LA VIE TUMULTUEUSE DE VICTORINE TONDU, épisode 35, la honte

Quelques années passèrent monotones, angoissantes pour moi, l’expérience que j’avais eue avec Marie me hantait, nous n’avions pu reprendre cette merveilleuse parenthèse, trop dangereux, malgré notre attirance nous ne voulions rien sacrifier à notre vie.

Puis un jour elle vint me trouver pour me dire qu’elle repartait sur Coulommiers et que là bas l’anonymat serait plus facile à préserver. J’en doutais mais mon cœur se remit à battre.

Je n’étais plus maintenant en état de faire des enfants et d’ailleurs je n’avais plus envie du tout de faire l’amour, j’étais devenu sèche comme une paillasse de son et Charles qui ne comprenait jamais, s’activait comme un cultivateur s’active sur son champs.

J’avais dépassé la cinquantaine et ressemblait plus à une touque qu’à une femme, j’avais les cheveux presque gris, mes seins gros, distendus, tombant n’éveillaient plus l’intérêt masculin. J’étais ridée, mais ce qui me gênait le plus était la perte de quelques dents, cela était particulièrement disgracieux. Il paraît qu’à la ville certains se font mettre des fausses dents, moi j’ai particulièrement peur des dentistes ambulants et je ne me risquerais guère à les consulter. Je souffrais donc le martyr avec mes chicots pourris, il n’y avait que Charles à en rire , lui il n’en avait plus depuis longtemps. J’en souffrais et physiquement et moralement, vraiment quelle idiote . Bref je n’étais plus très appétissante et je me demandais comment Marie ma fulgurante passade  me verrait. Pour les hommes je n’étais plus que la grosse Trameau la mère de la petite Marie, qui elle faisait virevolter les coeurs.

Mon mari, entre deux cuites ne prêtait guère attention à mon physique, il prenait ce qu’il avait et me faisait grâce de toutes remarques. Ces dernières auraient été de toutes façons  déplacées car lui non plus ne ressemblait plus à rien.

Une certaine monotonie s’installa à la maison, Joseph batifolait dans tous les bals du coin et certaines filles ne lui étaient pas cruelles, bien lui en fasse, il était paysan dans l’âme et n’avait nullement l’intention de sortir de cet état alors il profitait des biens faits du terroir. De toute manière c’était une perle mon Joseph, toujours prompt à aider et ne rechignant pas à nous donner sa paye, pourvu qu’il lui en reste suffisamment pour payer son tabac et quelques tournées.

Non ma source d’inquiétude était tournée vers mon dernier, le Daniel, un vrai garnement, insolent, tyrannique. Il me contrait sur chaque chose et pourtant je n’étais pas tendre, les gifles, les engueulades, le martinet, mais rien n’y faisait. Une fois je lui ai mis une tournée le cul à l’air devant sa sœur Marie. Pour l’édification comme on dit, mais malgré ses fesses rouges et sa dignité en berne il m’a encore toisée d’un air arrogant.

Pour la loi je ne suis pas le détenteur de l’autorité parentale, c’est mon mari Charles, nous dépendions tous de lui. Pour un peu il aurait le droit de vie et de mort, non j’exagère un peu, mais il pourrait facilement me mettre une volée que je ne saurais pas où me plaindre.

Il y a bien ce qu’on appelle le divorce, mais se séparer de son homme serait synonyme pour beaucoup de femmes de devenir des crèves la faim. Donc pour en revenir à mon fils Daniel, je n’ai aucun droit dessus mais c’est moi qui l’élève et qui tente de l’éduquer. Mon mari après douze heures dans les champs ne pense qu’à se vautrer dans son grand fauteuil en paille et à hurler que la soupe n’est pas prête.

Bon un jour c’est les gendarmes de Coulommiers qui l’ont ramené après qu’il ait jeté des pierres sur les bec à gaz de la rue principale, il a vu rouge. Je crois qu’il a tout utilisé, une canne, son poing et sa ceinture, il l’aurait tué si je ne m’étais pas interposée. Il a fallut que le lascars se mette à travailler après l’école pour rembourser peu à peu les dégâts et l’amende.

Gibier de potence qui dès son plus jeune age s’intéressait aux filles, toujours à zyeuter les jupons de sa sœur, toujours à traîner près du cabinet pour entrevoir une cheville. De plus il avait une tendance avec ses petits camarades à jouer à des jeux qui ma foi n’étaient pas encore de leur age.

Il me causait donc des soucis en une période ou je m’en serais bien passée, j’avais envie de ne penser rien qu’à moi pour les quelques années qui me restaient à vivre sur les quelques unes qui m’avaient été attribuées par le destin.

C’était donc décidé, un jour ou j’avais tout lieu d’espérer d’être tranquille je me rendis à Coulommiers, je pris par la route qui menait aux petits Aulnoys, me signait en passant devant la croix Saint Médard, je pouvais car j’allais sûrement pécher. Puis je remontais par Pontmoulin, franchissant le grand Morin et laissant la papeterie je me dépêchais de passer la masse trapue de la tour, encore quelques mètres et j’arrivais au Theil. Je me renseignais auprès d’une vieille femme ou je pourrais trouver Marie, muette elle se signa et cracha par terre.

Je finis bien par trouver l’objet de mon désir, au loin une silhouette me sembla familière. Un soudain retour en arrière me donna des frissons, je voyais son joli corps nu, ses fesses dodues . Je me rapprochais, un bambin entièrement nu pataugeait dans un bac d’eau, une petite fille sale, morveuse vêtue de haillons semblait attendre son tour. A coté d’eux j’eus peine à reconnaître Marie, la femme triomphante qui m’avait dénudée et m’avait initiée à l’amour façon Sappho. Presque à terme, un ventre proéminent, une robe sale et déchirée, un tablier crasseux et troué, une vilaine coiffe de coton et surtout un terrible horion au niveau de l’œil. Des traces de larmes se voyait encore sur sa peau et son visage emprunt d’une grande tristesse exprimait une peine immense. Je l’appelais, elle se retourna mais ne fit pas mine de me connaître. Soudain un homme sortit de la maison tel un chien de garde et me hurla de m’en aller, devant sa détermination et le mutisme de Marie je m’en retournais presque en courant.

Une femme sur le chemin me rattrapa et me demanda si j’étais une amie de Marie, je répondais que je la connaissais car autrefois elle habitait Chailly en Brie. Elle me conta ses malheurs, son mari l’avait surprise avec une femme. Il l’avait presque battue à mort, mais devant la peur du scandale ne l’avait pas jetée dehors. Il aurait mieux valut pour elle, depuis elle était son esclave, battue, violée, à peine nourrie et maintenant enceinte. Nous ne pouvions rien faire pour elle.

La mégère nous dit que c’était une véritable honte pour ce brave homme  et qu’il portait une croix bien lourde . Je me gardais bien de lui rétorquer, que cette mère de famille tiraillée par ses démons portait elle aussi sa croix et que cette dernière n’en était pas moins grosse que celle portée par son tyran de mari.

J’ai manqué de courage, comme quoi un restant de honte pour une liaison avec cette femme obscurcissait mon jugement, je n’en suis pas fière, j’aurais du courir à son secours, hurler mon amour et mon envie. Au lieu de cela je suis repartie lâchement et égoïstement, comme quoi finalement je ne serais jamais prête à l’aventure.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s