LES QUATRE VIES DU GARS ANTOINE, ÉPISODE 5, LA TROISIÈME ET QUATRIÈME VIE

Les orphelins (Jeanne Marie Teinturier )

LES QUATRE VIES DU GARS ANTOINE, ÉPISODE 4, LA DEUXIÈME VIE

LES QUATRE VIE DU GARS ANTOINE, ÉPISODE 3, LE MARIAGE

LES QUATRE VIE DU GARS ANTOINE, ÉPISODE 2, UNE RENCONTRE AMOUREUSE

LES QUATRE VIES DU GARS ANTOINE, ÉPISODE 1, UN GARS DU BOURG D’ANAIS

Encore une fois seul, les garçons ont huit et cinq ans. Heureusement, Augustine va se glisser dans le foyer de son frère. Il y a fort à faire pour tenir dignement ce foyer d’homme.

Cette fois, c’est Pierre Moinet, le syndic de la paroisse, qui vient au secours de son voisin et ami. Une drôlesse apparentée à sa famille, présente toutes les conditions requises pour rompre le nouveau veuvage d’Antoine. Elle s’appelle Marie-Anne Moinet et demeure aux Grandes Rivières. Elle a trente ans, un âge parfait qui toutefois ne gomme pas la pauvreté de sa dot. Encore une qui n’a comme viatique que sa virginité, ses chemises et une pile de draps de lin. Antoine regrette un peu de ne pouvoir arrondir ses terres par des apports matrimoniaux, mais la demoiselle est gironde, ce qui n’est guère un défaut.

Finalement, Jacques, le père, attribue une belle parcelle à sa fille sur les coteaux de Mille-Écus. Le château n’est pas loin et, sur cette mince langue de terre qui échappe à la noblesse du cru, Antoine pourra se croire seigneur.

Le quatre novembre 1765, Prendergast marie Antoine et Marie-Anne. Le marié, même s’il est attristé par le destin de sa première épouse, est quand même assez fier de pouvoir glisser dans son lit cette troisième conquête. En ces temps où, sauf malheur, le partenaire est unique, il a cette chance de goûter à plusieurs fruits.

Sur le parcours du cortège, les femmes se signent pour conjurer le malheur. Antoine, à trente et un ans, vient de signer son troisième mariage ; les plus superstitieux y voient l’œuvre du malin.

Hélas, comme une pendule qui sonne inexorablement à la même heure, les choses se reproduisent : Marie-Anne est enceinte. Elle est à coup sûr une femme à enfants, de celles qui verront grouiller dans leurs jupons une armée de braillards affamés.

Le six septembre 1766, la petite Marie apparaît, sanguinolente mais hurlante, dans les bras de la sage-femme. La mère, fatiguée mais en vie, savoure la naissance de sa première. Marie Moinet, la tante, est marraine, et François Brillouet, parrain. Le lendemain, sans détour, l’on mène l’enfant vagissante au baptistaire du curé Prendergast.

La parturiente ne se relève pas : fatigue, anémie, fièvre… personne n’y peut rien. Doucement, elle meurt. Antoine se dit qu’il est sacrément poissard, comme marqué par le destin.

Le deux février 1767, pour la troisième fois, il accompagne celle qui partageait sa vie. Les présents sont les mêmes, la cérémonie identique.Antoine est de nouveau seul, avec maintenant un bébé dans les bras. Il aurait été de bon ton que le Seigneur ne se trompe pas et rappelle l’enfant plutôt que sa mère. Augustine, la petite sœur, se dévoue et reste auprès de la famille de son frère. Son chemin est tracé : elle ne s’autorise plus à penser à fonder une famille.

Antoine, lui, est partagé. Refaire sa vie, ou se contenter d’une solitude affective ? Il est un peu maudit, et les parents tremblent à l’idée que l’ogre d’Anais ne demande leur fille en mariage. Les veufs et veuves sont nombreux, mais cela dépasse un peu l’entendement.

Les années passent, longues et douloureuses. Antoine se tue à la terre, crève pour transmettre à ses fils un minimum. Il se courbe aussi sur les terres des autres, celles des nobles, celles des prêtres. Le soir, lorsqu’il rentre, la nuit est tombée. Les maigres chandelles du foyer éclairent à peine les visages de ses enfants et de sa sœur.

Il mange sa soupe en silence, se cale devant l’âtre où brûle faiblement une bûche de bois pas assez sèche. La petite Marie se hisse sur ses genoux, Antoine s’installe presque à brûler le long du manteau de la cheminée, et Jean, comme un jeune chien, se couche aux pieds de son père. Tous attendent de lui qu’il raconte une histoire, celles qui viennent de la nuit des temps et se transmettent de père en fils. Augustine, elle, se tue les yeux au reprisage d’une vilaine veste.

Puis, immuablement, chacun se glisse dans son lit : les deux garçons ensemble, Augustine et la petite également. Antoine, dans son grand lit froid et immobile, écoute bientôt le silence. Le corps d’une femme lui manque indéniablement ; cela ne peut durer plus longtemps. Il ne trouve pas le sommeil, revoit en rêve ses trois Marie, toutes différentes mais toutes désirables. Il sent leur odeur, touche le soyeux de leurs cheveux… puis se glisse en elles.

Le lendemain, il se décide et en parle à son entourage. La chasse est ouverte. La découverte d’un tendron devient son objectif. C’est sa guerre, son combat. Celle qui viendra sera sa dernière, son ultime compagne. Il en a la certitude.

La source des filles du bourg d’Anaïs, du Gué d’Alleré et annexes est tarie ; il faut puiser l’eau de l’amour un peu plus loin. Cela se fait finalement dans le bourg lointain de Vérine, sur une autre colline visible depuis le cimetière. L’élue a 19 ans. Son père, Nicolas Bernier, est un journalier sans le sou. L’opportunité est bonne de se débarrasser d’une fille en la jetant dans les bras d’un laboureur à bœufs. Antoine a quinze ans de plus et trois enfants dans les jambes, mais qu’importe.

Consentante, sans doute à moitié mais pénétrée d’obéissance filiale, Thérèse obtempère. Le 27 juin 1768, elle gémit pour la première fois dans la couche de l’ogre.

La noce, en présence de tous, se déroule comme les trois précédentes : même curé, mêmes amis, même famille. Antoine ouvre le bal avec Thérèse, Marie Paronneau, sa mère, entame une gigue avec Nicolas Bernier, son beau-père.

Augustine rêve qu’enfin, libre, elle pourra connaître les mystères de l’amour. Le ciel redevient clément sur la maison d’Antoine.

La famille s’agrandit rapidement. Une jeunette pleine de vie, pleine d’une fertilité accueillante. C’est un garçon qui porte le nom de Pierre-Jean. Sa vie commence sous les meilleurs auspices, car un bourgeois du bourg de Vérine accepte, par bonté, d’être son parrain.

La suite n’est que naissances entrecoupées de départs. Marie-Thérèse donnera sept enfants au total à notre laboureur à la vie sans cesse remaniée. Deux d’entre eux sont victimes, en 1777, d’une mort anticipée lors d’une épidémie, et Antoine reprend le chemin du cimetière pour François et Jacques-Jean. Sa vie est une succession de naissances, et il ne connaîtra que trop peu Thérèse en dehors des périodes de grossesse et d’allaitement.

Antoine connaîtra à peine sa petite dernière, Marie-Thérèse, car c’est lui qu’on emmène maintenant au cimetière, savourant peu longtemps son métayage à la grosse métairie de Rioux.

Il n’a que 47 ans et n’a, somme toute, que la particularité de s’être marié quatre fois, ce qui n’est pas très banal, même en ces temps de forte mortalité.

Il a eu 12 enfants, dont huit ont survécu à leur prime jeunesse. Sept d’entre eux ont eu une postérité, et un grand nombre de familles de la région ont une parcelle de sang d’Antoine dans les veines.

Refermons le sujet et laissons Antoine Esnaud, le laboureur à bras, reposé tranquille dans le cimetière de l’église d’Anaïs, qui veille toujours.


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