LA PESTE BLANCHE, Épisode 1, la misère au soleil de La Rochelle

 

Sans aller si loin dès l’antiquité des auteurs grecs décrivaient cette maladie amaigrissante qu’ils nommaient phtisie ( dépérissement ). A l’instar de Gallien et d’Hippocrate ils en firent la description. Les symptômes notamment ceux pulmonaires furent donc connus très tôt et ne varièrent plus jusqu’au 19ème siècle.Héréditaire ou contagieuse, le débat perdura tout au long des siècles et ne sera tranché qu’après les découvertes d’un médecin Français Jean Antoine Villemin.On appela cette maladie phtisie, consomption ou tuberculose et même peste blanche en opposition à la peste noire.

 

Zélie, trempée comme une soupe, lutte contre les éléments ; ses vêtements, lourds de la pluie hivernale, lui collent au corps, formant comme une gangue.

Transie malgré l’effort qu’elle produit pour pousser sa carriole à bras, elle frissonne.

Cheveux échappés du bonnet, mèches filasses dégoulinantes, elle ressemble à une bohémienne. Le vent, le long de la digue du Bout-Blanc, est violent et semble encore monter en puissance. Elle lutte, courbée ; le combat est inégal, mais courage : elle n’a plus loin à aller pour atteindre sa maison.

Seules quelques femmes comme elle, surprises par la montée soudaine de la tempête, sont encore dehors à braver ce coup de tabac retors. Les tours du Vieux-Port, qu’elles devinent plus qu’elles ne les voient, sont noyées dans une brume apocalyptique. Plus un seul bateau dans le chenal : elles sont comme les dernières survivantes d’un raz-de-marée gigantesque.

Au loin, elle perçoit le bruit mat des vergues qui s’entrechoquent, multitude de voiles sagement rangées. Les marins du port, à l’abri dans les cafés du quartier grec, observent et commentent, prêts à se jeter sur leur navire en cas de nécessité.

Zélie est à la peine, mais, près de l’allée des tamaris, elle voit son chez-elle ; normalement, ses enfants devraient l’y attendre.

Enfin arrivée, elle range sa voiture à bras et son contenu, dont il faudra bien s’occuper tout à l’heure, quand le déluge se sera calmé.

Devant chez elle, le chemin de terre est détrempé et elle ne voit plus ses sabots ; une immense mare s’est formée. Pourvu que la pluie cesse afin que, encore une fois, leur cabane ne soit pas inondée.

Ce fut une rude aventure que d’aller, ce jour, pêcher des huîtres sur le platin des Minimes. Elles étaient nombreuses malgré le vent, car l’amplitude de la marée était fort haute et elles pouvaient ainsi atteindre des endroits inaccessibles en temps normal. Sur les pierres glissantes, elle avait fait une très bonne récolte ; il ne lui restait plus qu’à les détroquer. Ses mains sont pleines d’engelures, de coupures ; l’eau était glacée et piquait comme des milliers de petits morceaux de verre. Son visage est couperosé, ses lèvres gercées. Il y a bien de la souffrance pour ces pauvres femmes à s’échiner, les pieds dans l’eau, penchées pour décrocher ce foutu mollusque. Métier de subsistance, elles en sont malgré tout fières, et bien en peine celui qui s’en serait moqué.

La maison qu’ils habitent, à la Ville en Bois, n’est qu’un frêle assemblage de planches ; on eût pu l’appeler une cabane, mais pour eux, ce modeste lieu s’apparente à un château.

Elle pénètre à l’intérieur, sûre d’y trouver son petit monde. Le poêle chauffe faiblement, mais, vu la construction, le pousser serait dangereux. Le vent s’infiltre sournoisement à travers les planches disjointes et la mauvaise fenêtre. Le plancher, vermoulu par l’humidité constante qui ressort des anciens marais, suinte et exhale une odeur déplaisante de végétaux en décomposition.

Mouillée comme elle l’est, elle doit se mettre nue pour se changer entièrement et faire sécher ses hardes.

Dans un coin, alitée, Julie l’observe ; depuis quelques jours, une toux persistante la cloue sur son grabat.

De santé chancelante depuis son enfance, elle s’enfonce doucement vers un état de cruelle dépendance. À quatorze ans, elle est aussi menue que sa petite sœur Félicitée, âgée seulement de sept ans. À côté de sa paillasse, une coupelle pleine de crachats atteste qu’elle a encore rejeté du sang. Diaphane comme un fantôme, elle peut à peine répondre aux questions.

Mais où est donc la bougresse de Marie-Louise, qui est censée s’occuper de sa sœur et de ses frères ? Toujours à traîner du côté des quais ou de l’usine… Il ne m’étonnerait pas qu’un jour elle nous ramène un polichinelle. La petite garce attire les hommes comme une tête de maquereau attire les crabes.

Manque également à l’appel Pierre, un garnement de dix ans, chef d’une bande de petits voyous de la Ville en Bois qui tiennent tête à d’autres morveux du quartier de Tasdon, de la Sole ou du village des Minimes.

D’après les dires de Julie, il est au « marais perdu » à pêcher des anguilles. Mais il est fort peu probable que ce vaurien prenne le risque de se mouiller dehors par ce temps de chien.


La tuberculose peut présenter deux phases, la tuberculose infection qui est latente et silencieuse et la tuberculose maladie où les troubles se manifestent.

La promiscuité respiratoire est un facteur essentiel à la propagation, la tuberculose frappant avec délectation les familles entassées dans des logements exigus, les prisonniers enfermés dans des geôles petites et malsaines, les ouvriers entassés dans des ateliers mal aérés, des soldats entassés dans des dortoirs.

C’est la maladie de la pauvreté et de la misère. Au 18ème siècle une personne sur quatre en était atteinte en occident.

Au 19ème siècle un tiers des décès en occident sont imputables à la peste blanche.

 

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