UN FUNESTE DESTIN , Épisode 1

 

C’est bizarre la perception que l’on peut avoir des choses ou des endroits en fonction des évènements qui vous y confrontent ou qui vous y emmènent.

Un paysage sera différent si vous le regardez avec la lumière pâle de l’aurore ou si vous le mirez avec les rayons du soleil à son zénith. Les feuilles des arbres ne feront pas le même bruit au faible souffle de la brise estivale qu’aux bourrasques maritimes de la saisons automnale.

Tel monument ne vous paraitra pas identique aux différentes heures de la journée , de même un endroit familier ne le sera plus après plusieurs années passées loin de lui.

C’est bien à ce genre de considération que mon esprit en ce moment vagabonde, ce n’est pas le temps mais c’est ainsi.

Je suis dans mon terrain de jeux, mon pays d’aventure, mon village de cocagne, j’en connais le moindre recoin, la plus petite pierre et j’en reconnais la moins prégnante de ses senteurs.

Avec les autres enfants du village nous y avions fait les pires bêtises, c’est derrière le mur du saint lieu que j’avais embrassé pour la première fois une petite bergère de Ferrières, premier émoi amoureux. C’est aussi entre deux croix que je m’étais battu pour la première fois avec le fils du maréchal ferrant, il m’avait mis une raclée et piteusement j’étais rentré chez moi pour me prendre une autre trempe car ma chemise était déchirée.

Maintenant j’étais là figé, droit comme un piquet serrant de près les jupons de ma mère.

Formant un toit, la frondaison des arbres était constellée de milliers de petites fleurs blanches, elle nous abritait du rude soleil du beau mois de mai.

Je ne cessais d’observer ma mère, cette dernière les yeux rivés sur le monticule de terre et le trou béant attendait l’arrivée de la charrette.

Posé sur les planches disjointes, un corps enveloppé dans un linceul de lin blanc brinquebalait au mauvais grès des ornières du chemin mal empierré. C’était la dépouille mortelle de feu mon père que ma mère et les voisines avait préparé après la toilette des morts.

La famille, les amis, les voisins se tenaient tous silencieux, tête basse, chapeau serré sur le ventre écoutant religieusement l’oraison funèbre du curé.

Seule ma petite sœur Anne âgée de cinq ans manifestait des velléités de liberté, ma mère maintenant veuve Petit la foudroya du regard.

Ce fut suffisant pour qu’elle se tienne tranquille quelques instants, mais croire que la diablesse allait se tenir longtemps était présumer de la terreur réelle que pouvait susciter ma maman.

Après les belles paroles du représentant du seigneur, le fossoyeur aidé par quelques assistant descendit mon père et l’installa en son ultime couche. Je me fis la remarque à moi même de la précarité de la protection que procurait à mon père ce drap dont on l’avait emmailloté. Fusse t’il de bonne qualité ce tissus issu du labeur de ma mère ne résisterait pas longtemps à l’humidité de la terre du champs de repos.

Le curé avait beau nous farcir de vie après la mort, nous savions tous en bons paysans que nos faibles dépouilles retourneraient à la pourriture de la terre formant l’humus des générations qui nous suivraient.

Hors donc nous jetâmes quelques poignées de terre grasse au fond du trou, flic flac, flic flac, le bruit mat me fit presque rigoler.

La corvée était maintenant terminée, 18 mai 1812 une date à retenir, nous étions seuls moi ma mère et ma petite sœur Anne.

La semaine précédente nous attendions tonner la voie grave de notre père quand il rentrait de sa vigne, maintenant nous n’entendions que la triste mélopée des pleurs de ma mère.

Papa était mort en pleine santé, balayé, emporté, dispersé au vent de la vie en quelques jours , presque en quelques heures. La   »mystériosité » de sa mort m’intrigua, mais personne ne put m’apporter de réponse. Il n’avait que quarante et un ans, fort comme un bœuf et pourtant.

Du haut de mes dix ans je pressentais que la vie ne serait plus la même et que bon nombre de difficultés allait surgir.

Maman qui jusqu’ àlors n’apportait avec ses gages qu’un complément aux finances du couple allait devoir supporter seule l’ensemble des charges et en premier lieu de nous nourrir. Elle n’était pas la seule dans son cas, les veuves dans le canton formaient légion.

Au niveau de la famille pour nous aider il n’y avait guère que ma grand mère Marie Moinet la mère de ma mère, terreur de ma jeunesse, vieille acariâtre, sèche comme un pied de vigne, odorante comme un vieux bouc, méchante comme un coq. Alors vous pensez bien que ce spectre vêtu de noir ne nous serait d’aucune utilité.

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