UNE VIE PAYSANNE, ÉPISODE 21, Deux jeunes amoureux.

Louis Alexandre Patoux

commune de Gault le soigny département de la Marne

Année 1812

J’avais vécu un rêve mais malheureusement il n’était pas devenu réalité, la belle que je courtisais n’avait pas navigué sur la même rive que moi et s’était laissée séduire par un militaire de passage.

Je ne lui en avais pas tenu rigueur, je n’étais après tout qu’un fendeur de lattes, coureur des bois aux mains caleuses. Un grenadier de la garde, même éclopé, avait de quoi alimenter les rêves d’une belle charbonnière. Moi je n’étais jamais sorti de mon trou et n’avais de connaissance que la végétation sylvestre.

Mais alors que je voguais sur les mers de la solitude, une jeune domestique fit son apparition dans mon quotidien. Elle s’appelait Catherine et au physique, me convenait parfaitement. Elle était orpheline et son père avait-été bucheron. Elle était donc du même monde que moi et avant de me la faire voler, je commençais une cour assidue. J’étais un peu emprunté et fruste dans mes approches, mais l’essentiel fut qu’elle sache qu’elle était courtisée.

Un sourire, quelques paroles et on arriva à la Saint Jean, danses, sauts par dessus les braises et un premier baiser.

L’émoi qu’il nous procura à tous les deux, nous provoqua des sensations que nous ne connaissions pas. Ce soir là, on eut beaucoup de mal à se séparer et croyez moi le sommeil ne m’était pas venu tout de suite. Je sentais dans ma bouche l’odeur de la sienne, mes mains croyaient encore trouver ses hanches.

Je la demandais en mariage très rapidement, elle était d’accord et ce jour là sur un gazon moussu elle faillit bien devenir mienne. Mais un restant de sagesse et de convention lui fit baisser le cotillon que j’avais déjà remonté fort haut.

Nous étions au yeux de la loi des mineurs, il nous fallait obtenir le consentement de nos parents ou de nos représentants légaux.

On commença par mon père, qui fut tout de suite charmé par Catherine. Il ne voyait qu’avantage à ce mariage, j’étais amoureux, elle était costaude et travailleuse, n’avait pas grand chose et moi je n’avais rien.

Le père donna sa bénédiction et dès lors je pus voir Catherine sans me cacher, elle fut même accueillie à la table familiale. Mon frère Charles d’un an plus vieux fut jaloux à en crever.

Jaloux que je me marie avant lui ou jaloux de la beauté de Catherine, je ne sais mais en tous cas il devint un ennemi pour moi et pour mon couple.

Je devais maintenant aller faire ma demande au curateur de Catherine à Villers aux bois. On partit un beau matin avec Catherine, c’était loin et il était peu probable qu’on arrive avant la nuit.

Pendant cette marche on planifia notre avenir, tout y passa. Nous avalions les kilomètres sans trop en souffrir. Lors des pauses on se nourrissait d’amour, de baisers,  de caresses, j’étais fou de bonheur.

Nous étions encore loin de Villers quand la nuit tomba. Catherine se souvenait des lieux et dans la forêt nous trouvâmes une cabane de bucherons pour l’heure inoccupée. Que croyez vous qu’il se passa, elle se serra le long de moi car elle avait froid. Mais alors que je m’imaginais une jolie suite, je sentis son corps se faire lourd, confiante elle s’était endormie. Avant d’aller la rejoindre dans ses songes, je l’observais à la lueur de la lune pleine. Je sentais que j’allais être heureux.

La mine un peu défaite, la robe froissée, le ventre creux, elle se réveilla, me fit un grand sourire et s’échappa derrière un grand arbre pour quelques besoins impérieux.

On alla direct au château pour trouver Jean Baptiste Judes . Intimidé je fis ma demande, Catherine redevenue petite fille dansait d’un pied sur l’autre. Il nous répondit qu’il allait en parler à Louis Berthé, l’oncle.

Je vis Catherine pâlir, en sortant elle m’expliqua ce qui s’était passé. J’aurais bien cassé la gueule à l’oncle mais cet acte m’aurait sans doute couté la main de celle que j’aimais.

On eut le résultat de notre attente en soirée après un conseil de famille. Catherine eut l’autorisation, nous étions aux anges.

On repartit le lendemain pour jamais ne revenir ici.

Les noces furent programmées pour le 25 novembre 1812.

Catherine Berthé

Commune de Gault département de la Marne

Année 1812

Nous avions Louis et moi l’autorisation de nous marier, il ne me restait plus beaucoup de temps pour me faire coudre une jolie robe. Dans mes bois, je n’avais appris qu’à réparer des mauvais chiffons et je n’étais pas capable de confectionner un habit complet, on trouva une couturière qui moyennant finance m’aida à la faire.

Le mercredi 25 novembre, le maire du village Jean Louis Pelletier, nous maria devant la famille rassemblée, du moins celle de mon mari. La mienne visiblement n’avait pas jugé bon de m’accompagner en ce grand jour. Sauf mes cousins Guyot qui s’étaient déplacés de Moeurs.

Une page s’était donc tournée, Villers aux bois s’éloignait, pas un instant je n’eus une pensée pour mes parents, après coup j’en ai eu honte, mais sur le moment rien ne vint ternir ma journée, notre journée.

Mais à quoi pouvait penser une jeune femme de 24 ans , sinon à cette fameuse nuit de noces. Je n’avais jamais fait l’amour, et ma mère ne m’avait rien enseigné sur le sujet. J’étais vierge physiquement mais aussi vierge de connaissance. Une oie blanche qui se doutait un peu de la tournure des événements mais sans plus.

Lors des quelques mois de fréquentations avec Louis j’avais bien éprouvé quelques sensations inconnues fort agréables, mais est-ce cela la jouissance dont parlait les femmes au lavoir?

Est-ce que j’allais avoir mal et serais-je à la hauteur des attentes de mon mari?

De fait Louis ne joua pas les téméraires, aussi puceau que moi pucelle, il fut long à se départir de sa timidité. Pudiquement il me laissa me déshabiller, puis à l’abri de la nuit ôta ses habits du dimanche.

Mon dieu ce qu’il fut maladroit, c’est moi malgré ma répugnance qui dut lui montrer le chemin. Il ne me fit pas mal, mais je ne ressentis absolument rien.

Le lendemain on nous dénicha dans notre refuge, nous dormions comme des biens heureux et on fut bien maris tous deux, de se retrouver en chemise devant l’ensemble de la noce.

Dès le soir je quittais ma chambre de domestique pour m’entasser chez les Patoux. Je passais sous la coupe de mon mari, de mon beau père et de ma belle mère. Il allait falloir batailler pour se faire une place chez eux.

D’autant qu’il restait mon beau frère Charles et ma belle sœur Marie Françoise.

Si tout de suite j’ai senti que je m’entendrais avec cette dernière, la question ne se posera pas avec Charles car je me mis à le détester immédiatement.

En fin d’année des rumeurs arrivèrent comme quoi l’armée de Napoléon avait été détruite en Russie, personne ni croyait jusqu’à ce que le maire n’affiche le bulletin de la grande armée numéro 29.

Tout le monde se précipita pour voir ou plutôt entendre la nouvelle, pour nous autres qui ne savions pas lire. Le froid et le mauvais temps avaient apparemment anéanti notre formidable armée. L’empereur lui allait bien. Tout le monde fut inquiet pour diverses raisons, certains avaient des enfants dans l’armée, d’autres s’inquiétaient d’une nouvelle levée en masse et les plus pessimistes redoutaient une invasion étrangère.

Moi j’étais confiante, cela faisait vingt ans qu’on gagnait , il n’y avait pas de raisons pour que cela change.

A la maison personne n’était d’accord sur le sujet mais la grande bouche de Charles tremblait à l’idée d’aller défendre sa patrie.

 

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