
Ici, tout est vignes, ici, tout est ceps, ici, tout est raisins, ici, tout est vin. Le curé, lorsqu’il monte là-haut dans son clocher, il les voit, ses minuscules parcelles. C’est un nuancier de couleurs, une palette de peintre. Les vignes sont identiques, pourtant, une ombre, une ondulation, une haie transforme cette uniformité en une pluralité de touches colorées.
Le finage du village est tout en contrastes. Autour du village et de son annexe Rioux, l’univers est bocager : les haies entourent les champs, les protégeant des animaux. Cela forme une ceinture verte qui court le long du ruisseau de la Roulière. C’est un poumon qui respire, ce sont les jardins du roy. Tout y est foisonnant, luxuriant ; la terre, nourrie par les alluvions du ruisseau qui, l’hiver, inonde les terres, est riche et grasse. Les mottes y sont ridiculement petites, et la circulation, grevée de droits de passage, est une source inépuisable de conflits. Dès que l’on sort de cet abri végétal, la terre change de nature : elle devient caillouteuse, chaotique, épuisante pour ceux qui la cultivent. C’est là que les ceps, en un provignement désordonné, sont les plus beaux.
Lorsqu’il est là-haut, il distingue la sienne, aussi minuscule que celle de ses paroissiens, mais, comme eux, il en est fier. On parle en ceps et non en surface, on parle en barriques et non en quantité. Il ne la cultive pas lui-même, dignité ecclésiastique oblige, mais, en digne propriétaire, il atteint une sorte de jouissance lorsque sa vigne lui pisse quelques veltes. La beauté de ce damier le subjugue et il se dit que son Seigneur a fait œuvre véritable en créant la vigne et son fruit.
Ce vin, ce sang du Christ qui participe à l’eucharistie, il sait bien que certains en abusent et que le vertige éthylique n’apporte que violence et complications. Mais il sait aussi que le vin apaise et facilite une vie sociale bien dure. Dans son chai, Dénécheau, comme ses prédécesseurs, entrepose une barrique de vin d’Aunis et une barrique d’eau-de-vie. Cela dépasse de loin sa consommation, mais il suffit d’une mauvaise année pour voir se tarir la source que l’on jugeait éternelle.
Avant tout, ce jus divin est source de profit. Ce n’est pas Pierre Jutteau, qui, à l’instant, sort de la cure, qui dira le contraire. La région fait miracle : une forêt, celle de Benon, pour le bois de tonnellerie, et un vignoble, celui dit de La Rochelle. Au Gué d’Alleré comme ailleurs en Aunis, l’on ne parle qu’en ceps et en folles.
La parcelle du curé, comme celle des autres, est complantée, une grande partie de Folle blanche, qui donne un vin acide et peu alcoolisé, et une partie moindre de Colombard, plus aromatique et plus alcoolisé.
Le raisin issu de la Folle blanche devient un vin de chaudière, alors que celui né du Colombard désaltère sur les tables et dans les auberges.
Seule la petitesse des parcelles empêche le vigneron de devenir riche, mais les négociants s’engraissent, s’embourgeoisent et s’anoblissent parfois. Les marchands brûleurs s’arrondissent également et lorgnent, les pieds dans leurs sabots, les beaux souliers des plus gros et plus gras.
Justement, le Pierre Jutteau dont le curé vient d’avoir la visite et qui veut faire baptiser son fils est de ceux-là. Laborieux, travailleur, il devient pécunieux. Journalier au labeur incertain, il a su mener son affaire. Il est maintenant brûleur et s’enorgueillit de devenir marchand. Pour sûr, ce diable de bonhomme possède un alambic qu’il promène de cour en cour ; il y tient plus qu’à sa femme. Malgré la traite de Charente, pour laquelle il est assujetti, ses affaires deviennent prospères. Une petite aristocratie des chauyères se dessine.
Le lendemain de sa visite, Pierre Jutteau se présente à l’église. Il est fier d’avoir déniché un parrain de qualité et une marraine qui lui fait pendant.
C’est en effet Jean Charles Bequet, sieur de Bois Fontaine, sur la paroisse voisine de Vouhé, qui va porter le petit Jean sur les fonds baptismaux ; la marraine se nomme Radégonde Rousseau. Pierre se fait petit devant une telle noblesse de gousset : ils sont ce qu’il espère devenir. Le curé, qui sait les tentaculaires interactions reliant les affaires de distillation, ne s’étonne guère qu’un marchand cossu ne se commette avec un bouilleur aux relents de fumier. Pierre, devant l’église, en cette bonne compagnie, devient coq et en chanterait presque, les pieds dans la merde.
En attendant que la Folle blanche ne l’enrichisse totalement et que, lui aussi, soit sollicité pour devenir parrain. L’on baptise son petit Jean en ce jeudi 18 mars 1751.
C’est la quatrième naissance au village. Le curé espère que la fertilité des récoltes soit aussi bonne que celle des filles de l’Aunis.
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