DESTIN DE FEMMES, Épisode 30, une naissance et des larmes

La honte venait de s’abattre sur la famille, la vieille était décidée à se remarier. Bon dieu de saleté qu’elle allait nous faire là, encore heureux qu’elle ne pouvait faire d’enfants, je me serais mal vue avec des frères et sœurs.

Quelle dégoutance de penser que ma mère allait se vautrer dans les bras de ce vieillard, je ne voulais pas de cela chez moi. Avec les frères et sœurs on était à peu près d’accord sur l’attitude à adopter. C’est à dire que nous ne voulions pas du Aimable Flon chez nous. Pour la noce c’était autre chose, moi je m’en serais bien passée mais l’opinion publique jugerait mal un tel affront à une mère.

Mais je me promettais de bien gâcher la fête.

A la naissance de ma dernière fille je m’étais bien jurée que Victor ne me toucherait plus , promesse d’ivrogne,  je le sentais même si j’espérais qu’il n’en serait rien.

Finalement le mariage de la mère se passa très bien, nous primes sur nous et l’on fêta dignement les épousailles de ces vieux jeunes.

Cela fut fait dans la sobriété et à les voir ils nous donnaient une leçon de bonheur. Ils s’installèrent à Augers dans la rue principale, mon beau père me devint finalement très sympathique et se comportait en grand-père pour mes enfants.

On fit beaucoup de choses ensemble, veillées, église, repas familiaux, quand il manquait quelques choses chez l’un on le trouvait chez l’autre.

De nouveau maman m’aida pendant ma grossesse, je ne tenais plus debout, la dernière était encore au sein et la sevrer maintenant l’aurait surement tuée.

Devant mon allure, Victor prit conscience que j’étais mortelle et il prit peur. Il n’exigea plus rien de moi et me laissa tranquille sexuellement, pour les tâches ménagères ma mère les assurait pour les deux maisons. Aimable était conciliant et acceptait que sa femme dorme parfois chez nous pour s’occuper de Rosalie et d’Émilie.

Fin aout en pleine chaleur je perdis les eaux et m’évanouis dans la cour, les secours vinrent rapidement et la sage femme m’aida du mieux qu’elle pût. Dix heures plus tard arrivait Pamela Augustine, si elle vivait ce serait Augustine bien évidement car Pamela c’était vraiment un prénom bizarre.

Marie Anne Ruffier

Ma fille mit au monde le 28 aout une petite femelle, elle était minuscule, laide, fripée et un seul petit filet de souffle indiquait qu’elle vivait. Avec la sage femme je m’en occupais, je la nettoyais sommairement car elle était couverte de sang . Je l’emmaillotais et la posais dans le berceau.

Ma fille la vit à peine et plongea dans un sommeil profond, le lendemain on l’amena au curé .

Qu’il fasse très froid ou très chaud il fallait les faire baptiser car nous ne pouvions prendre le risque en cas de décès que leur âme ne monte pas au ciel. On sortit donc sous une chaleur caniculaire, j’étais inquiète pour l’enfant. Il avait à peine vingt quatre heures et nous ne savions pas encore si la balance de la vie allait pencher du bon coté.

Elle pencha du mauvais coté et le 5 septembre 1855 âgée de huit jours sans que sa mère l’eut une seule fois dans ses bras elle mourut. Moi, je ne m’habituerai jamais à ce genre de départ prématuré, je tentais de la nourrir, mais elle est morte dans mes bras.

C’est moi qui annonça la nouvelle au père et à la mère.

On enterra la petite comme on aurait enterré un chaton , huit jours vous pensez, pas le temps de l’aimer.

Heureusement le mois d’octobre fut plus gai, chez Louis il y eut un fils et chez Augustine aussi.

Je n’assistais à aucune de ces naissances, on ne m’y avait pas conviée.

J’avais maintenant dix petits enfants vivants, je m’emmêlais un peu dans les prénoms.

Le jour des morts de la même année alors que je rentrais de la messe avec Aimable je vis mon neveu François devant la maison. C’était inhabituel et cela faisait un petit moment que je ne l’avais croisé car il gitait à Villiers Saint Georges. Je ne l’aimais guère ce neveu et son apparition était de mauvaise augure.

En effet sans même me dire bonjour il m’annonça que son père était décédé. Je savais mon frère malade mais sa mort me surprit quand même.

J’étais abasourdie car voyez vous je n’avais plus de parents et ce seul frère me servait de lien avec mon passé. Il avait soixante quatre ans, alité en début de semaine pour des difficultés à respirer son état c’était rapidement aggravé.

Sur place la famille était réunie , enfin la sienne, il était allongé dans ses beaux habits les mains jointes et serrant un chapelet. Le seul miroir de la maison avait été voilé et l’eau des brocs jetée dehors, la bougie de la chandeleur brulait et des brins de rameau bénis étaient accrochés autour du défunt.

Son visage était défait et on le reconnaissait à peine, les stigmates de la souffrance altérant les traits, sans cela il eut été beau.

Le voir ainsi me faisait sourire, il n’allait plus à l’église depuis longtemps lui préférant le cabaret, ses mains n’enserraient jamais de chapelet mais plutôt le licol de ses attelages. Quand à ses beaux vêtements j’appris qu’ils avaient été âprement disputés et que ses fils voulaient, lui encore chaud, se les accaparer. Sans l’intervention de Sophie sa femme, les héritiers l’auraient entouré nu dans son linceul de chanvre blanc. Pour une fois que cette garce prenait une décision intelligente.

On le porta en terre, le convoi était respectable ainsi la honte ne rejaillirait pas sur nous.

C’est en ayant le sentiment d’un grand vide que je me couchais le soir et c’est à partir de cette période que je me considérais moi aussi comme une vieille femme.

On fêta la nativité mais le cœur n’y était pas. Aimable respectueux des traditions mit une buche dans l’âtre et nous partîmes en une longue procession à la messe de minuit. Au retour on mangea un gâteau avec Victor, Rosalie et les petits.

Mon fils n’avait pas voulu venir car son petit François se trouvait incommodé. Pour être incommodé il l’était car il mourut le 12 janvier 1856, nom de dieu, l’année prenait la même tournure que celle d’avant.

Heureusement nous avions en mai un joyeux événement à préparer.

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