UNE ÉPIDÉMIE DANS LE VILLAGE DU GUÉ D’ALLERÉ A LA FIN DU GRAND SIÈCLE, Épisode 1

 

Le grand siècle en ces années a du mal à finir, il s’éternise, s’allonge et survit.

Il survit en la personne de celui qui l’a fait, il agonise enfermé dans des ors surannés.

Le vieux roi grelotte en compagnie de sa morganatique compagne dans la dorure de l’un de ses salons. Isolé en sa tour d’ivoire, seul dans sa magnificence il traîne et n’en finit pas de vivre.

Il a porté aux nues la France, il a agrandi son royaume, il nous a donné Versailles, il a protégé les arts, il a même donné son nom à ce 17ème siècle qui l’a vu naître.

Mais chez Louis XIV tout est grand y compris l’abîme qui le sépare des autres.

Chaque médaille à son revers et les splendeurs du plus beau château du monde ont les leurs.

Ce ne sont pas les milliers d’ouvriers morts sur le chantier et dans les marais de Versailles qui viendront nous contredire, ce n’est pas non plus les habitants du Palatinat qui le feront.

Les mannes des protestants morts aux galères et ceux qui fuirent le pays pour ne pas abjurer leur religion acquiesceront certainement mes dires.

La royauté en paiera le prix quelques décennies plus tard mais en attendant la plèbe courbe l’échine.

Tout à un prix, y compris la splendeur et c’est le peuple des provinces françaises qui le paie.

Présuré par des impôts sans cesses croissant, victime de la faim, du froid et des maladies, le peuple du grand Roi se meurt.

Mais alors que tout va mal, que son peuple crève, le grand père bienveillant décide que son petit fils régnera sur l’empire ou le soleil ne se couche jamais.

Mais pour cela une nouvelle guerre se profile , un bourbon doit régner en Espagne et qu’il en soit ainsi.

Ce nouveau conflit il faut le nourrir.

Alors en un ultime effort faisons mourir ceux qui restent encore, ceux qui malgré la faim poussent encore la charrue, ceux qui malgré les maladies sèment les grains du futur.

Si il leur reste une chemise, il nous faut la prendre, un bourbon doit régner et il régnera.

La Maintenon l’aurait-elle encore une fois mal conseillé, lui que plus personne ne tempère ou bien n’écoutant que sa sénile mégalomanie prit-il cette funeste décision tout seul?

En ce six octobre 1700, Simon Juteau fait les cents pas devant chez lui, malgré la froideur il a préféré sortir que d’entendre les jérémiades de sa femme Magdeleine.

Il n’y a pas encore eu de gelée mais la pluie se fait présente depuis plusieurs jours. Pour l’heure elle a cessé mais avec la nuit qui arrive se lève une sorte de brouillard épais. La présence du ruisseau qui coule entre les haies n’arrange rien, on dirait que les terres fument et qu’un souffle de vapeur sort d’une gueule béante et énorme.

Non loin Simon aperçoit  une lanterne qui  danse, c’est sans doute un serviteur du château qui s’en va faire quelques corvées. La lumière hésite puis se perd dans la nuit et la brume.

Les gens du château, il ne les voit guère car ces derniers demeurent le plus souvent sur la paroisse de Saint Barthélémy à La Rochelle. Ils viennent aux beaux jours, lorsque l’humidité glaciale du ruisseau se transforme en une légère fraîcheur salvatrice.

Mais même si il n’habite pas sur place leur avidité à percevoir leurs droits féodaux se fait rapacité par ces temps de misère.

Comme les autres Simon plie comme un roseau sous le vent, il ne rompt pas mais jamais ne se relève. La charge des impôts le laisse lui et sa famille à la limite de la famine. Pour l’instant ce n’est que la disette, mais qu’un événement survienne et le pas sera franchi.

Maintenant il a l’impression d’être trempé comme si une averse de printemps s’était déversé sur lui. Que fait-il donc ce foutu prêtre, cela fait plusieurs heures qu’il l’a fait quérir.

Enfin il apparaît, dans sa soutane noire, tenant un brandon rougeoyant qui éclaire sa marche. Lui aussi est trempé et déclare qu’on ne le reprendra plus à faire une telle course par un si mauvais temps.

Simon ne dit rien, il sait que le curé d’Aubons se déplace pour tout le monde et par tous les temps. C’est un bon prêtre qui vit de sa portion congrue et qui doit comme tous les humbles faire flèches de tout bois pour parvenir à seulement survivre. Simon travaille pour lui de temps à autre, il lui taille sa vigne et laboure son jardin.

Tous deux pénètrent dans la maison, il y fait un froid de sépulcre, Magdeleine Boucherie la femme de Simon est blottie le long de l’âtre. Le feu est maigre, Simon économise son bois car même si la forêt est proche comme tous il sait qu’il lui en manquera.

Dans ses bras elle berce le petit Jean, il a deux ans et depuis quelques jours il n’est pas très en forme. La maman est inquiète car l’enfant est chaud. Le curé s’approche, lui sait à quoi s’en tenir, il en a déjà tant vu depuis qu’il officie. Le bébé va passer il en est sûr, il est maintenant trop faible. D’ailleurs la maman l’est aussi, maigre, blafarde à force de veiller et de privation. Son lait ne doit plus guère être nourrissant. Pendant que le curé réconforte les parents, petit Jean choisit de partir. Il n’est plus. Les parents non plus de larme, on enterrera le bébé demain dans le petit cimetière de Mille écus.

UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME, SEMAINE 52, Le final

Je sortis de la maison et je me dirigeais vers l’étable, les vaches meuglaient et attendaient leur délivrance. Je pris mon trépied et je commençais la traite. Le vide c’était fait en moi, il était parti, et j’allais pouvoir me consacrer à mes devoirs de femme mariée.

Mon ventre doucement grossirait, comme à la précédente grossesse, mes hanches s’élargiraient, ma poitrine opulente deviendrait très opulente.

Je souffrirais le jour de la délivrance et puis l’on recommencerait encore et encore.

Au rythme des saisons, au rythme des fêtes religieuses, mon existence se dévidera.

Puis je vieillirais , mes cheveux deviendront blancs, mes mains se tordront, je ne pourrai plus enfanter. Mon père disparaîtra et je ne verrais mes frères et sœurs que de loin en loin.

Mon mari sera peut-être encore de ce monde, mais je serai peut-être aussi veuve.

Mes enfants chapeautés par mes gendres et mes belles filles n’attendront que le jour de mon départ tout en espérant que je leurs reste, ainsi va la vie.

J’entendis du bruit, c’était mon mari, mon amoureux , mon amant, il tourna autour de moi comme il savait le faire, comme il aimait le faire.

Je me donnais à lui sur la paille chaude et humide, comme nous en avions l’habitude. Cela avait quelque chose de réconfortant, je me sentais en sécurité, il était moi, j’étais lui et ce, en dehors de tout ce qu’il pouvait faire et de tout ce que j’avais fait.

En guise de nouvelle il me susurra, tu sais la Céleste et bien elle est définitivement partie. On l’a vue sur la route qui mène au sable. Elle n’était pas seule, notre ancien domestique, ton petit protégé cheminait avec elle. D’après les dires, ils étaient drôlement proches et marchaient du pas des amoureux.

Cela ne donnera rien de bon deux domestiques de cette engeance.

Je sortis chaude et étourdie de l’étreinte de mon mari, un peu chancelante de la nouvelle.

Je remis de l’ordre à ma toilette, léger débarbouillage, un coup de peigne et réajustement de mon bonnet puis comme une seconde nature je me rendis à l’église pour entendre la messe.

A ce moment, tout me paraissait beau, ainsi va la vie.

FIN

Angélique qui est une ancêtre à la 6ème génération de mes fils Hugo, Nicolas et Florian est morte 18 ans plus tard en 1854 en la commune de Poiroux.

Elle a eu 5 enfants.

Elle ne devint pas métayère mais redevint journalière.

Stanislas, lui non plus ne devint pas métayer mais resta aussi journalier, il s’éteignit à Angles ( 85 ) en 1866, chez son fils aîné Pierre.

Antoine, mourut à l’age de 55 ans dans la commune de Poiroux en l’année 1868. Son épouse Marie Rose l’avait précédé dans la tombe en 1852 à l’age de 38 ans.

Ils ont eu 5 enfants dont deux montèrent à Paris et devinrent militaires dans la garde impériale.

Jacques le père, s’éteignit en 1852 dans la commune d’Olonne sur mer, il n’était plus métayer mais chaufournier. Il se remaria avec Marie Raffin en 1839 et ils eurent 2 enfants.

Marie, mourut en 1914 à Sainte Foy ( 85), journalière et veuve de Victor Aimé Martineau, elle est l’ancêtre direct de mes enfants . Elle a eu 9 enfants.

Thérèse, mariée en 1853 a vécu à Grosbreuil ( 85 ) où elle est morte en 1865 à 35 ans après avoir donné 4 enfants à son mari.

Quand à Aimé et Augustin je n’ai pu retrouver leur trace.

UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME, SEMAINE 51, une dernière fois

L’année se terminait et il fallait aussi que je termine cette dangereuse aventure , j’étais une femme responsable, j’avais une petite fille, je portais un autre enfant. Courte expérience, mais elle m’avait enrichie pour toute la vie. Lorsque je m’étais mariée avec Stanislas je n’étais qu’une petite drôlesse qui ne connaissait pas son corps ni son âme. Stanislas m’avait choisie, m’avait séduite, mon père m’avait mariée, rien n’était venu par moi même.

J’habitais à la Gaborinière mais là aussi ce n’était pas mon choix. Non, à tout bien réfléchir le seul choix que j’avais fait, était d’être rentrée dans cette grange. Le reste était venu tout seul, ma peau, mon cœur, mon ventre, mon sexe, mon cerveau avaient désiré le petit valet. Je m’étais nourri de lui tout au long de l’année. Je ne m’étais pas livrée à lui comme je me livrais à Stanislas , non c’est moi qui m’en étais servi. J’avais pris son corps et violé son âme. Je me devais de réparer, je me devais de rompre, c’était à moi de le faire . Il devait maintenant vivre sa vie d’homme, sans moi, prendre une femme, une terre et faire ce que nous faisions tous, perpétrer notre race.

Cela finirait donc, je l’avais décidé mais j’avais aussi fait choix de la façon dont cela se terminerait. Ce serait une apothéose, un orage d’été, une crue d’hiver, un soleil d’août. Cela sentirait les fleurs, les foins, les blés. Cela aurait la couleur rouge des coquelicots éphémères, cela aurait le bleu des myosotis et le jaune étincelant des rosiers grimpants du mur de ma cuisine. Cela aurait l’odeur acre de la sueur, cela aurait aussi le parfum d’une femme qui désire. Voila ce que je voulais en cet ultime moment, un bouquet d’amour, de désir et de jouissance.

Il fallait que je trouve le moment, que nous ayons un temps où la peur d’être surpris n’apparaîtrait pas.

Le temps passait et je me désespérais , avec le mauvais temps les hommes restaient cloîtrés à la maison en une veillée permanente. Mais enfin un jour, tout nous sourit, mon père courait à Poiroux, Antoine à Talmont et mon mari je le savais, traînait dans les communs du château.

Aimé était seul dans sa grange, je le rejoignis. Sans que je lui dise quoi que ce soit il avait compris. Alors la magie opéra encore, la paille de son lit se transforma en drap de soie, sa couverture de laine grossière devint la plus riche étoffe. Mu par un sûr instinct, il sut les bons gestes et me déshabilla. Chaque morceau de vêtement enlevé était noyé de baisers et de caresses. Je n’étais plus que chiffon, molle d’amour, lascive, prête à me donner. Je sentais couler en moi un flot de désir, une rivière impétueuse de jouissance. Moi aussi je me mis à l’effeuiller, le titillant, le faisant rager. J’arrachais presque sa chemise, je trouvais qu’il avait forci depuis la première fois. Chaque parcelle de sa peau fut visitée par ma bouche, je le buvais. Puis paroxysme, doucement, d’une lenteur de brise légère je lui baissais son pantalon. Rien de son corps ne fut pas visité, mon repas était dantesque, mon appétit gargantuesque. Repus tous deux de caresses et de baisers, il me prit et je fus à lui. Une explosion, j’avais atteint les étoiles du firmament.

Puis sans qu’on en dise d’avantage nos corps se séparèrent, notre désir commun s’évanouit, je fis glisser une dernière fois ma main sur son torse, jouais une dernière fois avec les boucles de ses cheveux. Il se tourna dans sa couche, je me revêtis.

Notre amour avait vécu.

Le lendemain je le vis paraître, pâle, les cheveux défaits. Il se plaça devant mon père et d’une voix sûr il lui dit, patron je vais m’en aller, j’ai bien réfléchi et je pars. On aurait entendu une mouche voler, je vis l’expression terrible de mon père. C’était la première fois qu’un valet osait partir de chez lui sans qu’il l’ai invité à le faire. C’était la première fois que le grand Jacques Herbert métayer de la Gaborinière avait à subir un pareil affront. Un domestique n’était pas fait pour partir de lui même il était fait pour être congédié ou par le moins de n’être pas reconduit dans son louage.

Mon père finit par lui dire, la porte est là bas, part mais tu n’auras pas tes gages. L’homme enfant ne se rebella pas, il sortit, alla faire sa besace et partit sur le chemin. Je le vis qui s’ éloignait, mais en un dernier sursaut d’amour et d’orgueil je bravais l’autorité de mon père et de mon mari. En courant, la robe relevée, les sabots à la main je lui courus après. Il s’arrêta, me fixa et enfin me sourit, il avait sa figure du bonheur. Je lui tendis mes mains où se trouvait l’intégralité de ce que lui devait mon père. Il en aurait besoin pour poursuivre sa vie. Je lui tendis également un gros morceau de pain, un fromage et un saucisson, il lui faudrait des forces pour faire son chemin.

Il reprit donc sa route, son regard était un merci, puis il disparut à jamais

UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME, SEMAINE 51, Noël

Le bonhomme avait la couenne dure, penché, courbé en deux, soufflant, jurant, crachant il se leva et me terrorisa toute la journée. Cet emmerdeur finit enfin par sortir, les hommes ne le virent pas à l’abattage de l’arbre qui se poursuivait.

Le propriétaire avait décidé de vendre ce magnifique fût et un charroi fut organisé par des rouliers. Antoine pestait de ne pas pouvoir garder une telle splendeur . L’abattage d’un tel arbre nous assurait quand même de quelques semaines de chauffage et croyez moi ce n’était pas le cas dans toutes les maisons.

Un jour alors qu’il avait disparu depuis le matin sans dire où il allait, il revint. Il revint mais point seul, à ses bras une forte gosse, bien charpentée, rose comme un petit cochon et proprette comme une chasse.

Nous savions bien sûr de qui il s’agissait, mais nous demeurâmes comme des couillons. Antoine voyait en l’arrivée de cette gamine une ennemie pour sa Marie Rose. Il avait sans doute raison car une belle mère plus jeune que sa bru, cela n’apportait jamais rien de bon. Antoine ne cessa de répéter, il a osé , il a osé nous la ramener.

Il s’appliqua à nous faire les présentations, nous n’étions pas aux Tuileries et cela fut assez comique.

Marie Raffin âgée de dix neuf ans né en 1817, six années après moi, domestique de ferme de son état, mon père en avait tout de même quarante six. Il décida qu’elle mangerait avec nous. L’ambiance fut glaciale, d’autant qu’il m’incomba de la servir. A plusieurs reprises je fus tentée de lui renverser le chaudron sur sa vilaine robe. Le père ne voyait rien, n’entendait rien ne devinait rien tant il était aveuglé par le sourire niais de cette Marie. A travers la table on voyait bien qu’il buvait ses gros seins, qu’il mangeait ses hanches débordantes de vitalité. Si nous n’avions pas été là il y a beau temps que la bouboule aurait été boulottée sur le lit où six mois plus tôt Marguerite agonisait.

C’en était indécent même pour nous qui étions habitués en nos villages à des remariages rapides. Là rien ne pressait, pas de petit aux seins, pas d’enfant à garder car j’étais encore présente. Non mon père avait les plaisirs de la chair chevillés en lui et l’on sentait qu’il se pourléchait des appâts de cette presque enfant. Nous en étions sûr, cela allait jaser au village et encore une fois nous serions la risée des autres.

En plus nous nous aperçûmes que cette oie blanche n’était pas douée d’une intelligence très vive, elle riait à tout comme une folle dans sa camisole. Mon père en la raccompagnant nous précisa que le mariage attendrait un peu car beaucoup de choses n’étaient pas encore réglées. Je croisais les doigts pour que mon père ne soit pas maladroit et qu’il ne lui fasse pas un enfant tout de suite. Car n’en doutons pas le vieux métayer croquait déjà dans ce gros fruit mur.

Nous arrivâmes à la fête de la nativité, c’est à dire que nous fêtions la naissance de notre seigneur Jésus Christ . J’avais appris qu’il était né dans un petit village qui se nommait Bethléem et dans une province qui s’appelait à cette époque la Galilée.

Un colporteur avait l’année dernière faillit être esquinté par la foule car il avait dit que Jésus était Juif. Moi je savais pas trop où était la Galilée mais le curé ne nous avait jamais parlé de cela et bien au contraire il disait que c’était eux qui l’avaient livré aux romains.

Bref Marie avait accouché dans une étable et Jésus entouré de ses parents fut déposé dans une crèche.

En ce jour personnellement j’allais à trois messes, les fidèles en journée étaient des femmes en presque totalité. Les hommes ne viendraient qu’à la messe de minuit. Non eux ils étaient en pleine discussion pour savoir quelle bûche serait mise dans la cheminée pour la veillée. Du choix, en allait la réputation du maître de maison, évidement il fallait qu’elle rentre dans la cheminée qu’elle soit d’un bois bien dur et sec afin que sa combustion se prolonge au minimum jusqu’à notre retour de la messe et idéalement pendant la journée du lendemain. Papa fit choix d’un superbe morceau de chêne , un idéal, une merveille qui nous ferait plusieurs jours, il en était sûr mais il était tout le temps sûr. On nettoya notre âtre, on lui refit une beauté puis comme on aurait placé une couronne on porta notre offrande au feu. J’avais gardé des tisons de la bûche de l’année précédente, on alluma la nouvelle avec.

Nous étions tous réunis, papa, Antoine, Stanislas, Aimé, Thérèse, Marie et moi. On se groupa autour du feu et à l’aide d’un morceau de buis des  rameaux on bénit notre bûche de Noël. On pria puis l’on entonna quelques chants. Nous voir réunis autour de ce feu sacrée me faisait dresser les poils du bras. Dans l’attente du départ pour la messe on mangea des noix et des châtaignes. Ma fille dormait dans son berceau et Thérèse s’était écroulée dans les bras d’Antoine.

Quand ce fut l’heure on sortit et à la chandelle nous nous dirigeâmes vers l’église, au loin des petites lumières vacillaient et convergeaient toutes vers le village. Tous étaient joyeux, personne ne sentait le froid, c’était la magie de Noël. L’église était comble, il fit presque chaud, on pria, on chanta, on se leva , on s’agenouilla. Mon mari en eut rapidement marre, ma sœur baillait et mon père lui avait vissé ses yeux sur le postérieur de la Marie Raffin.

On rentra à la maison, Marie Jeanne et René, Jacques et Louise avec leurs enfants nous avaient rejoinTs . J’avais suspendu dans la cheminée un poêlon de grattons. On les mangea avec appétit et bonheur d’une joie simple de paysans honnêtes.

Le lendemain je retournais à la messe sans mes hommes. Chacun fit ce qu’il avait envie vive Noël.

UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME, SEMAINE 50, l’année s’achève

Depuis que j’avais annoncé à Aimé que j’étais enceinte, je ne le voyais plus guère. Enfin je ne le voyais plus seul à seul car il venait toujours partager nos repas.

Il y avait comme une gêne entre nous, un fossé s’était creusé. Je ne lui voyais plus son air enjoué et il gardait la tête constamment baissée.

Un jour j’en eus le cœur net, m’assurant que personne ne me voyait je me coulais dans la grange.

Il ne fit guère attention à moi bien décidé à ne plus avoir de contact ni rapport avec moi. J’en étais attristée car jamais je n’avais voulu lui faire de mal.

Je m’assis à coté de lui et je lui exprimais tout ce que je ressentais pour lui. Mon attirance pour lui, sa douce odeur, son peau magnifique, son visage d’Adonis, sa maladresse pendant l’acte et les témoignages d’amour qu’il m’avait donnés depuis qu’il était arrivé dans ma vie.

Je lui contais aussi l’avoir surpris un soir en mauvaise posture. Il sut tout de ce que je ressentais pour lui. Il tourna alors son visage noyé de larmes et me posa la question. L’enfant il est de qui, de moi ou de lui?

J’étais bien incapable de lui dire, mais ce que je savais c’est que l’enfant ne serait pas le fruit d’un amour défendu. Qu’il serait comme ma petite Marie le fruit d’un amour marital. Je lui réaffirmais que d’aucune façon notre attirance ne mènerait à autre chose qu’à ce qu’elle menait actuellement.

J’étais d’ailleurs bien décidé à terminer cette folie, mais je ne savais comment m’y prendre. Mon corps s’en défendait mais mon esprit m’y poussait.

J’en étais là, nous en étions là et je crois que nous étions dans une impasse.

L’année traînait maintenant en longueur, je ne savais pas si la suivante serait meilleure. Mais si je faisais le bilan, en réfléchissant bien je pouvais peut-être relativiser. Certes nous avions eu la mort à la Gaborinière , mais ma fille avait passé le cap dangereux de sa première année de vie. Au niveau de nos amours j’avais été copieusement trompée par ce fourbe de Stanislas, mais je l’aimais et je ne m’imaginais pas la vie sans lui. Mon frère, lui avait engrossé la petite ingénue, mais semblait l’aimer et la vouloir. Mon père avait perdu sa femme mais il était en passe d’en trouver une autre. Il restait bien sûr les amours contrariés de mon petit frère Augustin, il avait été chassé mais il avait apparemment retrouvé une sérénité dans sa vie. Comme vous le voyez contraste et encore contraste, j’avais fait découvrir l’amour à un gamin mais je lui avais fait aussi découvrir la souffrance.

Non vivement qu’elle se termine cette année 1836

Elle faillit d’ailleurs se terminer par un drame, mon père avait décidé de couper un arbre qui était tombé lors de la dernière tempête, puis dans retirer la souche.

L’arbre plus que centenaire allait leurs donner du fil à retordre. Ils passèrent des heures à la cognée. Tout doucement copeau par copeau ils épluchèrent cet arbre vénérable. Comme une brioche qu’on émiette , comme un pain que l’on tranche, le vieux se laissait entamer. Puis en une forme de révolte le bois se fit dur et impénétrable. Mon frère et mon mari n’avaient plus de peau sur les mains, ils n’étaient que cloques, que brûlures, mon père comme toujours s’énervait. Les deux, qui épuisés ne sentaient plus que la lourdeur de leurs bras se récrièrent et demandèrent grâce. Il finit par leur accorder mais prit la hache pour leurs montrer que lui saurait terminer l’abattage. Ce n’était qu’une gageur , mon frère et mon mari devinrent sarcastiques. Lui blême de rage voyant la situation lui échapper cognait de plus en plus dur, le chêne par quelques craquements se moquait de lui. Alors énervé, il devint maladroit, un retour de hache mal ajusté le sanctionna. Il tomba roide comme une branche de l’arbre qu’il voulait couper, soufflé par la cognée qui lui était revenue dans le ventre.

Les deux moqueurs se précipitèrent, mon père avait du mal à respirer. On abandonna le chantier et ils portèrent mon père en se relayant, le domestique leur portant bien sûr main forte.

Je les vis arriver de loin, je crus qu’il était mort et je courus au devant d’eux. Mon père était blafard comme un spectre, son sang s’était comme retiré en un endroit éloigné de son visage. Il respirait péniblement, d’un souffle court d’agonisant. On lui enleva sa chemise pour voir où la hache l’avait corrigé de son insolence. Sa poitrine et son ventre avaient viré au noir, avec des teintes de bleu et de jaune. On envoya Aimé à la Cornetière pour aller chercher la guérisseuse. Il nous fallut attendre un long moment. Du moins le père ne passait pas et c’était toujours cela de prit . Elle arriva, grise, spectrale, dans sa robe de veuve. Sans parole, sûre de son savoir elle tata les chairs, les huma puis lâcha son verdict. Ce n’est rien il a des côtes cassées, cela va se réparer il faut qu’il reste tranquille.

Elle lui prépara un cataplasme d’herbes et d’onguents qui sentait furieusement le saindoux et l’huile.

Toute la nuit il geignit comme un agneau qu’au matin on va séparer de sa mère .

Il mit quelques jour pour de nouveau gueuler, mais les hommes étaient partis pour finir l’ouvrage à leurs mains, et seule ma petite Marie qu’il réveillait par ses hurlements lui répondait par les siens. A n’en point douter il serait debout pour la fête de Noël.

 

UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME, SEMAINE 50, la vengeance de Napoléon

Le lendemain ce fut une belle rigolade, c’est mon père qui ouvrit le bal en sortant précipitamment dans le jardin. Le voir passer en courant en tenant son pantalon, la chemise au vent aurait eu son charme si je n’avais pas été moi même tourmentée. A peine avais je vu mon père remonter son pantalon que je dus prendre le même chemin que lui.

Bientôt ce fut un beau spectacle de derrières à l’air, le Napoléon au paradis des cochons devait bien rire. Au vrai, nous qui étions habitués à la frugalité nous nous étions peut être un peu goinfrés.

Nous étions punis voilà tout. Mon père et mon frère se remirent de leurs émotions assez rapidement mais moi et Stanislas il nous fut impossible d’effectuer la moindre tâche. Nous étions pris d’une lassitude et d’une fatigue qui nous clouait au lit et dans le fauteuil. Vous auriez du voir cela, deux mourants sur leur paillasse dans une pénombre presque totale. Stanislas qui n’avait pas l’habitude de rester à l’intérieur d’une maison comme nous les femmes trouva bien le temps long. Il n’arrêtait pas de geindre et aussi de poser culotte. Mon père avait fait sa crise de nous savoir en cet état, d’autant que mon mari avait déjà été malade la quinzaine précédente. Ce ne fut qu’imprécation contre lui, un bon à rien, un moins que rien qui tirait prétexte de la moindre faiblesse pour s’arrêter. Il se rebella et osa dire que c’est la viande du cochon qui était gâtée et que cela avait peut être un rapport avec sa mort. Alors là j’ai cru que mon père allait nous faire une attaque, rouge, balbutiant, la rage au visage. Car j’avais oublié de vous dire que mon père si il aimait ses bœufs, aimait par dessus tout une autre personne. J’ai nommé lui même, il se tenait en haute estime et penser qu’il pouvait être responsable de quelques fautes, était un sacrilège.

Je sus donc ce jour là que mon domestique de mari avait commis l’irréparable et que nous serions conviés à un départ lorsque sa seigneurie le métayer de la Gaborinière aurait pourvu à notre remplacement. Mais en attendant Stanislas et moi même étions bien malades.

Lorsque le maitre de céans rentra en son logis, le feu était éteint et le repas non préparé. Ma petite sœur Thérèse avait joué avec le pot de saindoux et en avait barbouillé le chat. Quand à ma fille elle baignait dans sa merde sans que je puisse esquisser un geste tant la tête me tournait.

Il fut inquiet car si il avait des doutes sur le courage de son gendre, il n’en avait pas sur le mien. Il envoya chercher Marie Jeanne, elle saurait quoi faire et s’occuperait bien du bébé. En attendant il mit le chat dehors et colla une volée à sa fille. Thérèse qui n’avait jamais été fessée par son père hurlait bien aussi fort que le Napoléon lors de son égorgement. Vraiment un beau tableau que trouva Marie Jeanne. En femme qui connaissait son sujet, elle prit les choses en main, raviva le foyer, lança un fricot, évalua mes symptômes et ceux de Stanislas. Elle nous conseilla la diète cela tombait bien on ne pouvait rien avaler. Elle s’empara enfin de ma petite Marie la changea et décida de l’emmener avec elle. Elle prit résolument la main de ma Thérèse qui serait mieux en sa compagnie que dans celle de deux malades et d’un vieil acariâtre.

Je me remis plus vite que Stanislas, lui resta d’une pâleur mortelle et d’une faiblesse qui ne lui permettait pas d’aller aux labours. Pour ne pas rester en reste je dus prendre sa place derrière la charrue. Cela ne dura guère car au bout d’une demie journée je m’affalais le nez dans le sillon, les bestiaux en habitués, continuant seuls leur chemin. t Aimé et Antoine  accoururent à mon secours. Il fallut encore me ramener. Mon père dans cette méchante aventure perdit encore plus de temps que si il n’avait pas exigé que je prenne la place d’un homme.

D’ailleurs dans le village on cria au scandale, on s’insurgea que le Jacques Herbert n’eut pas de cœur à ce point là. Les plus virulentes des femmes disaient même que ce triste sire n’hésiterait pas à atteler ses enfants si ses bœufs venaient à manquer.

L’incident arriva aux oreilles des gens du château et on eut la visite du régisseur monsieur Hiss. Il passa un sermon à mon père qui tête baissée comme un serf disait oui monsieur , oui monsieur. Dans ma couche j’en jubilais et le Stanislas prit d’un fou rire faillit se pisser dessus.

Mais il ne fallait pas exagérer et l’on reprit le travail tous les deux, mon père nous fit la tête quelques soirs, puis ni pouvant plus reprit la conversation avec nous. Ce n’était pas drôle cette fin d’année pour moi. D’autant que j’avais gardé le secret de la visite d’Augustin. C’était un secret et même mon mari ne fut pas mis dans la confidence.

UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME, SEMAINE 49, le cochon

 

Puis ce fut le cochon, la mise à mort de la bête, puis toute la cuisine qui s’en suivait. Comme j’étais la seule femme à la maison je n’étais pas capable de tout faire et mes amies Louise et Marie Jeanne comme de coutume vinrent me prêter main forte. D’ailleurs ce n’était que coutume de s’entraider en ces moments si particuliers.

Mon père s’y entendait pour tuer le goret, d’ailleurs il prêtait volontiers son expérience à ceux qui répugnaient de le faire eux même.

Nous étions tous là et quand nous approchâmes de l’enclos, Napoléon leva la tête, nous regarda, flaira et d’un jet puissant se soulagea. Ce serait la dernière fois, mon père et Stanislas entrèrent avec une longe, la course commença, notre pépère n’entendait pas se laisser immobiliser. Il courut, faillit renverser mon père qui jura, Stanislas était couvert de merde et de boue. Napoléon ne se laissait pas facilement détrôner. On compara avec le Napoléon de l’année d’avant, car chez nous on les nommait tous comme cela. Celui là était bien plus virulent , plus fort aussi. Père parvint à le maîtriser et finalement la bête, hissée et bloquée sur une sorte d’échelle attendit son sort en hurlant. C’est certain dans le silence prégnant de la campagne prise par le gel le cri du cochon dut s’entendre jusqu’au bourg.

L’assassinat alimentaire allait commencer, il y avait plusieurs écoles, plusieurs habitudes dirions nous, assommer le goret ou pas, avant de le tuer. Mon père disait que lui mettre un coup de maillet nuisait à la saignée, moi je me mettais à la place de la bestiole, se sentir vider de son sang ne devait être guère plaisant. Donc, mon bon Napoléon; immobilisé, les boyaux vides comme un condamné à mort à qui on aurait refusé un repas, vit approcher mon père avec son grand couteau. En fin spécialiste qu’il était, il lui enfonça dans la veine du cou. Ce ne fut qu’un jet, un flot, un ruisseau de sang qui fut recueilli dans une terrine. Liquide précieux comme un beau blé, mon père avec son pouce en régule le débit, Antoine agite les pattes comme une pompe pour faire venir tout le sang.

Stanislas plongeant ses mains dans le seau, farfouillait dans le nectar visqueux pour en extraire les caillots qui se formaient malgré le vinaigre déposé au fond du récipient. Les poules et le chien en raffolaient et se battaient presque pour être les premiers au festin.

C’était la fin, mon Napoléon n’était plus. Les hommes le détachèrent et le posèrent sur le bayart. C’était une sorte de brancard, mon mari et Antoine le soulèvèrent avec peine et déposèrent la victime sur un lit de paille.

On y mit le feux , paille bien sèche pour éviter que la viande ne prenne le goût du brûlé. Après avoir éteint les dernières flammèches, il fallait s’activer à racler la bête. Couleur rose et blanche, Napoléon était enfin purifié et lavé. Cela méritait  bien un petit coup et la bouteille de blanc déjà bien chancelante fut terminée avant la fin de la régalade. Antoine s’en fut au chai pour ravitailler la troupe.

Mon père pour faire plaisir à ma petite sœur tortilla les sotilles des pattes du cochon et en une offrande symbolique lui donna en rigolant. La petite ne sachant que faire des onglons de Napoléon s’enfuit en courant. Antoine coupa la queue du cochon pour l’offrir à quelques pucelles du village. Cela fit rire les lascars.

On emmena la victime dans la grange et on le rependit. J’eus un pincement au cœur tout de même car je l’avais nourri pendant plusieurs mois. Mais bon c’était notre seule source de viande il fallait bien en passer par là. Le père lui ouvrit le ventre puis en sortit les viscères, l’odeur était forte mais personne n’y prenait garde, surtout ne pas crever les boyaux. Papa s’épongea le front et se donna du cœur à l’ouvrage en forçant de nouveau la bouteille. Ensuite il enleva la pire, cela me dégouttait et j’eus malgré moi un haut le cœur quand je vis, les poumons, le foie, la rate, le cœur et la langue alignés sur la grande planche qui reposait sur deux tréteaux.

Moi avec les femmes je pris les tripes et nous allâmes au ruisseau pour les laver à grande eau. Le travail était pénible car l’eau était glacée. Nous les avions tendus sur des arceaux d’osier pour mieux les rincer. Ensuite on les déposa dans une cuvette.

Le lendemain nous les remplirions de sang à boudin et de chair à saucisse. Quand au gros intestins j’en ferais des andouilles et moi personnellement c’était ce que je préférais.

Mon père récupéra le fiel qu’on fera sécher et qui servira d’onguent pour les petites blessures. Comme rien ne se perd Antoine coupa la bite du cochon que l’on mit à fumer et qui servira à graisser les scies.

La journée était terminée, il fallait attendre que le cochon refroidisse pour le débiter.

Le lendemain on prit les même et on recommença, on détailla des rôtis pour offrir à ceux qui nous avaient aidés tout au long de l’année. Ces derniers feraient de même, comme les cochons n’étaient pas tous tués en même temps cela faisait comme un roulement.

Le reste de la viande fut mit dans le charnier pour être salé. C’était notre réserve de viande. On prépara ensuite les jambons, sel, poivre épice, thym et laurier, puis enveloppés dans un sac le père les enterra dans le chai pour qu’ils maturent. Ils finiront à l’issue suspendus dans la cheminée pour y être fumés et séchés.

Ce n’était qu’explosion de saveurs, saucissons , jambons, andouilles, grattons. Nous avions travaillé toute la journée, mes mains en étaient rosies.

Alors que la graisse dans un immense faitout finissait de se transformer en saindoux nous passâmes joyeusement à table. Ce fut une orgie de viande, un festin pantagruélique. Mon père saoul en hommage à Napoléon leva son verre et cria vive l’empereur.

Bien sûr on dut prélever une part de toutes ces cochonnaille et le lendemain je l’emmenais au château pour qu’elle y soit cuisinée par la cuisinière de ces messieurs dames.

UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME, SEMAINE 49, les adieux définitifs

 

Le mois de décembre était là, avec ses journées courtes et ses nuits sans fin, la campagne n’était pas au repos mais vivait à son rythme hivernal.

Elle prenait les choses comme elles venaient, en vieille habituée. Le froid chassait le vent, le vent chassait la pluie, c’était un balai continuel, non pas réglé comme un quadrille mais appliquant une sorte de règle inconnue. J’aimais ce changement permanent, nous ne savions guère si nous serions trempés ou transis de froid. Souvent nous étions gâtés comme dans un état de grâce, car le seigneur nous gratifiait des deux. Heureusement le soleil se mettait aussi de la partie, il faisait fondre les gelées en de multiples cascades. La blancheur du frima sublimée par la lumière du soleil de décembre me laissait sans voix et souvent je me surprenais; mon torchon à la main à rêvasser le museau en l’air, à renifler je ne sais quoi. Cette année nous étions comblés par cette alternance, mon père laissait exprimer sa colère en disant que ce mauvais temps allait le ruiner, que du temps de sa jeunesse il y avait comme une stabilité qui leur permettait tels des augures de prévoir le ciel.

Pour tout dire; moi j’en rigolais de le voir tous les matins maugréer, ses bœufs ne lui répondaient pas et il partait en hochant la tête comme un âne en colère.

D’autant que le 8 décembre, le verra exempt de travail car nous fêtions l’immaculée conception, nous devions cesser le travail car pour notre mère l’église c’était ce qu’on appelle une fête précepte, c’est à dire que nous ne devions pas travailler. Allez faire entendre raison à ces sales bonhommes qui crient tout savoir. Moi le curé me disait que Marie était exempte du péché originel et qu’aucune souillure ne venait la tacher. C’était cela que nous fêtions et c’est pour cela qu’en ce jour je priais avec force. Mon père, Antoine et Stanislas ne comprenaient pas la force de ma foi, ils se moquaient de ma ferveur et blasphémaient à tout bout de champs. Antoine méchamment me disait, ta Marie elle a été lutiné par Joseph et je gage comme vous toutes qu’elle y a pris du plaisir. Mes oreilles pouvaient tout entendre mais ses niaiseries à l’encontre de notre sainte mère me mettaient dans des colères folles.

Heureusement il profita de sa journée pour aller voir sa grosse dinde, Stanislas eut sans doute à faire dans les alentours du château et mon père rejoignit peut-être la petite Raffin.

A deux heures de relevée, alors que je jetais aux poules des miettes de pain j’entendis un chuchotement dans le jardin. Là bas derrière le noisetier j’aperçus une forme, puis me rapprochant je vis se dessiner la grande figure de mon frère Augustin. Mon dieu qu’il était beau, son teint avait pris les couleurs de ceux de la mer. Sa peau presque tannée ressemblait à un vieux cuir, ses yeux qu’il avait toujours eu très beaux, avaient eux aussi comme changés de ton. D’un bleu ciel , ils avaient viré à une bleu océan, plus gris, plus transparent. Je lui pris les mains et l’invita à rentrer chez lui. Il me dit qu’il n’en était pas question. Il venait me dire au revoir pour toujours, il partait pour un voyage sans retour au loin derrière la mer océane. Il me conta comme un enfant babillant les merveilles de sa vie Rochelaise. Il partageait pour l’heure un galetas dans une haute maison qui donnait sur le quai avec un jeune matelot. Je ne l’interrogeais pas sur la teneur de sa relation avec le jeune marin mais je compris. Il me chanta ,comme me l’avait chanté le colporteur, les odeurs du port. Senteurs de la vase après que la mer se fut retirée, parfum des poissons qui se déchargeaient au pied de la tour de la chaîne. Il me mima en rigolant la rengaine des vendeuses de sardines qui poussaient dans toute la ville des petites carrioles à bras. Il m’expliqua le mélange de gens, pauvres, riches, traînant sur les quais. Cela allait des belles bourgeoises qui venaient se pâmer devant les bras musclés des marins aux bourgeois qui venaient flairer le cul de quelques pauvres filles tarifées. Il y avait aussi la catégorie des fonctionnaires qui mains dans le dos jouaient d’importance en inspectant le travail des autres. Mais le plus intéressant était le monde de la mer, mon frère fut intarissable. Il voulait être sûr de tout me dire, de tout me décrire afin que je sache qu’il était heureux. A l’entendre, le fumier des arrières cours des auberges n’avait pas la même flagrance que celui de notre ferme, comme si le crottin des villes et le crottin des campagnes ne sentaient pas pareil. Je le laissais dire, buvant ses paroles. Il en rajoutait en m’expliquant que les femmes de marin exhalaient une fraîcheur que n’atteignaient pas les femmes des champs. Quel grand sot de croire cela, de s’imaginer de tels contes, le bonheur rend aveugle. Mais le temps passait et il fallut qu’il s’en aille, il ne voulait pas croiser mon père ni mon frère. Par contre il voulut biser une dernière fois ma fille Marie, je m’en fus donc la chercher. Il l’embrassa, la serra contre lui à l’étouffer, on eut pu croire qu’en reniflant une dernière fois ses langes il s’imprégnait de la Vendée, de sa terre natale et de la métairie qui l’avait vu grandir.

Puis ce fut moi qu’il prit dans ses bras, il me serra et serra encore comme voulant rentrer en moi. Je sentis bientôt le long de mon cou ses larmes qui me mouillaient. Ru, puis ruisseau, elles devinrent rivières, il pleurait comme pleurent les enfants. D’un chagrin véritable, celui de quitter sa terre, celui de quitter ceux qu’on aime.

Puis encore une fois je le voyais s’éloigner sur le chemin, mon cœur était transpercé, j’étais brisée, chancelante de douleur.

Puis les hommes revinrent , crottés jusqu’au ventre, mouillés, sales et fumant d’une vapeur de labeur. J’ hurlais qu’ils transformaient ma pièce en un champs de labour, avec leurs sabots plein de boue. Ils en avaient cure, je le savais mais les choses se devaient d’être dites.

UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME, SEMAINE 48, la présentation de Marie Rose

 

Comme je vous l’ai déjà dit, les paysans adoraient leurs bœufs, ils les aimaient d’un amour d’amant et plus d’un n’aurait pas hésité si il eut fallu se débarrasser soit de sa femme soit de ses bœufs.

Mon père disait, une bonne femme c’est plus facile à dresser qu’une paire de bons travailleurs.

Ce n’était pas flatteur pour nous mais nous en étions pas à une avanie près.

Donc mon père en cette période de labours les choyait comme jamais. C’est tout juste si il ne couchait pas avec. D’ailleurs il accablait Aimé de conseils et lui intimait lui qui dormait à proximité de veiller sur eux sans cesse. Le pauvre gamin pour ne pas prendre le risque de déplaire s’en réveillait la nuit et faisait une ronde comme un soldat sur son rempart.

Il fallait assister au départ le matin à la levée du jour, un vrai spectacle, il leur tournait autour, les flattait, leur parlait. Il vérifiait tout et chacun faisait attention à bien attacher les bêtes et a bien fixer le joug. Mon père n’aurait pas manqué d’utiliser son aiguillon pour punir le maladroit, même si cela avait été son fils. Pour ses bœufs il ne faisait pas de différence, les mal entretenir était commettre un tyrannicide, un parricide ou un infanticide.

Il est vrai que ces animaux étaient magnifiques et que la vapeur de leur naseau formait comme une couronne. Ils s’élançaient d’un pas lent mais sûr, mon père fier comme un roi sur son trône calquait son pas sur les leurs. On eut dit une procession.

C’est cette semaine là qu’est venu le père Jean, il passait de ferme en ferme, sa tournée le menant loin. Au cours des années il s’était fait une fameuse réputation, la dextérité de son geste le faisait attendre avec impatience dans les métairie reculées.

Le brave homme depuis des décennies s’était fait une spécialité comme coupeur de cochons.

Pour bien me faire comprendre, le Jean il coupait les testicules des porcelets. Nous en avions deux à émasculer, ils avaient cinq semaines et le temps était venu de le faire. L’opération était indispensable car un porc non châtré était immangeable. Il puait la pisse que c’en était une infection, si cela était mal fait la viande se gâtait et nous avions nourri le goret pour rien.

J’assistais le père Jean, il retournait la bestiole et tenant son canif aiguisé comme une lame de barbier il pinçait les testicules et d’un coup prompt châtrait le cochon. Dès fois il devait les faire sortir du ventre mais le plus dur était de ne pas entailler la verge.

Il désinfectait ensuite le plaie avec un peu d’alcool et jetait aux poules le résultat de l’opération. Les volailles en étaient folles et se battaient à grands coups d’ailes et de bec. Le cochon couinait un petit moment puis repartait à farfouiller dans sa fange. Je payais le vieux et lui servait une blanche puis il repartait sur les chemins.

Napoléon un peu inquiet de tant de mouvement devait se dire c’est bientôt ma fin.

Mon père ne connaissait pas Marie Rose la peut-être future de son fils. On la vit débarquer un dimanche après midi accompagnée de son père . Elle avait bien changé depuis que je lui avais vue le cul posé sur la margelle. Elle était bien grasse assurément, soit elle profitait de tout, soit elle mangeait bien , mais bon laissons cela, ce n’est que ma méchanceté qui ressort. Malgré le port lâche de ses vêtements, on voyait assurément qu’elle portait et qu’elle était plus près de la fin que du début.

Accompagnée de ses parents qui pour la circonstance s’étaient parés comme pour une noce, elle paraissait un peu gauche. On eut dit une drôlesse qu’on amenait au couvent. Je leurs fis les honneurs de notre humble demeure. Mais là n’est pas l’essentiel, Pierre Murail était déjà venu deux fois et il avait avec un talent de marchand soupeser ce qu’il en valait réellement de notre mobilier. Ayant eu connaissance de la visite j’avais fait reluire ce que je pouvais, mon frère ne pourrait point dire que je n’avais pas fait d’efforts. Les palabres recommencèrent encore et encore. Antoine et sa grosse oie sortirent se promener. En terme de comparaison animale,  de loin on aurait plutôt dit un gros jard qui se dandinait. La messe était dite je ne l’aimerais pas et je me disais que je ne partagerais pas le moindre bout de mon territoire avec elle. Je ne me voyais pas l’entendre geindre sous les coups de boutoirs de mon frère séparés de nous par un simple rideau de courtil, non et encore non.

Ils repartirent comme ils étaient venus, chacun ayant voulu tirer le drap de son coté , m’est d’avis que l’enfant naîtra sans père et que les Murail auront un petit bâtard. A être si exigent on peut perdre le principal;

Ce que pensa mon père de sa future belle fille, nous n’en sûmes rien, car l’ancêtre n’exprimait guère ses sentiment sauf pour ses bœufs bien évidemment.

UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME, SEMAINE 48, de début de l’avent

 

Nous entrâmes dans le dernier mois, la dernière ligne droite de cette année, il s’en était passé des choses.

Les labours continuaient de plus belle, la pluie n’arrangeait pas les choses et plus d’une fois mon père dut reporter l’ouvrage. Ces jours là comme un chien au bout d’une corde, inlassablement il gueulait et faisait le même chemin en des pas précipités. Il était odieux avec tous et particulièrement avec Stanislas et Aimé. Ils les envoyaient faire des coupes de bois dans une haie lointaine. Ils en revenaient trempés et épuisés. Stanislas trouvait cela injuste d’autant que mon frère Antoine se gobergeait au chaud et effectuait pour masquer la différence quelques menus et inutiles travaux.

Stanislas tomba malade, il prit un coup de jalousie et un coup de froid, ce n’était rien bien sûr, mais la fièvre qu’il avait, l’empêchait de se lever. C’était bien la première fois que je le voyais alité en pleine journée. Papa était furieux après lui et le traitait une fois de plus de bon à rien. Stanislas disait que nous allions partir, qu’il allait chercher un bon endroit, qu’il n’y avait rien à gagner en restant ici.

Il mit quelques jours à se requinquer et à l’issue mon père lui livra une guerre sourde et impitoyable.

Nous étions entrés dans la période de l’avent, c’était un peu comme le carême pour Pâques. Cela commençait en vérité le quatrième dimanche avant Noël. C’était pour nous préparer à la venue de Jésus sur terre, à sa naissance à Bethléem. Comme nous l’avait expliqué le curé, le mot Avent vient d’un mot d’une ancienne langue qui veut dire venue. L’avent est donc l’attente de la venue du Christ. Autrefois les gens devaient faire abstinence et pratiquer le jeun. Je ne sais pourquoi cela a été abandonné, mais bon c’est pas plus mal. D’autant que nous allions bientôt tuer le cochon.

Stanislas malade était pire que ma petite sœur, un vrai emmerdeur. Je devais lui amener le repas au lit ; je devais redresser son oreiller. Il m’appelait sans cesse car il s’ennuyait. De plus comme il nous savait seuls à la maison il voulait profiter de son avantage. Viens donc t’allonger avec moi, viens profiter de la chaleur. Pour la gaudriole il n’avait plus de fièvre le lascar. J’avais autre chose à faire que de relever mon cotillon à tout moment.

Il fallut quand même que je cède un peu. D’ailleurs nous fumes comme punis par cet acte. En pleine matinée alors que je ramenais des pommes à la cuisine le Stanislas au creux de son lit de plume m’invita et me charma par quelques belles paroles. Je ne crus pas nécessaire de refuser, d’ailleurs soyons franche comme nous bravions un interdit j’étais preneuse d’un peu d’amour.

Nous croyant seuls au monde, nous fîmes notre affaire. Stanislas fit le travail qu’il ne pouvait effectuer sur la terre grasse de notre métairie. Avec talent et ferveur, contrairement à mes habitudes ma robe s’était écrasée en un tas aux pieds du lit, j’étais donc nue. Mon mari ne l’était pas moins et rien ne pouvait cacher ce que nous faisions . Parvenu à la fin des réjouissance je me retournais et je la vis. Nous avions oublié ma petite sœur, sa petite frimousse tournée vers mon séant me regardait béatement. En quelques minutes nous avions fait son éducation. Elle ne saurait pas écrire mais saurait ce que font les adultes ensemble. Elle me dit : Angélique c’est dégoûtant, je vais le dire à papa. Justement, cela était le cœur du problème.  Si le vieux apprenait cela,  il en ferait toute une histoire, normalement Stanislas devrait être aux labours et non pas dans mes jupons. C’était un coup à nous faire congédier comme des domestiques qui auraient volé.

Je fis promettre à la petite de ne rien dire, mais je dus y mettre le prix. Je m’enchaînais à cette petite tête blonde qui bientôt comprit tout le parti qu’elle pouvait tirer d’un secret.

Bon le curé tenait à nous voir à la confesse avant Noël, pour nous purifier disait-il. Moi j’y allais régulièrement, mais encore une fois devais- je tout dire? . J’y réfléchis pendant tout le jour et ma décision fut prise, oui le curé saurait tout.

Stanislas vint avec moi, car malgré tout cette foutue bête croyait comme moi en notre seigneur Jésus . Il faisait sa mauvaise tête pour paraître comme les autres hommes mais comme moi il était en crainte des sentences célestes.

Cela m’amusait de le voir, il avait la même attitude devant le curé que devant le châtelain. Comme un enfant pris en faute il avançait le chef baissé.

Moi dans la nef, lui dans le confessionnal, j’attendis un moment qui me parut une éternité. J’avais froid à ne rien faire me contentant de voir entrer mes pratiques, de les saluer d’un mouvement de tête. Bientôt il y eut comme une file d’attente. J’entendais les gorges se racler, la sabots taper, puis quelques chuchotements. Décidément il lui racontait sa vie . Quand il sortit on entendit au fond près du transept un sonore enfin il est sorti. Stanislas était rouge de confusion comme un enfant qui venait de prendre une fessée. C’était mon tour.