumes. La famille fut réunit encore une fois sans la présence de ma fille aînée. Cette union nous apporta un petit à la fin de l’année, ce fut Justine qui assista sa fille, jamais elle n’aurait manqué pareille fête.

Puis ce fut le temps des départs, mes enfants qui étaient restés en contact avec leur grande sœur qui vivait au Havre furent sensibles aux sirènes de la ville et décidèrent d’aller la rejoindre.

Osithe, Léon et Edmond vinrent me trouver pour me dire qu’il partaient, les bras m’en tombèrent et Justine se mit à chialer comme une drôlesse. Ils étaient évidement en âge de partir et faire leur vie comme ils l’entendaient, de toutes façons depuis l’age de 12 ans ils se débrouillaient seuls.

Quand on envoyait des enfants travailler en extérieur ils s’émancipaient d’une certaine façon, c’était la vie, mais le dimanche notre tablée allait diminuer considérablement.

Ils nous restaient à la maison, le petit Paul qui allait sur ses 8 ans, Marguerite bonne femme de dix ans, et notre boiteux le Séverin.

Arsène était maintenant domestique dans une ferme suivant la triste tradition familiale, cela ne lui plaisait guère et il nous disait qu’il se sauverait pour rejoindre ses frères au Havre.

Quelle insolence vraiment, cette génération ne ressemblait plus à la notre. Pour Louis nous nous demandions quel comportement adopter, l’instituteur nous disait qu’il avait des capacités et qu’il pourrait faire un bon employé.

Faire un employé qu’est ce que cette engeance, il fallut qu’il m’explique. Pas un de mes enfants ne se décidait pour être berger et bien le Louis il me suivrait à la ferme.

Justine habitait allée Duval sur le grand quai, précisément là où quelques années plutôt nous avions erré.

Le principal danger pour les jeunes filles dans un port était les marins et évidement Osithe belle à craquer se fit prendre à l’abordage par un pécheur dénommé Jules Besselièvre.

Il était plus que temps car Osithe avait 27 ans, et cette fille mère ne se devait pas de faire la difficile

Avec Justine nous avons décidé de nous rendre au mariage, elle ne connaissait pas la grande ville et encore moins le train. Remarquez je ne l’avais jamais pris non plus. Ce fut une sacrée aventure, alliant la marche à pieds, la calèche et une sorte de petit train. Ce fut Justine ma fille qui nous récupéra à la gare, la ville c’était considérablement agrandit depuis mon passage.

A ses cotés se tenait fièrement une petite fille vêtue en dimanche, elle nous fit un sourire, bon de là ce fut un vrai retour en arrière tant elle ressemblait à sa mère. Car vous l’aurez deviné cette charmante enfant était ma première petite fille. Alexandrine se retrouva au cou de sa grand mère qui la mignota d’abondance.

Justine elle aussi était habillée avec recherche, pourquoi tout le monde se mettait en habits de noces dans c’t ville. En chemin elle nous expliqua qu’elle travaillait à façon chez des clientes où chez elle et qu’elle s’en sortait à peu près bien. Je ne lui demandais pas d’explications pour ses quatre naissances sans père, à quoi bon. Au niveau de la morale c’est une fille perdue mais au delà de cela, elle travaille et élève ses enfants.

Nous arrivâmes à son domicile, elle habitait dans un appartement au dernier étage, deux pièces en tout et pour tout, encore plus sordide qu’une demeure paysanne, une pièce aveugle avec un grand lit et une paillasse autour pour deux enfants le troisième dormant avec sa mère. Dans la première pièce, une table et des chaises paillées, un buffet, une cheminée un évier et une espèce de machine à couture qui trône sur une petite table en fer. Justine est très fière de cet engin mécanique qui augmente considérablement la vitesse du travail. Je lui ai posé la question de savoir comment elle s’est procuré une telle merveille elle ne m’a pas répondu .

Quand à Osithe, domestique dans une maison bourgeoise elle vivait simplement avec son marin, encore une qui avait succombé aux joies de l’amour sans le mariage, un vrai fléau que nous les vieux nous ne comprenions pas. Au demeurant elle habitait l’immeuble d’à coté de chez sa sœur.