L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 8, UNE DEUXIÈME MORTE

Comme en un dernier cadeau à sa nièce, Pierre Fleurisson a bien fait les choses, même si l’on comprend qu’après cela la protection qu’elle avait eue depuis la mort de son père ne s’étendrait pas à son couple.

En ce magnifique jour, j’ai le temps de l’observer. C’est vrai qu’elle est belle. Son visage est d’une régularité digne d’un marbre de grand maître italien. Sa bouche est une invitation aux baisers ; j’y plongerais avec délectation. Son nez, qu’elle a petit, vous nargue, comme son sourire vous désarme par son charme. Puis il y a le reste. André n’a pas menti : lorsqu’elle danse, sa poitrine opulente se soulève et je rage intérieurement de savoir que c’est ce grand couillon de Petit qui va ce soir s’en emparer de ses grosses mains de vil garçon farinier.

André m’entraîne dans la grange pour danser. Je ne suis pas très bon, mais une cousine lointaine d’Anne m’encourage et me gratifie de son plus beau sourire. Mes pensées quittent Anne un moment et je profite de ce frôlement de jupon féminin.

Un nuage de poussière qui vient de Benon attire soudain mon regard : ce sont des cavaliers. Ils passent maintenant sur le chemin qui serpente entre les moulins ; à n’en point douter, ce sont les sergents du comté. Où vont-ils ?

Ils descendent au hameau de la Roulière, passent entre les premières maisons, laissent à leur gauche le bief du ruisseau et partent vers le chai de Bel-Air. À moins qu’ils n’aillent plus loin, vers la Motte-aux-Loups, dans la forêt.

Avec André Fleurisson, on se regarde. Notre curiosité est plus forte que les charmes féminins d’une danseuse ; nous filons à leur suite pour voir ce qu’ils vont faire.

Aucun adulte ne s’aperçoit de notre départ. Il n’y a pas loin à aller et, rapidement, sans nous faire voir, nous nous coulons derrière une haie où nous pourrons jouir du spectacle. Si nous nous faisons voir, nous sommes bons pour le fouet.

Ce que nous voyons est à la fois fascinant et terrifiant. Un corps féminin est couché dans un fossé ; il semble disloqué comme une marionnette. La vision que nous en avons est indécente : les fesses de l’infortunée sont dénudées, sa robe est comme remontée sur sa tête. Un peu plus loin, témoins d’une course éperdue, deux sabots sont abandonnés au milieu du chemin. Un bonnet de coton, sans doute arraché dans la lutte, traîne là comme un témoin.

Les sergents du comté retirent le cadavre du creux où il se trouve et l’allongent sur le dos dans le chemin. Je tente de deviner l’identité de la morte, mais je ne vois que des traits sanguinolents. Visiblement, elle a été massacrée. Personne ne pense à descendre cette foutue robe afin de cacher la crue nudité de cette femme. Encore une fois confronté à la mort, je suis pénétré de cette vision. Je ne vois que cuisses blanches et tentatrices toisons noires. Je détourne le regard, plein de dégoût de moi-même. J’ai envie de rendre mon repas ; mon ventre se tord, je vais chier dans mes chausses. À mes côtés, André est muet et immobile comme un cadavre, dont il a la couleur de craie.

Nous entendons le chef dire qu’il ne reconnaît pas la femme, mais que celle-ci doit être bien jeune.

La charrette du métayer de Linoizeau, qui travaille à côté, est réquisitionnée. La morte est chargée ; l’on voit du sang sur son visage tuméfié. L’un des gardes pose enfin son grand manteau sur son frêle corps pour la dissimuler à la foule qui maintenant accourt.

Toute la noce est sur le chemin ; nous nous y mêlons sans attirer l’attention. Avant cela, et dès le départ des sergents, j’ai examiné les lieux. On voit bien l’endroit où le méfait a eu lieu ; les cailloux sont rouges de sang et l’on remarque même des cheveux qui restent comme collés. Elle a été tuée ici, en plein milieu du chemin. C’est curieux et terriblement dangereux pour l’agresseur. C’est sûr, cette fois, l’on va trouver des témoins.

La noce ne s’en poursuit pas moins, mais, entre deux viandes, l’on discute tout de même de l’événement. Ma cavalière est toujours là et elle m’entraîne sur l’aire où l’on bat les grains et qui sert pour les bourrées et autres danses.

Je n’ai plus la tête à cela malgré tous ses efforts pour me la faire tourner. Si le début de l’enquête ne permet pas de savoir qui a tué, une famille a toutefois déclaré la disparition d’une jeune fille. C’est une bergère de la métairie de Darday ; elle se prénomme Jeanne et a dix-sept ans. Cela faisait quelques jours qu’elle avait disparu. Ses parents, charbonniers à la Grenouillère, ne s’inquiétaient pas en la croyant à la métairie, et ceux de la métairie croyaient qu’elle était chez ses parents.

Après reconnaissance du cadavre mutilé, il n’y avait guère de doute : la bergère avait été prise de force ; rien n’était moins invraisemblable. En tout cas, la belle aurait été bien en peine d’amener sa fleur du milieu en dot, disparue comme celle de toutes les filles de charbonniers de la forêt de Benon. Ma mère disait que c’étaient toutes des traînées ; mon père renchérissait de plus belle. Mon oncle Gilles était d’un avis contraire, et mon cousin Gilles, lui, se vantait encore une fois d’exploits qu’il n’avait jamais réalisés.

Cela faisait deux crimes touchant l’abbaye : le premier dans son enceinte, et le second touchant l’un de ses membres, car la métairie de Darday appartenait à la Grâce-Dieu.

Mon Dieu, que faisait-elle si loin de la métairie et si loin de la Grenouillère ?

Je n’avais pas pu résoudre le premier crime ; je me promettais de résoudre celui-ci grâce aux indices du second. André Fleurisson est bien d’accord avec moi et il me promet de joindre ses efforts aux miens.

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