UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME , SEMAINE 20, Fête religieuse et plaisir d’Onan

Le 50ème jour après Pâques avait lieu la fête de la Pentecôte, c’était bien sûr encore une date importante pour notre église, elle était mobile car liée à la date de la fête de Pâques. Cette année cela tombait un dimanche alors cela ne modifiait guère nos habitudes, mais Napoléon avait décrété en son concordat que le lundi serait férié. Mon père éructait de colère pour ce jour de travail encore gâché. Ce n’était pas la peine qu’il s’énerve nous ne décidions de rien. En haut lieu il en avait été décidé ainsi, donc cela serait.

La veille on entra dans une discussion vaine et qui devint rapidement virulente. Allez expliquer à ces bougres d’ânes de bonhommes que nous fêtions l’esprit Saint. Au début ce fut moqueries, c’est la ressource des idiots, mais ensuite cela devint d’une agressivité à mon égard intolérable. Je n’y pouvais rien si Deu avait fait descendre l’esprit Saint sur ses disciples et sur les apôtres.

Père se tapait les cuisses en rigolant et mimait l’arrivée d’un souffle de vent. Ensuite il faisait semblant de parler une langue étrange avec des mots qu’il inventait. C’était clairement une hérésie, mon père était un mécréant, j’en avais honte. Antoine compléta le tableau en faisait exprès d’être brûlé par des langues de feu. Comme son père rien à en tirer, j’avais beau tenter d’expliquer qu’en distribuant l’esprit saint aux disciples ces derniers pourraient prêcher la bonne parole. C’était la trilogie au nom du père, du fils et du saint esprit. Rien n’était rationnel en tout cela, mais c’était ainsi, notre bon Dieu en avait décidé ainsi.

De toutes les façons nous irions tous à la messe, l’église serait pleine comme à chaque office et moi en entendant le « veni sancté spiritus  » je me pâmerais.

C’ est ce jour que Stanislas choisit pour disparaître. Toute l’après midi il but et il joua aux quilles, cela ne me posait pas de problème il fallait bien qu’il décompresse et de plus je ne l’avais pas dans mes jambes.

Le soir mon frère et mon père rentrèrent bien embarrassés, Stanislas n’était plus avec eux. Ils ignoraient où feignaient d’ignorer où il était.

La journée joyeuse de la Pentecôte finissait sur une mauvaise note. Les hommes bien fatigués allèrent se coucher mais moi j’attendis son retour. Assise sur la grande pierre qui nous servait de banc je vis le soleil plonger peu à peu derrière la palisse. Il faisait encore doux mais malgré cela je frissonnais un peu. Je me couvris d’un châle et repris ma garde. Rien , personne, les chauves souris commençaient leurs gracieux balais , sortaient de la grange hésitantes puis prenant confiance muées par un sûr instinct voletaient avec grâce. Leur vol paraissait désordonné mais était réglé par un mécanisme venu du fond des ages. J’aimais ces bestioles du diable qui jamais ne se laissaient voir.

Les étoiles par leur brillance éclairaient mon attente, par milliers elles semblaient me montrer un chemin. Ne me résolvant pas à attendre mon mari je décidais de partir à sa recherche. Peut-être était-il ivre mort couché dans un fossé, ou bien était-il mort, victime d’une attaque vive de madame nature. Mais malgré moi je subodorais plutôt une quelconque traîtrise. Je le voyais aux creux des reins de Victoire. J’en étais dégoûtée, indignée. Mes pas me portèrent vers les grandes Vélisières où la Messaline gîtait. Je sortis avec détermination de la protection des haies de la Gaborinière, pour entrer dans un monde bien plus inquiétant. Longeant le bois qui bordait le ruisseau, je n’avançais plus avec la même confiance. Les bruits n’étaient plus les mêmes que ceux de ma cour. Le vent qui bruissait dans les hautes ramures me faisait des niches en imitant les cris d’animaux féroces.

Je n’étais plus une femme et je redevenais petite fille. Jamais mes jambes tremblantes ne me porteraient jusqu’au lieu où peut être s’ébattaient l’infâme et le traître. Je fis demi tour et couru presque pour me mettre à l’abri de l’agression d’une éventuelle galipaude.

J’allais rentrer lorsque j’aperçus une vague lueur dans la grange. Doucement sur la pointe des pieds pour ne pas me faire entendre je pénétrais dans l’univers du valet. Il était là debout, nu comme au premier jour. La flamme dansante ne laissait aucun doute sur le plaisir qu’il se donnait. J’étais stupéfaite, béate, étonnée, intriguée, jamais je n’avais vu tel spectacle. J’en soupçonnais certes l’existence, les hommes n’étaient pas fait de bois, mais m’en repaître la vue ne correspondait pas à mon imaginaire. Je restais là figée redoutant de le troubler et d’interrompre ce moment qui paraissait pour lui merveilleux . Son jeune corps encore féminin frémissait à peine de ses délicates caresses.Je ne voyais pas son visage caché dans la pénombre mais j’en devinais les fins contours. Mais soyons franche mon regard était plus attiré vers sa contrée masculine. J’en devinais les formes , évaluait la rudesse, supputait sa douceur. Puis dans un tressaillement il termina sa belle et douce besogne, il se retourna comme si il m’avait vu ou entendu. Devais je signaler ma présence , me jeter dans ses bras moi qui quelques instants auparavant était morte d’inquiétude de ne pas voir rentrer mon mari. Je pris la sage décision de me retirer.

En ma couche le sommeil ne vint pas, Stanislas n’était pas là et la vision d’Aimé pendant le péché d’Onan m’ôtait toutes velléités de somnolence. Un temps je fus pourchassée par le désir de reproduire au féminin ce que j’avais vu dans la grange, mais j’étais ignorante de ces choses, je ne connaissais pas mon corps et mon éducation religieuse me laissait dans le plus grand embarras.

UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME , SEMAINE 20, le précieux engrais.

 

Le soir Stanislas voulut encore faire le fanfaron mais il fit un tel bruit en se déshabillant qu’il réveilla Marie, tant pis pour lui.

Demain serait un autre jour il était temps de dormir car les journées commençaient avec le soleil et en mai la proportion d’heures ou nous étions couchés s’inversait avec la proportion des heures ou nous étions dans les champs.

On commença la semaine par une opération particulièrement délicate. Que je sois clair, si j’emploie ce dernier mot, ce n’est pas en référence à l’odorat, mais plutôt à la façon dont nous allions la faire.

Nous devions aller fumer le champ de la Sablaie, de ce fumier correctement répandu dépendait la récolte.

Comme toutes les métairies du village nous devions équilibrer entre les cultures et l’élevage. Plus nous avions de bêtes plus nous avions de fumure et meilleurs en serait les rendements. Mais avoir plus de bestiaux nous contraignait à réduire nos surfaces cultivables. Nous tournions un peu en rond.

Donc ce tas de fumier que d’aucun trouvait nauséabond se révélait être très précieux. Le père disait qu’il valait de l’or et il le respectait comme il respectait ses bœufs et ses cochons.

D’ailleurs et pour tout dire nous étions tellement habitués que l’odeur ne nous gênait pas, parfum lourd et parfum changeant. En effet les flagrances subtiles étaient différentes d’une saison à l’autre, légères l’hiver avec un voile de vapeur, plus suaves et changeantes au printemps. En été elles se faisaient plus piquantes, plus fortes, plus insidieuses dans l’environnement. A l’automne l’âcreté diminuait et se faisait plus discrète, l’odeur sagement rentrait dans le rang.

Les hommes chargèrent le tombereau, je les regardais par l’ouverture de la porte, ils étaient beaux en leurs efforts. Leurs bras puissants déjà halés par le soleil, formidables leviers enfourchaient la matière avec art et élégance. Une légère démarcation se voyait sur leurs bras au niveau où leur chemise était retroussée, formant comme une frontière entre le beau temps ensoleillé et la grisaille de l’hiver. Lorsque l’on fait un travail difficile la gaîté se doit d’être de mise. Pas toujours avec bon goût car cet idiot d’Antoine lâcha qu’il reconnaissait mes merdes dans la paille. Cela les fit rire et Stanislas sur le vague air du tradéridera composa une chanson qui reprenait la plaisanterie de son beau frère  » saura tu passer la merde d’Angèle et tradéridéra et tralonla » . Toujours marrant de se moquer des autres, mais enfin le labeur fut terminé et comme on emmène un mort, nous formâmes cortège jusqu’au Sablaie.

Eh oui j’étais de la partie, Thérèse me gardait les enfants.

Avec compétence mon père dirigea les travaux, chaque fumeron fut déposé à la bonne place . Puis avec leur fourche, Père, Stanislas et Antoine répartirent le précieux produit.

Augustin, Aimé et moi devions diviser et émietter les morceaux trop gros. La bonne humeur continuait d’être de mise. Nos habits, notre corps avaient pris l’odeur du fumier, nous en étions imprégnés  malgré nos précaution maculées. Cela nous faisait rire nous n’étions pas zirous.

A la dérobé j’observais mon petit frère, mon Dieu quelle préciosité, il maniait sa fourche comme un bourgeois sa cuillère à désert. Son rendement sans ressentait mais Aimé par sa virulence comblait ce manque.

Je savais que mon père, pour ne pas avoir à se fâche,r éloignait son fils de lui le plus souvent possible. Il l’aimait sûrement mais les manières d’Augustin lui irritaient l’épiderme.

Je n’avais pas eu l’occasion de remercier Aimé pour son aide lors de la maladie de ma fille et lors de l’accident de Victor. Il bredouilla que ce n’était rien, qu’il fallait bien s’aider. Puis dans un élan que je n’attendais pas de lui il me dit que j’étais la meilleure des patronnes et qu’il serait heureux de rester une année de plus. Moi aussi évidemment je voulais qu’il reste. D’abord j’avais à le remercier et je le ferais à ma manière et d’autres parts je devais me venger de Stanislas. Mon remerciement et ma vengeance quand à la manière allaient se rejoindre.

Nous fîmes une pause méridienne, chacun se mit à l’ombre de la haie et tous casse croûtèrent. Stanislas et mon père se firent un petit roupillon. Antoine attiré par la présence d’une jeune bergère de sa connaissance alla lui conter fleurette dans un pâti. Augustin mut par un instinct de femme se leva et me laissa pour ainsi dire en tête à tête avec le jeune valet.

Instant magique, irréel de la rencontre entre deux êtres que tout doit séparer. Nos mains se joignirent et nos doigts se croisèrent. Mes yeux s’enfoncèrent dans les siens et commencèrent un déshabillage.

Je voyais son jeune corps, ses muscles saillants son ventre sculpté. Je me fondais en lui et une envie furieuse de me jeter sur ce terrain vierge commençait à se dessiner dans mon esprit. La couleur de ses yeux avait changé, la transparence de ses yeux azur se faisait plus forte. J’imaginais, qu’il imaginait mon effeuillage ma mise à nue.

Stanislas se réveilla,  » Angèle donne moi du vin  ».

Par un labourage judicieux le nectar paysan fut enfoui, les hommes étaient satisfaits.

Moi pendant que ces messieurs se rafraîchissaient le gosier je commençais une autre journée.

Avec Marie dans le berceau j’allais faire la traite du soir. Moment de sérénité absolu, que cette compagnie animalière, c’est on le sait mon moment préféré. Celui où je suis la plus réceptive aux choses de la vie.

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UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME , SEMAINE 19, l’ascension

 

C’est une semaine catastrophique pour le travail mais idyllique pour le repos, car impossible de travailler en ces jours, le curé ne l’eut pas permis, excepté pour les bêtes qui elles se foutaient bien des rogations et de l’ascension.

Car nous y voilà au jeudi, obligation formelle d’être à la messe. Le péché aurait été trop grave pour cette commémoration marquante de notre religion. Encore une fois ce fut la bagarre des mots, Antoine m’entreprit sur le sujet en me disant qu’il n’était pas possible que quelqu’un monte au ciel comme cela subitement. Vraiment j’avais à faire à un idiot, bien sûr que c’était l’entière vérité vraie.

Le Christ mort sur la croix pour nous, puis ressuscité apparaissait une dernière fois à ses disciples. Il montait ensuite au ciel rappelé par son père.

Ultime passage sur notre terre, comme la transmission d’une mission, il ne nous abandonnait pas mais laissait à ses disciples le soin de partir en mission. Il ne sera plus présent sur terre mais le restera dans les sacrements.

Mon frère me regarda plein incrédibilité, on aurait dit un aveugle qui retrouvait la vue où une catin qui retrouvait son pucelage.

Ces hommes étaient bêtes à manger du foin, ils faisaient les fiers devant moi, se moquaient des termes que j’employais pour expliquer l’inexplicable et me raillaient de ma foi. Mais lorsqu’ils se trouvaient face au curé aucun ne s’avisait de contredire les évangiles, des agneaux, des petits garçons devant leur mère. Ils tremblaient devant la rhétorique implacable de l’homme d’église. Le père Gauthier en notre langage savait expliquer, savait dire les choses. Je surprenais ces gredins, ces fiers à bras, ces tourmenteurs de femmes à boire les paroles du curé.

Païen au cabaret, ils redevenaient moutons du troupeau du Seigneur à l’église. Ces êtres frustres qui ne vivaient que de coutumes savaient bien prier Dieu lorsqu’ils ne maîtrisaient pas quelque chose.

Alors pourquoi m’embêter à me contredire et se moquer de ma dévotion.

Ma petite sœur me regarda avec son air de sainte Nitouche et déclara que la chose était impossible que nous ne pouvions voler et que seuls les oiseaux pouvaient le faire. Si je n’avais pas pu gifler mon frère je le fis pour ma petite sœur, c’était injuste mais en temps que future femme elle se devait de se mettre en tête les choses de la religion. Elle alla se réfugier sur les genoux de Stanislas qui pour son édification lui cassa quelques noix. Heureusement que l’éducation des enfants ne reposait pas sur les épaules des hommes, si non où irait le monde.

Nous étions donc encore repartis vers l’église, comme tout le monde. La foule des paroissiens formait arrivant de toutes les directions comme les grains d’un chapelet. La campagne grouillait d’une animation toute chrétienne de paysans endimanchés. Chacun s’efforçait de paraître un peu, même ceux qui n’avaient rien. Nous étions fiers et une remarque sur une robe , sur un sabot , un fichu de tissu ou un bonnet défraîchi et c’était l’irrémédiable honte qui s’abattait sur la famille et même la parentelle. Stanislas disait que j’exagérais, que personne jamais ne nous regardait et que surtout personne ne nous jugeait. Comment est-ce que j’avais pu me marier avec un tel idiot, il ne remarquait rien et ne voyait rien. Sauf que je me rendis compte qu’il avait bien vu que la robe de Victoire était neuve. Comment celle ci avait-elle fait pour se payer une telle merveille. M’est d’avis qu’elle n’avait pas du serrer les cuisses.

Cette fête n’avait aucun rituel profane particulier, nous n’avions pas le droit de travailler et c’était tout.

Mon père et mon mari restèrent à jouer aux cartes au village, moi avec ma petite sœur et ma fille j’étais assez limitée en mes occupations, alors doucement je rentrais à la Gaborinière en compagnie de Louise et Thérèse. Nous passerions l’après midi entre nous à discuter mais aussi à faire du petit ouvrage. La couture n’était pas labeur proscrit par l’église. A nous trois nous accumulions assez de ragots pour en causer un après midi.

Nous nous faisions aussi des confidences et je leurs révélais la façon dont Stanislas m’avait prise le dimanche dernier.

Elles furent d’abord indignées, outrées, elles me demandèrent aussi des détails, comme si ce que je racontais n’était pas suffisant. Ce n’était pas un conte de veillée, mais je sus que leur curiosité m’était acquise. Je réveillais en elles quelques voluptés innomées, Louise se tortillait sur son séant comme une jeune fille en son premier rendez vous, Thérèse buvait mes dire comme un avé maria.

Je n’avais pas devant moi deux femmes compatissantes mais deux femelles qui se délectaient comme une jouissance de mon infortune conjugale.

Louise en vint aux confidences et au peu d’enthousiasme que mettait son homme au devoir conjugal. Thérèse nous raconta la monotonie des rapports entre elle et René.

Je compris mieux pourquoi la vision de ma galipette sylvestre les mit en joie.

A moins d’être une idiote toutes auraient compris que se plaindre de l’acte de Stanislas eut-été vain.

Je n’aurais pas été écoutée et encore moins soutenue. La réputation de Stanislas en aurait été grandie et moi je serais passée pour une cul pincée.

Je crois simplement que nous étions là pour subir le bon vouloir de ces messieurs.

 

UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME , SEMAINE 19, les saints de glace

Ambiguïté, c’est un mot bien bizarre en somme, c’est la lutte entre le moi et et le non moi. Je délire.

Je ne fais qui penser. Comment peut-on aimer un homme qui vous prend alors que vous ne le voulez pas, comment aimer un homme qui se croit propriétaire de votre corps. Ambiguïté vous dis je, car le Stanislas le l’aime il est mien et peu importe comment il me traite. Quand je le regarde dormir je suis pleine de tendresse pour lui, quand je le vois partir je n’ai qu’une hâte c’est qu’il revienne, pourtant je suis en colère, je suis humiliée, j’ai mal dans mon corps j’ai mal dans mon âme, mais je l’aime.

Un vraie fournaise que mon cerveau, je le hais, je l’aime, il me rebute, j’en ai envie, je veux un autre homme mais je le veux lui. Lorsqu’il me fait l’amour je vois mon petit valet mais lorsque je m’approche du fruit de mes pensées. Je les vois comme obscénités, comme péchés et comme honteuse compromission avec le diable.

Pour l’heure je suis tranquille je viens de les avoir, un mince filet peut-être mais elles sont là. Cela fera fuir Stanislas comme un chapelet fait fuir les êtres malfaisants. Cela le rebute, cela le dégoutte grand bien lui fasse moi cela me repose de lui.

Mais le fait de ne pas pouvoir en cette période d’impureté exacerbe mes sens est ce que c’est physique où la conséquence de l’interdit?

Changeons de sujet la semaine allait être riche en célébration, commençons par les Rogations moi encore une fois j’aimais bien cette fête. Elle mélangeait le profane et le sacré, l’église et les champs, le rituel de l’église, la joie et la spontanéité des processions.

Du fait nous devions parcourir en procession l’ensemble du territoire de la commune pour favoriser nos récoltes, les protéger contre l’ensemble des fléaux. Ce n’était que prières et chants propitiatoires, comme un culte à la fécondité. Stanislas qui réduisait tout à la bagatelle me demanda si les prières marchaient aussi pour mon champs fertile.

Encore une fois tout le village se trouvait réuni derrière la bannières processionnelle de la paroisse, le père Gauthier, les enfants de cœur , les édiles, les riches puis les pauvres. La aussi l’atmosphère était joyeuse, pas très recueillie, les garçons courtisaient outrageusement les filles et certains couples s’écartaient même du cortège. Il faisait une chaleur de mois d’août très pénible car c’était les premières chaleurs. Les blés n’étaient pas fameux mais chacun pouvait en cette balade examiner la future récolte des autres. Il y avait là de la jalousie et souvent de la rancœur. Lorsque vous rentriez dans un champs dévasté ou mal entretenu l’opprobre tombait sur vous.

Malgré nos dégâts la foudre des commérages ne tomba pas sur nous, par contre un bordier dont je tairais le nom s’attira la vindicte villageoise par sa nonchalance au travail.

Les rogations nous dit le curé ont été introduites par l’évêque de Vienne Saint Mamers ce qui me permet de rebondir sur ce personnage qui est le premier des saints de glace.

Voyez vous les saints de glace situés le onze, le douze et le 13 mai correspondaient pour nous gens de la terre à la date ou nous étions sûrs d’être délivrés du mauvais temps et surtout du froid. C’était un sûr indicateur presque jamais mis en défaut, foi de paysan.

Évidemment sut-été trop beau une telle précision,il arrivait parfois qu’une gelée franchisse ces limites, c’était un peu comme lorsque vous partiez de chez vous le matin les bras à l’air sur de votre félicité et qu’un refroidissement soudain vous brise les reins pendant votre labeur.

Après le Saint Mamers vous aviez le Saint Pancrace, vous parlez comme ils ont bien des noms bizarres.

Moi celui là je l’aime bien, il a été décapité alors qu’il n’avait que quatorze ans, vraiment rien ne les arrêtaient ces Romains. En plus d’être un de glace il est le saint protecteur des enfants, mais comme il est vraiment bon si vous avez une vache qui se porte mal et bien vous pouvez aussi lui en toucher deux mots. Bref une bonne personne, mais je ne sais si il est vraiment efficace, à vouloir tout faire, dès fois on fait mal.

Le dernier c’est saint Servais, lui aussi un évêque d’une contrée lointaine peut être un cousin du Christ par Saint Anne enfin cela c’est la légende.

Nous avions donc ces trois Saints qui nous servaient de phare pour nos récoltes. Je vous garantis que tous nous y faisions attention.

« Passé Saint-Servais, on peut semer»

Ou bien, « Quand il pleut à la Saint-Servais, on a quarante jours de mauvais. La présentement aucun risque il fit un temps magnifique.

Nous étions tous de bonne humeur sauf moi mais vous savez pourquoi.

UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME , SEMAINE 18, dans l’humus d’un sous bois

 

Je préférais que cela soit Victor qu’Aimé à être clouée sur son grabat. Car la vieille était sûre de son jugement, mais cela n’allait guère de soit. Le lendemain le pauvre bougre eut de la fièvre et fut abandonné seul dans la grange. La pluie ayant cessée il fallait sortir la charrette de son bourbier. La réputation de mon père était en jeu et l’abandon de l’un de ses outils de travail aurait ruiné sa réputation. Il se devait de se sortir de là sans avoir besoin de ses voisins.

Heureusement grâce à l’ingéniosité de Stanislas ils s’en sortirent. Au village, on apprit le malheur du valet et ses parents vinrent le chercher avec une carriole à bras, vous auriez vu l’équipage, parfois le comique côtoie le tragique.

Ce n’était pas tout cela mais les bras vigoureux du jeune homme allaient manquer à l’exploitation, mon père louerait un valet à la foire de la Saint Jean mais en attendant les autres hommes devraient courber l’échine et se multiplier. Bien sûr et comme d’habitude on pourrait peut-être compenser en me faisant effectuer quelques tâches masculines, ben voyons moi qui n’avais rien à faire.

Le temps s’améliora donc un peu mais les dégâts furent considérables, mon père avait l’impression d’avoir perdu ses deux bras. Mais bon il passait son temps à se plaindre, d’autant que le propriétaire vint faire sa tournée d’inspection et qu’il ne fut guère content .

Ils étudièrent tout comme si cette inspection devait changer le cours du temps. Chaque parcelle fut visitée, on vit le châtelain se pencher et écraser des mottes de terre, on le vit même en sentir.

Monsieur, malgré ses beaux habits sentait la terre , la respirait, la vivait c’était presque l’un d’entre nous.

Les bêtes étaient aussi à lui alors il se rendit dans l’étable, il gueula un peu de voir que le toit n’avait pas été refait depuis la tempête. Mais,expliqua mon père en bredouillant, ce n’est pas de ma faute, les couvreurs sont submergés de labeur, notre tour viendra.

Notre maitre me fit l’honneur de me demander des nouvelles de mon bébé, au village rien ne lui échappait et la maladie de ma fille pas plus qu’autres choses.

Le temps resta encore mauvais et les travaux agricoles en furent donc retardés. Un dimanche on décida de nous rendre en visite dans la famille de Stanislas. Mon mari tenait à conserver des liens avec eux.

Je ne vous en ai pas encore parlé, ses parents étaient morts depuis bien longtemps, Pierre en 1824 et Anne Maixent en 1815, autant vous dire que Stanislas avait un souvenir assez estompé de cette dernière. Mais il avait deux frères qui habitaient à Talmont Saint Hilaire, François et Jean Louis. Nous allions souvent rendre visite à François et à sa jeune femme Marie Esther, cela nous faisait une longue route jusqu’à la Bourie, plus de douze kilomètres allez et autant sur le retour. Ma belle sœur allait bientôt accoucher et nous voulions nous assurer que tout allait bien.

Nous nous levâmes à l’aube et je préparais le repas pour mon père et mes frères avant de partir. Puis j’empaquetais ma fille pour la conduire chez les Caillaud, où mon amie la garderait.

Enfin nous nous retrouvâmes seuls avec Stanislas, comme au temps de nos fiançailles lorsque nous courions la campagne à la recherche d’un hallier pour cacher notre amour. Je ne sais si lui ressentait la même chose, vous savez une sorte de délivrance, de légèreté qui vous fait oublier vos tracas. Tout vous paraît beau, rien n’a d’importance. J’étais donc dans cet état d’esprit quand par un hasard soudain nous fit rencontrer Victoire et sa sœur. Que faisaient elles de si beau matin à traîner leur vilain cul? Nous ne pouvions que les saluer, je vis que mon mari était gêné au possible, il rougit jusqu’au cheveux. Je fis exprès de faire un brin de causette avec les deux diablesses pour augmenter son trouble, lui il continua son chemin pour m’attendre plus loin.

Le trajet se fit d’un seul coup plus pénible, les feuilles des arbres n’avaient plus le même vert, le chant des oiseaux modifié semblait jouer faux. Le soleil qui me réchauffait de ses d’ardillons de mai ne fut plus suffisant et j’eus quelques frissons. De plus j’entrais dans un mutisme qui contrastait avec mon babillage du départ. Stanislas pourtant pas très subtile se rendit compte du changement et tenta par une approche masculine de me redonner du baume au cœur. Un sous bois à mi chemin lui donna une petite idée. Il m’y entraîna m’ y poussa gaillardement comme un soldat mène une fille. Pour qui me prenait-il, la vue de Victoire lui avait-elle provoqué une montée de sa vilaine sève ou bien voulait-il se faire pardonner d’avoir été surpris en pleine confusion. Dans son insistance à vouloir m’embrasser il me fit mal et un goût de sang me vint à la bouche. Comme un chat prend une chatte en chaleur il me mordilla le cou. Je ne sais si c’est le contact de sa bouche ou bien sa main qui se faufilait entre mes jupes qui décupla ma force mais je lui échappais. Ce gros bêta crut à un jeu tant il était sûr que ses envies étaient systématiquement les miennes. Je courus pour m’évader de son emprise amoureuse mais je perdis un sabot et trébuchais.

La tête dans les feuilles et le ventre dans une terre pleine d’humus je sentis qu’il s’allongeait sur moi.

Je ne pouvais me dégager de son étreinte. J’abandonnais la lutte, je m’abandonnais à lui. L’odeur des feuilles en décomposition que pourtant j’adorais me fit presque vomir. Mon esprit dans un nuage noir surnageait à peine, j’avais chaud, j’avais froid. Le soleil sur mes fesses nues me brûla comme au fer rouge. J’avais mal, j’avais honte, j’avais envie de me vider. Lui gaillard reput était prêt à reprendre la route.

Il fut gai comme un pinçon le reste de la journée et retrouva son frère avec bonheur. Moi je restais la journée en retrait avec ma belle sœur. On se raconta des histoires de femmes et de grossesses.

Les deux compères s’échauffèrent en buvant de fortes rasades de vin et je crois que le Stanislas fièr de lui conta son exploit du matin à son frère car ce dernier entre deux grasses plaisanteries me demanda si j’aimais les sous bois. Je les aurais bien tué tous les deux, concernant Stanislas ma vengeance serait terrible. Certes il pouvait disposer de moi, j’étais sa chose et au niveau de la loi je lui appartenais comme lui appartiendrait une charrue. Le mot forcement n’avait pas cours dans nos campagne et surtout pas entre mari et femme. L’homme dispose, l’homme impose.

UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME , SEMAINE 18, la blessure du valet

 

Le temps se mit à la pluie, la période était propice aux averses. Mais comme je vous l’ai déjà conté mon père était pessimiste sur le sujet. Il avait raison les nuages vinrent de l’océan et restèrent comme bloqués pendant des jours et des jours. Les températures elles mêmes chutèrent énormément.

Un matin que je me levais je constatais qu’une mince pellicule de neige recouvrait la cour. Elle courait sur la branche des arbres comme des manteaux de dentelle. Le spectacle pouvait évidemment donner lieu à la contemplation mais la catastrophe n’était pas loin pour nous qui vivions de la terre.

La nature n’était pas toujours prévoyante et nos arbres fruitiers déjà en fleurs ne verraient sans doute pas naître une grosse récolte.

Le blanc paletot ne resta que le temps de faire gueuler mon père, mais la pluie la remplaça, implacable, en franche ennemie, elle se déversa sur nous.

La cour redevint un bourbier et le chemin qui menait chez nous se détrempa un fois de plus. La terre battue de la maison s’humidifia, à certains endroits je pataugeais vraiment.

Mon père une fois de plus s’entêta et embourba la charrette dans les ornières du chemin, le fouet sur la groupe des bœufs se fit lourd mais rien n’y fit, la lourde caisse de bois resta coincée. Je l’entendais hurler comme un charretier, les animaux étaient sourds à toutes les grossièretés.

Le père, Stanislas et Aimé se réfugièrent à la maison quand les éléments se firent déluge. Papa se voyait déjà jeter à la rue, à mendier peut-être comme si il avait une responsabilité quelconque à cette météorologie catastrophique.

Il était certain que les cultures allaient souffrir et prendre du retard. La soudure en grain était déjà dure à effectuer, si celui ci venait à manquer l’année prochaine il en était fait de notre économie précaire.

Il fallut faire rentrer les bêtes et ce ne fut pas de tout repos, elles rechignèrent et c’est là que le drame survint. Victor le grand valet avait soit disant un don avec les bestiaux. Il se faisait fort d’en venir à bout, mais les rafales, les trombes d’eau et le froid, terrorisaient ces pauvres bêtes.

Victor jouait du fouet et de la badine comme un maestro avec sa baguette, mais à un moment il se vit acculer à une barrière et une vache envoya derrière elle un rude coup de patte.

Le valet fut touché au haut de la cuisse, il hurla et s’affaissa dans la boue.

Les autres ne l’avaient pas vu s’écrouler ni entendu crier.

C’est dans l’étable que l’on vit qu’il manquait une bête et le valet.

Nous partîmes à sa recherche et nous le trouvâmes près de l’ abreuvoir. Il n’était plus qu’à moitié conscient, les yeux étaient révulsés et un filet de bave lui sortait de la bouche. Le prenant chacun à une extrémité on le porta à la maison, mon dieu ce qu’un homme peut-être lourd.

On le posa sur la table, rien d’apparent, où était-il blessé? Une goutte d’eau de vie nous le requinqua un instant et il nous montra sa cuisse. Évidemment il m’incombait de le soigner, normal j’étais une femme. On tenta de lui ôter son pantalon mais la douleur fut trop vive il me fallut lui découper le long de sa jambe blessée. Ce que nous vîmes n’était guère encourageant sa cuisse avait pris une couleur violacée virant au noir et ses organes reproducteurs avaient gonflé comme des ballons de baudruche. Que faire, impossible de chercher du secours, nous étions isolés par la pluie. La Gaborinière était comme un vaisseau échoué sur une langue de terre au milieu de l’océan.

Nous ne pouvions rien pour lui, sa cuisse était peut-être brisée. Nous ne pouvions le laisser là alors on le remisa dans la grange sur sa paillasse. A charge d’Aimé de le veiller et de nous prévenir.

On resta à la maison comme en hiver, le père tournait et virait dans l’unique pièce, Stanislas entreprit un peu de vannerie et mes frères s’enfuirent en leur cagibis. Ma fille Marie devait sentir cette ambiance néfaste et se mit à hurler. Ma petite sœur qui ne comprenant guère, était contente d’être avec son père et voulut lui faire quelques papouilles. Elle fut récompensée par une torgnole et se réfugia dans mon jupon.

Victor agonisa dans sa paille, sa jambe il ne pouvait plus la bouger, noire comme une bûche calcinée. Voyant que personne chez nous ne bougeait Aimé prit la décision d’aller chercher sa grand mère. Ne se posant pas la question de savoir si il pourrait accéder jusqu’à elle, ni si il pourrait la ramener, il partit braver les éléments.

Après de longues heures, il revint avec elle, nous aurions dit deux spectres qui avançaient dans notre cour. Mon père ne sut que dire, nom de dieu, nom de dieu.

Il faut croire que Victor était né sous une bonne étoile, la vieille l’ausculta, toucha sa cuisse. Sûr d’elle même, elle déclara que rien n’était cassé et que le temps réparerait tout. Elle se fit même taquine concernant les choses de Victor en disant, ils finissent toujours par dégonfler. Elle lui prépara une sorte d’emplâtre faite à base de plantes et lui apposa.

Victor finit même par s’endormir. Mon père calcula la perte qu’il aurait à nourrir un homme estropié.

UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME , SEMAINE 17, le temps et les amours

 

Mon père était un peu bizarre ces derniers temps, nous sentions tous qu’un changement s’opérait en lui.

Il n’avait pas semblé très affecté par la mort de sa deuxième femme, mais nous n’étions pas dans sa tête pour en juger véritablement.

Nous savions par ailleurs qu’il n’avait pas l’intention de rester veuf très longtemps. De son propre aveu il avait besoin d’une femme.

Âgé de seulement de quarante six ans, ses besoins étaient encore intacts et le matin quand Stanislas était radieux lui il était sombre.

Ce que nous ne savions pas c’est qu’immédiatement après le décès de Marguerite il s’était mis en quête d’une autre femme . Apparemment il la désirait assez jeune, disant crûment qu’il préférait un terrain à défricher qu’un terrain déjà en jachère. Nous avions bien compris qu’il ferait jouer son statut de métayer pour acheter un jeune corps. Moi je trouvais cela dégoûtant,non pas que mon père le fut mais l’idée d’une grosse différence d’age entre des époux me répugnait. J’en avais déjà souffert avec Marguerite qui après tout n’avait que trois ans de plus que moi.

Bref Stanislas apprit incidemment en emmenant un collier au bourrelier que son beau père avait une accointance du coté de Saint Avangourd. On tenta de dénouer l’intrigue mais le vieux se plongea dans un mutisme qui visiblement l’amusait. Vous verrez bien assez tôt, ce n’est pas assez avancé.

Effectivement cela ne l’était pas alors en attendant il profitait du corps d’une veuve du village qui en s’offrant espérait voir sa condition matérielle s’améliorer. Si elle croyait la naïve qu’un coup de rein de mon père en ferait la métayère de la Gaborinière, elle se trompait lourdement.

Nous en étions donc là de nos amours, mon père satisfaisait à ses sens, Antoine mon frère s’émoustillait avec une petite qui espérait devenir sa femme, Stanislas lui jouait les insatiables, me visitant à l’étable m’embêtant le soir et tournant autour de la Victoire. Mon jeune frère lui ne semblait pas être touché par les montées de sève du printemps. Victor le grand valet allait tourner autour d’une drôlesse du village de Poiroux. Aimé lui n’était qu’un gamin à peine sorti de l’enfance et qui n’avait d’homme que l’apparence physique et il ne semblait pas vouloir sortir de sa condition.

Puis il y avait moi, mon corps était à Stanislas et je lui offrais volontiers car j’en éprouvais je dois l’avouer quelques jouissances, mais mon esprit était à ce foutu drôle.

La préoccupation principale de nous autres gens de la terre n’était pas la satisfaction de nos sens , nous nous y trompons pas. Un homme était un homme et il reniflait la femelle à chaque moment, mais il pensait avant tout à sa terre, sa récolte, ses grains et son vin c’était en fait son unique raison.

En cette fin avril les journées étaient diablement longues, nous étions au binage de nos choux et c’était largement aussi dur que le sarclage.

Le temps oscillait entre le froid et la chaleur, entre le beau et le laid. Souvent nous ne savions sur quel sabot danser, les prévisions allaient bon train, chacun avait sa préférence. Mon père observait les vents, Stanislas se referait au comportement des animaux, Antoine n’en avait que par le vol des oiseaux et le passage de certaines espèces. Moi je n’aimais pas les prévisions à long terme, le matin je sortais sur l’aire de battage et en humant les flagrances de la campagne, en écoutant le bruit du vent dans les branches hautes des noyers, en observant la vapeur montante du fumier et en éprouvant la morsure du froid sur mes jambes nues je prévoyais mon accoutrement de la journée.

Bon en rigolant j’avouerais que je n’étais guère douée, alors qu’il allait faire une chaleur à crever je me retrouvais avec des bas et d’autres fois les bras nus et le jupon léger j’éprouvais la rudesse du vent d’hiver qui ne voulait pas laisser sa place.

Ma fille Marie allait bien mieux, les boutons qui étaient sortis, formaient maintenant des jolies croûtes qui allaient séchant, nous étions passés à deux doigts du drame. La force de ma petite en serait décuplée, enfin c’est ce que les anciennes disaient.

Aimé revint à la métairie un beau matin, gentiment il me demanda des nouvelles de la petite. Qu’il s’en inquiète me fit un bien fou. Je le remerciais vivement et dans un élan incontrôlable je lui pris les deux mains.

Elles étaient douces, pas encore marquées par la rudesse des travaux agricoles. On eut dit des mains de notaire.

Je restais là comme une idiote serrant les mains du valet comme j’aurai serré quelques draperies de soie précieuse.

Nous entendîmes soudain du bruit et il se retira vivement. Nous ne sûmes pas si mon père avait remarqué quelques choses. Il resta impassible et commanda à Aimé de rejoindre Antoine au champs de la Fosse pour terminer l’ouvrage de la semaine précédente. Je le vis s’éloigner vers l’appentis puis ressortir avec sa houe.

Mais que faisait mon père à cette heure à la maison?

UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME , SEMAINE 17, sorcellerie ou miracle

 

Lorsque les hommes rentraient, ils étaient souvent harassés par leur journée de labeur, Ils ne prêtaient donc pas attention à nos humeurs de femelles et ses idiots crurent finalement que mon attitude était due à un accès de mélancolie dut à mes menstrues. Un examen plus attentif de mon mari aurait certes put le détromper car je ne les avais pas.

J’avais peur pour ma fille et rien d’autre. La journée du lendemain fut pour moi très longue, je guettais un signe sur le corps de Marie qui pourrait me faire penser à une amélioration. Rien, absolument rien, mon comportement s’en ressentait et ma petite sœur que j’avais bien oubliée ces jours derniers le payait. J’étais mauvaise comme la gale et je lui mis même une gifle pour une peccadille.

La nuit suivante je rentrais dans un sommeil plein de cauchemars, agitée je tournais comme un mouton dans son enclos. Au bout de quelques heures que je ne comptais plus je me levais mûe par une intuition. J’allumais ma chandelle avec peine tant les brandons dans la cheminée étaient faibles puis sous la protection de ce luxe je me penchais sur le berceau de Marie. Elle avait les yeux grands ouverts et, semblant me reconnaître un petit rictus para sa merveilleuse bouche. Je lui tâtais le front et surprise la fièvre l’avait quittée. Je me dis qu’elle pourrait peut-être téter. Ce fut dans cette obscurité que je passais l’un des meilleurs moments de ma vie de femme, ma Marie, mon bébé, ma fille ressuscitait comme Jésus notre rédempteur. Elle se reput tant et tant et me gratifia d’un rot monumental. Elle s’endormit dans mes bras. Après l’avoir reposée dans son petit lit, je décidais de sacrifier le reste de ma nuit à la prière.

Je ne savais qui remercier, notre sainte vierge, notre seigneur Jésus, l’un de ses saints ou bien plus prosaïquement la sorcière du bout de l’ hallier, la vieille aux mains sales, la grand mère d’Aimé.

Au matin lorsque Stanislas émergea du sommeil, moi j’étais encore en des contrées bien éloignées de la Vendée. Étonné de ne pas me voir m’activer dans la cuisine il me secoua doucement. Mon corps oscillait entre paresse et volupté et j’attirais Stanislas le long de moi. Heureux de l’aubaine qui s’offrait à lui , il sut immédiatement le parti qu’il pouvait tirer de mon amoureuse disposition.

Stanislas s’apprêtait à me prendre lorsque je sentis et j’entendis Thérèse ma sœur qui me sautait dessus pour venir chercher les niches que je lui gratifiais souvent à son réveil. Ce fut la débandade pour mon mari, moi je fus prise d’un fou rire et Thérèse innocente ne se rendit compte de rien.

J’étais bien un peu déçue mais je m’empressais de dire à mon homme que sa fille n’avait plus de fièvre. Il me regarda étonné et fut comme choqué que le retour à la vie de notre fille provoqua en moi une envie d’amour. Vraiment cet idiot ne comprenait rien à rien et il ne pouvait envisager qu’un bonheur retrouvé pouvait provoquer le désir.

La petite au matin était couverte de boutons purulents, la fièvre qui était en elle, était sortie par cette éruption spontanée. Heureuse je me mis à l’ouvrage comme un bagnard à qui l’on promettait sa libération prochaine. En chantant je fis mes taches, et ce fut aussi avec plaisir que je vis Stanislas apparaître dans l’encadrement de l’étable. Il n’avait guère envie de préliminaire et je savais que je me devais de soulever mes jupons au plus vite. De fait Victor le grand valet faillit nous surprendre le cul à l’air. Il s’en fut de quelques secondes, mon père l’avait envoyé pour que Stanislas attelle les bœufs.

La semaine fut joyeuse et passa très vite. Marie étai tirée d’affaire et gazouillait de nouveau. Elle avait de nouveau un appétit féroce et moi aussi par la même occasion. Je n’eus pas l’occasion de remercier la vieille ni son petit fils car mon père l’avait prêté à Jacques Caillaux pour le labourage d’une vigne.

Tout de même mon mari eut vent de ma visite à la sorcière, on m’avait vu m’engager dans le vilain sentier qui ne menait qu’à sa tanière. Il se mit en colère et tout d’abord cru que j’avais eu recours à elle en tant que faiseuse d’ange. Moi aussi à cette insulte je devins méchante, croire que je pouvais supprimer une vie était pire que de me croire capable de le tromper. J’ai bien cru qu’il allait frapper, son poing était fermé et un méchant regard illuminait sa face rubiconde. Je ne cédais rien et à sa colère répondait la mienne, j’avais sauvé ma fille un point c’est tout.

Nous étions bien différents l’un de l’autre, un homme n’avait pas la même capacité que nous à aimer.

Mon père d’ailleurs n’était point différent , pas une fois il ne s’était inquiété de la santé de sa petite fille. Il eut préféré sans hésiter perdre cette dernière qu’un rang de vigne ou un arpent de seigle.

Il voulait certes un héritier, mais une mougeasse ne l’intéressait guère, des ennuis, des dots et souvent la honte étaient les fruits de la féminité.

 

UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME , SEMAINE 16, la sorcière

 

Ce fut comme un coup de vent d’automne, comme une bise glaciale de décembre, cette aide qui soudain me venait miraculeuse me donna comme une grande gifle.

Je n’étais plus la même et mon état désastreux se révéla à mes yeux.

Il était toujours là, bouche bée, les bras le long du corps, comme une marionnette dont on ne tirait plus les fils. Son regard perdu semblait vouloir me dire quelque chose mais ses lèvres restèrent désespérément muettes.

Ce fut la pudeur qui enfin me fit sortir de ma torpeur, j’étais là à moitié nue devant un employé de mon père. Certes je n’avais rien de la femme offerte, ni de l’amante qui ouvrait ses bras à un amant enfiévré, mais tout de même. La honte me monta aux joues, troublée, confuse, je ne savais plus que faire. Un moment ma trouble conscience m’a fait hésiter à me jeter dans les bras enfantins de celui qui m’avait seul secouru. Mais ma bouche lui ordonna de sortir et d’aller au puits me chercher de l’eau. Il s’exécuta en courant presque et moi je posais enfin ma fille dans son berceau. Mes bras étaient tout engourdis de l’avoir des heures bercée , ma bouche était sèche d’avoir chantonné une éternelle comptine. Il revint avec de l’eau et la posa sur l’évier de pierre. Je le fis pour sûr sortir et le renvoyais presque durement à son ouvrage.

Nue devant la pierre froide je me lavais à grande eau. Elle était glacée mais je n’en avais que faire, elle me purifia, me lava de mes doutes. Je me frottais à m’en faire mal, chaque parcelle de mon corps fut visitée. Brossée comme une vieille casserole de cuivre je reluisais comme un sou neuf, j’avais en moi comme une fièvre. Je fis le ménage, je retapais ma paillasse et en bonne maîtresse de maison je fis un ragoût de mogettes. Pour parfaire ma résurrection je me refis le chignon trop d’hommes m’avaient vu dépeignée puis je me coiffais de mon plus beau bonnet.

Ma fille emmitouflée dans ma grande cape je partis en direction de la demeure de celle qu’on appelait la vieille. Je la connaissais ou plutôt je l’avais déjà vue. Elle n’était de celle qu’on approche on la disait nonagénaire, peut-être, mais ce terme cachait combien d’années?

Cette sorcière venue d’un autre siècle nous était aussi nécessaire que le forgeron ou le sabotier seulement cette dernière au gré de ses humeurs officiait ou n’officiait pas. Il fallait en somme être introduit auprès d’elle. Je n’en menais pas large en longeant la dernière haie qui cachait sa masure.

On disait tout et n’importe quoi sur elle. Elle aurait croisé en sa jeunesse le roi Louis XV, elle aurait même connu charnellement un comte au nom bizarre qui se piquait d’alchimie. Les plus mauvais racontaient qu’elle avait eu commerce avec le diable et que ses enfants avaient été conçus sur les grandes pierres de la Fontaine Saint Gré.

Lorsqu’elle arrivait au village c’est à dire bien rarement, les conversations cessaient , les femmes se signaient et les hommes que la peur rendait muets baissaient la tête en signe de soumission.

Autrefois elle nous aidait à accoucher, autrefois elle lavait nos morts. Mais maintenant voûtée comme une ogive d’église elle se contentait de nous soigner.

Sa maison croulante dont la chaume trouée laissait passer les outrages du vilain temps d’avril ressemblait presque à un habitat des bois, plus tout à fait une maison mais pas encore une hutte.

Il ne semblait pas y avoir de fenêtre, on pénétrait dans cette antre par une basse porte où même un gnome se serait cogné. Pas de cheminée mais un âtre central comme autrefois, la fumée d’un vilain feu de bois vert s’échappant par un orifice fait dans le toit. Ratatinée dans une grossière robe de laine noire elle méditait en silence. Son visage tanné par presque un siècle de souffrance ressemblait à une vieille semelle de cuir. Noir comme une mauresque, ridée comme une poire tapée, squelettique comme un gisant, puante comme une peau de bouc et affable comme un receveur des impôts.

Elle me tendit une main décharnée afin que je lui glisse mon obole. Elle lui sembla trop légère et garda la main tendue. Je me délestais de ma médiocre économie. Si Stanislas savait cela j’étais mure pour ma première raclée conjugale.

Enfin satisfaite elle me prit des mains mon enfant. Elle la regarda fixement la berça légèrement , murmura des incantations en un langage inconnu par moi et semblant venu du fond des âges.

Puis elle lui apposa ses mains sur le front. Crasseuses aux ongles longs et noirs cela me dégouttait de les voir sur le visage immaculé de ma poupée. Après un temps qui me dura une éternité elle me la redonna et d’un signe m’indiqua la sortie.

Bien sûr le soir les hommes furent surpris de me voir de nouveau dans mon rôle de mère  de fille et de femme. Je cachais mon escapade et seul mon petit valet sut mon secret.

UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME, SEMAINE 16, l’angoisse de la mort de mon enfant.

 

Entre les travaux des champs, labours et hersage,  il convenait de s’occuper des bêtes et notamment de proposer aux verras  les truies qui avaient mis bas en fin d’année dernière. Nous ne faisions pas d’élevage à proprement parlé mais comme tous nous égorgions un cochon pour notre consommation personnelle. Le reste de la portée était bien sûr vendu au marché. Notre truie s’appelait Marie Louise et notre verra Napoléon, mon père appelait cela un mariage princier et vous n’en doutez pas cette saillie faisait la journée en plaisanterie de dessous la ceinture. J’avais l’habitude mais tout de même la grossièreté de ces foutus bonhommes m’exaspérait. Alors je préférais m’éloigner, d’autant que la chopine tournait allégrement en ces moment là.

A l’issue le Stanislas se serait bien vu en Napoléon. Je n’avais guère le temps et l’envie aux gaudrioles. Tout d’abord j’étais irritée des quelques phrases de mon mari sur le jeune valet et en premier plan j’étais inquiète pour ma petite.

Sa fièvre ne baissait pas et son nez coulait comme rivière en crue. Ses grosses joues pleines et grasses avaient fondu en quelques jours et elle ressemblait maintenant à une petite pomme fripée dont on fait le cidre.

Je passais des heures à vouloir la nourrir, j’avais l’impression que j’étais toujours les seins en dehors du corsage. Mais rien ni faisait, ma poitrine point tirée me faisait atrocement mal.

La petite de ses yeux qu’elle avait d’un gris translucide semblait m’implorer. J’entendais qu’elle me disait » petite maman fait quelques choses, soigne moi. »

Je ne savais évidemment quoi faire, en nos campagnes des marmots partaient sans avoir vraiment le temps de vivre.

Nous devions remplir nos ventres puis les berceaux pour combler le remplissage des cimetières.

Personne ne s’inquiétait de cela, la faucheuse s’amusait de ces faibles corps. Certaines vieilles disaient qu’elles entendaient la mort arriver sur un grand char où elle entassait les frêles dépouilles des enfants volés à leur mère.

Dans le silence de la Gaborinière lorsque les hommes couraient aux champs je me surprenais à écouter la résonance du charroi mortuaire de la dame en noir qui arrivait par le chemin d’Avrillé.

Rien, aucun bruit, le silence glaçant d’une tombe parfois troublé par le chant des oiseaux qui eux indifférents à l’ambiance mortifère de la métairie continuaient à s’ébattre de branche en branche.

Somnolant avec ma fille dans les bras j’étais parfois tirée de ma troublante rêverie par le tapotement du bec de mes poules sur notre unique fenêtre. Je sursautais, regardais d’un air morne les gallinacés qui réclamaient leur pitance puis je replongeais dans un trouble sommeil où je voyais ma petite Marie bercée morte par le valet Aimé.

Lorsque les hommes rentraient je n’avais rien fait, la soupe était froide, les croûtes de pain du matin étaient toujours éparpillées sur la lourdes table de chêne. Je ressemblais à une souillon, mes cheveux étaient encore défais et parfois l’on me surprenait à être encore en mon déshabillé nocturne.

Mon père entrait dans une rage qu’il avait coutumière, me traitait de tout, mauvaise fille, mauvaise femme, feignante, geignarde. Stanislas ne disait rien, ne prenant jamais ma défense, il se contentait de me prendre la petite et de la reposer dans son berceau. Jamais il ne l’avait prise une seule fois avant sa maladie, un homme ne s’occupait pas des bébés.

Puis ils en eurent marre de ce qu’ils appelaient mes jérémiades. Ce n’en était pas ce n’était simplement qu’inquiétude de mère. Ils me prièrent de reprendre le cour de mes activités, ils n’avaient pas besoin d’une femelle qui braille sur une enfant pas encore morte. Ils avaient besoin d’une femme forte pour les nourrir, laver leurs culottes sales et assouvir leurs instincts primaires.

J’étais bousculée, conspuée, Stanislas lâcha même qu’il serait prêt à me corriger si je ne reprenais pas ma vie d’esclave domestique.

Le lendemain Marie était au plus mal et moi comme une folle, je me cognais partout comme les oiseaux affolés enfermés et égarés dans une pièce. Je pleurais, j ‘hurlais, demandais une aide qui ne venait pas.

Mais alors que j’étais au plus mal je vis Aimé debout devant la porte que je n’avais pas entendu s’ouvrir. Il masqua la lumière et cela fit que je le vis. J’eus honte du spectacle que je donnais, un spectre demi nu, mes cheveux longs mêlés et sales, une chemise auréolée d’une puante sueur qui couvrait à peine mes cuisses. Je lui offris aussi le morne spectacle d’une poitrine énorme, gonflée par le lait que ma fille ne buvait plus. Je me montrais en une indécence indigne d’une femme, je n’étais qu’une pauvre folle désespérée et sans ressource. Je lui criais de me laisser, j’ameutais le voisinage, j’étais prête à me jeter sur lui,  à lui envoyer toutes sortes de choses à la tête. Mais lui ne bougea pas, comme subjugué par la vision qu’il avait de moi. La honte me submergea et je me couvris d’un drap de mon lit encore défait.

Maîtresse me dit- il ma grand mère est guérisseuse je lui ai parlé de Marie avec votre permission elle va venir vous voir. Alors d’un seul coup j’entrevis une lumière au bout du long couloir de l’agonie de mon enfant