
Reste que, maintenant, la paix va régner et le commerce maritime va reprendre. Je suis un peu inquiet pour ma charge de percepteur. Je ne me suis jamais senti bonapartiste, mais j’ai tout de même bénéficié de cette sinécure pendant son règne. On verra bien.
On enterre le vieux De Gascq, sans tambour ni trompette. L’ancien seigneur du Gué d’Alleré a eu la chance de voir revenir son roi. Il meurt sans descendance et tout le monde, autour de sa dépouille, se demande bien qui va récupérer le vieux manoir délabré et les terres qui l’environnent. Son ami, le notaire Michel Roux, du bourg de Saint-Sauveur, le sait, lui, à l’évidence. De toute façon, pour le village, voir disparaître ce vieux reître un peu bougon est presque aussi étrange que de voir disparaître l’Empire.
Ici, rien ne change. Aucune manifestation de joie ni d’adhésion à la monarchie sauce Talleyrand, ni de dépit à voir s’éclipser le Corse et toute sa clique. Rien ne compte que le rendement, le temps qu’il fait et l’aigreur de la piquette locale. Le nouveau pouvoir n’a rien à craindre de sa campagne de Charente-Inférieure.
La famille s’agrandit avec un petit Jean, en novembre. La dynastie Hillaireau semble bien en place.
Un matin de janvier 1815, une voiture entourée de cavaliers se presse au passage à Gué. La Roulière, ruisseau plutôt calme en temps normal a été gonflé par les dernières grosses pluies. les chevaux regimbent au passage et s’énervent dangereusement. Le gars Renaud, métayer du château, s’efforce de leur faciliter la tâche. Le maire Boutet a mis son habit et piétine sur la place. Tout est en ordre et le conseil municipal, presque au garde-à-vous, n’ose émettre le moindre son.
Je suis là, moi aussi, comme les autres, mais plus contraint que volontaire. Je trouve déplacé qu’on fasse tout un tralala pour les héritiers de De Gascq qui viennent prendre possession de leur nouveau bien. Les privilèges n’ont-ils pas été supprimés en 1789 ?
Enfin, ils descendent. Les chapeaux sont ôtés et l’on salue bien bas. Je souris en voyant monsieur le maire Boutet courbé comme un laquais ; il va avoir du mal à se relever.
Louis Macrin de La Porte, habillé à l’ancienne mode comme s’il arrivait de Versailles, gros bourgeois de Saint-Saturnin-du-Bois à défaut d’être noble, contemple de loin la bicoque noble du Gué d’Alleré, vétuste à souhait mais qui respire encore un air de vieille noblesse. Face rougeaude, court sur pattes, le ventre d’un viveur.
Les gens de la métairie font cortège. Pierre Renaud espère la reconduction de son bail et a bichonné, avec un magnifique sens de l’ordonnancement, les animaux, les valets et les servantes. Le futur maître est accompagné de sa femme, Marie-Magdeleine Moisnier. Ce nom sonne pour moi comme une musique venue de mon enfance. La future habitante du château est née, comme moi, dans l’enceinte de l’abbaye de la Grâce-Dieu. Je me souviens d’elle comme si c’était hier : la fille du fermier, plus âgée que moi. Elle faisait fantasmer tous les garçons par ses aimables proportions. À l’époque, on la disait peu bégueule et, pour peu qu’on insistât, elle pouvait se montrer généreuse et dévoiler un peu de ses charmes. C’était sûrement forfanterie de puceaux, car je ne vis jamais le moindre bout de chair de la belle. Je pense que, finalement, l’univers un peu suranné qui nous servait d’horizon a favorisé nos envolées. Je ne marche plus en sabots et mes souliers de cuir attestent de ma réussite ; Marie-Magdeleine, elle, est passée des robes de serge aux robes de velours et de satin. Un instant, j’imagine une aventure galante avec cette belle châtelaine, comme si je pouvais enfin vivre l’un de ces rêves d’enfant que je croyais à jamais hors de portée.
Elle fit un beau mariage, à n’en point douter. Loup Macrin est le fils d’une Poirel du Gué et seigneur en titre du village. Marie-Magdeleine sentait encore bon son fumier et avait chaussé plus souvent des sabots que des souliers, mais elle accomplit cette improbable ascension.
Lorsqu’elle passe devant moi, elle marque un temps d’arrêt. Non, elle ne peut me reconnaître, mais elle sait sûrement que les Hillaireau de l’abbaye ont porté leurs malles ici, au village. Elle se tient encore droite malgré son âge. Belle posture, belle cambrure ; son visage, point marqué par les ans, respire le bonheur. On la sent fière de se trouver ici et de pénétrer sous la haute porte de la maison noble. Je la fixe et vois un éclair dans ses yeux clairs, puis un sourire se dessiner sur ses fines lèvres.
Courant presque à leur suite, Félicité, la fille, moche personne déjà presque vieille fille, et Balthazar Petit, son promis. Il se dit que ces deux-là vont se marier ici ; enfin, ce ne sont que confidences échappées de la bouche du curé.
Le maire les accompagne et pénètre avec eux dans l’antique demeure. Michel Roux, obséquieux comme un notaire, leur tourne autour comme une mouche autour de la queue d’une vache. Le conseil n’est point invité ; leur monde est trop vil. Moi, dont les affaires sont à peine moins prospères que celles de La Porte, je décide d’abandonner tous ces infatués pour aller vider une pinte chez Pierre Daunis avec mon copain Jean Beaujean.
L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 27, ULTIME PROMENADE SUR LES TERRES DE L’ABBAYE
La nuit de noces est magique pour moi et, j’espère, pour Élisabeth aussi. J’ai fait les choses sans précipitation, amenant ma timide compagne jusqu’à une extatique jouissance. Elle se laisse guider à la lueur d’une chandelle dansante ; je la dévêts comme on effeuille une marguerite. Je ne me rappelle pas avoir été aussi doux…
L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 26, UNE DERNIÈRE FOLIE
Ici, si l’on n’est pas trop regardant sur les journées d’absence dues aux travaux agricoles, les enfants suivent globalement les cours. Je conserve un important capital de sympathie et je suis respecté par les parents comme par leurs drôles. Je sais pourtant que je suis étroitement surveillé par le curé et par le maire. Après…
L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 25, MONSIEUR L’INSTITUTEUR
Le roi, son conseil et toute la clique des revenants font tant et si bien que le Corse s’échappe de son île et joue son dernier coup de dé. Les revoilà partis sur les chemins dans leurs carrosses dorés, fuyant, apeurés, et nous laissant dans les mains revanchardes d’un joueur d’échecs invétéré. Le roi podagre…
L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 24, LES NOUVEAUX CHÂTELAINS
Reste que, maintenant, la paix va régner et le commerce maritime va reprendre. Je suis un peu inquiet pour ma charge de percepteur. Je ne me suis jamais senti bonapartiste, mais j’ai tout de même bénéficié de cette sinécure pendant son règne. On verra bien. On enterre le vieux De Gascq, sans tambour ni trompette.…
L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 23, L’EMPIRE QUI VACILLE ET LE TEMPS QUI FILE
Le douze novembre 1812, alors que la France impériale se meurt dans les neiges russes, Pierre Noël Aubin Hillaireau, vingt et un ans, épouse mademoiselle Louise Gaudin, dix-neuf ans. C’est Pierre Petit, l’adjoint, qui marie les deux jeunes gens. Je suis vexé que ce ne soit pas le maire Boutet. Après tout, je suis quand…
L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 22, A LA RECHERCHE D’UNE BELLE FILLE.
La vie se déroule maintenant comme un rêve. Les paysans lèvent leur chapeau à mon passage et ma femme peut marcher la tête haute pour aller à la messe. Les églises sont d’ailleurs toutes rouvertes. Ce Bonaparte, on peut en penser ce qu’on veut, mais il y a du bon. Je suis reçu, avec Marie-Rose,…
L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 21, LE PERCEPTEUR ET MARIE-ROSE
Ma nuit de noces est une belle surprise. Ma petite Rose n’est pas aussi vierge qu’elle est supposée l’être. Mais, après tout, je n’ai jamais discuté de cela avec elle, et ce détail n’a pas été couché sur le contrat de mariage rédigé par le notaire. Je découvre une femme en pleine plénitude de ses…
L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 20, LE POUVOIR ET LA MORT
Même si la chute des robespierristes apporte un vent meilleur, la Révolution n’en est pas terminée pour autant. Les prêtres réfractaires meurent toujours et la guerre n’est pas finie. C’est la fin de la Convention nationale. À sa place siègent désormais deux assemblées : le Conseil des Cinq-Cents et le Conseil des Anciens. L’exécutif est…
L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 19, LA FIN DE LA TERREUR
Elle arrive le onze juin ; de fait, personne n’est triste, tant l’évidence de sa mort prématurée saute aux yeux. Louis Augeron, tout emprunté, est venu constater le décès ; Hillaire Brodu et Pierre Dubois ont signé le registre. Ensuite, comme sur un oisillon tombé de son nid sans avoir jamais volé, l’on jette quelques…
L’HOMME de L’ABBAYE, ÉPISODE 18, LA FIÈVRE RÉVOLUTIONNAIRE
Je suis assez peu dans mon foyer. Entre ma tonnellerie, la municipalité et les courriers que j’attends à l’auberge, je n’ai que faire des banalités de Marie-Anne. Elle m’apprend tout de même un soir où, fatigué, j’étais en droit de profiter de la tranquillité d’un doux foyer, qu’elle porte encore. Je suis en colère qu’elle…