UNE VIE PAYSANNE, ÉPISODE 50, le départ de la belle Clémentine

Joseph Alexandre Napoléon Perrin

Commune de Gault département de la Marne

Année 1862

Je n’avais pas pu accompagner Clémentine pour l’enterrement de sa mère, mon patron n’avait pas voulu que je m’absente aussi longtemps.

Remarquez cela m’importait assez peu d’aller jeter une poignée de terre sur quelques planches disjointes, moi la vieille Catherine je pouvais pas la sentir. Elle avait emmené Joseph, le pauvre vous parlez d’une corvée, marcher pendant 70 kilomètres pour rendre hommage à une grand mère acariâtre et qu’il n’avait guère connue et cela à douze ans. De plus la Clémentine têtue comme une vieille mule emmena le Jules accroché à la mamelle. Faire voyager un bébé sous ce soleil était sans doute une idiotie, mais je ne portais guère la culotte chez moi, elle avait décidé alors je me faisais taiseux .

L’enterrement a eu lieu le 7 juin et elle revint dès le lendemain. Ma fille Clémentine s’était occupée de la maison, elle en avait l’habitude.

Le 9 juin ma femme se plaignit d’un violent mal de tête et craignait d’avoir un peu de fièvre, elle alla à son ouvrage quand même mais le soir je la retrouvais assise livide sur le fauteuil de paille. Indifférente à ce que faisaient les enfants, résignée, stoïque. Avec mon aînée on la coucha, son corsage trempé de sueur lui collait au corps, on lui retira avec peine, sa peau moite avait de ces sortes de frissonnements que l’on retrouve lorsque l’on a froid. Elle allaita le bébé mais comme épuisée par cet effort elle s’endormit d’un sommeil troublé de cauchemars.

Pour ne pas la déranger je décidais de dormir assis sur mon fauteuil. Les enfants allèrent se coucher et je restais seul à la contempler, elle était encore tel que je l’avais connue, belle et désirable, j’entrevoyais par l’échancrure de sa chemise ses seins lourds, encore embellis par la maternité.

Lorsque au matin je me réveillais au son du vieux coq qui majestueux gonflait son jabot sur le haut tas de fumier qui embaumait de son lourd parfum notre cour, elle n’était plus la même.

Une pâleur de cierge avait remplacé sa rougeur coutumière sa peau maintenant blanche presque diaphane épousait la teinte de sa chemise de lin. De lourdes cernes maquillaient ses yeux , ses lèvres avaient disparu. Elle était réveillée et esquissa un sourire puis tenta de se lever. Elle n’en eut pas la force, on lui porta le petit goinfre qui hurlait maintenant dans son berceau, mais son lait avait comme disparu et le petit qui ne fut guère rassasié gueulait de plus belle.

Je fis flèche de tout bois , trouver des seins accueillant pour palier au tarissement du lait de Clémentine, trouver un médecin, prévenir les voisines et on ne savait jamais, quérir le prêtre.

Moi j’avais mes moutons et on abandonnait pas ses animaux juste parce que l’épouse avait une forte fièvre, je laissais donc ma fille et les femmes du voisinage s’occuper d’elle. Je n’étais pas loin.

Le lendemain elle semblait aller mieux, les voisines étaient retournées à leurs ouvrages, Clémentine seule veillait, aidée par sa petite sœur, Joseph et Louis vaquaient à leur labeur, de toutes manières ce n’était pas le travail des garçons de soigner leur mère. Les petites avaient eu toutes les peines du monde à changer et à laver leur mère qui s’était souillée.Il régnait une odeur pestilentielle dont les filles ne se préoccupaient guère. C’était mes filles courage. Je dormis avec l’un de mes garçons, comme elle allait un peu mieux nous avions décommandé le curé. Je passais une mauvaise nuit faite de tourments, au matin elle me susurra quelques mots, je retournais en urgence chercher le père Desanery, il se fâcha en disant que nous ne savions pas ce que nous voulions, il en avait de bonne le curé comme si nous pouvions prévoir la mort.

Il revint avec moi, Clémentine était une bonne chrétienne et il ne pouvait la laisser partir sans les sacrements.

Cela dura un long moment, tout le monde vint au nouvelle et l’on s’organisa.

Elle ne mourut que le lendemain matin à sept heures, je lui tenais la main, Clémentine lui épongeait le front, Rose chantait une prière, Joseph pleurait et Louis claquemuré dans un mutisme total veillait sur le pas de la porte.

Elle ne dit mot, mais nous gratifia d’un sourire d’ange.

Elle fut ensevelie le soir même, le menuisier ayant fait miracle et le fossoyeur diligence.

La famille était trop loin, la chaleur était étouffante et le corps ne pourrait se conserver. De plus la cause de la mort étant inconnue on redoutait une épidémie. Cela faisait deux morts dans notre famille, mêmes symptômes, mêmes fièvres , même précipitation à mourir.

Ma belle Clémentine repose en paix.

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