DESTIN DE FEMMES, Épisode 24, les malheurs de Rosalie

Il fallait l’avouer, ma situation n’était pas florissante, un gamin, un salaire de misère et un loyer à payer qui pour bas qu’il était, ne me laissait guère le loisir de manger à ma faim.

C’était le régime des pommes de terre au lard sans lard. Heureusement que nous avions tous un petit jardin et un poulailler.

Mais avec tout cela je n’avais guère le temps de baguenauder et de prendre soin de moi pour me trouver un bon mari. Donc comme une pie sans cervelle je ne me rendis point compte que mes règles avaient disparu et que je m’arrondissais un peu.

Bon dieu de poissarde, c’est à croire que dès que je voyais les affûtiaux d’un homme je tombais enceinte. Une seule fois, je m’étais laissée aller, ironie du sort se faire engrosser au mariage de sa mère. La question traditionnelle qu’on allait me poser, à savoir qui était le père, me taraudait aussi.

Je n’avais vu cet homme qu’une seule fois et je trouvais que ce n’était pas assez pour en faire un mari et un père, alors je me convainquis,  qu’il était préférable de taire son nom.

J’ai été prévenir ma mère, elle causait avec une souillon nommé Césarine et n’a jamais voulu que cette dernière s’en aille pour que je lui dise mon secret.

Elle avait compris que j’étais encore pleine,et que j’allais rejoindre le cercle très fermé des doubles filles mères.

Que voulez-vous qu’elle me dise?

-Dans la famille  Ruffier, je voudrais les malchanceuses

Avec mon gros ventre on m’embauchait plus, alors plus de travail plus rien à manger.

Je fus obligée de me mettre à la colle avec un jeune bouvier, je ne l’aimais pas et je crois même qu’il me dégoûtait un peu. Pourtant habituée aux odeurs fortes des animaux ce jeune mâle en rut puait comme notre bon roi Henri et m’incommodait par son acre flagrance. Mais bon il me nourrissait moi et mon fils. Ce qui l’intéressait c’était mon cul il en profita tant que dame nature l’accepta.

Lorsque ma proéminence fut un frein aux joies de l’amour , enfin de la sienne, il m’abandonna me laissant le ventre creux.

D’expédient en expédient j’arrivais à terme et le 17 janvier 1846 assistée de maman j’accouchais sur ma triste paillasse pleine de vermines.

Étant un peu sous alimentée j’avais les mamelles plates et il me fallait trouver une nourrice. Je n’avais pas les moyens de la  payer. Le curé de la paroisse vint à mon secours car aucune villageoise ne voulait prêter ses nichons à une petite bâtarde. En chaire le dimanche suivant, son sermon rappela à toutes que même nés hors mariage les enfants étaient créatures de Dieu et qu’il serait péché mortel que de laisser crever et jeter au fumier cet enfant fusse-t’-il issu de la pire ignominie.

C’est une pauvresse qui un soir frappa à la porte et offrit à Désirée le nectar générateur de vie. C’était merveille à voir ,que cette forte paysanne dodue assise les deux tétons sortis nourrissant son petit et le mien. On en était devenues amies et bientôt on ne se quittait plus. Ne nous emballons pas, son homme mit le holà rapidement car mon petit bouvier profiteur en racontait de belles sur moi.

Je dus mettre ma fille au lait de vache, elle ne le supporta guère, vomissements, diarrhées et affaiblissement général car elle rejetait presque tout. Maman me dit de persévérer, devant le peu de choix qui s’offrait à moi j’ai continué.

Le Vingt huit novembre 1846 âgé de dix mois ma fille Rose rejoignait le carré des enfants dans un coin du cimetière.

Soyons franche et ce n’est pas trop chrétien ce que je vais dire mais je ne fus guère affectée.

La vie a repris le fardeau qu’elle m’avait déposé sur les épaules, comme je n’avais rien demandé je n’ai donc pas protesté lorsque dame nature me l’a retiré.

Je ne me considérais pas comme une mauvaise femme de penser cela, peut être aurais-je dû voir en cette privatisation de lait maternel une punition divine. Mais je n’étais pas assez imprégnée de religiosité pour me croire punie d’avoir relevé mon jupon une nuit d’ivresse au mariage de ma génitrice.

Bon avouons que la famille ne fut guère chanceuse, ma fille point encore décomposée que c’était mon beau père qui partait, une quinzaine s’était donc écoulée quand on vint me chercher pour me prévenir du drame.

DESTIN DE FEMMES, Épisode 23, un nouveau petit bâtard

Rosalie Ruffier

Je croyais avoir retrouvé ma mère, je pensais que nous pourrions rattraper le retard que nous avions accumulé. J’étais en manque d’affection même si je le savais que ma relation compliquée avec elle était la norme paysanne. Quand je me rendis compte d’un changement de comportement de sa part. Elle était comme transfigurée, comme rajeunie, souriante, presque ouverte. Elle, qui n’avait pas une allure très soignée, devint subitement coquette. Je la  vis même faire une grande toilette, elle qui la plupart du temps ne faisait qu’une simple ablution  . Un jour elle revint dans un état extatique et un brin de paille dans les cheveux, je sus immédiatement à son air bête et à ses explications embrouillées qu’il y avait un homme là-dessous.

En vieille têtue, elle nia un moment puis trouvant que son bonheur serait plus beau si il était partagé, elle me raconta absolument tout.

Pendant que mère folâtrait avec son veuf moi je grossissais du mal féminin, mon sorcier à la peau de bouc m’avait en effet laissé un petit souvenir, intérieurement je pensais à la chance que j’avais eu que mon lâche tourmenteur ne soit pas arrivé à ses fins, car je n’aurais pu départager entre le fruit du bonheur et le fruit du malheur.

Pour tout dire je me serais bien passée de cette maternité, enfant naturel j’allais en mettre un au monde aussi.

J’espérais au fond de moi ne pas arriver à terme, j’ai essayé toute la pharmacopée abortive, mais rien n’a marché. Puis cela c’est su et désormais je ne pouvais plus rien tenter. On fit pression sur moi pour que je donne le nom du père, ma mère a tenté de me l’extorquer et le curé s’est énervé jusqu’à me mettre une gifle. Même monsieur le maire jouant de son autorité voulut me le faire dire.

Rien à faire et ma fille naquit sans père le 9 janvier 1845, je faillis mourir de douleur, quel plaisir pouvait-on avoir à une telle souffrance. Je me promettais de plus avoir d’enfant sans évidement savoir comment je ferai.

Je me voyais maintenant comme un bagnard rivé à sa chaîne, mon Dieu qui voudrait maintenant d’une bâtarde, affublée d’une bâtarde, fille d’une veuve sans le sou qui allait de plus se marier avec un homme âgé de moins de dix ans qu’elle . Si j’en avais eu le courage je me serais jetée à l’eau, mais c’était un péché et de plus je gardais au fond de moi l’espoir d’une vie meilleure.

Assister au mariage de sa mère est, je dois dire assez troublant . Je me tenais sagement avec mes frères et sœurs, nous étions tous là, à danser d’un pied sur l’autre en attendant l’arrivée de la madone.

Elle était jolie maman au bras de son Pierre Guillemot . En face de nous se tenaient les enfants de notre beau père, Élisa, Adélaïde et Aurore. L’aînée visiblement; n’avait guère envie de se mêler à nous et de cette Élisa j’en reparlerai plus longuement.

La cérémonie fut des plus simples, ce n’était somme toute qu’un simple remariage, une raison sociale, un accommodement, un arrangement avec la morale pour que deux animaux puissent copuler sans choquer la morale villageoise. Intérieurement je priais pour que maman n’est pas la stupidité ou la maladresse de nous faire des petits frères et sœurs.

Dès le lendemain de la fête, maman partait avec mon petit frère, son mari avait chargé ses maigres biens. Il est vrai qu’elle m’en laissait beaucoup afin que je puisse faire face décemment.

La maison fut bien vide d’un coup, j’étais avec mon mioche mais j’espérais que cela ne durerait pas longtemps. A la noce j’avais rencontré quelqu’un, un cousin au Pierre, nous avions parlé, dansé, parlé, dansé et enfin nous nous étions un peu éloignés. Je ne sais toujours pas ce qui m‘a pris, j’étais saoule de vin, lui aussi et nous étions tous deux mûrs pour une rencontre rapide. Je n’avais pas fini de mettre de l’ordre dans mes jupons que je regrettais déjà. Bien que le goujat me promit de revenir me voir et qu’il me marierait, je savais intérieurement qu’il ne le ferait pas.

Mais sottement je l’ai attendu.

Marie Anne Ruffier

J’étais maintenant installée dans un nouveau chez moi, bon pour être franche j’avais l’impression qu’un fantôme rodait dans l’unique pièce et que la précédente femme de Pierre y vivait encore.

Lorsque je me suis couchée le premier soir dans le lit de mort d’Adélaïde, je n’ai absolument pas pu dormir, cette place fut impossible à réchauffer. Ce soir là j’ai refusé que Pierre me touche, observée, épiée par cette présence d’outre tombe je ne me risquais pas à me laisser aller à une quelconque jouissance.

Le matin, les yeux cernés, la coiffure en bataille j’eus l’impression que des choses avaient été déplacées. Une vraie idiote, toutes les maisons ont l’âme des anciens pour assise et comme nous nous transmettions nos meubles et particulièrement les lits, nous dormions nécessairement en des endroits où nos prédécesseurs étaient morts. Oui mais là il me semblait que c’était différent et j’étais bien décidée à en parler au curé. Pierre remarquant mon trouble me demanda ce que j’avais, je n’eus pas le courage de lui dire que je marchais à tout bout de champs sur les pieds de sa femme défunte.

Jamais je n’ai pu me défaire de cette sensation et chaque fois que Pierre me faisait l’amour j’avais la pénible impression qu’elle participait aussi à nos jeux.

J’habitais donc à la Chapelle Véronge, un village situé au nord de Sancy ,nous étions proche de la Ferté-Gaucher et je me retrouvais souvent à l’important marché de ce gros bourg. La commune était arrosée par le grand Morin et ses rives seraient le but de nos promenades dominicales.

Il me fallut apprivoiser les habitants, nous étions au hameau de Marchais, ce n’était pas loin du village, il y avait un lavoir presque en face la maison, alors il y passait du monde. Il y avait dix huit ménages au hameau, beaucoup de sans le sou et je dirais presque tous des sans le sou. Il y avait bien une grosse ferme tenue par Etienne Tissier, c’est d’ailleurs lui qui nous embauchait presque tous ainsi que la propriété de monsieur Mity le maire.

Moi j’ai tout de suite sympathiser avec la pauvre Césarine une jeune veuve de vingt neuf ans belle à vous damner un évêque, mais qui venait de perdre son mari. Le plus dur dans l’histoire n’est pas tant sa mort mais plutôt qu’il lui laisse quatre enfants âgés de huit ans à trois ans. Je l’ai rapidement aidée et avec Pierre on accueillait les enfants à notre table, entre pauvres il faut bien s’aider. D’ailleurs la commune les avait classés comme indigents, sinon presque que des manouvriers dans ce hameau. Au paysage, une plaine coupée de quelques bosquets appelés pompeusement bois, balayés par les vents. Une terre grasse et riche qui demandait beaucoup de main d’œuvre, du travail pour tout le monde, mais à quel prix?

J’aurais donc pu être parfaitement heureuse si une mauvaise impression de m’avait taraudée en permanence. Puis la mort frappa à notre porte, Adélaïde ma petite belle fille âgée de dix ans dont on aurait pu croire qu’elle parviendrait à l’âge adulte, celle qui apportait un brin de fraîcheur dans cette maison hantée nous quitta le 29 aout 1845

Elle qui nous parlait de son futur mariage avec un jeune paysan, elle qui voulait toute une flopée de mouflets, elle qui précocement avait déjà planifié sa vie nous ramena une terrible infection. En quelques jours elle fut couverte de gros boutons, qui s’infectèrent, la fièvre lui prit. On éloigna le Louis chez sa sœur Rosalie par mesure de précaution.

La petite se mit à délirer, me prit pour sa mère et finalement mourut en me tenant la main. Ses dernières paroles furent Maman, Maman. La douce sous sa couverture de terre, épaisse protection, cocon formant linceul rejoignit celle qui l’avait fait naître dans son ultime demeure.

Pierre fut dévasté et je me permis de lui dire mon ressenti concernant la maison. Il se fâcha me traita d’idiote, je ne l’avais jamais vu ainsi. D’ailleurs la mort de sa fille le transforma, il devint taciturne, peu causant. Le soir il ne me lâchait guère que quelques mots, au lit j’essayais qu’il reprenne goût à la vie. Mais si la machine marchait toujours l’esprit n’était plus là, il me pilonnait comme un balancier de pendule, tic toc tic toc, jouissait se tournait une fois son affaire faite et retombait dans un silence de sépulcre.

Moi la nuit je tremblais, mes rêves étaient mauvais je savais que je n’en n’avais pas fini avec dame faucheuse.

DESTIN DE FEMMES, Épisode 22, la rude vie de servante de ferme

Mais un jour je tombais dans les reîtres du dernier fils de la famille, un bon à rien, violent, vicelard qui passait son temps à vouloir nous surprendre quand il ne le fallait pas. Il avait le don de nous observer et de nous guetter, lorsque nous allions au puits, il s’imaginait de suite une toilette quelconque et irrémédiablement il arrivait. Un jour, alors que j’avais particulièrement transpiré, je me décidais à combattre le fumet douceâtre qui exhalait de mes aisselles. Je tombais entièrement mon corsage et la poitrine à l’air je me lavais. Je ne l’entendis pas arriver et il me ceintura en posant ses mains fermement sur ma poitrine. Énervé il me disait des cochonneries .

Je n’aurais pas pu résister longtemps, quand mon sauveur arriva. Mon doux berger se jeta sur le fils de sa patronne et lui mit une belle volée.

L’affaire ne traîna pas, le berger fit son baluchon et moi je me retrouvais face à ma patronne et ses trois fils. Cela ressemblait à un tribunal, j’étais condamnée d’avance. D’abord j’eus droit à un sermon de Madame, comme quoi je n’avais pas à être seins nus dans ma chambre, qu’une honnête femme ne faisait pas cela et ne se montrait jamais nue.

Ensuite elle me fit un cours en m’expliquant qu’une jeune fille ne devait pas se laver, que la sueur lavait la sueur. Elle m’assenait que seules les femmes de mauvaise vie se nettoyaient et que si je voulais rester à son service je devrais être plus pudique et ne pas exciter les hommes. Donc j’avais compris la leçon, je restais mais je devais jouer la souillon et garder une illusion de propreté en changeant simplement de chemise.

De ce moment, je fus remplie d’inquiétude, je ne savais pas où aller alors je pris le parti de rester mais mon ennemi n’avait pas désarmé et rodait autour de moi comme un rapace surveillant sa proie.

La nuit, c’était à peine si je me mettais en chemise. Alors résolument je pris la décision d’en parler à ma mère. Le fils comme je l’appelais, maintenait sa pression sur moi. Il me salissait aux yeux de toute la maisonnée en racontant que je m’étais donnée à lui comme une prostituée.

Maintenant à chaque fois que je passais devant un homme de la ferme j’avais le droit à des propos salaces et dégoutants, j’en souffrais énormément.

Je dormais mal de peur qu’il ne me surprenne dans mon sommeil . Mais le travail à la ferme était fatiguant et un soir je m’endormis comme une souche. Je ne les ai pas entendus arriver. 

Lui et un gars du village étaient bien décidés ce soir là à s’amuser à mes dépens.

Je ne sais pourquoi subitement je me suis réveillée,et comprenant la gravité du péril je me suis mise à hurler . Les valets qui dormaient à proximité se précipitèrent. Honteux, le fils de la maison se replia en marmonnant : « tu ne vas pas t’en tirer comme cela »

Si cet idiot pensait que j’allais me laisser violer deux fois il se trompait, à l’aube du lendemain, à la place d’aller traire je repartais sur Sancy et m’en allais frapper à l’huis de ma mère.

Marie Anne Ruffier

Un matin quand je vis arriver ma fille Rosalie je fus stupéfaite de la voir, elle était un peu défaite et avait pleuré. Elle m’expliqua et cette fois je la crus. Sa sincérité transparaissait dans ses larmes et je sus également avec un peu de retard qu’elle n’avait pas menti dans l’affaire avec le Léon . On invente pas deux fois des histoires comme cela.

Je décidais d’agir, je prévins mon fils et mon frère et en une sorte de conseil de famille, il fut décidé que nous irions en causer à la ferme.

La patronne nous reçut de haut mais devant notre insistance et nos menaces de prévenir la maréchaussée elle tenta d’arrondir les angles. Sans expressément reconnaître les torts de son fils elle nous glissa une bourse substantielle dans les mains. Elle achetait notre silence, ce n’était pas moral, mais dans la situation financière où je me trouvais cette petite manne allait nous permettre de tenir.

Derrière notre dos elle nous ostracisa et la famille eut un peu de mal à trouver des employeurs, il fallut que mon frère qui habitait à Augers intervienne une autre fois en coinçant le fils aîné à la sortie de la messe.

Nous étions donc deux femmes à la maison, ma fille et moi, on devint complices et comme deux amies. Notre but maintenant était de trouver un homme à marier.

Seulement voilà les choses ne se passèrent pas comme espérées du moins pour Rosalie. De la ferme où elle avait été chassée elle croyait revenir seule mais revint grosse. Elle qui espérait une nouvelle vie heureuse et pleine d’avenir se retrouva sans avenir et pleine. Le berger disparut dans les plaines Marnaise, lui avait laissé un joli cadeau.

Le neuf janvier 1845 à la maison, suivant ainsi bien involontairement mon exemple, elle accoucha d’un garçon que l’on nomma naturel sur l’acte de naissance, mais qui comme Louis et Rosalie en leur temps sera nommé le bâtard aux Ruffier.

DESTIN DE FEMME, Épisode 21, le mariage du fils

On le maria au mois de novembre 1842, en petit comité mais dignement, il s’était fait couper un costume par le tailleur du village . Marie Anne, ma bru, dans une belle robe bleue qu’elle avait cousue de ses propres mains était sublime.

Moi aussi je voulais être digne, mais cela passa simplement par le fait que je fis reprendre ma propre robe de mariée. Je n’avais rien d’autre et de plus il fallait que j’ habille mon fils. Malheureusement je n’avais aucun vêtement d’enfant à faire reprendre et il fallut bien que je négocie avec le tailleur. Lui, le profiteur avait bien la solution il me la proposa crûment. Hors de question que je me couche pour une confection d’habit, ce fut le parrain de mon fils qui me tira d’embarras.

Ce vieux monsieur qui alors que j’étais honnie de tout le monde, avait accepté d’être le parrain de mon bâtard alors qu’à l’époque j’étais détestée de tout le monde. Ce bon Edmé Nauduron me fit prêter un pantalon et une veste pour mon fils, je lui en fus reconnaissante et il devint le premier témoin.

Entre gens de peu on s’entend toujours et la fête fut joyeuse, je crois même que j’ai versé une larme.

A voir l’empressement amoureux des mariés je ne tarderai pas à être grand-mère. Le couple s’installa à Sancy les Provins, je pouvais ainsi les voir souvent, nous faisions souvent pot et sel communs.

En juillet 1843 ce furent des danses de joie, en septembre ce furent des larmes. Marie Anne ma belle fille presque 9 mois après sa nuit de noces accoucha d’une petite fille. On ne peut pas dire que cela se passa mal mais le bébé était malingre et n’avait pas une grande chance de survie.

Un beau jour de septembre ma belle fille qui rentrait des champs décrocha le berceau de la poutre principale, Victoire puisque c’était son nom avait été vaincue. On a beau savoir que la vie est précaire il n’empêche que cela fait un peu mal de voir partir des enfants que l’on a portés et qui vous ont tant  fait souffrir.

Moi au milieu de tout cela mes amours n’avaient guère avancé, je croisais toujours mon galant qui était, il faut le répéter le père de Rosalie. Il m’ignorait d’ailleurs supérieurement et quand je le voyais s pavaner avec sa mijaurée à la sortie de la messe, plusieurs fois j’ai été tentée de lui dire quelques vérités. Mais cette grande haridelle ne méritait pas que je me crêpe le chignon avec elle, elle ne connaissait pas mon existence et c’était mieux ainsi.

Par contre un matin alors que je la croisais avec sa fille, je faillis lâcher mon panier, je crus voir la frimousse de Rosalie et, quand poliment elles me saluèrent d’un bonjour, je me suis vue revenir dix ans en arrière.

Comme je vous l’ai dit,  je pouvais encore plaire, mais les occasions pour une veuve de séduire quelqu’un ,étaient limitées dans nos villages. Nous étions écrasés par le poids des convenances, tout était commenté et l’on était rarement seule. Le moindre événement faisait le tour du village, les grossesses illégitimes étaient connues par tous en même temps que la famille, les décès étaient presque publiques, les naissances voyaient un défilé de voisines. Chaque héritage était pesé en même temps que le notaire le faisait. Nous savions qui fréquentait qui, enfin bref le terrain n’était pas propice aux amours d’un vieille veuve.

Rosalie Désirée Ruffier

Depuis que ce con de Léon avait cassé sa pipe je retrouvais un peu ma mère, non pas qu’elle devint très aimante, elle ne l’avait jamais été, mais je la voyais de nouveau comme avec mes yeux d’enfant.

Faisant la bravache je savais qu’elle avait été très affectée. Je voyais aussi qu’elle se débattait dans des difficultés financières coutumières d’un veuvage sans héritage, alors je lui glissais parfois quelques uns de mes gages.

Nous avions marié le grand frère, lui suivait le schéma classique, enfance avec les parents, domestique dans une ferme puis valet et si tout allait bien grand valet. Économisant ses gages il pouvait prétendre à une installation avec une jeune servante, ou avec une fille de cultivateur, qui voudrait bien donner son héritière à un gars solide et travailleur. Le frère avait fait choix d’une domestique, fille de cultivateur décédé, il y avait mieux comme parti mais elle était belle et ses charmes auraient sûrement fait craquer même un beau monsieur en habits.

Moi en amour j’en étais à me demander si pour la satisfaction de mes sens je ne devais pas accepter de partager la cabane du berger avec d’autres servantes et paysannes. C’était complètement immoral et de plus dangereux. Mais visiblement soit le berger était stérile soit il avait de la chance car aucun ventre ne s’arrondissait dans son entourage.

Je me mis à espacer mes visites, puis à abandonner sa couche éminemment jouissive. Je décidais d’attendre le prétendant et de m’amuser le plus possible lors des fêtes villageoises.

A la fête de la saint Jean de 1843 j’ai cru que l’amour avait enfin frappé à ma porte, toute la soirée j’ai dansé, rigolé dans les bras d’un paysan d’Augers dont le père était propriétaire de ses propres terres. Autant vous dire que toutes les dindes du village paradaient et jouaient du croupion, il n’y en avait que pour lui, rendant fou de jalousie les autres hommes du village.

Cela se termina en bagarre entre les villageois des deux bourgs, les coqs de Sancy contre ceux d’Augers. Cela fut plus grave que les autres fois car apparemment des lames furent sorties. Pour ma part comme j’avais fricoté avec un  » étranger  » toute la soirée, je faillis me faire écharper par deux filles du village sûrement jalouses. On en restait là, car de toutes façons mon galant d’un soir ne cherchait pas une épouse mais cherchait une femme.

Peut être êtais-je marquée du sceau de l’infamie, aucun homme ne me faisait une cour courtoise et honnête. Heureusement que pour le corps mon berger me prenait parfois, cette espèce de sorcier me subjuguait encore et toujours.

DESTIN DE FEMME, Épisode 20, une veuve sur le marché

Comment a t’ il pu me faire cela, je l’aimais tout de même un peu, je m’étais habituée à son humeur de chien, à son ivresse, à ses pets et à ses rots.

J’avais même trouvé une sorte de plaisir quand il me pilonnait dans notre cachette de gros rideaux, c’était mon Léon.

Le jour de l’enterrement j’avais trouvé un drôle de sourire sur le visage de cette garce de Rosalie.

Je me posais toujours la question, l’avait-elle provoqué ou bien ce sale cochon avait-il voulu manger un fruit défendu?

Toujours est-il que maintenant j’étais seule avec deux filles à marier,  Eugénie seize ans et Augustine treize ans .  J’avais aussi mon petit mâle de huit ans. Je ne comptais évidement plus la Rosalie et mon grand fils qui d’ailleurs était bien engagé auprès d’une fille du village.

L’héritage était maigre, des vieux habits que je bradais à un pauvre vagabond et au chiffonnier et un coffre vermoulu que les Portier se transmettaient de père en fils. Je gardais ses outils, ses sabots et aussi son grand fouet de charretier. Un soir j’eus même la surprise de voir arriver la cabaretière d’Augers, le Léon, il avait laissé une ardoise de pinard des plus carabinée. Il fallut bien que je la paye, en comptant les frais de messe et d’enterrement, la mort du  Léon n’était pas une bonne affaire.

Je voyais le moment où il allait falloir que je lève mon jupon pour nourrir les enfants. Heureusement mon frère m’aida un peu et en plaçant l’Augustine je pus surmonter cette mauvaise passe. La réalité économique prenait toujours le pas sur les autres considérations, moi à me retrouver veuve cela m’allait, j’avais quarante cinq ans et les hommes j’en avais un peu soupé. Mais voilà je ne gagnais pas lourd et voulant un peu secouer ma vie j’aurais aimé une amélioration de mon quotidien.

Avoir à mon âge des robes sans cesse rapiécées, des jupons miteux, des corsages usés et un manteau que même un mendiant n’aurait point voulu me faisait mal. Non pas que je voulais péter plus haut que mon cul mais malgré mon misérabilisme j’avais un peu de fierté.

Mon fils aîné vint un soir m’annoncer qu’il voulait se marier, il avait trouvé chaussure à son pied, il n’était plus mineur et n’avait pas besoin de mon autorisation, mais le poids des convenances fit qu’il respecta la tradition. Moi je le voyais avec plaisir prendre femme, elle s’appelait Marie Anne Pinard, un peu plus jeune que lui, elle était domestique à Courchamps . Encore un foyer de sans le sous me direz-vous, mais le choix était somme toute assez restreint. On se mariait entre nous la hiérarchie était rarement transgressée.

Le mariage fut donc prévu pour la fin de l’année 1842, beaucoup de préparatifs, j’aidais comme je pouvais.

C’est aussi à cette époque que j’ai revu mon amour de carnaval, il n’avait point changé et j’eus un petit grésillement dans le ventre et une rougeur aux joues, je lui ai souri et lui ne m’a même pas regardée. Bêtement j’ai pensé qu’il ne m’avait pas vue alors je l’ai hélé. Je me suis rendu compte tout de suite que l’idée n ‘était pas très bonne car aussitôt arrêté il fut rejoint par une femme qui vraisemblablement était sienne. On se bredouilla quelques mots mais il était évident que je ne finirais pas dans un taillis avec lui. C’était bien dommage car un homme au physique me manquait un peu.

C’était bizarre mais j’avais la sensation que cette rencontre me mettait de nouveau sur le marché.

Moi l’avantage, c’est que je n’étais plus encombrée d’une nombreuse marmaille, Louis avait neuf ans et n’était plus guère encombrant.

Je pris donc le ferme résolution de me trouver un homme, je fis à ce moment un retour sur moi-même. Quels étaient mes charmes et mes atouts pour séduire?

Pour être franche je n’étais plus de la première fraîcheur, j’avais eu sept enfants et cela m’avait laissé des traces.

Mon visage avait  des petites ridules, pas profondes mais nombreuses, nous passions notre temps dehors et le soleil des moissons couplé au froid des labours nous abîmaient sûrement.

Mes cheveux noirs n’avaient pas de fils blancs, j’en étais fière mais bon on attrape pas un mâle avec des cheveux.

Ce qui ne m’embellissait guère c’était ces foutues dents, il m’en manquait plusieurs et certaines qui me restaient, n’étaient plus que des infâmes chicots. Je ne pouvais donc pas trop sourire.

En descendant un peu je pouvais me targuer d’avoir de la poitrine, bon après ces nombreux allaitements, cela tombait un peu mais à mon souvenir le Léon aimait bien s’y plonger.

Mon ventre était celui d’une femme dodue et avait le mérite de ne pas faire de vilains plis, mes hanches étaient fortes et mon fessier saillant, là aussi je crois que je pouvais compter dessus pour séduire.

Je ne voulais pas forcement un mari, non pas, mais un homme qui soit libre. Je ne voulais pas d’un jeune puceau, valet de basse condition qui cherchait à se déniaiser, ni d’un mari volage qui m’aurait prise en cachette comme une pute qu’on ne paye pas. Non, un veuf que j’aurais vu de temps en temps, un vieux célibataire, un homme de passage, un soldat pourquoi pas.

Restait le problème des maternités je n’en n’avais pas fini avec cela et j’aurais été la risée de toute la région si je m’étais retrouvée encore une fois avec un marmot sans père.

Donc j’étais prête, mais avant, passons au mariage de mon garçon.

DESTIN DE FEMME, Épisode 19, le trépas de Léon

J’étais heureuse, nous allions revenir à Liéchen, non pas que nous allions y retrouver des conditions plus avantageuses mais le Léon n’était plus guère embauché et il nous fallait partir.

On empila notre maigre mobilier, un châlit, deux coffres, deux paillasses, une table, deux bancs, la chaise de Léon et bien sur tout notre fatras, linge, vaisselle, baquets, dans des cages d’osier nos volailles et nos lapins. Nos deux vaches suivaient à la longe.

On retrouva notre maison d’avant, nous n’avions plus que Louis et Eugénie avec nous. Le problème c’était Léon qui s’étiolait et maigrissait à vue d’œil, constamment à se plaindre du ventre il ne gardait guère les aliments. Sa faiblesse était telle que parfois il ne pouvait aller au travail. Je tentais de suppléer mais le salaire d’une femme était plus petit que celui d’un homme et nous commencions à avoir des difficultés.

Bientôt il ne put se lever que pour faire ses besoins et encore là aussi il y avait des ratés, après avoir nettoyé la merde de mon père maintenant c’était celle de mon mari.

Non il n’était vraiment pas bien, je voyais qu’il allait partir, on ne reste pas si longtemps malade sans mourir.

Je pensais que lui aussi avait conscience de son départ prochain, au Noël 1840 nous savions tous que ce serait le dernier avec lui. Nous avions fait une dernière réunion de famille, mon fils aîné qui était toujours en bon terme avec son beau père accepta de venir. Rosalie vint aussi, un peu contrainte il est vrai ,mais je pensais qu’ils ne devaient pas se quitter sur une vacherie. Augustine, Eugénie et Louis accueillirent leur demi frère et sœur avec grande joie.

On alla tous à la messe de minuit et on réveillonna après, Léon ne put se déplacer et il dormait quand nous rentrâmes. Qu’allait-il advenir de nous si mon homme passait?

Rosalie Désirée Ruffier

Je le savais malade et quand ma mère vint me demander de revenir à la maison pour la Noël j’ai finalement accepté, bon je n’étais pas majeure et je n’avais guère le choix.

Même si je tremblais à l’idée de revoir Léon je jubilais de voir mes petites sœurs et mon petit frère.

Quand je suis entrée chez nous, il faisait sombre et dans la pénombre le lit du moribond se détachait à peine de l’obscurité, j’entendis une sorte de râle et m’approchais. Il était là allongé, blafard, squelettique. Son odeur était déjà celle de la mort .

Plus rien à voir avec le Léon triomphant, le sexe érigé, le ventre bedonnant et le cul gras qui voulait me prendre comme une ribaude, moi sa presque fille.

Intérieurement je jubilais de le voir ainsi diminué, aucun sentiment hormis celui de la haine, il avait mérité sa maladie, il était sale à mes yeux.

Il voulut me parler, mais rien ne put franchir sa bouche pincée par la douleur. Sa main fit une tentative pour se soulever, je ne fis même pas mine de tenter de l’aider. Je l’ai dévisagé, j’ai craché au sol et vilainement je lui ai découvert son corps grelottant.

Pendant de longues minutes j’ai observé ce corps à moitié nu, jambes grêles, sexe ratatiné, son ventre avait disparu, ce torse puissant qui m’avait bloquée se soulevait à peine. A voir son mauvais rictus de mourant je lui fis mon meilleur sourire et ressortis de la maison en le laissant offert au regard.

Ce noël fut plaisant pour moi car je savais qu’il se mourait, au sujet de ma mère j’étais un peu plus circonspecte, je lui en voulais de ne pas m’avoir crue, je lui en voulais de m’avoir battue et je lui en voulais de m’avoir exilée ,comme marquée au fer rouge mais je l’aimais.

Je suis repartie à la ferme pleine de joie et lorsque je vis mon berger qui pour l’heure  travaillait comme manouvrier, car les moutons étaient rentrés

Je lui fis un sourire et il comprit que j’étais prête, je n’avais pas respecté mon calendrier et j’avais perdu quelques mois pour la perte de ma fleur. Je n’étais pas très rassurée, qu’aurais-je fait si j’avais marqué?

Je le suivis dans sa cabane, une espèce de caisse faite de bois disjoint qui trônait au dessus des moutons. Pour y accéder il fallait grimper une rude échelle, à l’intérieur une simple paillasse faite de feuilles enveloppées dans un tissu de chanvre, une couverture en lin bien usagée venait la recouvrir.

Malgré la saison il y faisait presque chaud, la chaleur des animaux qui montait, réchauffait mieux qu’un âtre.

Je lui laissais l’initiative de cette initiation, il fit tout avec douceur, m’enleva mon bonnet et sentit mes cheveux. Il s’affaira à retirer mon corsage et lorsque ses mains touchèrent ma poitrine je fus déjà prise de spasmes, j’avais l’impression ne plus être que chaleur et moiteur. Il me déshabilla entièrement, lentement , méticuleusement , amoureusement. Je fermais les yeux extatiques lorsqu’il se mit tout nu. Il ne fut que caresses et baisers, il me buvait et me mangeait. Je le sentis à peine entrer en moi, il ne me fit point mal, et répandit sa douce semence dans mon calice virginal. Je ne sus pas si j’avais atteint la jouissance car je ne savais pas ce que c’était, mais simplement je sus que c’était le bonheur.

J’étais maintenant sa bergère, sa petite paysanne et je le rejoignais souvent en sa couche, je me serais bien vue liée autrement avec lui, mais visiblement il ne faisait aucune approche maritale.

Bientôt un oiseau de mauvais augure apparut dans la cour de la ferme, j’étais à porter une brouetté de purin quand mon petit frère Louis pointa son museau de fouine. Je sus toute suite qu’un drame s’était joué.

Le Léon était mort, quelle jubilation, quel bonheur, le salopard qui hantait mes nuits n’était plus.

Je pris congé de mes patrons et je repartis auprès de ma mère pour lui prêter assistance.

Quand j’arrivais le chef de ménage trônait allongé sur son lit, mains jointes, ses habits du dimanche qui flottaient un peu, mère lui avait glissé un chapelet. Son visage avec la mort avait repris un peu de sérénité, il était moins laid que vivant.

La cheminée était éteinte pour ne point gâter le corps avec la chaleur et seule la chandelle l’éclairait.

Un brin de rameau était accroché au bois de lit et des voisines qui faisaient office de pleureuses, bruissaient à petits cris.

La maisonnée veillait à tour de rôle et je ne pus échapper à mon tour. J’aurais veillé un morceau de bois ou un poulet mort que cela ne m’aurait pas fait plus d’effets.

Le lendemain quelques pelletées de terre sur le corps de celui qui avait tenté de me prendre de force mais qui était la mari de ma mère et qu’elle semblait malgré tout apprécier. Elle était maintenant veuve , serait-elle joyeuse?

DESTIN DE FEMME, Épisode 18, le berger de Rosalie

C’est curieux, ce père qui nous emmerdait avec sa maladie, ses râles, ses mauvaises odeurs et bien j’avais de la tristesse pour lui. C’était un bout de moi qui s’en allait et même si ce vieux bougon et ce père jamais très tendre et très dur avec moi, je l’aimais quand même.

Je n’oubliais pas qu’il ne m’avait pas jetée dehors lorsque j’avais eu mes deux bâtards, mais je n’oubliais pas non plus, malgré les années  la trempe qu’il m’avait mise.

Avec les gens du village, amis, voisins, lointaine famille on le veilla, le miroir avait été voilé, le balai remisé, l’eau des pots vidée. Le curé était venu et nous nous étions mis d’accord pour une messe le lendemain. Encore des frais pour sûr, mais un enterrement était un peu une vitrine et nous ne pouvions faire autrement que de le convoyer dignement dans l’au-delà. Il en allait de notre réputation et de notre honneur.

Je fus déclarée seule héritière, je ne sais trop pourquoi, le frère fut écarté, il ne fit aucun commentaire c’est normal le père il avait rien.

Ses quelques frusques furent distribuées entre les petits fils, mais ces bouts de tissu usés jusqu’à la trame ne valaient pas tripette. Sa blague à tabac et bien, c’est le Léon qui se l’attribua, d’ailleurs ce fut un beau tohu-bohu car mon frère la voulait aussi, les deux hommes en vinrent presque aux mains.

Il fallut donc négocier, tergiverser comme si il avait été question de la plus belle pièce de terre labourable ou d’un attelage de bœufs. Mon Léon gagna car il est vrai quand même que le frère avait l’ensemble des meubles du vieux ménage de mes défunts père et mère.

L’ancêtre finalement nous manqua car ce qu’il faisait nous dûmes le faire à sa place et pour finalement nous rendre compte qu’il ne mangeait pas tant que cela. Il n’obérait donc pas nos maigres finances.

Rosalie Désirée Ruffier

Après avoir fermé les yeux du grand père je retournais à ma ferme, je dis ma ferme car je m’y sentais comme chez moi, les patrons étaient respectueux de leurs employés ce qui n’était pas si fréquent. Le travail était vraiment dur, mais où ne l’était-il pas?

L’exploitation appartenait à Madame Bré veuve Charbonnier, elle n’avait que quarante neuf ans et était fort avenante. Je me demande comment un si beau parti restait seul. Peut être que c’est parce qu’elle avait deux grands fils, Pierre et Louis qui travaillaient sur l’exploitation. Elle avait aussi un fils un peu plus jeune, mais le Théophile était aussi méchant et vicieux que ses aînés étaient gentils. Mais celle qui me prit sous sa coupe était la belle Julie, vingt deux ans un cœur à prendre et qui était courtisée par bon nombre de villageois des environs.

Pour compléter il y avait Joseph le berger et Désiré le charretier, eux dormaient dans la grange à proximité de ma chambrette ce qui ne laissait pas de m’inquiéter.

Joseph toujours solitaire, rude, dépenaillé, sentant le bouc et me faisait peur, il rodait comme un rapace autour de sa proie et sa proie c’était moi.

Il racontait des histoires bizarres, et avait des yeux d’envoûteur, il passait pour être sorcier. Je refusais tout ce qu’il me donnait de peur qu’un filtre d’amour ne me lie à lui.

A chaque fois que je passais à proximité, il me faisait part de son envie de moi et me susurrait des cochonneries que je n’ose même pas relater. Souvent éloigné de la ferme pour parquer ses moutons, il fallait que je lui emmène son repas. Appuyé le long de sa cabane portative avec son gros chien il me regardait arriver. Lorsque je lui tendais le panier j’avais bien l’impression qu’il m’avait déshabillée et que je me présentais nue à lui. Il me disait :  » tu vois ma cabane je t’y coucherais bien un jour » . Inévitablement je m’enfuyais en courant, un jour je prévins Julie. Elle fit le nécessaire et le diable à la peau de mouton me laissa tranquille.

Moi je n’avais d’yeux que pour le fils de la patronne, le Pierre, beau comme une peinture d’église, fort comme un bœuf, travailleur, possesseur d’une grosse exploitation, bref un beau parti qui à n’en pas douter n’était pas pour ma trogne de bâtarde, pauvre et chassée de chez elle.

N’empêche qu’il m’avait à la bonne et que c’est lui qui provoqua mes premier émois et ma première recherche du plaisir solitaire. J’avais un peu honte de moi et je m’en confessais au curé, apparemment ce péché mortel ne le traumatisa pas trop et j’en fus quitte pour quelques prières,car avec le recul je pense qu’il en entendait des vertes et des pas mûres, alors l’éducation d’une jeune servante que l’on considérait comme des Marie couche toi là il s’en foutait sûrement, notre bon père.

J’avais calculé que ma mère avait eu mon frère à dix huit ans, je voulais faire mieux qu’elle, non pas dans la maternité mais au niveau des hommes. Cela serait ma petite vengeance, par contre j’en déciderai le moment et avec qui.

Si je voyais peu ma mère j’arrivais à entretenir des relations avec mon frère aîné, celui ci avait les mêmes caractéristiques de bâtardise que moi du moins je le croyais. Un jour Julie qui tranquillement écossait des haricots dans la pièce principale alors que j’étais à quatre pattes en train de récurer les vieilles dalles de pierre commença à me parler d’un viol qui venait d’avoir lieu dans le canton et dont la sauvagerie avait marqué l’opinion. Alors que j’opinais du chef elle me dit: « mais toi dans ta famille vous savez ce que c’est? » Eh bien non je ne savais pas ce que c’était, devant mon air surpris elle lâcha le morceau et m’expliqua que mon frère était issu d’un viol. On m’aurait assommée à coup de gourdin que j’en aurais pas été plus ébaubie.

Je m’interrogeais, le savait-il lui même?

 Je le croisais au village, aux fêtes, au marché et il venait me voir. Les patrons qui le connaissaient, acceptaient qu’il passe à la ferme et parfois il dormait avec moi sur une brassée de paille.

Par contre mes petites sœurs et le petit dernier je ne les voyais quasiment pas, il y avait comme une rupture, nous ne portions pas le même nom et comme j’évitais d’approcher Léon leur père je perdais des amitiés fraternelles.

Ma bonne maîtresse se substituant à ma mère me permit de constituer un petit trousseau, trois fois rien, avec des chutes mais l’ensemble mit bout à bout, j’espérais que cela puisse entrer dans une négociation maritale.

Je n’étais pas en âge de me marier mais les hommes incontestablement me tournaient autour, le temps était passé et j’avais une autre vision des choses et des gens.

Le berger qui me faisait peur et me dégoûtait, avait maintenant pour moi un goût d’aventure, ses yeux translucides me déshabillaient toujours mais je m’habituais à l’idée. Je devins moins sauvage et recherchais presque sa compagnie. L’envie de gratter sous sa couche de crasse me titillait.

Un jour vainquant ma peur je m’asseyais à ses cotés et l’écoutais raconter des histoires terrifiantes.

Je pris donc l’habitude de l’entendre susurrer ses contes de l’autre temps, à la peur avait succédé la pleine confiance. Je me lovais le long de lui et son odeur acre devenait le plus doux des parfums.

Un jour il posa sa main sur ma cuisse, j’étais presque vaincue et ce jour là je sus que je lui offrirais le plus beau des cadeaux.

DESTIN DE FEMME, Épisode 17, la mort de l’ancêtre

N’allez pas croire que je fus une méchante mère mais voir mon mari dans cette position m’a fait sortir de mes gonds.

Je ne regrette pas pour autant la dérouille que je lui ai mise, mais le Léon ne devait pas avoir le cul très propre dans l’affaire. Elle m’avait prévenue et je n’ai rien voulu voir.

Finalement c’est une bonne chose qu’elle soit partie, cela la protégera du Léon, mais bon je n’étais pas très rassurée pour autant je savais ce qui se passait dans les fermes. Les grands valets, le patron, les jeunes domestiques puceaux qui voulaient tâter de la femme avant le mariage, enfin plein de danger pour une jeune fille.

Il n’empêche que le doute était en moi et je me promettais de surveiller Eugénie comme le lait sur le feu.

Pour me rassurer je me disais qu’ après tout Rosalie n’était pas sa fille et que son attirance pour sa belle-fille pourrait peut-être avoir un caractère de normalité.

Le temps passa et l’on n’en parla plus, moi j’avais retrouvé le sourire car aucune maternité ne pointait, le Louis avait survécu à tout et ne semblait pas avoir souffert d’un sevrage rapide. Je n’avais plus de lait malgré mes gros seins, c’était paradoxal, Léon lui s’en délectait, à la vue , au toucher enfin à toutes les sauces.

Nous avions des nouvelles de Rosalie et de Louis ( l’aîné ) mais ils venaient rarement à la maison. Leur foyer était ailleurs, ils ne me manquaient pas et visiblement eux non plus ne ressentaient un quelconque besoin de nous voir. Mais bon il fallait composer, lorsque les patrons de Rosalie nous la renvoyaient pour Noël nous étions bien obligés de la reprendre. La bougresse nous faisait la tête et nous pourrissait nos fêtes.

Mon plus grand lui allait et venait comme bon lui semblait, presque 20 ans maintenant, il percevait des gages et les économisait pour fonder un ménage. Je crois qu’il s’était rapproché de Rosalie, eux qui n’avaient jamais vraiment fraternisé. L’éloignement ou le fait de porter le même nom je ne sais pas.

Papa n’était plus bon à grand chose, il n’était plus guère embauché ,il ne pouvait réaliser des gros travaux, il se traînait , il faisait peine à voir.

Il n’était pourtant pas cacochyme, même pas soixante dix ans, mais les champs, la vie au grand air l’avait usé prématurément.

Il passait son temps au cœur de la cheminée, toujours refroidi, les mains de glace. Les yeux dans le vague il revivait son passé, il n’était jamais sorti de son village et sa plus grande gloire était d’avoir vu passer le carrosse du roi décapité il y a fort longtemps de cela. Il était resté en dehors de toutes mouvances et pendant les heures sombres de la révolution il avait baissé la tête devant les coqs de village jacobin. Son regret était de n’avoir pas eu beaucoup d’enfants, car lui fier gars avait épousé une vieille qu’il avait séduite, or la nature c’est la nature, quand votre femme commence les maternités à trente sept ans elle en a moins que si elle commence à dix huit.

Bon le vieux rendait encore des services et gardait les enfants, mais le seul problème était qu’il se tenait encore bien à table et que pour un homme sans activité il se bâfrait d’abondance.

Nous n’étions point pingres mais on trouvait qu’il n’était pas normal que Léon et moi nourrissions seuls le vieux. Alors un dimanche après la messe on fit le déplacement à Augers pour en discuter avec mon frère. On fut bien reçus, un lapin en gibelotte et des pommes de terres sous la cendre nous régalèrent, il n’y a pas à dire la Sophie savait cuisiner. Puis après la goutte il fallut bien aborder le sujet. Ce fut une belle empoignade, une superbe joute, un duel sans merci, un combat féroce, plus d’une fois le Louis fut à deux doigts d’accepter, mais à chaque fois la grande Sophie intervenait et il changeait d’avis. J’avais envie de l’étriper, l’éviscérer, la déboyauter, cela ne la regardait pas cette pièce rapportée. Au bout d’un long moment Louis déclara en guise de conclusion un  » je verrai  ».

Cela valait-il acceptation de nous donner un peu d’argent pour l’entretien du père, Léon y croyait , moi j’étais dubitative car je connaissais mieux mon frère que lui.

Mon mari fut dur avec mon père , il s’en prenait à lui irrespectueusement et pourtant au temps de la splendeur de mon père que de fois ils prirent la route ensemble pour aller à l’auberge. Que de fois se tenant pour ne pas tomber les deux lascars rentrèrent complètement saouls.

Il est vrai que depuis l’affaire avec Rosalie ils ne s’entendaient plus si bien. Mon père qui avait l’œil à tout avait lâché au cours d’un souper  » tu crois donc que je te voyais pas la zyeuter la Rosalie, m’étonnerait pas que t’ais fait le coup « . Léon en bon coq montait sur ses ergots et l’ancien chef de la basse cour, vieux volatile abaissé ne caquetait plus que dans sa moustache au coin de la cheminée de peur de se voir privé de soupe.

Eugénie la petite avait de l’affection pour l’ancêtre et le cajolait un peu. J’appris plus tard que Rosalie venait en cachette donner quelques douceurs à son grand père.

A la fin de l’automne 1835, on le coucha une dernière fois et on espérait tous qu’il passerait rapidement sans souffrir.

Mon Dieu que ce fut long, cette vieille bête blessée agonisa trois mois. Pour un peu il aurait fallu une veille constante, je n’avais pas que cela à faire. D’autant que s’occuper d’un vieux c’est pas ragoutant, il faisait sous lui et le soir en rentrant avec Eugénie on devait  le laver, c’est pas une vie ça, ni pour lui ni pour nous. Pourquoi donc qu’il met si longtemps à partir?

Dès fois j’ai l’impression qu’il nous implore de hâter sa fin, j’y ai bien pensé mais voyez-vous cela dépasse mon courage et mes convictions religieuses ne me le permettraient pas .

Louis et Sophie venaient maintenant nous aider sauf que cette dernière qui estimait ne pas être totalement de la famille ne s’estimait pas tenue d’effectuer les soins repoussants. Par décence envers son beau père, si c’était pour lui chanter des comptine autant qu’elle reste chez elle. J’ai même fait appel à Rosalie qui ma foi s’est occupée de son grand père avec amour et abnégation.

Il fallut bien une fin et papa mourut le douze février 1836 à cinq heures de relevée. Nous pensions qu’il allait passer plus tôt et mon frère avec sa femme, sa fille Sophie et ses deux garçons nous encombraient la pièce. Le père mourut donc avec du monde autour, je ne sais pas s’ il percevait quelque chose.

Mon frère et Léon allèrent déclarer le décès et monsieur le maire vint dans la soirée le constater.

Pendant ce temps nous les femmes on fit la toilette mortuaire, ce n’était pas marrant mais bon c’est la tradition et nous devions la respecter.

DESTIN DE FEMME, Épisode 16, l’ignominie incestueuse

Dieu merci, enfin je lui fis un garçon le 10 septembre 1833 après un accouchement sans problème, la sage femme m’a dit » c’est normal la voie est faite », vous parlez d’une ânerie, nous avions toutes dans notre entourage des femmes qui, à leur six ou septième avaient des problèmes, perdaient le bébé et la vie.

Léon resta digne jusqu’au baptême après il se vengea en allant nocer, jamais je ne l’avais vu comme cela, plein comme une barrique, il tanguait comme une noix sur la Voulzie, le chemin n’était pas assez large. Il dormit dans la grange en un sommeil peuplé d’une foule de buveurs s’abreuvant à un fleuve de vin en crue.

Moi j’avais dormi presque vingt quatre heures, heureusement Rosalie avait pallié à tout et en vraie mère s’était occupée de ses sœurs.

Louis Nicolas , mon aîné s’appelait Louis aussi c’était d’un pratique. Léon encore une fois n’avait rien voulu savoir et nous aurions deux enfants portant le même prénom, il est vrai que le premier n’était pas son fils et que de toute façon il était parti de la maison.

Rosalie Désirée Ruffier

Depuis quelques temps Léon me regardait bizarrement, d’ailleurs tous les hommes me regardaient maintenant ainsi.

Je n’avais pas trop conscience que je devenais une femme mais un après midi quand elles ont coulé pour la première fois j’ai su malgré mon ignorance que je n’étais plus une petite fille.

J’avais déjà vu maman en ces périodes, pas à prendre avec des pincettes et à toujours s’essuyer sous les cotillons. Ma mère ne croyait pas à toutes ces fadaises d’impuretés, elle continuait de faire ce qu’elle avait à faire. L’église ne s’écroulait pas, la beurre se barattait normalement.

J’étais montée en graine, longue brindille, contrastant avec mon allure de petit pot lorsque j’étais petite fille . Pour être élancée je n’en étais pas moins fournie au niveau de la poitrine, bien moins que l’opulence mammaire de maman mais tout de même. Mes fesses par contre étaient assez plates et Léon en rigolant disait  » t’es plate du cul comme la plaine de Brie. »

De quoi il se mêlait ce vieux saligaud, toujours à me lorgner, à tenter de m’apercevoir en chemise, de tenter de me surprendre à la toilette, d’aller faire ses besoins aux même moment que moi. Non vraiment je ne me sentais pas bien en sa présence et instinctivement j’évitais de rester seule avec lui.

Un jour en allant au lavoir, j’osais le dire à maman. La solidarité mère fille ne marcha pas et je me pris une paire de calottes en plein milieu du chemin et devant tout le monde en plus.

« T’as qu’ a pas le provoquer » me dit elle. Facile à dire quand vous avez un mâle qui vous suit comme un chien de chasse et qui est de plus votre beau père.

Heureusement à la maison on parlait déjà de me mettre servante dans une ferme, je ne savais pas les dangers que j’y courais mais du moins je n’aurais pas Léon dans les jambes.

Marie Anne Ruffier

Ma fille m’a avouée qu’elle avait le sentiment que son beau père lui tournait autour. Je crois qu’elle prend ses envies pour des réalités, ce n’est pas parce qu’elle a un peu de poitrine et du duvet sur le bas ventre qu’un homme va s’intéresser à elle. Je lui ai mis une torgnole devant tout le monde cela lui calmera les ardeurs.

Rosalie Désirée Ruffier

Aujourd’hui je suis de corvée à l’étable, je connais ma date de départ à Augers chez les Charbonniers des gros cultivateurs. On me logera, on me nourrira et moi je ferai la domestique de ferme.

Je n’étais pas plutôt installée au cul d’une vache que je vis le Léon entrer, visiblement échauffé par l’alcool. Il me cajola avec la parole, en me disant des grivoiseries, je rougissais et je ne comprenais pas tout. Puis il passa derrière moi et me saisit les seins, j’étais tétanisée et il me fit mal. Cela le faisait rigoler, il me fit tomber et me jeta sur la litière de paille. Je me souviens de son odeur, forte, mêlée de terre, de senteurs animales, de sueur, de crasse d’homme mal lavé. Tout cela se mélangeait à l’âcreté de la fumure des bêtes. Il baissa son pantalon, je n’avais jamais vu d’autre sexe d’homme que celui de mon frère quand il faisait l’imbécile en se tripotant. Sa grosseur me stupéfia et m’apeura, mélange de grotesque et de crainte que ce gros bonhomme la culotte en bas des jambes.

Il se jeta sur moi, je me débattis, mais il était plus fort que moi, l’une de ses grosses mains me ferma la bouche pendant qu’avec l’autre il me soulevait ma robe. Il avait presque partie gagnée, , il m’étouffait, j’étais presque dénudée et je sentais déjà son gros vit s’approcher de ma demoiselle du milieu. Quand d’un seul coup ma mère entra, le Léon cela lui coupa la chique, penaud, idiot, le machin pendouillant. Il reprit rapidement de l’aplomb et déclara que je l’avais attiré dans l’étable, que je m’étais mise toute nue devant lui et que c’était moi qui l’avait déculotté. Quel culot que ses menteries, mais ma mère les crut. Elle entra dans une fureur indescriptible et attrapa une corde qui pendait. Elle m’infligea une correction que jamais je n’oublierai, les coups pleuvaient, la corde pénétrait dans mes chairs, bientôt j’eus le corps d’un flagellant, je me protégeais le visage, c’est mes cuisses qu’elle visait, je me protégeais les cuisses, elle s’acharnait sur le haut de mon corps.

Elle m’eut tuée si Léon prit peut être d’un remord soudain n’arrêta sa main justicière. Ils me ramenèrent à la maison en m’injuriant et en me mettant des coups de pieds. Tout le voisinage bientôt mis au courant applaudissait à la raclée qu’en sacrée garce j’avais méritée.

On me jeta sans manger dans l’appentis puis je passais là une nuit à me lamenter, je pleurais de honte , d’injustice. Ce qui me faisait le plus de mal c’est la réaction de ma mère, qu’elle ne cherche même pas à me croire, qu’elle pense que Léon était blanc comme neige. Un homme de quarante ans avait visiblement plus de poids qu’une gamine de treize ans et personne ne semblait penser que même dans l’éventualité où je l’avais provoqué, il eut pu résister à la tentation.

Nous les jeunes femelles en chaleur nous étions suppôt de Satan.

Le lendemain j’étais conduite à Augers dans ma nouvelle demeure, j’y serai donc domestique mais je l’étais déjà à la maison.

Pour un peu la patronne n’aurait pas voulu de moi, mais elle se promettait de me dresser.

DESTIN DE FEMME, Épisode 15, la mort de la vieille et de bébé Rosalie

 

Rosalie Désirée Ruffier

Au cours de l’année 1832 on s’en alla à Maisoncelles, un petit village assez proche, mon beau père avait eu une belle opportunité de travail  et il avait trouvé une maison plus grande. Nous avions donc déménagé et mes grands parents avaient également suivi. Le malheur voulut que l’arrangement comporte l’installation des aïeuls avec nous. Il y avait des avantages et des inconvénients. Le mieux était que grand mère allait garder mes sœurs, ce qui me soulagerait sûrement et que, de plus en ancienne, elle connaissait l’accommodement des aliments et cuisinait mieux que maman.

Cette dernière, de se retrouver sous la coupe de son mari et de son père ainsi qu’avec la vieille dans les jambes, la déprimait totalement.

Heureusement si on peut dire, la vieille cassa sa pipe, le pépé retrouva son épouse froide comme une bûche un matin en se levant.

Commença une rude corvée, ma mère pour m’apprendre la vie me fit l’assister dans la toilette mortuaire de ma défunte grand-mère.

La vache était bien grasse encore et on eut toutes les peines du monde à la manœuvrer. C’était terrible mais je n’avais aucun sentiment pour elle,  j’aurais plumé une volaille que cela ne m’aurait pas plus émue. Le baptême avec l’eau nous faisait entrer dans la communauté chrétienne, l’eau de la toilette funéraire purifiait. Maman toujours gentille fit remarquer que la toilette n’avait pas été  le fort de sa mère.

Puis on la veilla, je dus le faire aussi. J’étais terrifiée, à la lueur de la lampe à l’huile je la voyais danser et son ombre démesurément s’étendait sur le mur. Alors que j’étais avec ma tante, Léon vint éteindre la lampe en nous disant  » les chat ne pissent pas d’huile  » quel pingre vraiment.

Nous étions maintenant plongés dans une obscurité presque totale, seul le feu rougeoyant éclairait le pauvre gisant. De temps en temps nous sursautions, ma tante me prenait la main et me disait  » elle se vide  ». Cette garde me traumatisa et lorsque mère m’en releva je ne pus trouver le sommeil.

Cela nous coûta des sous, le curé n’était pas gratuit, pas plus que les planches du cercueil et que le fossoyeur, mon grand père qui ne travaillait plus guère n’avait plus les moyens et c’est Léon qui paya. Entourée de son cher linceul choyé dans son armoire comme la sainte tunique, elle fut encaquée dans sa boite puis jetée en sa fosse éternelle.

Paix à son âme.

Le grand père qui lui aussi faiblissait ne fut plus que l’ombre de lui même après le départ de sa duègne.

A peine deux mois plus tard, un autre drame nous toucha, maman s’était réveillée tôt ce matin là pour partir au marché vendre un panier d’œufs. Moi je devais assumer le foyer et avant de partir elle me secoua pour me faire lever afin que Léon puisse avoir sa soupe chaude avant de partir aux champs. Je devais raviver les braises sous le potager puis m’occuper de Rosalie, d’Augustine et d’Eugénie.

J’avais à peine un pied sur le sol que ma mère hurla, un cri de terreur venu du tréfonds de son être, elle avait Rosalie dans ses bras et échevelée courait comme une folle dans la maison. Serrant le petit être comme un bien précieux, l’étouffant presque, des flots de larmes coulaient le long de ses joues blafardes. Au cri presque bestial du départ avaient succédé les plaintes d’un petit animal.

Léon se leva et tous deux nous nous aperçûmes de la triste réalité, Rosalie les yeux clos, la bouche pincée, bleuie, déjà roide. Morte dans son sommeil, sans un cri, sans un bruit, partie au ciel rejoindre les anges.

Alors que Maman croyait devenir folle, moi j’étais partagée entre peine chrétienne et satisfaction car j’aurais du travail en moins. Léon lui ne pleurait pas les filles et ne changea pas ses mauvaises habitudes.

Nous étions au fait du cérémonial et on enterra la petite sobrement, subrepticement, après tout ce n’était qu’un bébé.

La veillée se passa mieux que pour ma grand mère et tranquillement je m’endormis sur ma chaise.

Maman était encore enceinte, visiblement cela ne lui faisait guère plaisir et je l’ai entendu parler à la voisine, elle voulait le faire passer, bizarre comme expression.

Léon n’était guère aimable avec elle et ils s’engueulaient ferme, tout était prétexte, le repas, le ménage. Un soir ce fut l’orage, mon beau père était passé  à travers son vieux pantalon pourtant ravaudé par maman les jours précédents. Il y a un moment ou il faut que ces vieilles frusques terminent leur vie en chiffons. Il hurla qu’il avait eu la honte de sa vie que sa patronne avait vu son cul et que jamais il ne s’en remettrait. Maman lui fit remarquer que si il ne buvait pas tant il pourrait aisément s’en payer un neuf. Une gifle à décorner un bœuf fut la sanction de cette téméraire réplique.

Autre sujet de dispute, chaque soir mû par une envie de bête il voulait comme le minotaure son dû.

Maman avec son gros ventre ne le voulait pas et surtout ne le pouvait pas. Bref l’ambiance n’était pas bonne. Moi je me promettais avec ma pensée de petite fille que jamais au grand jamais je ne laisserais un homme porter la main sur moi. Pourtant je pense que Léon n’était pas le pire de ses congénères, une femme du village avait été tellement battue qu’elle en était morte et bien le veuf avait de nouveau convolé avec une jeunette à qui il mettait aussi des plumées.

Mon grand père n’était pas comme cela et mon oncle oncle encore moins comme quoi il existait des hommes bons et qui respectaient leur femme.