LA MORT D’UN ENFANT DU GUÉ D’ALLERÉ, Épisode 3 la prise de Saragosse et l’épidémie

Les belles espagnoles ne nous ouvraient pas leur couche mais nos ventres. Si nous voulions goûter de ces choses de la vie , il fallait employer la force. Certains se prêtaient à ce jeux dégoûtant moi je préférais m’abstenir. L’amour même avec des ennemis se devait d’être consenti ou à défaut tarifé.

Nous arrivâmes enfin à notre destination, Saragosse, la ville était à prendre et ce n’était visiblement pas une affaire certaine. Au niveau de l’appartenance, on m’expliqua que j’étais dans le 3ème corps d’armée et que je faisais parti de la 3ème division d’infanterie commandée par le général Morlot et qu’enfin le 117ème régiment faisait parti intégrante de la 2ème brigade du général Augereau.

J’avais du mal à me situer, mais les plus anciens étaient un peu rassurés, car après avoir été dirigés par le maréchal Moncey, puis par le duc d’Abrantés Antoche Junot nous étions enfin sous la coupe de l’un des meilleurs manœuvriers de l’empire le maréchal Lannes.

La ville nous semblait immense à nous autres, une forteresse, un château médiéval où dominaient des inexpugnables couvents et des églises hautes comme des tours de Babel.

Un peuple innombrable s’était réfugié derrière ces murs stimulant la soldatesque de son fanatisme.

Les pires étaient de la race des prêtres, sous couvert de Dieu, ils galvanisaient et abreuvaient de paroles incendiaires les êtres frustres qui croyaient en eux. C’était une guerre sainte, nous étions des suppôts de Satan. Le crucifix en main, la soutane relevée cachant des poignards effilés, ils étaient en première ligne. Les femmes, qui l’eut cru étaient tout aussi cruelles, elles menaçaient leurs hommes des pires sanctions si ils reculaient, nous redoutions de tomber en leurs mains. Nous savions qu’elles nous feraient subir les pires infamies. Nous étions bien convaincus de la nécessité de détruire ces singes en bure et ces viragos en jupon.

En attendant nous devions pénétrer en ces murs et empêcher que les espagnols n’en sortent. La vie de soldat est beaucoup faite de maniements de la pioche et je me retrouvais bientôt à l’établissement d’une redoute près de l’èbre.

Il nous fallait aussi creuser des parallèles pour approcher des fortifications, le travail était dur et risqué.

Nos troupes attaquèrent le couvent Saint Joseph, heureusement je restais l’arme à la bretelle, je venais d’arriver et j’étais novice dans le maniement des armes, comment aurais-je pu être efficace?

Les espagnols tenaces faisaient des sorties et réussissaient parfois à nous enclouer des pièces d’artillerie.

Junot l’ancien sergent la tempête avait donc succédé à Moncey, ce n’était pas qu’il fusse particulièrement qualifier pour mener un siège, mais bon c’était un proche de l’empereur. Mais peu m’importait du moment que je pouvais survivre à cet enfer.

Malgré la ténacité d’Andoche notre chef, nous piétinions. Il fallut faire venir le magnifique maréchal Lannes pour unifier le commandement et donner un sens véritable au siège qui s’éternisait. Le général Junot ne fut guère satisfait de se voir évincé.

Le 26 janvier on donna l’attaque généralE. Ce ne fut pas un siège mais mille, chaque couvent, chaque église, chaque rue étaient à prendre. La tuerie était générale, les espagnols se battaient jusqu’à la mort.

La fumée régnait en maître, opaque, piquante, nous suffoquions, la chaleur provoquée par les incendies était insoutenable. Les flammes de l’enfer n’avaient rien à envier aux flammes de Saragosse.

Les cadavres s’amoncelaient, la pestilence des corps brûlés et décomposés soulevaient les cœurs les plus accrochés.

Nous trouvions des prêtres morts le crucifix à la main nous désignant en un dernier geste au jugement dernier. Sur la face des cadavres féminins on voyait des rictus de haine, elles nous maudissaient, je fis comme les autres, je fus comme les autres, impitoyable. Au détour d’une rue, une beauté au visage creusé par le mal, les yeux révulsés, la chevelure crasseuse et la poitrine presque nue, allongée sur un tas de cadavre. A demi morte elle me menaça encore, je fus contraint de l’empaler avec ma baïonnette. J’entendis comme un craquement dans sa poitrine arrogante, un sang mousseux jaillit en un flot continu, on eut dit une source d’eau vive.

Le bruit était assourdissant on entendait difficilement les ordres, nous avancions, ils reculaient.

Des maisons, les espagnols nous jetaient des projectiles divers, comme une grêle d’un orage de printemps.

Ce qui était marquant, c’est que nous marchions littéralement sur les cadavres, des monceaux, des tas s’empilaient à chaque coin de rue, attestant la violence des combats.

La résistance des assiégés nous rendait fou de rage, ivre de violence, nous transformant en bêtes fauves. Lorsque nous faisions prisonniers des femmes on ne prenait même plus la peine de les violer, tue, tue, massacre l’infâme hydre.

Chaque maison était maintenant fortifiée, les espagnol passaient de l’une à l’autre en perçant les murs, nos sapeurs faisaient sauter les maisons une par une. Plus nous progressions plus le charnier grossissait, les combats avaient lieu partout, dans les cours, les maisons, les escaliers , sur les toits.

Rien ne semblait vouloir arrêter la résistance, ceux qui faiblissaient, étaient sur le champs conduits à la potence. Mais la famine se rajouta à la misère des héroïques et cruels défenseurs, les couvents tombaient les un après les autres. Nos canons ouvraient des brèches, on s’y précipitait. Nous étions épuisés, ruinés physiquement, ivres de violence et de mort, nous ne dormions guère et nos séjour à l’arrière se faisait rares . Heureusement toute résistance a des limites, les hommes font choix de ne plus écouter leur diablesse de femme et leurs fanatiques curés, le 21 février 1809 ils se rendent. Encore fiers ces 17 000 hommes seront faits prisonniers et envoyés en France, la plupart s’évaderont ou mourront de maladie, quand aux hommes décédés dans les combats, nos chefs les estimèrent à 18000. Mais ce n’était finalement rien par rapport à la population civile, 50 000 périrent et l’on en enterra pendant des semaines. Nous devions abattre les chiens errants qui se servaient dans la masse immonde de viande pourrie. Des nuées de corneilles croassantes, menaçantes obscurcissaient le ciel avant que de se repaître des charognes autrefois redoutables guerrières. Rien n’y faisait , elles se moquaient de nous, s’écartaient pour mieux revenir. Il n’y avait plus d’ennemi armé mais des rats gros comme des chats se partageant le butin avec les corbeaux, parfois les corps semblaient se soulever tant il y en avait grouillants et repus de chair. Tous les morts n’avaient pas péri les armes à la main, une confortable majorité était morte de maladie , de faim et de privation. Jamais je n’oublierais, non jamais.

Hélas la maladie, n’avait pas de frontière, n’avait aucune préférence de nationalité, aucune préférence de sexe, aucune préférence d’âge.

Le typhus fit son apparition ou plutôt accentua son effort car il était déjà présent et faucha les soldats français épuisés par la lutte.

Je fus à mon tour pris de frissons et de fièvre, nous étions fort nombreux, la ville détruite , insalubre ne pouvait nous accueillir. On décida de nous envoyer à Pampelune dans la province de Navarre, ce n’était pas la porte d’à coté et les convois de moribonds malgré de solides escortes étaient attaqués par les partisans. Déjà mourant nous étions achevés, chaque défilé, chaque village présentaient un dangereux obstacle. Nous étions détestés, pas de pitié pour les envahisseurs. Pour ma part j’arrivais vivant et l’on m’entreposa sur une litière de paille.

Je savais maintenant que je ne reverrais plus le Gué d’Alleré, les majors aidés par quelques bonnes sœurs se tuaient de fatigue pour tenter de nous sauver.

J’étais exsangue, couvert de plaques, je délirais, je revoyais la rue où je vivais celle qui partait sur la Moussaudrie, je sentais l’alambic de mon beau père qui chauffait un mauvais vin. Je me rappelais l’odeur piquante de la poitrine maternelle quand elle m’autorisait à m’y reposer. J’entendais encore les cloches de l’église Saint André, elles m’appelaient, m’appelaient encore. Le 17 mai mon âme quitta mon enveloppe charnelle monta et monta encore, je reconnus ma mère, et je devinais bientôt mon père. Je les rejoignais dans la mort, heureux de me trouver enfin avec ce père que je n’avais jamais connu.

Nous fûmes des centaines de milliers à périr loin de chez nous, victimes de guerres qui ne nous regardaient nullement, victimes d’aspiration à de vaine hégémonie qu’elle fut personnelle comme Napoléon ou commerciale comme celle des Anglais.

2 réflexions au sujet de « LA MORT D’UN ENFANT DU GUÉ D’ALLERÉ, Épisode 3 la prise de Saragosse et l’épidémie »

  1. Très joli récit d une époque abominable. Comme quoi l église à elle seule est responsable de millions de morts. Merci de nous permettre de nous situer dans l histoire.

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