REGARD SUR UNE FRANCE D’AUTREFOIS, LE GUÉ D’ALLERÉ PETIT VILLAGE DE CHARENTE MARITIME

Autrefois la France était essentiellement rurale et le village où j’habite actuellement ne fait pas exception.

Le Gué d’Alleré est un petit village de 985 habitants en 2018, peu de personnes sont originaires du village car ce dernier a plutôt la vocation d’être un village dortoir . En effet la montée des prix de l’immobilier proche des grandes villes condamne un grand nombre de personnes à un exil dans les villages périphériques.

L’arrivée massive des rurbains a fait grincer bon nombre de paysans qui ont vu débarquer avec inquiétude ces familles chargées d’enfants.

Ce village était donc autrefois peuplé de cultivateurs ou de personnes qui en dépendaient. Les choses ont bien changé car il ne reste plus que 12 ménages sur plus de 250.

La vie agricole persiste néanmoins avec un nombre moindre d’exploitations pour une surface cultivée qui doit être sensiblement la même.

Pour nous résidents actuels du village la vie agricole se limite aux engins que l’on ne peut doubler sur la route, aux arrosages en plein soleil alors que l’on doit réduire nos arrosages de jardin, et aux champs de colza qui nous donne des allergies. Mais quand était il autrefois ?

Plongeons dans le temps et arrêtons nous en 1851.

Le village a déjà 870 habitants soit seulement une centaine de moins que maintenant.

Comment était composée la population de ce petit bourg ?

Étiré en longueur le long de la route qui vient de Surgères il est coupé en sa moitié par le ruisseau de La Roulière . Plusieurs chemins amènent à Benon, Rioux, Mille écus, Anais, Ferrières, Bouhet et à l’Abbaye de la Grâce Dieu.

Un bourg principal, le hameau de Rioux et celui de Mille écus, peu d’habitats dispersés excepté la Moussaudrie, le Treuil et les deux Moulins.

Rien de bien notable dans l’architecture, une petite église, peu de belles maisons, l’ensemble est tourné vers la culture et l’élevage.

Le paysage est peu boisé, excepté le manteau couvrant le ruisseau et le  » bois des lignes. »

Les parcelles cultivées sont en lanières et de peu de superficie. La majeur partie est couverte de vignes.

Les vignes en Charente inférieure ( Charente Maritime depuis le  4 septembre  1941 et une loi signée par le Maréchal Pétain ) couvrent les 2/3 de la superficie productive, le morcellement est extrême et très peu d’exploitations atteignent les 10 hectares.

Au recensement de 1851 il y a 265 maisons pour 265 ménages. Beaucoup plus d’hommes que de femmes, il ne devait pas être facile de trouver une épouse.

178 filles pour 214 garçons.

210 femmes mariées pour 209 hommes

36 veuves pour 23 veufs.

Examinons maintenant en détail la population de notre village Aunisien.

Extrême morcellement des exploitations et ce n’est pas un vain mot que de le dire, car ils existent 168 propriétaires cultivateurs, 49 fermiers ( faisant un autre travail en complément ) et 3 métayers.

Ces micros exploitations viables qu’avec de la vigne étaient cultivées en famille, le père et fils suaient souvent cote à cote pour faire donner le raisin providentiel.

Seules quelques exploitations plus grandes embauchaient des domestiques de ferme et quelques journaliers en complément pour faire tourner leurs affaires.

Bien sur tous ont quelques bêtes, vaches, bœufs, ânes , mules, cochons et bien entendu un poulailler, qui apportent par la consommation personnelle ou par la vente un complément de revenu.

Entrons dans le détail, car les paysans sont nommés de différentes façons sur le recensement.

Cultivateurs vignerons 70

vignerons 150

propriétaire cultivateur 6

cultivateur 3

propriétaire vigneron 2

cultivateurs fermier 1

Comme on peut le voir l’immense majorité cultive la vigne, soit comme cultivateurs vignerons qui semblent être leur propre patron, soit comme vignerons en tant qu’employés ou comme enfants de cultivateurs vignerons.

Très peu ne cultivait pas la vigne, par contre ceux qui possédaient des vignes devaient également cultiver d’autres parcelles, soit pour nourrir leurs cheptels soit pour commercer.

A tous ces petits patrons ou apparentés il faut rajouter 28 journaliers ou journalières qui possèdent un peu de terre et 22 domestiques hommes et 11 domestiques femmes ( domestiques ou valets de ferme ).

Paysans eut même,  les Coudrin, Hubert et André sont marchands de vaches ainsi que Pierre Drapeau

C’est donc un total de 452 personnes qui travaillent pour l’agriculture.

Il y a 250 enfants et 79 femmes qui vivent du travail de leur mari.

En conclusion le village est majoritairement tourné vers l’agriculture et particulièrement la vigne.

LES AUTRES PROFESSIONS

Meunier

A cette époque existaient sur notre commune deux Moulins, celui de Mille écus ( sur la colline près du château d’eau ) avec comme meunier Chaignaud François et celui du moulin David ( à l’entrée du village près du rond point ) tenu par Raimond François. Les fils de la maison travaillant évidemment avec leur père.

Charon

Dans cette société rurale la présence d’un spécialiste des charrettes et des roues en bois est familière, Baptiste Pizon et André Avrard ne devaient pas manquer de labeur.

Bourrelier

Un seul bourrelier en la personne de Pierre Jolivet et de son ouvrier

Maréchal

Tous les villages avaient des forges, le Gué d’alleré en comporte 2, celle de Morin André et celle de François Landret. Ces endroits sont le cœur du village où chacun se retrouve pour causer,, boire la goutte et attendre son ferrage.

Sabotier et cordonnier

Personne n’allait se chausser à la ville, Justin Beaujean faisait des magnifiques sabots et Henry Gaquignolle de beaux souliers. 2 autres cordonniers officiaient également sur la commune.

Tisserand

En cette époque on entendait les navettes des 4 familles de tisserand du village dont celle de Jean Chabiron

Bien entendu 2 tailleurs d’habit faisait les vêtements des villageois et 3 couturières de métier suppléaient aux doigts des paysannes.

Charpentier, menuisier, scieur de long et maçons.

Les maisons étaient faites localement et le travail ne manquait guère, 4 maçons, 2 charpentiers, 2 scieurs de long et 1 menuisier se partageaient le marché.

LES MÉTIERS DE SERVICES

Monsieur Jacques Bonnet tenait avec sa femme une épicerie où chacun trouvait ce qu’il ne produisait pas lui même.

Monsieur Pierre Rouhault faisait école aux garçons et Marie Texier aux filles

Pierre Daunis tenait l’auberge et son fils fils Pierre faisait fonction de buraliste.

Beaucoup de paysans faisaient leur pain, alors il n’y a qu’un boulanger qui boulange avec son fils, Jouinot Jean et Alexis.

Il y avait un garde champêtre se nommant Joseph Boisson, représentant aussi important que le maire il veillait au respect des lois et des réglementations.

L’entretien du village incombait aux 2 cantonniers dont l’un se nommait Etien Pierre.

En l’absence de médecin sur la commune, les femmes accouchaient avec l’aide de 2 sages femmes et principalement de Madame Coudrin Julienne veuve Rousseau.

Au spirituel? Joseph Mestre était curé de la paroisse et sa bonne, Taudière Marie tenait son intérieur.

Outre l’âme de ses paroissiens notre curé devait également s’occuper des indigents de la commune qui étaient assez nombreux.

17 personnes sont indiquées comme telles, beaucoup de femmeS en l’occurrence 12, en famille ou bien seules.

La famille de Joseph Barreau, père, mère et les 2 enfants sont signalés comme indigents ainsi qu’une famille de vignerons dont la parcelle devait être bien petite pour ne point nourrir son monde.

Après les pauvres, le village comportait quelques famille aisées avec domestiques

Robin Jean 47 ans, négociant propriétaire et maire du village ainsi que Pierre Petit 48 ans également dans le négoce.

INSOLITE

Le plus incongru dans ce décor champêtre est la présence de deux horlogers, le père et le fils, Pierre et Jacques Beaujean.

La présence d’un chaisier est aussi insolite car le débouché ne devait guère être important ( la capitale régionale de la chaise est plutôt la ville de Marans )

Notons la présence d’un seul étranger le polonais Jacob Jancewiz, ouvrier tisserand . Par quel hasard de la vie ce juif polonais a t’ il posé ses valises en Aunis ?

Voila le tour d’horizon est terminé, gageons que ce schéma devait se reproduire dans bien des communes, un village tourné vers la vigne, de type monoculture. Des parcelles très petites, des gens pauvres vivants encore plus ou moins en autarcie. La présence traditionnelle des artisans de campagne. Une petite aristocratie de négociants en eaux de vie occupant la tête de la commune.

Le schéma ne changera guère jusqu’à l’arrivée du phylloxera qui ruina la quasi totalité des vignerons de Charentes Maritime, les vignes au Gué d’Alleré furent arrachées et jamais replantées. L’age d’or des eaux de vie était passée et la population du village périclita

 

MARIE ET LA GALIPAUDE

 

La nuit était à peine tombée sur le petit hameau de la Roulière. Seule une légère brise subsistait à la tempête qui s’était abattue les jours précédents sur la commune de Benon. Les feuilles des saules qui surlignaient le cours linéaire du petit ruisseau bruissaient faiblement. Simple filet d’eau au cours tranquille, il était gonflé ces jours par les pluies diluviennes qui s’étaient abattues sur la région. Un épais brouillard se levait engloutissant les masures de pierre. Les toits en chaume, écrasés par la masse blanche se confondaient  avec les ramures des arbres.

L’ombre tutélaire des ailes des trois moulins qui montaient la garde sur le chemin qui menait au bourg principal de Benon, s’étendait inquiétante sur les demeures et les âmes.

Dans les maisons à l’intérieur, des lit clos, chacun dormait du sommeil du juste, dans les cheminées les dernières braises finissaient de rougeoyer. Les devoirs conjugaux avaient été remplis et les travaux d’hiver avaient eu raison des plus forts, tous se reposaient en vue de la journée du lendemain.

Tous ou presque car Marie , immobile dans son lit feignait de dormir, comme de coutume elle s’était déshabillée et glissée derrière les gros rideaux de courtil de son lit. Dans la pièce principale ses parents ronflaient en cœur, un petit sifflement pour Madame et un corps de baryton pour Monsieur.

Marie se glissa à l’extérieur de son lit , prit ses vêtements et sa paire de sabots. Sur la pointe des pieds elle traversa inquiète la grande salle et souleva la gâche de la porte. Le grincement des gonds lui fit monter en flèche les battements de son cœur et il lui semblait qu’on allait les entendre au moins jusqu’au Gué d’Alleré. Dehors elle  fut saisie par le froid, elle se vêtit bien vite et se mît en route.

Ses sabots s’enfonçaient dans la boue, le chemin de Benon à Bouhet n’était qu’une succession d’ornières remplies d’eau. Elle s’engagea sur le chemin qui menait à Blameré par le fief aux loups et par la forêt. L’endroit était fort inquiétant, il faisait froid, humide et la ouate qui engloutissait tout de son gros manteau accentuait la peur de Marie. Le moindre bruit la faisait tressaillir, dernièrement des loups étaient réapparus et une battue paysanne était en préparation pour en finir avec la bête du mal.

Malgré l’obscurité il ne lui fallut que quelques minutes pour se rendre au chais de Bel Air, au vrai elle connaissait le chemin par cœur et même les yeux bandés elle aurait su s’y rendre.

Elle toqua le long de la grosse porte en bois et cette dernière s’ouvrit aussitôt, à la clarté d’une chandelle l’attendait Pierre son galant.

En dépit des loups, des animaux fantastiques et des êtres maléfiques qui peuplaient la campagne et la forêt, Marie chaque soir vainquait sa peur pour se blottir dans les bras de son amoureux. Faisant fi des convenances, des us et coutumes, telle une catin des villes elle s’offrait toutes les nuits à l’amour.

Ils s’enlacèrent et leur bouches se joignirent, la paille fut leur couche et leurs étreintes endiablées leurs firent oublier la froidure. Après mille et un assaut les deux amants sans force s’endormirent.

A l’aube un bruit les réveilla, sorte de râle animal, des cris stridents les surprirent, Pierre se leva d’un bon et sortit dans la nuit, il fit le tour du chais mais rien ne se révéla à sa vue, rassuré il rejoignit sa belle. Sûrement une chouette ou un animal diurne qui avant le jour regagnait son gîte.

De toute façon il était l’heure de se séparer, un dernier baiser et Pierre partit en direction de la ferme de Linoizeau où il était gagé et Marie reprit le chemin de la Roulière.

A mi chemin au lieu des Galipaudes une grande haie masquait la vue des premières maisons du hameau, Marie n’en menait pas large. Un cri strident déchira soudain les ténèbres, un fantôme, une créature, ou une bête avait surgit et s’était juchée sur les épaules de Marie. Elle hurla et se débattit, l’être maléfique s’accrochait à elle, plantant ses griffes, elle courut en gesticulant, perdit son fichu et son tablier.

La bête finit par lâcher prise et s’enfuit vers la Motte aux loups.

Marie folle de peur, terrorisée continua de courir en hurlant, rien ne put arrêter cette fuite éperdue, ni buissons, ni ruisseaux, ni fossés, poursuivant en courant sa troublante farandole elle se dirigea vers l’Abbaye de Benon.

Pierre qui avait entendu les hurlements de Marie avait fait le chemin inverse mais n’avait rien vu, inquiet qu’ il était, il dut  quand même rentrer à la ferme pour y commencer la première traite.

Chez Marie aussi l’inquiétude grandissait, au réveil elle n’était pas dans son lit et dans le village on ne la trouva point. Tous les habitants du hameau avaient été réveillés par des cris et tous se répandaient en conjectures. Les plus vieilles vinrent rapidement à dire que le cri venait des Galipaudes présentes dans le village depuis des temps immémoriaux. Les hommes haussèrent les épaules mais prirent pour rechercher Marie leur fusil de chasse, on ne savait jamais la part de vérité dans les contes de bonnes femmes.

Évidement le bruit se répandit rapidement que la petite Marie courait la Ganipote, les parents en furent outragés car cela revenait à dire que leur petite fille s’en allait rejoindre un galant pour non pas cueillir des fleurs mais plutôt pour offrir la sienne.

Un pauvre journalier qui n’était point du coin ricana de savoir qu’un être mi homme, mi loup garou puisse attaquer une jeune fille. Mais tous au fond d’eux même savaient . Était ce un sorcier, l’âme d’une personne victime d’un sortilège qui se transforme en Loup Garou, était ce l’âme d’un enfant non baptisé ou bien celle d’un enfant de prêtre ,quel persistant mystère.

La seule chance de s’en délivrer serait de la capturer et de lui faire avouer son nom, ainsi elle serait délivrée de son maléfice. Cela ne sera point aisé, la battue continua quelques heures mais il fallut se rendre à l’évidence, pas de Marie ni de Galipaude. La bête était réputée pour s’accrocher avec ses griffes sur le dos de sa victime, quand on trouvera l’un on trouvera l’autre.

Deux jours passèrent, Marie ne réapparut pas en sa demeure, son père et ses proches continuèrent les recherches mais ce fut le régisseur de l’abbaye de la Grâce Dieu qui trouva la belle, noyée dans la fontaine miraculeuse. Son corps à moitié nu laissait apparaître ses beaux seins blancs, des griffures la striaient en de multiples endroits, son visage était révulsé, de la bave sortait de sa bouche et ses yeux tournés semblaient être emplis de terreur.

C’était évident, la Galinote était responsable, la terreur s’abattit sur la contrée, irrationnel venue du fond des temps. Plus personne ne sortait seul en la campagne nocturne à l’exception des deux drôles du moulin du jard.

En effet les deux compères qui avaient eu vent des virées nocturnes de la belle Marie qu’ils courtisaient avec avidité avaient monté cette farce. L’un s’était drapé d’un drap blanc et avait bondi sur le dos de Marie en hurlant.

Sans la terreur qui avait rendue folle la pauvre petite, la pièce eut pu être drôle, les deux vilains ne se vantèrent pas de leur exploit.

On inhuma la Petite, Pierre se trouva une autre galante, les deux drôles firent contrition et les galipaudes continuèrent à battre la campagne.

Méfiez vous promeneurs ou jeunes filles pas sages, certains soirs en ce troisième millénaire au lieu dit la Galipaude sur le vieux chemin de Blameré en la commune de Benon, département de Charente Maritime un être mi homme mi loup pourrait  encore se jeter sur votre dos et vous  conduire dans sa tanière de la Motte au loup.

HISTOIRE D’UNE MYSTIFICATION

 

La photo d’une tombe, l’histoire sommairement racontée, une épitaphe curieuse, et une mystification apparente sont les corollaires d’une belle histoire que je vais maintenant vous narrer.

En cette année 1875  ,la ville blanche, au vieux port gardé par une double sentinelle de pierres est encore ceinturée de murs, enfermée sur son passé, close sur elle même, cernée par les marais et les vignobles. Les tours Saint Nicolas, de la Chaîne, de la Lanterne rappellent le lointain souvenir d’une splendeur oubliée.

A quelques kilomètres en direction du village de Laleu, un hameau nommé Saint Maurice se dresse le long du chemin, quelques maisons de paysans, des maisons de campagne de riches bourgeois ou d’écrivains célèbres et un cimetière. La vue est dégagée sur la mer et les embruns parfument les champs voués aux vignes et à l’avoine.

Entre La Rochelle et Saint Maurice à gauche du chemin quelques bâtisses sans prétention, l’endroit s’appelle L’épine. L’une des maisons appartient au sieur Joguet, propriétaire il loue sa maison à deux femmes, la première est âgée  d’une vingtaine d’années à la remarquable beauté et l’autre plus vieille qui semble être sa gouvernante.

Malheureusement la belle fleur est minée par un mal incurable et l’air de Saint Maurice accélère les méfaits de la tuberculose.

Luttant de toute sa jeunesse, la petite se débat contre les affres de la mort, assistée avec amour par la vieille dame. Hélas c’est sans espoir et l’enfant s’éteint le 8 mai 1875.

La vieille madame Coras, qui avait veillé sur la mourante envoya Améric Goumard le domestique et François Joguet le propriétaire à la mairie de Laleu dont dépendaient L’épine et Saint Maurice pour y faire la déclaration de décès.

Emile Béraud le maire prit la déclaration et vint vérifier que la dite était bien morte.

Joséphine Marie Ménard âgée de 20 ans est décédée à 8 heures ce matin en son domicile de l’Epine.

Elle fut portée en terre le  10 mai 1875 au cimetière de Saint Maurice et il ne semble pas qu’une foule nombreuse eut suivi le corps de la défunte.

Jusque  là rien que de plus banal, une jeune femme parmi d’autres décède de ce fléau redoutable à l’époque et que la balbutiante médecine ne pouvait encore guérir,

Le mystère autour de ces deux femmes commença donc après que Madame Coras eut demandé au tailleur de pierre de graver l’inscription suivante.

CI GIT

NORMA TESSUM ONDA

NÉE LE 18 SEPTEMBRE 1854

DÉCÉDÉE LE 8 MAI 1875

L’artisan intrigué par cette épitaphe bizarre eut comme réponse qu’il y avait eu substitution d’enfant et que Joséphine Ménard n’était pas la fille d’un pauvre tisserand de Saint Macaire les Mauges.

Le mystère commença et ce n’est pas les quelques affaires appartenant à la morte qui étouffèrent la rumeur qui commença à se répandre.

La petite serait en fait la fille du célèbre poète Alfred de Musset née de sa relation avec la tout autant célèbre écrivaine Georges Sand.

TESSUM serait en effet l’anagramme de MUSSET et Norma celui de roman, il ne restait plus à dire que ONDA était  presque celui de SAND et le tour était joué.

A cela s’ajouta la ressemblance de son  tombeau avec celui de son père présumé sis au cimetière parisien du père Lachaise

ressemblance des formes et de la lyre gravée sous l’épitaphe

La grande manipulatrice que fut Madame Coras produisit également des livres de Musset dédicacés à sa fille.

Un chroniqueur nommé Aurélien Scholl lança l’affaire quelques années plus tard et elle fit grand bruit.

Examinons maintenant le champs des possibles.

Josephine serait née d’une liaison de Musset avec George Sand, mais elle est née en 1854 et la liaison tumultueuse entre les deux écrivains s’est achevée définitivement en 1835. Il faut également rappeler que Aurore Dupin ( George Sand ) née en 1804 avait 50 ans et que les chances naturelles d’une maternité étaient somme toutes réduites.

En ce qui concerne les dédicaces il est plutôt cocasse de croire que le célèbre auteur eut dédicacé des livres à sa fille de 2 ans et demi, car il est bon de le rappeler Musset est mort le 2 mai 1857.

On voit donc que rien de bien sérieux ne vient étayer cette fable, Joséphine est bien née à Saint Macaire en Mauges dans le Maine et Loire de Charles et de Jamin Jeanne, elle fait partie d’une fratrie de 13 enfants et a été confiée aux soins de Madame Coras née Thomas qui possédait une maison dans le village. Cette dernière intrigante et demi mondaine éleva la petite à son image, elles vécurent ensuite à Paris comme de nombreuses femmes galantes. Il semble qu’elles fréquentèrent un certain nombre d’hommes politiques et que c’est pour les suivre dans leur emprisonnement dans les prisons de Charente Inférieure qu’elles s’installèrent dans la banlieue Rochelaise.

Madame Coras et Joséphine pour se donner des grands airs s’inventèrent cette filiation et c’est pour continuer cette supercherie que la survivante fit graver ce nom bizarre cette lyre et construire  cette tombe identique à celle du grand homme.

En tira t’ elle des fruits, là est la question, elle demeura à Saint Maurice quelques années mais s’éteignit en 1881 chez les petites sœurs des pauvres en la commune de Tasdon.

Sans cette tombe préservée, Joséphine Menard fille d’un petit tisserand de Maine et Loire serait oubliée depuis fort longtemps. Sa vie courte au demeurant  de demi mondaine en compagnie de l’intrigante Françoise Coras aurait disparu comme une poussière au vent de l’atlantique tout proche.

L’idée d’écrire un texte sur le sujet m’a été donnée par un membre du groupe Charente Maritime.

acte naissance Joséphine Menard alias Norma Tessum onda :https://www.archinoe.fr/v2/ark:/71821/038ad3688cdfd9ed4bb58a6cccdde939

acte de décès Joséphine Menard alias Norma Tessum onda :  http://www.archinoe.net/v2/ad17/visualiseur/registre.html?id=170027536

Acte de décès Françoise Thomas veuve Alphonse  Coras : http://www.archinoe.net/v2/ad17/visualiseur/registre.html?id=170022616

JEAN LE VIEUX GABARIER

Assis hiératique sur un banc,  un vieil homme perdu dans ses pensées semble observer le paysage. Figé dans une immobilité inquiétante l’homme ressemble à un arbre séculaire. Seuls les yeux qui scintillent, témoignent encore d’une vie dans ce vieux corps noueux comme un cep de vigne du Cognaçais. Son visage est tracé de rides profondes, sa moustache grise est jaunie par l’usage du tabac, de sa bouche depuis longtemps édentée surgit parfois un sourire.

 

Son vieux chapeau le protège du soleil et de la pluie, été comme hiver il porte les mêmes vêtements de drap de laine. Ses deux mains, parcheminées, sillonnées de grosses veines bleues reposent sur le bâton qui lui sert de canne.

Jean Blanchard comme il se nomme sort chaque jour  de sa maison serpente dans les venelles du vieux village et va prendre position sur son banc, en chemin les chapeaux se lèvent, des mains se tendent, les femmes respectueuses le saluent d’un mouvement de tête, les enfants nullement effrayés lui donnent du bonjour  » père Blanchard  ». Il est l’aîné du village, le sage , la mémoire vivante.

Saint Simon hier

Au vrai ceux qui le respecteraient le moins seraient plutôt les membres de sa famille, il demeure chez sa petite fille Marie Blanchard épouse Dubois. Il a le gîte et le couvert, des chemises propres, il serait bien si ses deux arrières petit enfants étaient un peu moins turbulents.

A ses pieds s’écoule tranquille la rivière Charente, cette eau verte et claire est plus que de l’eau qui s’écoule, elle est son sang.Tous les jours de sa longue vie il les a passés à coté d’elle, s’en abreuvant, il en connaît les moindres détours, chaque arbre qui la borde lui est familier. Il pressent ses réactions, ressent ses sauts d’humeur et tel un goutteur de parfum en hume toutes les odeurs.

De son banc le vieillard cacochyme observe également avec attention des ouvriers qui s’activent sur les bords du quai.

Un squelette en bois se dresse, des hommes aux gestes surs s’affairent, il connaît tous ses ouvriers, la plus part on le même sang que lui dans les veines. Dans ce village de Charente nommé Saint Simon l’activité principale est la construction de gabares charentaises, de nombreux chantiers parsèment les quais. Les charpentiers de gabares y sont légion, Jean Blanchard était autrefois l’un d’entre eux. Ceux qui ne sont pas charpentiers, sont maîtres de gabare ou employés comme marins à leur bord. Le cours de la Charente semble être peuplé des habitants du village, on dit qu’un tiers des embarcations tirant sur le fleuve est enregistré au village.

Dans ce village chacun est cousin, neveu, frère ou fils, l’endogamie professionnelle y est très forte et les lignées de marins ou de charpentiers de gabares se succèdent sur les bords du fleuve éternel. Au 12ème siècle déjà des charpentiers travaillaient à Saint Simon et Jean,malicieux faisait croire à son fils crédule que la vieille pierre sculptée symbole du village représentait un  » Blanchard  ». La famille de Jean ne faisait pas exception au phénomène bien que sa petite fille Marie fut mariée à un boucher.

Les gabares que Jean saluait en levant sa canne était le moteur économique de la région, chargées de vin, de bois, elles descendaient aidées par le courant jusqu’à Rochefort et Tonnay Charente. Celles construites à Saint Simon l’étaient à franc bord puis calfatées, elles pouvaient porter gréement. Souvent halées, soient par des animaux soient par des hommes ( souvent des femmes à Saint Simon ), elles remontaient le courant chargées du sel, venu des marais salant des environs de Rochefort.

 

construction à franc bord

Jean avait abandonné le travail depuis bien longtemps, mais ces coques de bois le rendait nostalgique de sa vie passée.

Nous étions au crépuscule du second empire, Jean était né sous le règne du bien aimé Louis XV en 1770, il avait connu bon nombre de changements, mais lui inexorablement avait poursuivi son labeur de charpentier, l’odeur du bois, les gestes ancestraux et puis l’amour de sa vie, la belle Charente. Âgé de 96 il savait qu’il devait partir au paradis des mariniers, son fils et sa femme étaient morts depuis longtemps, même si sa petite fille était adorable il savait qu’il gênait, il avait fait son temps. Son petit fils Pierre avait perpétré la tradition familiale en devenant marin, mais signe des temps il était devenu receveur buraliste. Il n’en revenait pas un Blanchard qui ne travaillait plus sur les bords de la Charente, non décidément il était grand temps.

Mais Jean eut le bonheur de partir avant les changements qui l’auraient à coup sur brisé. A voir toutes ces gabares voguer sur le fleuve, il ne pouvait imaginer qu’un concurrent allait tuer la navigation fluviale. La ligne de chemin de fer entre Cognac et Angoulême fut ouverte en 1867, c’était la chronique d’une mort annoncée pour la batellerie. Puis vint le coup de grâce avec le transport routier. Les belles gabares cessèrent de glisser sur l’eau et depuis Jean se retourne sans cesse dans sa tombe.

Saint Simon aujourd’hui

Ce texte est écrit pour Maël mon petit fils, qui a un peu de sang de marinier qui lui coule dans les veines et qui un jour peut être voguera sur les ondes vertes du beau fleuve qui a nourri ses racines familiales.

                                                   Gabare de saint Simon reconstitution

ARBRE SIMPLIFIE

Pierre Blanchard dit Caillias 1737 – 1820,   marin sur gabare

Jean Blanchard 1770 – 1866, charpentier de Gabare

Pierre Blanchard 1807 – 1855, marin sur gabare

Marie Blanchard 1832 – 1876

Géronime Dubois 1855

Jeanne Fougeret 1885

Édith Aubinaud 1909 – 2000

Albert Maurin

Nicole Maurin

Émilie Vaillant

Maël Chabot

NOTA :  lien sur Saint Simon https://www.village-gabarrier.fr/visites-et-decouverte/village-de-saint-simon-en-charente/historique-du-village-gabarrier-de-saint-simon

LES VOLEURS DE BONBONS

 

Le 8 mai 1855 lorsqu’il entra dans la maison de correction d’Angoulême, Jean Barraud dressait fièrement la tête, toisant Mr Barré l’huissier de la prison.

Ce dernier blasé eut un petit sourire, des morveux il en avait vu passer, des fiers , des insolents, des goguenards , et des irrespectueux. Mais tous furent matés et ce chef de bande qui a encore du lait qui lui suinte du nez n’en serra pas l’exception.

Costaud mais de la taille moyenne de 160 centimètres, les cheveux blonds en bataille et des yeux d’un bleu translucide Jean du haut de ses 16 ans portait beau. Son visage plein plaisait aux pissouses de son quartier et les jeunes servantes portant le linge de leur maîtresse ricanaient sur son passage en prononçant des mots salaces.

Le beau sourire du gamin s’effaça lorsqu’une monumentale gifle s’abattit sur lui.

  • Enlève ta casquette en ma présence
  • Et donne moi ton nom
  • Barraud Charles Jean
  • tu rajouteras Monsieur où je t’en recolle une autre.
  • Oui Monsieur
  • Nom et prénom de tes parents
  • Jean et Anne Nadeau
  • Ta date de naissance
  • 7 février 1839 à Angoulême quartier des Boulettes.
  • Et tu fais quoi à part voler?
  • J’suis charpentier, comme mon père.
  • Ton père c’est un voleur aussi.

A cette évocation Jean serra les poings, son père était sacré.

  • Bon maintenant fous toi à poil que je te contrôle.

Jean avait déjà subit cette humiliation devant les pandores, il décida de se la jouer bravache.

Il ôta sa blouse bleu puis son paletot et son gilet de corps marron. Maintenant torse nu, le fier à bras hésita mais le regard de l’huissier lui fit comprendre qu’il fallait mieux obtempérer. Il quitta son pantalon de drap brun qui rejoignit en un tas sa cravate et ses souliers. Nu comme un ver il cacha son sexe avec ses mains. L’huissier n’en avait pas fini le règlement prévoyait la fouille à corps.

Lorsqu’il en eut fini le premier délinquant pleurait de rage et d’humiliation, Mr Barré en fut fort satisfait il n’aimait pas les petites frappes.

Jean Barreau doit rester 15 jours à se repentir de son larcin.

Ses complices lui emboîtent le pas et subissent le même sort, interrogation, déshabillage et doigté habile.

Tout d’abord le petit Blandail Jean, il n’a que 14 ans et se demande bien se qu’il vient faire dans cette galère. Il est né à Chateauneuf sur Charente non loin d’Angoulême ,ses parents André et Marie Verdaud ne sont pourtant pas des loqueteux. Le petit apprend le beau métier de relieur.

Son père lorsqu’il a connu son méfait a bien failli le tuer à coups de ceinturon . D’une taille moyenne de 155 centimètres, le poil châtain et le nez épaté. Il a prit soin de retirer sa casquette de drap chaude et évite ainsi une correction. Lui aussi à une blouse comme la plus part des ouvriers , elle est de coton violet, son pantalon est d’étoffe grise et sa chemise est en coton. Ses souliers sont neufs. Le jour du jugement il a écopé de la moitié de la peine de son copain Jean, quelle mansuétude de la part du juge sans doute attendrit par son age.

Le suivant qui se retrouve les fesses à l’air est Simon Marias, il est charpentier avec Barraud, une mauvaise graine de 17 ans fils d’un journalier sans le sou, il habite rue de Limoges dans une maison triste et sans confort, né à Angoulême le 9 avril 1838 il est petit car il toise à peine 150 cm, mais ses yeux gris durs et métalliques impressionnent et il ne se laisse impressionner par personne.

Il est l’instigateur du vol s’en vante devant le juge et se prend 15 jours.

Il est vêtu comme les autres, blouse, pantalon d’étoffe et souliers.

Chaudier Victor est maréchal ferrant et demeure aux Poncets dans la ville même, il a 17 ans et est né à Malaville le 12 décembre 1837, son père a exercé les métiers de tisserand et de tonnelier.

Portant fièrement ses 160 centimètres, les cheveux d’un noir profond il est vêtu avec élégance, casquette brune, gilet rond, pantalon de drap noir et gilet de dessous bleu. Autour de son cou une cravate de soie à petites raies rouges. Ses pieds sont chaussés de sabots. Lui aussi doit purger 15 jours de maison de correction.

Le dernier a se retrouver nu devant le gardien se nomme Colin Jules, il a le même age que les autres puisque né à Linars le 22 juin 1839, il vit rue de Saintes à Angoulême avec sa mère car son père n’est plus. Il exerce le métier de tisseur de toile métallique, c’est le mariole du groupe, toujours à faire rire.

Jules ,la goule couverte de tache de rousseur se permet quelques pitreries . Mr Barré lui fait comprendre que sa petite taille ne le protégera pas de ses codétenus concupiscents et qu’il arrêtera bien ses singeries entre des mains expertes.

Il n’a que 8 jours à faire, le juge lui ayant trouvé l’excuse d’être orphelin de père.

Nos lascars sont maintenant incarcérés, certes la peine est courte, mais était elle nécessaire, qu’avait bien pu faire cette bande de gamin pour encourir l’ire de la justice.

 

Quelques jours plutôt Barreau et consort avaient repéré en traînant leurs souliers dans le viel Angoulême une devanture bien affriolante. En vrai chef de clan Jean distribua les rôles, les plus jeunes ferraient diversion dans la boutique et le guet dans la rue. Lui avec Chaudier, Colin et Marias s’occuperaient du butin.

N’allez pas croire tout de même que nos voyous allaient s’en prendre à la caisse , non que nenni. Ces enfants de milieu très modeste ne furent attirés que par des fruits confits et des pâtisseries. Tous donc se mirent en place, les petits surveillaient et devaient siffler en cas d’arrivée impromptue de la maréchaussée et les aînés pénétrèrent dans la boutique.

La présence de ce groupe dépenaillé dans la belle boutique suscita un vif désarrois et une vive inquiétude chez les vendeuses. La patronne impassible à sa caisse montait bonne garde.

Pendant que certains faisaient mine d’acheter en hésitant les divines confiseries, nos malfrats en herbe commencèrent le pillage en fourrant le maximum de marchandises sous leur ample blouse d’ouvrier. La grosse boulangère en cerbère experte donna l’alarme. Les gredins s’enfuirent à toutes jambes. Sortant du laboratoire , le patron et ses ouvriers se lancèrent à la course derrière les voleurs.

Les plus jeunes, pieds nus ou en sabot se firent derechef rattraper. Ils furent remis dans les mains de la gendarmerie qui à force de taloches les fit donner leurs aînés. La justice fut rapide, les responsables furent arrêter, déférer puis juger.

Les peines allèrent de 15 jours à 8 jours et les plus jeunes furent en raison de leur age relaxés.

Jugeons que les temps ont bien changé, de nos jours les cols blancs qui volent des millions ne vont pas en prison et nos vendeurs de mort sont mis sous bracelets.

Au 19ème siècle des enfants qui volaient des bonbons ou des ménagères qui chapardaient un bout de pain était lourdement condamnés et emprisonnée ainsi va le temps ainsi va la vie.

LE BERCEAU DE LA PETITE MORTE

 

En ce 18 mars 1755 un feu crépite dans la cheminée de la petite maison de François Sulpice Cordelier, une pièce unique, un lit entouré de rideaux, une table, deux bancs et un petit berceau en osier. Du sol de terre battu une humidité malsaine remonte et pénètre les êtres comme les choses.

François est manouvrier et sabotier à Jouy sur le Morin dans la province de Brie, les temps sont durs, peu d’ouvrages et beaucoup de bras font baisser les salaires, ce n’est pas la misère absolue car les ventres sont malgré tout remplis mais cette sourde malnutrition est source de nombreuses maladies.

Dehors souffle un vent froid qui apporte des pluies, de grosses gouttes viennent s’écraser sur la seule fenêtre de la pièce. Dans ces conditions le jour ne délivre qu’une faible lueur dans la demeure .

Marie Angélique Legay, 37 ans sa femme est grosse pour la cinquième fois, elle est proche du terme, énorme elle ne peut plus guère se déplacer et ses sorties se résument à se soulager car le bébé comprime sa vessie. Elle a depuis longtemps abandonné les tâches domestiques et agricoles, incapable qu’elle est de se mouvoir sans douleur et grande fatigue.

Son petit garçon Pierre âgé de 6 ans l’aide comme il peut, mais irait bien gambader en extérieur mais sentant confusément que sa présence soulage sa mère, il ne la quitte pas d’une semelle. Les deux premières petites du couple ont étés placées momentanément en nourrice chez une tante.

Les adultes sont aux champs et seule la matrone du village passe de temps en temps, elle l’ a déjà accouché de ses deux premiers. Guérisseuse, sage femme, elle est là aussi lors des décès, fait la toilette des morts et participe aux veillées, tout le monde lui fait confiance.

Marie Angélique sent que le bébé peut venir à tout moment, elle a mal, s’essouffle et ses jambes sont gonflées.

Mais ce qui la préoccupe le plus c’est le petit être de chair et d’os qui semble dormir dans le panier d’osier sis à coté de son lit de parturiente.

Sa petite fille de 27 mois a de la fièvre, tousse et sécrète une morve épaisse qui l’empêche de respirer. L’intervention de la matrone guérisseuse n’a rien changé à l’affaire. La maman est inquiète.

Magdeleine a pleuré toute la nuit, ou plutôt gémit toute la nuit. Ce matin son visage est détendu, un petit sourire lui donne un air mutin, Marie en sourit d’aise, le mal s’est’ il extirpé du corps de la petite?

Elle s’approche du berceau, le bébé immobile la regarde, elle entonne une comptine et bouge un peu la nacelle d’osier.

 » Fait dodo colin mon p’tit frère , fait dodo, t’auras du lolo  »

Impavide la petite regarde sa mère.

 » Fait dodo colin mon p’tit frère , fait dodo, t’auras du lolo  »

L’inquiétude puis la panique s’empare soudain de la maman. Elle touche sa petite, qui n’émet aucun son.

Marie Angélique hurle de toute son âme, froide et raide comme une bûche , sa fille  est morte.

Marie Angélique s’effondre aux pieds du petit corps, Pierre comprend immédiatement et s’en va prévenir son père qui travaille à confectionner des sabots non loin de là.

Tout le monde rapplique et s’occupe de la maman éplorée, pour la petite rien à faire François prend un drap dans le buffet et en forme un linceul. Il est déjà trop tard pour l’inhumer,on attendra le lendemain.

La soirée fut sinistre, à la seule lueur du feu de cheminée quelques femmes du voisinage veillent  sur le corps de la petite défunte et sur la future parturiente.

François prit un peu de repos en s’allongeant avec son fils.

Le lendemain, on enterra la petite, un trou, quelques pelletées de terre recouvrant le linceul de drap blanc et la cérémonie fut achevée, le curé Corbie avait fait son office.

En soirée, Marie Angélique perdit les eaux, le travail commença, assistée de la sage femme et des voisines. Ce fut long et douloureux, la nuit fut nécessaire. Au matin une petite poupée de chiffon déchira les entrailles de sa mère et vint rejoindre la communauté. Marie Angélique était exsangue, une hémorragie se déclara , les traits tirés, le teint livide et blafard, les yeux cernés d’un bleu d’insomniaque. Elle s’endormit vaincue par une lutte par trop inégale contre dame nature.

La petite fut menée derechef à l’église par la marraine Marguerite Dorges qui lui donna son prénom et le parrain Nicolas Mullot, François resta au chevet de sa femme. Le vicaire Le François fit entrer le bébé dans la communauté catholique, on pouvait être tranquille si elle trépassait, elle n’irait pas rejoindre les limbes.

De retour de l’église, on mit la petite aux seins, cela ne fit qu’accentuer la fatigue de la mère, le bébé s’accrochant aux mamelles nourricières avec une avidité gloutonne sentant peut être confusément que cette substance maternelle allait bientôt se tarir à tout jamais.

De fait la situation s’aggrava rapidement, Marie Angélique ne se remettait pas de son accouchement difficile, la fièvre survint.

 » Fait dodo colin mon ptit frère , fait dodo, t’auras du lolo  »

 » Fait dodo colin mon ptit frère , fait dodo, t’auras du lolo  »

On dut rapidement trouver une solution pour la petite et une nourrice aux seins généreux lui fut trouvée dans le village.

Il n’y avait guère de remède que le temps, tout le monde retourna au labeur, il fallait bien nourrir son monde.

Marie Angélique alterna les périodes de lucidité et d’inconscience. Mélangeant le jour et la nuit, elle confondait les gens, François devenait son père, son petit Pierre devenait son frère.

Le délire l’amenait aussi à entonner une comptine en berçant la nacelle d’osier, inlassablement elle chantait pour sa petite fille et berçait avec amour l’enfant pour qu’il s’endorme. Souriant et chantant face au berceau vide, elle confondait sa chère Magdeleine avec la petite Marguerite. Hélas sa douce mélopée n’arrivait pas jusqu’au tertre de terre fraîche ou gisait sa petite. La fièvre empira et les moments de lucidité disparurent.

 » Fait dodo colin mon ptit frère , fait dodo, t’auras du lolo  »

 » Fait dodo colin mon ptit frère , fait dodo, t’auras du lolo  »

Le 26 mars 1755, une dernière fois sa main se posa sur le berceau et un dernier filet de voix entonna la complainte pour un enfant mort.

 » Fait dodo colin mon ptit frère , fait dodo, t’auras du lolo  »

Elle s’éteignit en souriant, ses petites dormaient enfin.

Comme de coutume, elle fut porter en terre le lendemain, 37 ans de labeur et d’amour.

François Sulpice Cordelier se remaria en Novembre de la même année et eut 3 autres enfants.

Mais la malédiction continua, le 2 janvier 1757, la petite Marguerite âgée de 21 mois rendit aussi son âme à Dieu et fut ensevelie à coté de sa mère et de sa sœur.

Aujourd’hui sur la place désertée par les tombes , on peut entendre certains jours un doux chant s’élever, presque une prière, un léger murmure. C’est  la berceuse lancinante d’une maman à ses enfants morts.

 » Fait dodo colin mon ptit frère , fait dodo, t’auras du lolo  »

 

Source : registre paroissiaux de Jouy sur le Morin

Madeleine Denise :  Née le 03/12/1752, morte le 18 mars  1755.

Marguerite Cécile : Née le  20 mars  1755, morte le  02 Janvier  1757

Marie Angélique Legay, née en 1718, morte le  27  mars 1755

 

TOUT CE QUE PHILIPPE DÉGUEULE PIERRE LAVAL

 

La meulière sombra peu à peu dans l’obscurité, la nuit a déjà couvert le toit de tuiles de brique rouge et s’apprête à envelopper les restes du bâtiment.

Non loin les cheminées de la sucrerie Lesaffre ont déjà disparu.

Le ru des tanneur qui s’écoulait lentement, nauséabond, boueux, merdeux, paradis des canards et des animaux du poulailler était presque inquiétant dans le noir. La cabane d’aisance enjambait le filet d’eau et servait de déversoir aux déchets organiques de la maisonnée.

Sur la façade percée de deux fenêtres un chapeau haut de forme peint rappelait la profession d’un ancien occupant des lieux. La maison couronnée d’un étage était en sous pente avec deux faibles ouvertures. Pour pénétrer dans la vieille bâtisse il fallait gravir un double escalier fait de grosses pierres de taille.

Deux silhouettes se profilèrent dans la lumière de la lune montante, longeant la corseterie puis en catimini ouvrant le portillon et entrant dans le jardin ,Fernand et Daniel grimpèrent les marches et ouvrirent la longue porte de bois.

A l’intérieur un couple semblaient les attendre, elle dans un fauteuil à la lueur d’une faible lampe reprisait une vieille chemise. Léonie ne leva pas les yeux de son ouvrage quand son fils et son petit fils entrèrent dans la pièce. La vieille n’était guère aimable, Daniel passa au large, tant il redoutait sa grand mère qu’il surnommait grand mère  »cacanne », car cette dernière était prompte à la lever. Charles était plus discret et gratifia les deux arrivants d’un magnifique sourire.

Le grand père avait les cheveux bruns à peine veinés de gris et une moustache épaisse, il était d’une petite taille que Fernand et Daniel ont héritée, son visage était ridé, ses mains noueuses et maigres faisaient ressortir de grosses veines bleues, vêtu d’une sorte de bleu chauffe il portait bien ses 73 ans.

Il habitait cette petite maison depuis le début du siècle, ce n’était pas Versailles mais il était chez lui.

Dans la pièce, une cheminée, une table, des chaises et un buffet briard sur lequel trônait un poste TSF.

Chacun se plaça autour de la radio  »télémondial  », et soudain un silence se fit, la neuvième symphonie surgit en crachotant puis un  » ici Londres  » retentit.

Charles, Fernand et Daniel ouvrirent grand leurs oreilles, qu’allait dire l’organe médiatique du général félon.

Non pas que les trois hommes eurent une quelconque sympathie pour celui qui préconisait la continuité de la lutte, loin s’en faut.

Le plus jeune Daniel n’avait que 16 ans et il ne s’intéressait point à la politique , comme la majorité des garçons de son age il ne connaissait même pas le visage de l’ancien secrétaire d’état à la guerre. Il n’avait évidement jamais lu ses livres et ne le connaissait que par le journal que son père achetait quotidiennement et qui n’était évidement guère favorable à ce général condamné à mort par le gouvernement du Maréchal. Né en 1924, il a été élevé dans le culte de la victoire, les maréchaux vainqueurs, Clemenceau, Verdun et les allemands violeurs et coupeurs de main. Mais pour l’heure son exécration des allemands vient plus du vol de son vélo que de l’histoire de France. Comme tout le monde en 1940, il se retrouva sur la route avec sa famille, charrettes, chevaux et vélos car ces ouvriers agricoles n’avaient pas de véhicule à moteur. Comme beaucoup ils n’allèrent pas très loin et crevèrent de faim en route. A Montereau faut Yonne , Daniel abandonna quelques temps son vélo auquel il tenait comme à la prunelle de ses yeux car offert par sa mère défunte pour son certificat d’étude. Un vélo était un don du ciel pour fuir, il se le fit piquer et en rendit responsables ses foutus boches.

Certains de son age prirent la décision de passer en Angleterre pour poursuivre le combat, lui comme des milliers d’autres n’y songea pas et puis comment aurait il fait, petit Seine et Marnais sans le sou, sans connaissance. Non il continua son boulot de menuisier,ses parties de foot et la découverte des charmes de la belle Yvonne. Pour dire vrai son seul acte de résistance était d’écouter cette radio et de sortir après le couvre feu pour bécoter sa belle. Il se foutait bien du vieux cacochyme de Vichy et de ses sbires collaborationnistes, la seule expression qui le faisait rire et qu’employait son père pour commenter les événement était  » tout ce que Philippe dégueule Pierre Laval  ». En ce qui concernait De Gaulle son opinion n’était point faite, certes poursuivre le combat contre les envahisseurs était une bonne chose, mais le Maréchal malgré sa poignée de main avec Hitler ne poursuivait il pas le combat à sa manière, le vieux était rusé et la période fort confuse.

Pour Fernand l’ancien zouave, le héros de la  » der des der  » la messe était dite, Saint Pétain protégé nous. Pour lui Philippe était le dieu et la France était entre de bonnes mains. Seul vainqueur du Kronprinz à Verdun, Nivelle et Mangin n’y étaient pour rien, ils incarnaient aux yeux de ce paysan le recourt suprême. Il avait sauvé la France en 1916, puis sauvé l’armée en 1917, il allait maintenant en ces années 40 rouler dans la farine le caporal sanguinaire. Pétain en cette époque était partout et l’entre deux guerres l’avait sanctifié. Pour peu que le pape eut été Français il aurait été canonisé.

En bref Fernand comme des millions d’autres n’en n’avait que pour le Maréchal, il était bien certain que son vieux chef allait trouver la solution. Car soyez en sur, Fernand tout Maréchaliste qu’il était, avait en détestation les Allemands, il en avait tué de ses propres mains en 14 ce n’était pas maintenant qu’il allait les aimer. Ce n’était pas de sa faute si en 40 l’armée Française s’était pris une volée.

Lui non plus ne tenta de se joindre au moindre mouvement de résistance, il avait charge de famille et avait donné à la précédente. Il écoutait radio Londres, pensait que Pétain et son ancien  » Nègre  » avait partie liée et que de toutes les façons on finirait bien par foutre dehors ses sales Boches.

Il n’était pas particulièrement anti sémite notre Fernand, mais il pensait comme beaucoup que les cocos et les youpins nous avaient mis dans la merde, cela s’arrêtait là, dans son milieu il n’en connaissait pas il n’aurait fait de mal à aucun d’eux, il était simplement sous influence journalistique. Vive le maréchal et mort aux chleuhs était pour l’heure sa devise.

Pour Charles non de dieu c’était la 3ème fois que les teutons envahissaient sa chère Seine et Marne, il les détestait autant que son fils et son petit fils. Certes il n’avait combattu à aucune des guerres. Lorsque les prussiens battirent l’armée de cette andouille de Napoléon il n’avait que 3 ans et il ne s’en rappelait absolument pas. En 14 il était trop vieux et avait servi dans les territoriaux, garde de voies de chemin de fer, entretien des routes ce n’était pas une sinécure mais quand même moins dangereux que le Mort Homme, le mont Cornillet et les boues de la Somme qu’avait vécu son fils.

Lui c’est simple il était pour l’ordre, qui était actuellement incarné par Pétain.

Pour l’heure la résistance était plutôt celle du ventre car le ravitaillement laissait à désirer tant les Allemands ponctionnaient l’économie.

Les restaurant bien fournis par le marché noir c’étaient pas pour eux. Les rutabagas et les ersatzs divers ne remplissaient guère leur ventre d’ouvrier.

Les trois hommes animés d’une même haine contre l’ennemi écoutaient bouche bée le récit du débarquement des alliés en Afrique du Nord et l’invasion de la zone non occupée par les Allemands.

  • Non de dieu les boches sont faits comme en 18
  • houai et  » précis le sec  » va pouvoir s’envoler pour l’Afrique se mettre à la tête des troupes.
  • T’emballe pas Fernand, le vieux va rester à Vichy, il a les pattes ficelées par les collabos.
  • Il est à moitié gâteux! ose dire Daniel
  • Mais non vous allez voir il est lié avec celui de Londres.
  • D’après ce que l’on entend à la radio c’est peu probable !

Effectivement le vainqueur de Verdun resta en France, les Allemands envahirent le sud et la politique collaborationniste s’amplifia.

En Afrique du nord, le bordel était à son comble, Darlan, Giraud, les Amerloques et De Gaulle dont ces derniers ne voulaient point

Il est vrai que les nouvelles des massacres et des arrestations ainsi que la situation économique difficile pour les Français des basses classes commençaient à écorner le capital sympathie envers le vieux maréchal. La poignée de main de Montoire était d’ailleurs restée au travers de la gorge de beaucoup d’anciens combattants.

Fernand avait du mal à reconnaître une quelconque responsabilité de son ancien chef et attribuait la situation au sale auvergnat ( Laval ). Mais il fallut se rendre à l’évidence, Pétain n’était plus le phare de tout un peuple.

Les Français en grand nombre  restèrent donc attaché au maréchal tout en mettant leurs espoirs dans De Gaulle, s’est sans doute se qu’on appelle le paradoxe Français

Puis les alliés nous délivrèrent, les pétainistes de cœur disparurent, le vieux les avait trahis, seule la mémoire de Verdun persista.

Fernand à la libération de la Seine et Marne traqua les boches réfugiés dans les fermes et Daniel s’engagea avec des dizaines d’autres dans les forces Française de l’intérieur. Comme les Allemands avaient foutu le camps et que les armes manquaient on les employa au grès des circonstances.

Daniel se vit confier un fusil pour garder des collabos prisonniers, il ne savait pas s’en servir mais les vrais résistants faisaient ripailles en compagnie de la gente féminine.

Il se retrouva donc avec une carte de résistant et un dossier à Vincennes sans avoir pour le moins du monde contribué à une action glorieuse.

Par contre il fit son devoir et s’engagea dans la première armée de De Lattre de Tassigny et on l’envoya blanchir les régiments qui avaient conquis l’Italie et remontés en Provence. Il se comporta vaillamment et fut gravement blessé lors de la bataille de la poche de Colmar.

Charles, Fernand, Daniel furent comme des millions de Français tiraillés entre des opinions divergentes, des informations erronées, la présence des boches exécrés, des politiques corrompus, des politiques incapables, des politiques collabos et un ravitaillement défaillant.

Tous ces Français suivirent la seule lumière qu’ils connaissaient même si elle vacilla pour finalement s’éteindre dans l’ignominie.

Les trois hommes ne devinrent pas Gaulliste pour autant et un an après la guerre le grand Charles retourna à Colombey les deux églises. Fernand jusqu à sa mort sera porte drapeau et ne manquera jamais un 11 novembre pas même son dernier car il mourut à onze heure le onze novembre 1969.

Daniel est depuis cette époque membre de l’association Rhin et Danube.

Tout cela pour dire qu’il ne faut point juger des actes et opinions, les hommes qui aimaient Pétain d’un amour passionné ne furent point tous des collabos mais simplement des Français aveuglés et trompés, comment d’ailleurs s’y retrouver devant un tel merdier.

L’opinion de ces trois hommes m’est inconnu ( quoique ) et les dialogues sont imaginaires, je tiens simplement  à exprimer mon ressenti après avoir terminé un vieux livre intitulé  » le mythe Pétain  » qui représente à mes yeux une intoxication collective savamment orchestrée.

Il est d’ailleurs vain de discuter à l’infini, cela est du domaine de l’histoire et bien malin celui qui pourrait dire quelle direction il aurait choisi.