L’ENFANT DU TOUR D’ABANDON, 2ème partie

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Elle approche maintenant de l’hôpital Saint-Charles ou, comme on l’appelle ici, l’hôpital du curé. Dans un vieux jupon, la larve monstrueuse semble dormir. Elle espère que le froid ne l’a pas tuée. Le tour d’abandon est là, dans un bâtiment qui jouxte la chapelle de l’hôpital. Elle hésite, regarde à droite et à gauche. Elle titube de fatigue et de douleur, mais aussi devant l’inhumanité de la chose. Elle s’apprête à commettre l’irréparable : l’abandon de son enfant.

Une honte subite l’envahit. Jamais elle n’osera plus se regarder devant une glace ; elle sera honnie par le regard de Dieu. Mais a-t-elle le choix ?
Elle préfère crever de faim toute seule que de faire endosser une misère prévisible à un être qui ne demande rien. Elle a entendu dire que les sœurs étaient bonnes et que les drôles qui leur étaient confiés ne souffraient pas des affres de la faim, qu’ils étaient vêtus, nourris puis éduqués.

En quelques secondes, deux destins se jouent : le sien et sa mauvaise conscience, et celui de la petite qu’elle n’a même pas pris le temps de prénommer.

La petite est glissée dans la boîte qui tourne sur elle-même. L’encombrante a disparu, l’indésirable a disparu, son enfant a disparu. Elle sonne la cloche lugubre qui alerte la sœur de garde et se sauve en courant.

Elle court, perd son sabot, tombe, alerte la sentinelle qui crie : « Qui va là ? » Elle se relève, court et court encore.

Sa fuite la mène près de l’arsenal. Les premiers ouvriers qui embauchent la prennent pour une folle ; des marins qui reviennent de bordée la regardent bizarrement. Enfin, elle est chez elle, épuisée, trempée d’une mauvaise sueur, déjà hantée par le lâche abandon qu’elle vient d’être obligée de commettre. Elle se jette sur sa couche et se noie dans ses pleurs.

À l’hôpital Saint-Charles, on accueille la petite. Encore une. On l’habille, on tente de la nourrir. Elle va certainement mourir, mais la charité chrétienne doit venir au secours de toutes les âmes.

La sœur principale, responsable de la maternité, peste contre ces femmes qui ne peuvent se retenir de copuler. Toutes les mêmes, le feu au trousse, pires que des chiennes en chaleur. Tous les jours, cette foutue cloche sonne ; on ne sait plus où les mettre ni quoi en faire. Il y a déjà dix sœurs et deux domestiques à plein temps, et ils ne suffisent plus à la tâche.

Un aspirant du riche hôpital de la Marine vient examiner l’enfant. Tout va bien : la constitution est bonne, elle vivra sûrement, ou du moins peut-être.

Il faut que sœur Marie-Thérèse Duparchy déclare l’enfant à l’état civil. Elle se gratte la tête : trouver un nom et un prénom. Elle a l’imagination fertile, mais en ce jour, il y a comme un blocage. Rien ne vient. Elle entend une des domestiques parler à une jeune sœur fraîchement ordonnée. Elles rient comme rit la jeunesse en se moquant de l’aspirant qui, empesé dans son uniforme rutilant, vient de buter dans un chariot. Elle entend : « Le Diafoirus a manqué de tomber. »

La mère se sourit à elle-même et se rappelle d’une lecture de jeunesse : Le Malade imaginaire de Molière. Le médecin se nomme Diafoirus, et parfois l’on nomme ceux de la corporation ainsi. Les voies du Seigneur sont impénétrables ; le signe est patent : la petite se nommera Diaphorus. Le ridicule du vocable ne lui vient pas à l’esprit, mais elle penche pour en atténuer la bizarrerie avec le doux prénom de Colombe.

Colombe Diaphorus est déclarée à la mairie de Rochefort le 12 décembre 1814.

En cette année 1814, sur 549 naissances déclarées à l’état civil, 76 enfants seront déposés dans la boîte à abandon de l’hôpital de Rochefort, soit 13,8 %.

Il n’y eut pas que Colombe à hériter d’un nom bizarre ; je vous en livre quelques-uns : Thémistocle, Trianon, Torchon, Blanbleurouge, Brouette, Bonneaugure, etc.

Les tours d’abandon existent depuis au moins le Moyen Âge et étaient un moyen de lutter contre les infanticides.
Elles existèrent en France jusqu’en 1863 ; celle de Rochefort le fut jusqu’en 1849, mais elles ne furent officiellement abolies que par la loi du 27 juin 1904.

Les enfants placés étaient élevés par les sœurs dans des orphelinats ou placés dans des familles. Les garçons, vers l’âge de douze ans, se retrouvaient sur des bateaux comme mousses, dans des conditions de vie effroyables.

Ces tours d’abandon recevaient souvent les fruits d’amours hors mariage et suppléaient à l’empêchement qu’avaient toutes ces femmes d’élever elles-mêmes leurs enfants.

Colombe Diaphorus reproduisit exactement le même schéma en concevant deux garçons hors mariage et en les abandonnant : Joseph en 1837 et Jean en 1839.

Je perds sa trace ensuite, mais Joseph, après beaucoup de tribulations, a fait souche dans le département de la Charente-Maritime, transmettant son nom teinté de bizarrerie.

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