UNE VIE PAYSANNE, ÉPISODE 13, Plus une jeune fille, pas encore une femme

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Louis Alexandre Patou

commune de Gault le soigny département de la Marne

Année 1803

J’avais maintenant 15 ans, aux dires de mon père, j’étais un homme, il entendait sans doute par là que je pouvais travailler comme tel. Moi je me doutais que je l’étais devenu mais d’une autre façon. D’abord mon corps avait changé, j’avais poussé en graines, mes muscles commençaient à se faire sous l’action du travail intense. J’avais une léger duvet sous le nez et mon père m’ expliquait qu’il fallait que je me mette de la merde de pigeons pour faire accélérer la pousse. La nuit je faisais maintenant des drôles de rêves, j’entrais dans un monde assez bizarre, fait de femmes, elles étaient nues et je n’arrivais pas le matin à savoir qui elles étaient, mère, sœurs, voisines. Ma chemise portait le témoignage physique de ces songes tumultueux et je me réveillais plein d’une vigueur qui devait s’éteindre avant que je ne sorte de ma couche. Ma sœur qui tous les matins avait pour mission de me tirer du lit rigolait de ma gêne, soulevait la couverture pour me surprendre et se moquer le reste de la journée.

Vu mon âge je n’avais aucune chance de faire une conquête féminine, seules restaient, pour me satisfaire, une imagination débordante et les visions furtives des petits bouts de chair blanche volés aux femmes de mon entourage.

Un soir mon père entra sentencieusement dans la grande pièce, il tenait un lourd paquet enroulé dans une vieille veste. Il le posa sur la table et me dit « Louis tu es un homme c’est pour toi, fait en bon usage en homme respectueux de ta famille et de toi même.»

Mon père venait de me faire le plus beau des cadeaux, une magnifique doloire qu’il avait fait faire chez le forgeron. Avec ce geste il me considérait comme son égal au travail, j’étais fier et je ne pus retenir quelques larmes.

Le lendemain je partis de bonne heure avec les autres travailleurs de la forêt, j’étais rayonnant, joyeux, mon torse se bombait d’importance. J’en oubliais que je n’étais pas propriétaire du bois que j’allais travailler, mais peu m’importait je me sentais seigneur des lieux.

Pour faire honneur ce jour là, j’ai appliqué un rythme d’enfer à mon ouvrage, bien sûr mes gestes n’étaient par encore aussi sûrs que ceux de mon père et de ses compagnons mais j’étais heureux.

Je n’étais plus larbin porteur de bois ou d’eau, j’appartenais à la communauté des travailleurs des bois, les filles allaient me regarder autrement qu’en petit garçon et peut être qu’aux fêtes du village je pourrais en faire danser.

Évidemment le salaire de mon travail comme celui de mon père était versé dans le tablier de Maman, aucun enfant ne percevait en propre ses gages.

Catherine Berthé

Commne de Villers aux bois département de la Marne

Année 1803

Ma sœur avait raison, tout avait changé depuis. J’avais maintenant deux jolies petites poires en guise de poitrine, mon conin était recouvert d’une mousse soyeuse et surtout j’avais eu ces saignements qu’on appelle menstrue, j’appris rapidement que c’était une rude corvée, surtout quand cela vous arrivait au milieu des bois. Si les garçons entraient dans une communauté en devenant travailleurs nous on passait de petites filles, libres de s’ébattre, à filles bonne à marier, ou plutôt trop jeunes pour l’être mais assez pour être séduites par un mâle en quête d’une bonne affaire.

Pour être clair je ne pouvais plus aller pisser toute seule ni faire toilette au ruisseau sans être accompagnée de ma mère ou d’une adulte.

Au campement le soir les hommes discutaient gravement de la situation qui s’envenimait entre la France et L’Angleterre. Moi j’écoutais mais je dois dire que je n’y comprenais rien, apparemment c’était  une île qui posait problème. Un bûcheron disait qu’elle se nommait Malte et qu’il la connaissait car il avait fait campagne en Égypte avec Bonaparte. Il captivait son auditoire en racontant sa campagne et aussi les mystères de l’Orient. Personne évidemment dans ce monde forestier ne percevait que le problème ne venait pas d’une terre perdue au milieu de l’eau mais plutôt de la présence française aux Pays bas qui nuisait à l’hégémonie commerciale de ces foutues anglais. Moi comme les autres, j’étais plutôt envoûtée par la mélopée du conteur. Ce fier à bras comme disait ma mère me fascinait, je crois bien que c’était le premier homme pour qui j’éprouvais des sentiments. Il était bien trop vieux pour moi, hors d’atteinte, comme une statue trop haute.

Ce soir là, avec la chaleur du bûcher autour duquel tous étaient rangés et les longues rasades de la piquette champenoise le conte des milles Egypte devint un peu graveleux. En mots choisis et imagés le bûcheron évoquait les grâces des négresses qui s’offraient aux soldats pour un quignon de pain et l’attirance qu’exerçait les femmes voilées sur l’imaginaire des soldats sans femme. Maman avant que cela ne devienne trop cru m’avait renvoyée à notre hutte de branchages. Je ne dormais pas quand elle était rentrée et je sus immédiatement que ma mère allait devoir recevoir les hommages amoureux d’un homme, était-ce le conteur ou bien le veuf qui lui faisait des avances. Nous étions habitués à ce genre de situation et généralement avec les autres filles lorsque les mères s’étaient écartées nous évoquions entre nous les joutes parentelles.

En tous cas ma mère n’avait pas respecté la promesse de ne plus se donner à un homme, c’était répugnant, sale et je me demandais comment l’on pouvait copuler ainsi comme des chiens.

Cette guerre qui allait venir, était problématique car mon frère était en âge d’être tiré au sort et de partir pour une durée indéterminée. Ma mère cela la rendait malade et elle haïssait le premier consul.

Comme je vous l’ai déjà dit, nous avions de la famille au village, mon oncle Louis et sa femme Marguerite Oxanne. J’avais des cousins et des cousines mais ils se considéraient comme des nantis par rapport à ceux des bois. Je vous demande un peu, c’étaient des guenilleux comme nous.

Mais le pire c’était mon oncle et ma tante, qui vivaient au château, jardinier et cuisinière, oui ils étaient bien plus gras que nous et sans doute un peu plus propres. Mais de là à se considérer comme les propriétaires de la demeure il y avait quand même un pas.

Parfois quand mon oncle venait sur les parcelles de coupe avec le régisseur du domaine il nous amenait quelques restes ou quelques nippes. Je n’aimais pas ses aumônes, mais lorsqu’un jour il m’amena une robe qui venait de la fille du château je lui aurais bisé le cul.

Je rhabillais ma fierté, enfin on ne verrait plus un seul bout de ma jeune chair à travers ma robe qui avait déjà fais plusieurs générations de filles des bois.

Tout cela pour dire que la famille s’intéressait peu à notre misère, les cousins nous raillaient, les cousines nous traitaient comme des lépreuses au lavoir.

Mais un jour à la sortie d’une messe, Louis mon oncle s’avisa que j’avais changé physiquement,il ne me regarda pas ce jour là comme un membre de sa famille mais plutôt comme une fille à soldats que l’on découvre après une longue campagne. Une lueur salace lui traversa les yeux quand il nous demanda à moi et à ma sœur cadette si l’on voulait faire le repas avec eux. J’aurais été prête à accepter mais ma mère en alerte refusa tout net.

Depuis ce moment ce vieux bonhomme tourna autour de moi considérant sûrement qu’avec un bout de fromage et un morceau de pain il pourrait s’emparer de ma virginité.

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