
L’animation est à son comble : cet endroit calme par définition est agité par la stupeur. Des groupes se forment ; on parle, on s’agite, on s’énerve. Le prieur se fâche et renvoie les moines à leurs occupations.
Marie Barreau, la jeune domestique, manque de se trouver mal en apprenant la mort de son amie. Pierre Coyau la prend dans ses bras pour la consoler, mais, à son contact, elle se débat et hurle encore plus fort. Mon oncle la fait emporter par ma tante Marie-Anne. Ma cousine Marguerite trépigne, car elle n’a pas vu la morte ; l’oncle Gilles lui colle une gifle retentissante.
Mon père a abandonné ses fourneaux et apprend à ma mère, qui revenait de la métairie de la Grange-du-Bois, la tragédie. Maman, de loin, je la vois blanchir ; on dirait même qu’elle pleure. Je me demande bien pourquoi, car, après tout, elle ne connaît pas cette morte qui repose au milieu des livres.
Mon père, c’est visible, ne sait pas quoi faire ; sa femme ne pleure guère, elle est normalement dure au mal. Mécontent que tout le monde la regarde, il finit par l’éloigner.
Pierre Fleurisson arriva enfin : grand, énorme, blanc de farine, un ventre proéminent de buveur, une trogne coupée à la serpe, un nez tel un groin. Il est terrifiant, et ses colères le sont encore plus. C’est un gueulard, un sanguin ; tous le redoutent, et moi plus que tout autre.
Il est accompagné de son frère Jean-Baptiste, nettement plus petit, presque effacé derrière son imposant frère. Plus jeune de dix ans, il est un peu son valet, son farlin ; il le morigène comme un étranger et se permet également des familiarités avec sa femme.
Le groupe, maintenant, entre dans la pièce. On entend le farinier crier que cette morte est bien la moins que rien qui lui sert de servante. Pour lui, elle était avec un galant, une bonne à rien aux yeux de braise et aux cuisses accueillantes.
Un médecin arrive. Il n’a guère que la réputation de tuer ses clients, mais, pour examiner une morte, il sera parfait. On l’a dérangé, et il le fait savoir ; mais, curieux tout de même, il tourne autour, demande à Fleurisson s’il connaît son âge et le nom de ses parents. Pour les parents, c’est vite fait : elle leur a été confiée par l’hospice de La Rochelle ; pour l’âge, il en est sûr, elle va sur ses seize ans.
Le bonhomme remarque une trace de strangulation : c’est sûr, elle a été étranglée. Le prieur pousse des petits cris, comme une femme qui s’effarouche ; cela prêterait à rire si la morte ne les regardait pas et si le personnage n’avait pas été si important.
Sans que la question ne soit posée, les hommes s’interrogent pour savoir si elle a été forcée. Le médecin examine le vagin de la petite puis y met les doigts. Difficile à dire pour le viol, mais elle n’était assurément pas pucelle.
Tous se retournent vers Fleurisson, presque une accusation tant sa réputation de forceur de servantes lui colle à la blouse.
Voilà qu’il se met à jurer sur les Évangiles que celle-ci, ce n’est pas lui qui lui a volé sa fleur. On n’en saura pas plus. On abandonne la petite sur la table ; on la portera en terre demain. Maintenant, il faut rentrer manger.
L’officier viendra enquêter demain et interrogera les occupants de la métairie ainsi que les domestiques.
Autour de la table, mon père raconte à ma mère que la morte a été violée et assassinée. Elle est dévastée par cette nouvelle, mais aussi inquiète des suites qui seront données à cette affaire. Mon père la rassure : tout le monde va être interrogé et l’on finira bien par trouver le coupable, sûrement un maraudeur en mal de femme. L’abbaye est un lieu de passage et les moines, par charité, acceptent n’importe qui.
Je ne sais trop ce que veut dire « violer », mais confusément je me doute que cela a un rapport avec le sexe.
Je suis maintenant dans mon lit, mais je ne puis dormir. Je me retourne, je m’interroge ; une idée germe dans mon esprit. Il faut que je la voie, que je m’imprègne d’elle. J’ignore pourquoi, mais il faut que j’y aille.
Mes parents doivent dormir. Je n’ai pas entendu ce soir les soupirs de maman ni les grognements de mon père. Je m’habille dans le noir ; il faut que je fasse attention à ne pas réveiller mon frère.
Sur la pointe des pieds, j’attrape une chandelle que je rallume sur les braises finissantes et je me jette dehors. La fraîcheur me surprend, m’enveloppe. Je traverse la cour de la métairie puis celle de l’enclos ; ensuite, m’abritant sous l’ombre des hauts murs du couvent, je vole presque tant j’ai peur d’être surpris.
La pensée des coups de fouet que mon père m’administrerait, ou de la fessée que serait en droit de me donner ma mère, me couvrait d’un manteau de terreur. La dernière correction que j’avais reçue ne remontait pas à si loin et je sentais encore la honte de m’être retrouvé le cul à l’air devant les filles du métayer et ma sœur. Maman ne rigolait pas avec la discipline et je sens encore ses mains me cingler les fesses.
J’arrive enfin vers l’église, que je sais ouverte et qui possède une porte donnant sur la bibliothèque. C’est le noir absolu. Ma chandelle est morte, étouffée par le vent. J’ai de la chance : la vive lumière de la lune traverse les vitraux. J’ai l’impression que je fais plus de bruit qu’un charroi entier ; si un moine vient prier, je suis fait.
Enfin, je la vois. Je suis comme statufié. La luminosité n’est plus la même qu’à travers le prisme des verres colorés de l’église ; elle est plus tamisée, pâlissante et troublée par les branches des arbres. Cela forme un jeu d’ombres sur le corps ; des figures y dansent, s’en vont et reviennent.
Je suis émerveillé. Je vois enfin une femme nue. Elle est toute à moi ; je peux l’observer, je peux apprendre d’elle.
Sa poitrine semble sculptée dans un marbre rare, les pointes de ses seins modelés par des mains expertes se dressent comme un petit fruit.
Je m’approche encore, elle me regarde, me sourit, ses traits sont détendus comme après une nuit de sommeil. Sa longue chevelure lui sert d’oreiller, comme un tapis de mousse printanière. Je crois qu’elle va me parler, mais rien ne sort de sa bouche. Elle a encore des bras frêles, ils sont serrés le long de son corps.
Je suis tenté de lui prendre la main, mais je n’ose pas, je ne veux pas la déranger. Mes yeux glisse sur son ventre, je m’y attarde, c’est d’une beauté à couper le souffle. Le ventre de maman que j’ai entre aperçu n’est pas comme cela.
Maintenant je découvre avec l’aide bienveillante de l’astre lunaire un lieu où jamais mes yeux ne se sont posés.
Ma main se rapproche pour tenter une caresse qui peut être ranimera ce corps sans vie, doucement comme pour ne pas la déranger mes doigts la frôlent. J’en suis presque à caresser ce jardin exquis mais une force invisible m’interdit de le faire. Je prends sur moi en un dernier courage et je lui effleure le ventre. Elle est toute froide, elle est toute dure, c’est une pierre, c’est un gisant d’église, je me sauve, je trébuche, une chaise tombe et le bruit résonne dans le glacial silence. Je suis dehors, jamais je n’ai couru aussi vite, haletant je rentre et je m’enfouis dans mon lit.
Commence alors une nuit bizarre, j’ai beaucoup de mal à réchauffer ma couche, j’ai l’impression que le froid de la petite morte s’est répandu sur tout le clos. Je suis encore terrifié, mais cette terreur fait bientôt place à un sentiment bizarre. Celui inexpliqué, celui que vous ressentez lorsque vous faites une agréable rencontre. C’ est un envahissement confus, mon corps s’est réchauffé, tout s’anime en moi, j’ai l’impression de désirer l’indésirable, je n’ai pas de mot, tout est nouveau.
L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 1, SUR LES TERRES DES ABBÉS
L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 2, LA MORTE DU RUISSEAU







