
Modeste est dans une situation inextricable, outre la dureté de la tache, son mari Clément en mourant bêtement à l’age de 32 ans lui laisse une succession compliquée. Certes l’affaire de boulangerie est prospère et l’on se presse chez elle pour acheter son pain mais elle est aussi obérée de plusieurs dettes urgentes. Les créanciers en meute se sont pressés chez elle, reniflant, soulevant, zyeutant, soupesant presque ses dentelles intimes.
Elle doit satisfaire ces charognards tournoyants. Sur les conseils de sa belle famille elle renonce à la communauté de biens avec son défunt mari, elle doit vendre leurs biens immobiliers au profit de ses deux enfants.
Sur réquisition du président du tribunal civil, maître Martin commissaire priseur procède le 26 mai 1851 à la vente des biens mobiliers. La foule se presse au 9 de la rue saint sauveur, tout part.
L’un prend un lit garni, l’autre une commode. Un des voisins s’empare d’une chiffonnière, une voisine casse sa tirelire pour un buffet. Une jalouse qu’elle déteste enlève son linge de table, sa faïence, ses glaces, sa verroterie. Un fripier achète à vil prix les habits de Clément, puis un boulanger concurrent se rue sur les blutoirs, les pétrins, les pelles, les pots et les étouffoirs. Le tamis et la belle balance avec fléaux en fer et poids partent également. Puis vient le tour de la batterie de cuisine du beau comptoir et des étagères. Elle n’a plus rien, mais la succession est éclaircie. Lorsque elle se retrouve seule, son regard se porte sur ce qu’il lui reste, son lit, celui des enfants, une table des chaises. Elle peut encore faire sa cuisine, mais la vaisselle de son mariage est dans le buffet d’une autre. Il ne lui reste que des épaves de sa vie passée. Heureusement on n’a pas touché à ses vêtements et elle sourit même en voyant son bourdalou en porcelaine qui lui fait un clin d’œil sous son lit. Elle réfléchit qu’elle doit se séparer de ses garçons boulangers, comment leur annoncer que c’est la fin. Elle sursaute au bruit qu’elle entend derrière elle, c’est Jean Michaud. Il est là à danser sur ses longues jambes, ne sachant quoi dire, mais finalement il se lance. Il a sauvé du désastre quelque outils, les a soustrait au commissaire priseur, on pourra peut être reprendre l’activité, lui travaillera gratuitement, juste un toit et la soupe.
C’est une lueur d’espoir, mais Modeste sent que l’addition sera plus salée et que la soupe prendra un goût amer.
Elle n’éprouve rien pour cet homme empressé, envieux de son corps, envieux peut être de sa boulangerie, un rêve d’ouvrier de posséder sa patronne. Pour l’instant elle accepte, pour l’avenir de ses enfants.
En attendant Jean s’installe en maître ou du moins en homme qui joue son important. Il sent que sa patronne est mure pour chuter dans ses bras. L’adversité des uns fait souvent le bonheur des autres.
Dans la rue cela cancane à tout va, madame Soulié clame haut et fort que c’est une honte de vendre son cul pour confectionner des miches, la mère Caradine pour une fois sort de son mutisme et chante que du moment qu’elle a son pain elle se fout bien des jupons de la boulangère. Chacun à son opinion mais tout de même une patronne qui se laisse aller dans les bras de son ouvrier a quelque chose d’immorale.
Mais l’opposition au projet de Modeste vient de Gustave son beau frère, celui ci tuteur des enfants de son frère n’entend pas les voir être spoliés.
Lui est carrossier rue porte neuve à La Rochelle, son affaire est florissante et il a le sens des affaires. Il explique de long en large à sa belle sœur les inconvénients d’ouvrir son foyer à un intrigant, il se fâche, hurle et claque la porte. Modeste redoute que la justice ne se mêle de ses affaires. Il va falloir anticiper et s’ouvre.
Chez les Clatz la levée de bouclier est unanime, ils ont tous peur que le Jean Michaud ne vienne mettre ses vilaines pattes dans le futur héritage du père Joseph. Ce dernier peste, jamais vivant il n’autorisera sa belle fille à voler l’héritage de son fils.
De fait il n’a rien à refuser, Modeste est veuve et dirige sa vie comme elle le veut. Pour l’heure il y a hésitation, mais C’est plus de la réticence physique qu’autre chose.