
Au domicile de Nicolas, l’on s’agite, on discute. La petite est passée dans la nuit. On s’y attendait, tellement chétive qu’elle était. La bonne âme qui lui donnait le sein en l’absence de sa mère l’a trouvée bien silencieuse, bien roide, sans couleur. Sans s’inquiéter, au départ, outre mesure, laissant la lumière succéder à l’obscurité et son mari partir au travail, elle se mit en devoir de s’occuper de sa petite protégée.
D’une main inquiète, elle toucha le visage impassible. Froide comme une pierre des champs, dure comme une pièce de chêne, elle était morte, avec certitude. Elle hurla, terrifiée, en s’enfuyant dans la cour du quereux. Les voisines se précipitèrent, lâchèrent leur ouvrage, toutes solidaires devant ce malheur imminent.
Elles pénétrèrent comme le vent dans une haie dans la pièce commune. Au silence spectral du berceau d’osier répondaient les hurlements stridents d’une masse blanche emmaillotée sur le lit de ses parents. Une morte, une vivante : le contraste est saisissant. L’une appelle le sein de sa mère ; l’autre, l’enfant placée dans un hautain mépris, lui répond par un néant sonore.
Les femmes touchent, constatent. Pas de doute. La maman attrape la braillarde, ouvre son corsage et, sans plus se préoccuper de la morte, des voisines et des hommes qui entraient en curieux, elle sort un sein généreux.
Aussitôt, la goulue se tait et se repaît de la tiédeur épaisse du lait gras de sa mère.
La famille Barraud fut rapidement prévenue. Nicolas se trouvait, malgré l’heure matinale, sur une pièce de vigne aux fiefs de Mille-Écus. Le vieux, sur le chemin de Port-Bertrand, menait des bœufs, et Marie-Anne, la mère, en compagnie de sa fille Jeanne, trayait leurs chèvres.
Depuis qu’elle avait comme tué sa mère, cette petite Marie, âgée de six mois, végétait, toujours entre deux tétons, entre deux laits différents, entre deux nourrices compatissantes.
La famille n’avait pas de nichons disponibles ; il fallut bien composer. La petite Marie était passée du lait maternel, chichement distribué par une mère qui ne s’était pas relevée de l’accouchement, à celui d’une étrangère.
Les commères disaient que cela lui avait été fatal, mais il fallait bien nourrir cette grenouille, chétive et légère comme une plume.
La mortalité infantile faisait des ravages effrayants. Peut-être un enfant sur trois n’atteignait-il pas l’âge d’un an. Ici, la petite Marie avait résisté six mois et sa mère quatre. D’autres fois, la maman survivait à l’accouchement et le bébé partait aussitôt. C’est, à l’évidence, ce qui explique des baptêmes aussi rapides dans le temps et certains arrangements avec le curé ou la sage-femme. Cette dernière, assermentée ou du moins autorisée en quelque sorte, avait le pouvoir d’ondoyer le petit en danger de mort. S’il y avait survivance, l’on pratiquait le baptême à l’église plus tard.
Il existait même, dans certaines communes, des chapelles à répit, endroits où l’on déposait le corps du petit en espérant qu’il manifeste un peu de vie afin de le faire entrer dans le monde du Seigneur. Il n’y en avait pas dans la région et, de toute manière, Nicolas, dont la pratique était chancelante, n’aurait pas consenti.
Nicolas, le père, s’était moqué, à vrai dire, du devenir de sa fille. Tous savaient qu’elle passerait, et la mort des enfants en si bas âge ne prêtait guère à conséquence. Il n’avait pas le sentiment d’être sans cœur. Mais voilà : la brièveté de cette vie avait fait qu’il n’avait pas eu le temps de s’attacher, pas le temps de l’aimer. Il s’était bien plus inquiété de son épouse, avait remué ciel et terre pour qu’on la soigne. Rien n’y avait fait. La cause de sa mort était inconnue : la fatalité, un ordre supérieur venu de là-haut.
La sage-femme, experte matrone, s’y entendait pourtant : une longue expérience, avec un nombre de survivantes équivalent à celui des disparues. Ce qui, au dire des femmes, n’était pas si mal.
La lente agonie de sa femme, ponctuée de rémissions, l’avait grandement affecté. Le soir, en rentrant des champs, il lui tenait la main et lui contait quelques fariboles. Il lui redressait son oreiller et prenait le relais des femmes pour lui donner la becquée. Épuisé, il se glissait tout habillé le long d’elle et sombrait dans un sommeil ponctué de cauchemars.
Rien n’allait. Elle s’étiolait, son lait tarissait et la petite, suivant le chemin de sa mère, devenait de jour en jour plus livide et transparente. Malgré les prières de sa propre mère, confite en religion, Nicolas savait que les deux le quitteraient bientôt.
Il en fut ainsi et notre journalier, comme d’autres avant lui, se mit en recherche d’une nouvelle âme sœur, d’une nouvelle compagne.
Il contracta deux autres mariages et, malheureusement pour lui, eut à revivre trois fois encore la perte d’enfants.
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