UN FUNESTE DESTIN, ÉPISODE 19, Enfin du bonheur

Moi qui n’avait jusqu’à là eu aucune intention particulière à son égard, je me mis à l’admirer.

Je ne me lassais pas de l’observer, de suivre son ombre, de humer son odeur, de boire ses paroles. Voir ce corps éploré, cette âme perdue glisser comme un ectoplasme entre l’âtre et le potager me transcendait, me vivifiait. La petite morte était ma chance, je me nourrissais à la sève de sa mère comme un lierre sur un tronc mort.

Les mois passèrent, et Marie Magdeine resta, c’était pour tout comme ma femme sauf que cela ne l’était pas. Jamais je n’aurais l’audace de toucher ou bien même d’approcher cette idole en laine noire. Pour le village nous étions des suppôts de Satan, sous le même toit , pas mariés, peut être que même nous avions tué nos conjoints, allez savoir.

Lorsqu’elle se rendait à l’église pour la messe moi je n’y allais pas, tous faisaient silence devant l’apparition avec sa mantille noire. Pieuse, elle visitait chaque jour sa fille au nouveau cimetière.Elle lui parlait et même lui chantait parfois une berceuse. On la traita bientôt de folle, un peu de dignité quand même ce n’était qu’une enfant.

Un soir comme tous les soirs je gagnais ma couche, me déshabillais à la lueur chancelante de ma chandelle et me glissais dans les draps rêches et froids confectionnés avec le chanvre du Charre.

Elle apparut soudain dans l’encadrement de la porte, presque dans le noir, je ne voyais que ses contours.

Je la vis retirer son bonnet, puis ôter tour à tour toutes les épingles de ses cheveux. Son dur chignon tomba en une masse folle sur ses épaules. Mon désir montait, inavouable, incontrôlable, Marie se défit de sa robe noire, de son fourreau de deuil. Me fixant elle posa sa jambe sur la chaise qui me servait de table de nuit, négligemment elle fit glisser ses bas noirs sur ses longues jambes effilées.

Je n’osais plus bouger, stupéfait, ébahi, mon désir à son paroxysme. Jamais l’une ou l’autre de mes femmes ne m’avait transporté ainsi.

J’entendis plus que je  ne vis tomber la dernière parure, le dernier voile de la pudeur. Sa chemise en tas comme une offrande au pied du lit invitait à s’en saisir pour en sentir toutes les flagrances.

Offerte, à mon regard, mes yeux scrutaient cette reine, j’allais de ses seins en forme de poires, à son ventre, de sa toison crépue à son visage et de ses bras divins à ses fesses dodues. Elle se glissa le long de moi et me fit l’amour.

Rien ne pourrait décrire ce moment magique, elle devint mienne et je devins sien.

On resta encore quelques temps à troubler l’ordre publique puis quand la rapacité villageoise relâcha ses serres on décida comme un défi d’enfin de nous marier.

On se décida pour le 24 janvier 1853, j’avais 51 ans et elle 42, nous étions libres de nos vies, de nos corps, un mauvais destin nous avait réuni, nous étions soudés comme jamais.

Un indéfectible amour nous unissait et je me mettais à bénir ce jour où je lui avais proposé de s’installer chez moi.

On fit une discrète petite fête, avec nos quatre témoins et leurs épouses, François Renaud mon ami, Louis Torchon compagnon de labour, Jean François Belaud dont la femme ne renia jamais Marie Magdeleine et notre garde champêtre Napoléon Morin le bien prénommé.

Dès lors tout redevint normal, la vie suivit son cours, plus de malheur, plus de décès.

Nous aurions bien voulu faire un petit ou deux, Marie Magdeleine était encore assez jeune pour cela et moi bien assez vert encore. Mais la nature sûrement bien faite nous épargna peut être d’autres catastrophes.

J’avais perdu quatre épouses et pour tout l’or du monde je ne voulais suivre une cinquième fois un triste convoi.

Mon fils François a quitté la maison et est devenu domestique de ferme, puis valet.

Maintenant il se loue comme journalier près de la Jarrie, il y a beaucoup de vignes par là. Cela fait des années que je ne l’ai pas vu.

J’ai maintenant vendu mes terres, cela me fait une petite rente qui complétée par les gages de ma femme nous suffit amplement.

J’aurais peut être préféré que mon fils reste à Saint Sauveur et reprenne les sillons où j’avais tant peiné, mais il ne le voulait pas et la petitesse de mon patrimoine ne correspondait pas à son ambition.

Je suis maintenant au chaud près de l’âtre, je suis fatigué et bien bon à rien, d’autres à mon âge travaillent encore c’est sûr, mais je ne culpabilise pas pour autant. Mes mains tordues ne me permettent plus de soutenir un labeur intense.

Bercé par le bruit des flammes qui crépitent, il me vient à me remémorer les bons et les mauvais souvenirs de ma vie.

Je revois ma première Marie Magdeleine en sa folle jeunesse, pleine de fougue, de surprises. Je me souviens de la première fois avec elle, ma toute première fois avec une femme. Malheureusement je me souviens aussi lorsque les gendarmes l’ont emmenée.

Puis il eut ma vieille, Renée ma bretonne à la peau blanche, douce et gentille. Ce fut une comète dans ma vie j’eus à peine le temps de la connaître et l’apprécier, paix à son âme.

Puis il y a eu Marie la mère de François, je me souviens de tout, notre bal au Gué d’Alleré, notre nuit de noces, ses cris de bonheur lorsqu’elle fut pleine la première fois. Mais aussi sa triste mort, conséquence d’une fausse couche.

Ma deuxième Marie Magdeleine me relie inexorablement à une tragédie celle de ce foutu choléra qui m’emmena cette tendre femme, mes deux garçons et ma mère.

Les mânes de mes disparues viennent souvent me hanter, je les vois , je les sens, elles habitent encore mes vieux murs. Lorsque je me couche auprès de ma troisième Marie Magdeleine je me parle à moi même et me surprends à dire pousse toi Renée, tes pieds sont froids Marie, veux- tu de moi Marie Magdeleine?

Ma femme bougonne de me voir dans mes pensées mais c’est ma vie et son journal défile maintenant que l’ horloge est prête à s’arrêter.

François Petit est mort à Saint Sauveur de Nuaillé ou d’Aunis le 27 juillet 1867, sa dernière femme est décédée le 26 juillet 1884 toujours à Saint Sauveur.

Le seul fils survivant de François s’est marié le 01 juin1869 à Saint Nazaire sur Charente et il est décédé à l’hospice de Rochefort le 11 décembre 1902, d’où descendance.

Fin

8 réflexions au sujet de « UN FUNESTE DESTIN, ÉPISODE 19, Enfin du bonheur »

  1. J ai adoré votre récit qui m a tenu en haleine..j avais hâte de voir la suite après chaque épisode.. merci..j ai eu des larmes aux yeux plus d une fois….encore merci..

    J'aime

  2. Quel courage…d’une vie de labeur,de petits bonheurs et de grands malheurs. Je connais un peu St Sauveur,j’ai de la famille dans le coin. A une prochaine lecture…

    J'aime

Répondre à Gisele gouyon griebling Annuler la réponse.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s