L’HOMME QUI AIMAIT LES VIEILLES, ÉPISODE 1, LE PREMIER MARIAGE

Nicolas regarde à droite et à gauche la foule des invités qui, à sa suite, arrive sous l’ombre protectrice des arcatures de l’église du village. Il a trente-trois ans maintenant. C’est l’âge du Christ rédempteur et il peut s’estimer un homme chanceux. Aujourd’hui, il célèbre son mariage.

Il est grand temps, car les années passent vite. Mais cela ne valait-il pas le coup d’attendre ? La question pourrait rester en suspens, car les occasions de s’unir avec quelque fille du canton n’avaient point manqué.

Nicolas Turgnier a belle tournure : de longs membres, musclés par les travaux des champs et la vie au grand air. Bien qu’un peu hâlé, son visage est beau ; il ressemble à une peinture d’église ou à une statue de prince. Sa bouche rose et bien dessinée renvoie à tous un sourire satisfait, et ses yeux bleus de marin nordique illuminent de leur étincellement le parvis herbeux de l’église Saint-André du Gué d’Alleré.

Son visage aurait pu être parfait si un nez aquilin, dont se moquent ses amis, n’eût terni l’homogénéité de son profil.

En ce jour, il ne pense guère à ce léger détail. Les femmes ne lui ont pas été cruelles jusqu’à maintenant et il arrive à ce tournant fatidique de sa vie comblé par les choses de l’existence.

Il s’est mis en frais pour ce jour unique. Le tailleur d’habits du village a fait merveille en lui confectionnant une jolie veste avec un tissu noble acheté à La Rochelle. Il en est fier, et cet attribut vestimentaire assoit sa notoriété.

Le cordonnier a aussi œuvré pour lui et, à n’en pas douter, ces souliers de cuir lui feront une éternité.

Le chapeau rond vissé sur la tête, il se tient à côté du curé. Non pas que, pour lui, une union devant Dieu soit bien nécessaire, mais en ces années où la Révolution française meurt entre les mains du grand consul Bonaparte, il ne fait plus bon jouer les extravagants.

D’ailleurs, aux dires des gazettes, ce dernier négocie avec le nouveau pape, et un accord qui restaurerait l’autorité de la religion catholique tout en préservant celle de l’État serait sur le point d’être signé.

Il s’apprête donc à s’unir devant Dieu, mais il est déjà uni devant les hommes et la loi. La Révolution a bouleversé l’ordre des choses : on ne peut se marier à l’église si, préalablement, le maire ne vous a pas unis devant la loi.

Bien sûr, il aurait pu faire l’impasse, mais sa mère Renée, sa future épouse et les autres membres de la fratrie l’auraient honni. N’ayant aucun intérêt à s’attirer les foudres de la société qu’il entend conquérir, il est là, à piaffer devant le porche, attendant que tout le monde arrive.

Voilà Pierre Petit, l’adjoint au maire qui vient de le marier. Il ne l’apprécie pas vraiment, mais il faut savoir composer. Il aurait préféré être marié par le nouveau maire du village, François Boutet, un authentique notable, magistrat et issu d’une famille de conseillers royaux de la ville de La Rochelle.

Mais soyons bon joueur : il aspire à entrer au conseil municipal et à devenir une personnalité du village ; autant se mettre bien avec tout le monde.

De la maison commune à l’église, il y a le passage de la Roulière. Il n’y a guère d’eau en ce moment, et ce dérisoire bras d’eau est guéable toute l’année, mais cela retarde un peu le long lacet des invités. Le curé s’impatiente et grommelle qu’on lui manque de respect en le faisant patienter.

La première à pointer son sale museau est la saloperie de Louise. Du haut de ses dix-sept ans, elle toise celui qui vient de devenir son beau-père. La cohabitation ne va pas être facile, d’autant qu’au départ, c’est sa virginité à elle qu’il convoitait. Pucelage et dot eussent fait un joli départ ; il en salive encore.

Les tractations n’ont pas abouti. Il voulait se délecter des atours juvéniles de la petite Royer, mais il enleva finalement sa mère et ses traits vieillissants.

Il n’a pourtant aucune appétence pour les chairs déjà pétries par d’autres, mais la rondeur des terres qu’elle avait obtenues en enterrant ses deux premiers maris gomma la taille empâtée de la promise.

Elle n’est pourtant pas laide, celle qui, dans ses beaux habits, lui saisit les mains en lui adressant un magnifique sourire. Le temps lui a fait grâce des pires vilenies.

Sa tournure, certes un peu grasse, amplifiée par les maternités et ses quarante-deux ans passés, reste encore suffisamment attrayante. Sa poitrine est généreuse, belle et prête à l’amour.

Son visage est celui d’une paysanne qui vit au grand air ; ses petits yeux en amande lui donnent un brin d’exotisme et son nez fier et altier semble défier son monde.

Sa chevelure, qui, lorsqu’elle est déliée, lui descend jusqu’à la taille, est savamment dressée en un harmonieux échafaudage agrémenté d’une belle coiffe empesée.

Sa bouche, dentée comme celle d’une jeune fille, est gourmande et donne l’impression qu’elle peut encore conquérir son monde.

Libre, par ses veuvages, de disposer de ses terres et de ses fesses, elle les confie par le mariage à ce jeune Nicolas Turgnier. Elle sait qu’il n’est pas amoureux d’elle, mais qu’une dot conséquente efface les années de trop et qu’une expérience bien acquise remplace le sang d’un pucelage.

Elle est confiante en l’avenir.

Si, pour Nicolas, ce mariage est une première, pour elle, il n’en est rien.

Elle s’est mariée il y a déjà bien longtemps, en 1782, sous le règne du gros Louis. Elle n’avait que vingt-trois ans.

Son premier mari, son premier amant, celui qui l’avait un soir de traite déflorée sur un lit de paille odorant et envoûtant, s’appelait Laurent Royer. Il est mort il y a à peine trois ans.

Mais c’est une éternité, tant il s’est passé de choses.

C’est le père de Louise, 17 ans, de François, 10 ans, et de Madeleine, 4 ans.

Elle a été heureuse avec lui, malgré une différence d’âge de trente-trois ans.

Elle n’était pas restée veuve très longtemps car, sept mois après avoir jeté les dernières poignées de terre sur la tombe de son défunt, elle se remaria avec Clément Dupeux, un propriétaire cultivateur au coquet bas de laine.

Nous étions en 1798 et le mariage eut lieu au chef-lieu de canton.

Ce n’était guère pratique : il fallait marcher deux heures pour aller au bourg de Courçon.

Le nouveau marié était un homme d’expérience, déjà deux fois veuf et âgé de quarante et un ans.

Marie-Magdelaine n’eut guère le temps d’apprécier son nouveau mari : il mourut après un peu plus d’un an de mariage.

Au village, il fut patent que Marie-Magdelaine Favreau ne portait pas chance. Deux fois veuve, il y avait de quoi faire jaser.

Des rumeurs coururent sur son implication, mais elles restèrent sans fondement ; à l’évidence, nous n’étions plus au temps des jeteuses de sorts.

On plaisanta aussi grassement sur son appétence pour la chose : à n’en point douter, elle les épuisait au lit.

Après avoir épousé des barbons fatigués aux travaux des champs, c’est maintenant elle qui, fièrement, dicte sa loi et qui saura bien dominer ce fougueux Nicolas, plein d’une sève refoulée.

Lui, pour l’heure, se moque des ragots.

Sa femme lui apporte de quoi satisfaire son appétit pour la terre.

Avec les héritages des précédents maris, le couple réunit maintenant un bel ensemble : un peu dispersé, certes, mais toutes ces fines parcelles, ces confettis de champs, ces jardinets plantés de vigne forment finalement un lot passablement correct.

C’est une marche dans l’ascension de Nicolas.


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