AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 18, POUR QUI SONNE LE GLAS

Nous sommes le 22 septembre 1751. Doucement, la cloche se met en branle, lentement, un bruit sourd qui s’élève au-dessus du clocher, qui prend son envol comme une folle nouvelle.

Par-dessus les toits de chaume des maisons, volant au-dessus des champs grouillants de vendangeurs, épousant l’onde claire des eaux vives de la Roulière, le glas prévient, le glas annonce.

Tout le monde comprend. Tout le monde suspend son activité. L’on se regroupe, l’on se questionne. L’un dit : « C’est la mère Moinet. » L’autre rétorque : « Écoute donc attentivement, bougre d’idiot, c’est un homme qui est passé. Le son n’est pas le même. »

L’on s’immobilise et l’on compte le nombre de coups. Oui, c’est bien un homme. Le glas est plus long, le nombre de coups plus important.

La cloche qui résonne au loin dans le bourg suscite l’interrogation quant à celui qui vient de partir.

Pour qui sonne le glas ?

La question ne reste guère en suspens, car l’on voit au loin, sur le chemin, courir deux des frères Juzeau et l’on comprend que c’est le vieux Mathurin qui a lâché la rampe.

Le bedeau s’applique à cette tâche venue du fond des âges chrétiens. Le curé est très à cheval sur la stricte application de l’art campanaire.

Dénécheau connaît assez peu cette famille de modestes chrétiens. Chez les Juzeau, l’on vient à Pâques, à la Noël, aux sépultures, aux grands événements, mais l’on n’use pas sa culotte sur les bancs de l’église. Pas un pour rattraper l’autre. Le vieux Mathurin était presque un mécréant et les fils, par mimétisme social, l’ont bien sûr suivi.

La kyrielle de femelles de la famille est de la même engeance. Marie-Anne Simonneau, la mère, est une chrétienne au minimum : ne perd pas son temps à prier, ne perd pas son temps à vénérer. Toujours une vache à traire, une chèvre à aider à la délivrance, toujours un fagot de bois à ramasser.

Anne, Marie, Marie-Anne et Françoise, les filles, sont plus graines de sorcière que bigotes. Oui, mauvaises chrétiennes, qui, à la messe, regardent plus le mâle que le bréviaire. Confondant temps sacré et temps profane, elles font tourner la tête des hommes pendant l’office et le curé, qui n’est pas en reste, les admoneste fréquemment.

Quoi qu’il en soit, le Mathurin, il va bien falloir le mettre en terre. Zélé catholique ou tiède pratiquant, tous franchissent néanmoins la porte de l’église dans la planche de bois clair et tous retournent à la poussière dans le jardin du cimetière.

Le curé est là, autour du corps. Marie-Anne, drapée dans sa dignité de veuve, regarde au loin, regarde là-bas, vers sa propre mort. Comment, d’ailleurs, ne pas penser à son propre départ ? Chaque enterrement est une répétition du sien.

Elle est encore gaillarde, sa stature en impose encore à sa marmaille. Cheveux cachés, mais sans doute gris, rides sinueuses, teint halé, elle ressemble à une vieille statue d’église, sculptée et  »polychromée » par un artisan local, œuvre somptueuse patinée par le temps.

Se groupant comme des oisillons autour de leur mère, les filles forment comme une sorte de rempart.

Il y a Françoise, museau de fouine, nez conquérant, yeux à vous déshabiller un homme en armure. L’on dit qu’elle minaude du côté d’Anais et que son déhanché est près de conquérir le Pierre Grasset. C’est fort possible, son corps fort et vigoureux ferait bonne mère et bonne amante.

À moins qu’on ne s’inquiète de son physique en regardant sa sœur aînée Marie, mariée, la quarantaine fatiguée. Mêmes traits, même sourire narquois ou enchanteur, yeux du même bleu pénétrant, mais paupières alourdies.

La Marie, femme de Jean Rouhault, s’est un peu arrondie : les grossesses, l’âge, la ménopause. Elle reste toutefois une belle femme et ce n’est pas sa poitrine généreuse qui viendra ternir le regard qu’ont les hommes sur elle.

Marie-Anne ne semble pas être issue du même ventre. Celle qu’on appelle la Berthonnière, du nom de son mari, n’est ni grande ni dispensatrice de beautés à mirer. Plate comme une sole, noiraude comme une esclave des Antilles, le nez aquilin, la lèvre adipeuse, les pommettes inexistantes. Seuls ses yeux sauvent le navire du naufrage. Ils sont pétillants, rayonnent comme un soleil et vous enveloppent d’une chaleur inexprimable à chaque fois qu’on se noie dans son regard. Le Michel y a trouvé son compte. Après tout, les plus beaux joyaux ne sont peut-être pas dans les plus beaux écrins.

Reste Anne, mariée à un gars de Saint-Sauveur-de-Nuaillé. Pas grand-chose à dire, le portrait craché du Mathurin. Personne falote, un peu hommasse, une voix de stentor, des mains de battoir de lavoir, on ne lui cherche pas noise et son bonhomme Pierre Gombeaud file droit, comme le reste de sa nichée.

Elle regarde sa mère, puis le corps de son père, en supputant les biens qui pourraient lui revenir. Aucune des filles ne semble affectée et aucune ne prend la peine de feindre de la tristesse. Le vieux Mathurin n’était pas facile à vivre et avait la taloche facile. Les conflits se réglaient à coups de verges, jupons troussés et culottes baissées.

Toutes les filles sont mariées, mais aucun des garçons n’a franchi le pas. Ne dit-on pas : « Puceau comme les frères Juzeau » ?

Faux jugement, car le Mathurin est promis à une fille de Courçon et a déjà anticipé sur sa nuit de noces. Un fier gaillard que celui-là, musculeux, noueux, travailleur. Il a déjà figure d’ancêtre avec ses cheveux qui se teintent prématurément de fils blancs. Son visage est beau, presque parfait, que cela en frise l’indécence. Les femmes le regardent avec une envie non dissimulée et plus d’une veuve a déjà poussé ses pions pour le glisser dans une couche rendue libre.

Jean et Louis, au physique, se ressemblent. Ils ne sont pas jumeaux, mais la nature moqueuse les a parés des mêmes traits. Moqueuse, elle l’est certainement, car les deux sont aussi laids que leur frère est beau, comme si une sorcière, une jeteuse de sorts, s’était penchée sur leur berceau, voulant soustraire aux puînés ce qui avait été donné au premier-né.

Le dernier se nomme Antoine, dit Boitilleux, mi-gnome, mi-farfadet, une belle âme, un beau benêt que les enfants embêtent et que les femmes du lavoir traquassent impudiquement.

La famille forme un tout, unie comme les doigts d’une même main. Être l’ennemi de l’un, c’est être l’ennemi des autres. Huit enfants survivants à l’âge adulte, à l’âge mûr pourrait-on dire, cela tient du miracle et le curé s’en fait la réflexion.

Les fossoyeurs descendent Mathurin dans sa fosse.

Adieu, le vieux. Adieu, le père.

Mathurin cadet devient Mathurin aîné et Antoine, instinctivement, dans un geste de recherche de protection, lui prend la main.

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