LE FARINIER DE VOUHARTE, ÉPISODE 2

Pierre, même s’il n’est pas animé par la foi christique de son père envers son moulin, entend tout de même que la réputation des Moreaud soit respectée et va s’évertuer à faire un travail parfait.

La musique de l’eau du bief, qui vient cascader et s’engouffrer sous les pales de la roue en bois, s’accorde avec le bruit de la meule et des différents rouages. Un bon meunier travaille à l’oreille. La partition doit être jouée parfaitement. Pierre regarde la vieille roue en bois et l’axe horizontal qui fait tourner une roue dentée qu’ici l’on nomme rouet.

Tout est parfait et, par l’intermédiaire d’une roue plus petite appelée lanterne, l’axe vertical va aller faire tourner la meule courante.

Le rhabilleur de meules est passé le mois dernier et a repiqué les deux meules. Du travail d’artiste, presque de la sculpture sur pierre. Le père Antoine entend faire travailler le meilleur ; il le paye bien, lui gave le ventre de bons ragoûts de la meunière et le couche dans de la paille bien fraîche si le lascar reste à la nuit tombante.

Pierre effleure amoureusement la meule fixe appelée dormante. Au-dessus, la meule courante entre en transe dans une danse sans fin. À l’aide de la potence, Pierre fait jouer l’anille pour un réglage parfait entre les deux meules. Si l’écart est trop faible, la pierre chante trop fort et la farine est brûlée ; si les meules sont trop écartées, les grains seront mal broyés et la farine grossière.

Une chorégraphie de ballet orchestrée par Pierre Moreaud, fils du maître et déjà digne successeur, du moins à son avis personnel.

Le domestique attrape un sac de grain et le verse dans la trémie. Ce vaste entonnoir dirige son or bien mûr vers la petite pièce de bois nommée auget. Tout est précis et ordonné. La pierre fait vibrer l’auget par un petit dispositif mignonnement surnommé babillard et le grain s’écoule comme de l’eau bénite dans l’œillard, trou dans la meule courante.

Le grain est comme aspiré par les rayons et broyé entre les deux pierres ; la farine est expulsée vers l’extérieur par la force centrifuge. Les deux compères sont satisfaits. Gaschet ne se fera pas engueuler par le maître et Pierre ne subira pas les foudres de son père.

La farine qui s’écoule dans l’archure est belle, douce comme la peau d’une femme. Enfin, c’est Gaschet qui le dit, car Pierre n’a encore pas eu loisir d’en tâter la texture. L’acte final se déroule dans le blutoir où le tamis sépare la farine et le son.

Antoine revient avec Michel Courtin. Les deux sont bien chauds et rigolent comme presque compères. Le verbe est haut et graveleux. Marie, la fille d’Antoine, qui tient le ménage depuis la mort de sa mère, est bien contente que les deux soudards aient quitté sa cuisine.

L’on pèse les sacs et Pierre, aidé du domestique, les charge dans la charrette. François réapparaît avec les marques de son roupillon dans l’herbe ; sur l’autre joue, il reçoit en offrande une giroflée à cinq feuilles : le père Michel il rigole pas.

Le meunier, en guise de paiement, prélève un seizième de la farine obtenue. Antoine a appris à Pierre comment jouer les roublards afin d’en prélever davantage. Ne dit-on pas que, pour être un bon meunier, il faut aussi être un bon voleur ?

Michel, qui ne soupçonne aucune tricherie, conclut l’affaire d’une bonne tape dans la main. Tout est scellé, tout est dit, aussi officieusement que chez les notaires.

La journée n’est pas terminée : les carrioles se succèdent. Pierre ne pourra pas s’échapper pour entrevoir sa Marguerite.

Heureusement, le lendemain, la presse au moulin est moins forte, et Pierre peut se permettre de s’échapper un petit moment. Il faut toutefois être discret, ne pas se faire voir en galante compagnie et éviter qu’un importun n’alerte les familles.

Il se faufile le long des maisons basses et arrive à l’église, monte les quelques marches qui mènent à l’entrée, passe sous le porche et poursuit par le cimetière. Ensuite, il remonte par le chemin de Coulonge. Marguerite doit normalement l’attendre à l’abri des regards, à la combe du Sauvage.

Les deux amoureux sont enfin ensemble. Ils s’embrassent sagement, se découvrent peu à peu. L’attirance est réciproque, mais ils ne doivent pas brûler les étapes. Ils discutent et jurent de se prendre pour mari et femme. Ils n’envisagent aucune difficulté avec leur famille : entre gens du même milieu, les discussions iront bon train.

Pierre, dès le lendemain, en parle à son père. Antoine n’y trouve rien à redire : son fils a vingt-six ans et il ira voir Michel Courtin. Les choses se font vite, une date est fixée, et les amoureux peuvent maintenant se faire voir ensemble.

La date choisie est le 22 décembre 1840. Les travaux à la ferme sont au ralenti et les meules du moulin sont à l’arrêt.

Nous sommes un mardi, et il est une heure de l’après-midi. C’est un drôle d’horaire, mais le maire, Jean Lotte, en a décidé ainsi. La carriole, fleurie et sur laquelle est juchée Marguerite, arrive. Elle est toute jolie dans sa robe bleu foncé. Son corsage, ajusté et fermé par des lacets, épouse ses formes et laisse deviner ses charmes. Pierre est impatient de découvrir ce qui se cache sous ce voile de coton. Il s’imagine déjà en train de dénouer ces cordons et de jouir de la nature généreuse de son épouse.

Par-dessus, elle a passé son tablier de cérémonie en soie, hérité du mariage de sa mère. Puis, pour parfaire son allure, elle se drape d’un châle dit de cachemire, acheté à un colporteur d’Angoulême. Marguerite grelotte, et ses joues se rougissent sous l’effet de la bise venue du nord. Instinctivement, elle porte la main à sa coiffe, de peur qu’elle ne s’envole. En mousseline blanche, rehaussant sa tenue sombre, elle fait office de tiare. Ses cheveux, en chignon bas, sont cachés par sa coiffe. Pierre, qui, à la vérité, n’a jamais vu sa promise en cheveux, espère la voir s’en draper lorsqu’elle sera enfin nue devant lui.

Au-dessus de son châle noir miroite au soleil une petite croix en or. Un petit mouchoir brodé, qu’elle tient en main, vient parfaire la tenue de la déesse du jour.

Pierre porte une veste de drap sombre, un gilet en drap de laine et une chemise blanche en lin, un pantalon long en drap et des souliers vernis. La chaîne d’une montre à gousset, objet de prestige dont il n’est pas peu fier, rehausse de son éclat la sobriété de sa tenue. Un chapeau noir en feutre, une canne à la main et un foulard noir noué autour du cou parfont son élégance.

Toute la famille est réunie : il y a des Moreaud de Vars, de Saint-Amant-de-Boixe, et des Courtin de Vouharte et du Breuil. La cérémonie commence. Le premier témoin est Clément Sauvage, cousin par alliance assez lointain, mais propriétaire cossu à Saint-Amant-de-Boixe, qui apporte un peu de notoriété. En deuxième vient Jean Audhouin, jeune propriétaire de vingt-trois ans, cousin second demeurant à Nitras-sur-Saint-Amant-de-Boixe. Marguerite a son frère Pierre comme premier témoin et son cousin Martial Charron comme deuxième, les deux de la commune de Vouharte.

La foule s’entasse dans la maison commune. Le maire, au nom de la loi, marie les deux amoureux et fait signer le registre. Du côté des Moreaud, tout le monde signe, mais la chose est plus difficile chez les Courtin, car Michel et sa femme Marie n’ont jamais tenu une plume de leur vie et n’ont pas jugé bon de faire apprendre à leur fille.

Le reste n’est que festivité et souhaits de longue vie aux deux mariés.

Épilogue

Pierre devient patron du moulin de Vouharte en 1852, au décès de son père Antoine. Il est lui-même décédé en 1891, laissant le moulin à son fils Pierre, marié lui aussi à une Marie Courtin. Le couple Pierre et Marguerite n’eut que deux enfants : Pierre et Marie. Marguerite Courtin décède en 1901 à Vouharte.

Le moulin passa ensuite dans les mains de Charles Amant Basset, gendre de Pierre Moreaud, lorsque ce dernier décéda en 1913. Mais les beaux temps des moulins à eau étaient passés, victimes de la mécanisation, et celui de Vouharte ne résista pas à la concurrence. Lors du recensement de 1921, Charles Amant Basset n’est plus meunier, mais cultivateur.

La dernière Moreaud, Marie, mourut en 1950. Le moulin appartient toujours à la famille Basset par l’intermédiaire de Pauline, arrière-arrière-petite-fille de Charles Amant Basset.

La graphie du nom Moreaud est variable. Sur l’acte de mariage de Pierre, Antoine signe “Moraud”, alors que le marié signe “Moreaud”. Il en est de même pour la famille Courtin, qui s’orthographie aussi “Courtain”. J’ai donc conservé la graphie qu’utilisait Pierre, le héros du texte.

Pour plus de précision généalogique concernant les deux familles Moreaud et Courtin, voir l’arbre “Tramchat” sur le site Généanet. Voir aussi le blog “Larbredeviedepascal”, où se trouvent écrites des histoires sur Vouharte.

Lien pour découvrir mon site : larbredeviedepascal

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