UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME, SEMAINE 6, une naissance à haut risque

Une naissance à haut risque

 

Il faut bien en convenir l’affaire de la semaine fut l’accouchement de la Marguerite.

Le mardi neuf février, alors que le jour n’avait encore pas pointé son nez et qu’exceptionnellement je dormais comme un ours en hibernation, mon père vint me secouer et me tirer d’un rêve fort embarrassant.

Je compris tout de suite que ma belle mère allait faire son petit. Elle avait besoin de moi et même si je ne l’aimais guère je me devais de l’assister.

Même à la faible lueur de la chandelle je remarquais l’extrême pâleur de Marguerite, elle venait de perdre les eaux et s’en trouvait extrêmement faible.

Bien qu’en début d’année j’avais assisté la belle sœur de Marguerite dans ses couches je n’étais pas une spécialiste de la question. A titre personnel mon accouchement avait été rapide car j’avais lâché le fruit en allant au village. Je n’avais donc pas réellement souffert ni réellement compris ce qui c’était passé.

Je pris en charge la belle mère, et mon père courut chercher la sage femme.

Le Stanislas enfin debout quand à lui s’en fut quérir Louise Gouaichaud la femme au Jacques Caillaud des grandes Vélisières. Elle était une amie et connaissait beaucoup de chose.

Marguerite braillait sans cesse, et me réveilla mon bébé. Ma petite sœur assise dans son lit regardait avec stupéfaction sa mère qui hurlait de douleur.

La scène était dantesque, mais il fallut que je me résigne à donner le sein à ma gueularde qui se moquait bien de la situation.

Lorsque tout le monde arriva j’avais encore mamelles à l’air.

Louise et Marie jeanne Caillaud des Violières entouraient la parturiente et l’encourageaient. Mon père revint bien vite mais en lieu et place de la sage femme nous ramena l’ancienne du village.

Entre la toute nouvelle accoucheuse, formée à la ville, propre et savante et l’ancienne matrone crasse en savoir et crasse d’aspect la différence était notable.

Mais la première déjà occupée ne pouvait évidemment se libérer. L’octogénaire qui avait mis au monde des centaines d’enfants et qui sans doute en avait fait périr autant, prit les choses en mains.

Elle écarta les hommes qui s’installèrent avec une chopine en bout de la grande table. La vieille sans plus de façon souleva le drap et de ses mains aux ongles en deuil évalua l’ouverture du col. Marguerite laissa échapper un cri. Selon elle, l’arrivée était éminente.

Mais bientôt la certitude d’une arrivée rapide s’éloigna, ma belle mère souffrait et sans force avait du mal à pousser pendant les contractions. Le visage de la vieille marquait une vive inquiétude et ses rides profondes semblaient maintenant sans fond.

Pour elle le problème était insoluble, elle réfléchissait et demanda à boire quelque chose de fort. On voyait bien que ses connaissances ne trouvaient guère de solution.

Ce fut une terrible bataille qui s’engagea, Marguerite n’était pas sûre d’en sortir vainqueur.

Trempée de sueur, échevelée, elle hurlait, elle poussait. Elle n’avait plus d’âme, on eut dit une damnée, elle vieillissait à vue d’œil. Je n’avais pas vu beaucoup d’accouchement mais le mien me servait de référence et ce que je voyais ne m’encourageait pas à être de nouveau embarrassée.

Rien n’y faisait, les heures passaient, le bébé ne venait pas, la mère n’allait pas pouvoir tenir la lutte.

L’octogénaire se décida à tenter de faire tourner le bébé, elle demande du beurre s’en graissa les doigts. Apparemment elle réussit l’entreprise et de sa bouche édentée nous gratifia du premier sourire de la journée. Marguerite devant la douleur avait tourné de l’œil et il fallut la ranimer par quelques petites tapes. La vieille n’arrêtait pas de dire que sa patiente était fort étroite. Mon père pour détendre l’atmosphère nous dit qu’en amour aussi elle était fort étroite. La plaisanterie tomba à plat. Stanislas avait disparu depuis longtemps, mes frères s’étaient occupés du pansage et avaient conduit les bêtes à la mare.

Ma petite sœur toujours là tenait la main de sa mère et en grande fille qu’elle voulait paraître ne semblait montrer aucune émotion.

Mais malgré que la matrone eut réussi à changer la position du petit, rien ne se passait. Mon père se décida à aller voir si la sage femme était rentrée, voir d’essayer de trouver un médecin.

Il risquait d’être trop tard pour tout cela , la nuit commençait à tomber, les hommes rentraient et passaient tour à tour leur tête dans l’entrebâillement de la porte. Ils avaient faim mais ce soir ils se contenteraient d’un oignon avec un morceau de pain.

Le père revint sans personne de disponible, on se décida à encourager Marguerite une dernière fois, une dernière chance. Elle gonfla ses poumons, sur les consignes de la matrone j’appuyais sur le ventre et dans un ultime effort surhumain le bébé vint enfin au monde. Ce fut une cascade de sang, de placenta, de merde et de pisse, tout vint en même temps, la paillasse était inondée. Ma belle mère semblait avoir rendu sa vie à dieu et l’enfant, immonde chose couverte d’excréments et de sang relié par un mince cordon semblait lui aussi parti vers d’autres cieux.

Mais la vieille connaissait son affaire, coupa le cordon remua un peu l’enfant qui voulut enfin vagir.

Enfin délivrée Marguerite rouvrit les yeux, la douleur qui avait failli lui faire perdre la raison l’avait comme assommée, endormie. Par qui commencer, l’enfant ou la mère, les deux avaient besoin de soins. Marguerite était déchirée du sphincter jusqu’en haut du conin, on eut dit qu’un boucher l’avait ouverte au couteau comme un cochon.

Des larmes coulaient maintenant sur ses joues blafardes, de joie, de peine ou bien de douleur. On roula l’enfant dans un drap et l’on s’occupa finalement de la mère. Avec dégoût plus que par abnégation je lui nettoyais sa plaie et enlevais les souillures de l’enfantement. On pressa une touffe d’étoupe sur son bas ventre, advienne que pourra, la nature fera ce qu’elle voudra.

L’enfant lui c’était autres choses, minuscule comme un chaton crevé, fripé comme une vieille pomme. Sa tête avait souffert et l’experte femme de ses grosses mains de paysanne lui refaçonna.

Je n’avais jamais rien vu de pareil, j’étais fascinée mais aussi inquiète pour ma petite sœur.

Contente du résultat on emmaillota l’enfant, il ne pouvait plus bouger et on ne lui donnerait pas de lait avant deux jours afin qu’il ne se purge. La matrone lui avait mis un doigt dans la bouche pour le libérer, lui avait soufflé dans le nez et de ses doigts crasseux l’avait comme mouché.

La maison était enfin calme, Marguerite dormait, sa fille aussi. La matrone exigea une soupe et c’est tous autour de la table que l’on termina la soirée. Louise et Marie Jeanne fatiguées comme pour une journée au champs s’en retournèrent chez elles. Leurs hommes avec Jacques mon père et Stanislas avaient lavé à grandes chopines les affres de l’attente. Ils étaient bien gais et on en rigola.

 

2 réflexions au sujet de « UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME, SEMAINE 6, une naissance à haut risque »

  1. Depuis près de 40 ans que je fais des recherches en archives, le sort improbable des femmes en matière de grossesse et d’accouchement me fait frémir… Ne parlons pas des époques antérieures aux conférences de Mme du Coudray avec son mannequin magique, où les sages-femmes ne recevaient aucune formation en obstétrique mais par contre elles devaient être très savantes en prières au cas où l’accouchement se transformait en boucherie. Une de mes ancêtres morte en couches à l’abbaye de la Grâce-Dieu a servi de cobaye au chirurgien local qui lui a pratiqué une césarienne post-mortem pour tente de sauver au moins le bébé, mais il n’a finalement pas survécu. Brrrr…

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