LE MARIAGE DU FORCAT

 

De nos jours il n’est pas rare qu’une personne condamnée à de la prison et incarcérée obtienne l’autorisation de se marier avant sa libération, c’est presque banal et nul ne s’en offusque.

Mais qu’un homme condamné à être déporté dans une enceinte fortifiée par un conseil de guerre obtint ce privilège en 1872, l’histoire valait d’être contée .

CITADELLE DE SAINT MARTIN DE RÉ

NOVEMBRE 1872

Dans le couloir de la prison, les bruits de pas des deux hommes résonnaient, au loin des hurlements d’hommes enfermés. En vêtement sombre de coupe élégante le directeur Mr Harger était accompagné d’un gardien en uniforme. Ce dernier, trousseau de clefs à la ceinture,  ouvrait et refermait chaque porte dans un crissement métallique qui déchirait lugubrement le silence du lieu.

Par régime spécial dans une chambre de sous officier à l’écart des autres condamnés se trouvait un homme. La quarantaine, dans la force de l’age, assit sur une simple chaise de paille, Henri de Rochefort Lucay regarda entrer l’homme qui incarnait son incarcération. Entre l’intellectuel et le fonctionnaire s’était même nouée une sorte d’amitié. Mr Harger respecté de son personnel et des prisonniers était la justesse et la droiture nées, il s’efforçait avec ses moyens d’adoucir le quotidien des hommes qui allaient être déportés en Nouvelle Calédonie.

  • Monsieur Rochefort, votre demande a été acceptée.

  • Vous allez pouvoir vous marier.

  • Je vous en suis infiniment reconnaissant

  • Ma contribution n’est que modeste Mr le marquis

  • Vos amis et notamment Mr Albert Joly y ont contribué bien plus que moi.

  • Certes mais votre diligence à transmettre mes courriers et à adoucir ma détention m’ont permis d’obtenir cette faveur plus facilement.

  • Je crois m’être laisser dire que l’amitié de Mr Hugo et celle puissante d’une haute personnalité sont à l’origine de votre condition du moment.

  • Oui c’est exact, mais l’opinion publique ne doit rien en savoir.

  • Vous allez être extrait de la citadelle et conduit à Versailles, trois gardiens vous accompagneront.

Mais qui était cet important personnage protégé en haut lieu et qu’avait il fait pour être condamné à une telle peine ?

Mr De Rochefort né en 1831 à Paris était un journaliste de renom ayant exercé sa plume au Figaro puis à la  » Lanterne  », journal qu’il fonda.

Il exerçait une réelle influence sur ses lecteurs, ce que ne pouvait tolérer le gouvernement de Napoléon III, violemment hostile à l’empire il goûta de ses geôles, notamment à sainte Pélagie et la forteresse de l’île d’ Yeu.

Libéré il était parti rejoindre le grand Victor Hugo en son exil à Bruxelles. Il fut nommé Député et créa un nouveau périodique qu’il appela la  » Marseillaise  ». De nouveau la prison après que le gouvernement ait obtenu sa levée d’immunité parlementaire .La chute de l’empire le délivra et triomphalement Rochefort devint membre du gouvernement de défense Nationale.

Ce fut pour lui un triomphe mais la roche Tarpéienne n’était pas loin du Capitole, les parisiens se révoltèrent et Rochefort prit alors position pour ces révoltés, ( enfin plus ou moins ), l’armée légale reprit Paris et massacra ceux qu’on appela les communards. Ce fut une véritable tuerie où les plus chanceux furent déportés. Henri fut condamné pour incitation à la révolte et se retrouva une fois de plus dans les geôles de l’état . De prison en prison il se retrouva à Saint Martin avec plusieurs centaines de condamnés politiques. Sous l’influence de son ami Victor Hugo qui s’entremit auprès d’Adolphe Thiers, tous les recours jouèrent en sa faveur pour retarder sa déportation et aussi améliorer son quotidien en la citadelle de l’île de Ré . Il eut donc des conditions de détention largement favorables par rapport à ses codétenus. L’argent qu’il possédait lui permit également de fort bien cantiner. Il eut même l’inspiration et le loisir d’écrire un roman* .

Seulement notre influent personnage qui par ses écrits aurait pu saper n’importe quel gouvernement avait une faiblesse . Cette dernière, louable à tout points de vue était l’amour qu’il portait pour une femme et les enfants qu’il avait de leur union.

Ce couple non marié avait jusqu’à maintenant fait fi de toutes les convenances, vivant dans le péché et procréant de même.

Ils s’étaient rencontrés dans les années 50 et étaient tombés amoureux l’un de l’autre, ils avaient eu trois enfants, Noémie, Henri, et Octave. Noémie et Octave se nommaient Rochefort Lucay mais Henri portait le nom de sa mère.

Les années étaient passées, Rochefort était au sommet de sa notoriété, mais Marie Renauld se mourait, sentant que sa fin était proche , elle voulut régulariser son union devant les hommes et devant Dieu. Elle n’avait que 38 ans et son homme maintenant emprisonné allait certainement être déporté en Nouvelle Calédonie, ce n’était qu’une question de temps. Mais justement du temps elle en manquait, s’affaiblissant tous les jours d’avantage. Elle avait trouvé refuge dans un asile tenu par des religieuses de la congrégation des Augustines sis au 9 de la rue des Bourdonnais à Versailles.

C’est donc avec bonheur qu’elle accueillit la bonne nouvelle au début du mois de novembre 1872.

Les amis d’Henri avaient fait le nécessaire.

Début Novembre, Rochefort fut extrait de sa cellule et conduit en calèche au petit port de Saint Martin ou le vapeur  » Jean Guiton  » lui fit traverser le pertuis jusqu’à La Rochelle. Ils montèrent dans un train et le long voyage commença jusqu’à Versailles. Bien plus rapide que les chevaux ce nouveau moyen de transport révolutionnait alors le territoire français.

A Versailles il fut conduit à la prison Saint Pierre, le mariage aurait lieu le lendemain.

Henri ne dormit guère, l’angoisse de revoir un être aimé en sachant que cela serait la dernière fois le bousculait au plus profond de lui même.

Le 6 novembre 1872 à 8h 30, 2 voitures partirent de la prison, dans la première, sorte de landau loué pour la circonstance se trouvaient Rochefort et trois agents. Dans l’autre voiture de remise, un officier de paix et trois autres agents complétaient l’escorte.

L’affaire avait été tenue secrète et aucun comité d’accueil n’attendait au couvent.

Henri fut introduit au parloir puis à la chapelle où il se confessa. Il rejoignit ensuite ses témoins, il serra tour à tour dans ses bras ses quatre témoins, Albert Joly son ami avocat qui négocia pour lui cette faveur, Jean Marie Destrem journaliste et romancier, Ernest Blum 36 ans homme de lettres et Victor Hugo 44 ans, homme de lettres et accessoirement fils de son père.

Henri vêtu d’un habit noir, ganté était pâle comme la mort quand il entra dans la chambre, il était 8 heure 45, les agents restèrent dans le corridor.

Couloir Sainte Marie au deuxième étage, chambre 3, un petit lit métallique, des meubles jaunes et des rideaux blancs masquant une petite fenêtre. Marie tente de se redresser lorsqu’ Henri pénètre dans la pièce, atteinte d’une paraplégie de la moelle épinière tout effort lui cause des douleurs insoutenables. Elle balbutie  » Henri  », ce dernier sanglote et l’embrasse sur le front. La tristesse s’empare de tous les acteurs de cette cérémonie qui d’habitude génère de la joie.

Le maire Monsieur Rameau pénètre enfin, accompagné du représentant du ministère de l’intérieur Mr Foligny, de l’abbé Barbet vicaire de Saint Louis de Versailles et de l’abbé Bourgeois qui vient par ailleurs de confesser Rochefort.

Mr Rameau commence la cérémonie et après les formules d’usage déclare Mr Henri de Rochefort Lucay marié avec Marie Anastasie Renauld. En outre par ce mariage les trois enfants issus de leur union se trouvent légitimés.

Ayant donnés leur consentement, le forçat et la mourante sont désormais mari et femme.

Marie au moment du jugement dernier souhaitait pour cette union une bénédiction religieuse, Rochefort n’y tenait évidemment pas mais céda à la malheureuse.

Mr Barbet maria donc religieusement les deux êtres qui allaient bientôt se séparer définitivement.

A l’issue les deux époux eurent 30 minutes de tête à tête, ce qu’ils se dirent resta pour toujours leur secret. Henri sombre, nerveux et déchirant ses gants repartit vers sa prison Versaillaise et le lendemain sa citadelle Rhétaise.

Marie Anastasie Renauld femme Rochefort Lucay mourut dans la chambre où avait eu lieu  son mariage, le 17 avril 1873, les témoins ne furent plus des hommes en vue mais deux simples marbriers.

Henri Rochefort perdit son appui lorsque Thiers fut remplacé par Mac Mahon et fut transporté le 8 août 1873 sur la  » Virginie  » pour le conduire lui et ses coreligionnaires en Nouvelle Calédonie.

Il n’y resta guère car de l’île Ducos où il se trouvait, il réussit l’exploit de s’échapper.

Mais ceci est une autre histoire.

Source : Archives numérisées Versailles, journaux de l’époque et le  »pénitencier de Saint Martin de Ré  »par Monique Jambut.

LA COMPLAINTE DU CIMETIÈRE

 

Éloigné des vivants, salubrité oblige, un lieu clos sert de champs de repos.

Ceint de hauts murs, sourd aux bruits de la vie, terre de sommeil, où dorment nos êtres aimés.

Barrière close, frontière des vivants et des morts d’où simplement émergent la cime de quelques cyprès en majesté.

Fermé aux regards, mort sale et honteuse que seuls quelques insolents mausolées osent par leur haut toit troubler.

Pour y pénétrer, une simple grille ouvragée vêtue de noire, grinçant lorsqu’on la pousse, elle avertie de notre visite par sa simple mélopée.

Certains se redressent, d’autres sourient, les visites sont rares en cette fin d’après midi

Le long du mur, un robinet pleure , des chrysanthèmes aux pots cassés achèvent leur brève vie.

Sur un coté une triste bâtisse, où pourrit une carriole en bois, corbillard tracté, inutile et dépassé.

Au sol un tapis de cailloux d’où émergent des herbes folles, nos pas nuisent au silence, faisons nous léger et ne troublons pas leur quiétude.

Nos voix se font maintenant chuchotement, étrange comportement , craignons nous de les réveiller en leur sieste éternelle ?

Les tombes semblent alignées par Monsieur d’Oignon, perspective plane et linéaire.

Architecture divers au goût et au coût de chacun, pierre de marbre gris, terre à peine tassée ou présomptueuse chapelle, tout rappelle la place de chacun.

Pauvre dans la vie,  tu le restes dans la mort, mais la transformation en poussière reste la même, journalier ou puissant se rejoignent dans la durée de leur disparition charnelle .

Entretenues ou non, fleuries ou pas, simples ou majestueuses elles témoignent d’un passage, avertissement futur, notre tour viendra.

Certaines belles se gardent du temps, d’autres vieilles filles flétries, s’écroulent ou se tassent. Des noms et des dates perdurent, d’autres effacées par le temps qui passent entrent en anonymat.

A droite, elle fut bonne mère et bonne épouse, à gauche celui qui fut héroïque sourit benoîtement dans son uniforme, mort à vingt ans dans la glaise de la Marne.

Un autre semble se réjouir  de rejoindre son petit frère, laissant pour des années un couple éploré.

Plus loin un couple de vieillards que la mort a réuni depuis bien longtemps, les plaques sont cassés et la croix est brisée.

Certaines portent la marque d’une passion, moto, rock star, chien, scènes de pêche ou de chasse sont gravées en guise d’amour et d’amitié.

Celle-ci est solennelle, Monsieur a fait  » polytechnique  », sur l’autre,  voisine en considération, un maire  « a fini ici sa vie ».

Les passants s’en moquent pitoyable considération j’irai cracher sur vos tombes

A coté un petit enclos de fer forgé, d’où point une ancienne peinture blanche, » à mon fils chéri, trop tôt disparu ».

Des limbes montent encore parfois de ce coin des enfants, poursuivons plus avant.

Un peu à l’écart, une grande demeure à l’enseigne sculptée, famille Untel, la porte maintenant disparue laisse entrer les éléments, une belle femme figée en son habit des années folles vous sourit. Mais la richesse n’efface pas l’oubli, sépulcre de mauvaise pierre ou noble de Crazanne les années détruisent ce qui fut construit.

D’un beau marbre rose, couverte d’un champ de fleurs, celle ci est neuve, des larmes marquent encore la poussière grise déposée par le vent.

Et puis dans un coin, un champs de ruine, Pompéi de notre campagne, une fosse commune de pierres tombales, brisées, cassées, effacées, mousseuses elles entrent dans l’oubli bientôt réduites en poussière et rejoignant dans une dissolution commune les corps qu’elles ont autrefois abrités.

Ma visite se termine, des grolles et les conifères m’accompagnent dans un dernier chant , je sors un instant mais j’y reviendrai, toi derrière et moi devant.

LA DISPUTE DE LA FONTAINE DE NAVARRE

 

A une époque ou il suffit de tourner un robinet pour avoir de l’eau, il nous est difficile d’imaginer les innombrables difficultés qui se présentaient à nos ancêtres pour se procurer le précieux liquide.

Qu’il ne faille pas s’imaginer une consommation aussi importante que la notre, les gens utilisaient l’eau pour s’hydrater, faire cuire les aliments, nourrir les bêtes et pour quelques usages professionnels qui en requéraient . Bien sur nos ancêtres se lavaient parfois, mais point tous les jours et loin s’en faut, lorsque l’eau est difficile à faire venir on y fait attention.

Dans les villes où sont présents des fleuves ou des rivières, le problème était résolu, mais quand était il dans les agglomérations non baignées par ces sources inépuisables ?

Intéressons nous un instant à la petite ville de La Rochelle, nous sommes en 1839, la glorieuse localité en ce milieu de 19ème siècle ronronne à l’ombre de ses murailles obsolètes, la population est d’environ 20000 habitants, c’est peu mais pour les ressources en eau disponible cela est déjà beaucoup.

Aucune source ne venait sourdre et les quelques puits creusés dans les caves des maisons souvent envahis par de l’eau saumâtre ne pouvaient suffire aux besoins de la population Rochelaise et aux nombreux bateaux qui faisant escales, remplissaient leurs tonneaux. La ville ceinte de murailles était en outre cernée par de nombreux marais qui à ne point douter ne fournissaient guère d’eau de bonne qualité.

Mais alors comment nos édiles de l’époque avaient ils résolu le problème et l’était il totalement ?

rue de la grille avant son agrandissement, à droite l’hôtel de ville de la Rochelle.

A proximité de la ville se trouvait le petit village de Lafond où de nombreuses sources d’eau douce faisaient jaillir de la nappe souterraine une eau abondante et de bonne qualité.

L’évacuation des eaux se faisait par des petits rus qui formaient le ruisseau le Lafond qui lui même se jetait par une petite vallée à l’ouest de la ville dans l’océan.

( le ruisseau existe toujours et traverse maintenant les parcs de la ville, nous les locaux nous l’appelons peu glorieusement le rio merda ).

On décida donc de capter cette eau et de l’amener en La Rochelle, les travaux s’échelonnèrent sur de nombreuses années. La Rochelle eut enfin ses fontaines. La première fut nommée la vieille fontaine, puis en descendant nous eûmes, la fontaine royale, la fontaine du pilori, la fontaine des petits bancs, la fontaine de la caille et la fontaine de Navarre. Un aqueduc en poterie qui courait dans un souterrain amenait donc enfin de l’eau et remplaçait avantageusement les divers puits préexistants.

Au cours des siècles de nombreux détournements eurent lieu au bénéfice des quelques hôpitaux mais aussi de particuliers, ces branchements sauvages ou larrons étaient évidemment interdits. Ils étaient régulièrement détruits et les récalcitrants étaient amendables. Bien sur de nombreuses dérogations furent octroyées, sources infinies de contestations et de pinaillages .

Ces fontaines de ville tout comme les points d’eau dans les villages étaient un lieu de rencontre, les femmes y faisaient causette, et les hommes y parlaient politique et faits divers.

Remontons le temps et portons nous au niveau de la fontaine de Navarre en 1851.

Le jour commençait à peine à poindre que la température se faisait déjà lourde, la fraîcheur de la nuit n’avait qu’à peine entamé la chaleur caniculaire de la veille. La vieille fontaine de Navarre était encore dans l’ombre. Adossée à une maison face au temple protestant de La Rochelle, petit quadrilatère surmonté d’un toit. La fontaine était alimentée par un petit bassin creusé à environ 3 mètres de profondeur, qui était lui même alimenté par l’aqueduc souterrain qui serpentait dans les entrailles de la ville. Le trop plein partait par un dégorgeoir dans le canal de Rompsay tout proche.

Deux pompes manuelles assuraient la montée de l’eau à la surface dans un bassin en plomb.

Chaque fontaine alimentait un quartier bien défini et gare aux commères et aux garçons d’écurie qui venaient impunément voler le fameux breuvage.

Celle de   »Navarre  » ou  »des récollets  » ou bien même de  » la philosophie  »desservait le vaste secteur qui entourait le temple protestant.

La fontaine se trouvait face à ce temple et ancienne église des récollets

Malgré l’heure matinale les premiers bruits de la rue commençaient à se faire entendre, les roues d’une charrette au loin crissaient sur les pavés, les chevaux des écuries de la rue Saint Michel s’énervaient d’avoir soif et hennissaient de conséquence.

Des sabots claquaient maintenant et les carrioles des sans sels poussées par des femmes se dirigeaient presque en convois vers le port. Des ombres courraient sous les porches, la nuit laissait sa place au jour.

La première arrivée sur les lieux avec ses seaux fut Jeanne Busson, la cabaretière de la rue de La Rochelle, Elisabeth et Adélaide les filles du sabotier Falaise la précédaient de peu.

Jeanne portait bien ses 43 ans, elle s’entretenait et se vêtait avec goût pour attirer la clientèle qui au demeurant était fort nombreuse, car des notaires s’installaient dans l’hôtel d’à coté pour y enregistrer des actes commerciaux . Bien sur son mari était jaloux et en prenait ombrage.

Habillée d’une robe légère sa poitrine opulente s’offrait au regard. Elle actionna la première pompe, l’eau tarda à monter et seul un filet d’eau marron apparut.

  • cette flotte est dégueulasse.
  • Oui et je crois qu’elle pue la merde, renchérit la jeune Élisabeth
  • Des latrines se sont encore infiltrées dans le bassin il va falloir prévenir le fontainier.

Ses infiltrations étaient fort fréquentes car les maisons s’avançaient de façon souvent anarchique au dessus des souterrains.

Élisabeth actionna à son tour la seconde pompe un maigre filet s’écoula, la couleur de l’eau s’améliora un peu mais l’odeur persistait.

  • Il faut qu’on fasse couler plus longtemps, fit Adélaïde la petite lingère.

Ce maigre débit risquait de provoquer une file d’attente importante.

Baptiste Coudrin le garçon boucher et Marie Bideau la domestique de la boucherie attendaient maintenant leur tour.

Baptiste grand dégingandé de 23 ans était fort satisfait d’attendre derrière la belle Adélaïde, il la désirait en secret et sa paillasse pouvait en témoigner. A la fontaine il pouvait l’admirer et même l’aider à faire venir l’eau. Il faudrait bien qu’il lui témoigne sa flamme avant de se la faire chiper.

Le beau Gustave Rivail étudiant en pharmacie les avait rejoints, fin élégant et contrastant avec les ouvriers de la rue il venait chaque jour tirer le nécessaire à sa toilette. Sa logeuse s’inquiétait fort d’une telle propreté et lui demandait à tous propos s’il n’était point malade.

La petite Marie à sa vue s’arrêta de respirer, ils échangèrent un regard, elle devint toute rouge et fort confuse.

L’eau nauséabonde s’écoulait hors du bassin et se dirigeait en pente douce vers l’entrée du temple, le pasteur allait encore rouspéter de cette gadoue infâme.

Au rythme ou s’écoulait l’eau chacun risquait d’y passer la journée.

Un ouvrier maçon nommé Rainaud Étienne et qui participait à la construction d’une maison rue de La Rochelle avisa l’assemblée que la fontaine qui se trouvait rue des petits bancs ne donnait plus grand chose non plus et que la mairie avait autorisé l’utilisation du puits qui se trouvait à coté malgré son eau saumâtre.

Celle de Navarre la plus éloignée du réseau ne pouvait donc donner beaucoup d’eau. Si il ne pleuvait pas la tension s’exacerberait.

Gustave et Baptiste pompaient à la place des deux femmes, ils avaient goûté l’eau, elle avait un goût de boue salée.

Marie pourtant pas bégueule jurait que jamais elle ne tremperait ses lèvres dedans.

Michel Babiau le fabriquant d’allumettes, jamais en retard d’un bon mot lui lança qu’elle pourrait au moins se laver le cul avec. La cantonade rigola fort,  excepté Gustave qui pinça des lèvres mais qui se retint de s’entreprendre avec le grossier personnage.

Émile l’apprenti Ferblantier fit remarquer.

  • c’est normal qu’il ait plus d’eau, hier soir les gens de l’hôpital sont venus remplir des barriques pour arroser le jardin de l’établissement.
  • Non de dieu les salopards fit Babiau
  • ç’a va pas se passer comme cela…..

Au même moment une charrette menée par un charretier de l’hôpital des protestants et portant trois tonneaux faisait son apparition en remontant la rue de la Ferté. Deux domestiques à l’arrière devisaient des affaires du jour.

  • Les voilà qui reviennent
  • Je vous garantis qu’ils n’auront pas une goutte de flotte cria Babiau.

Étienne le maçon était parti chercher du renfort sur le chantier et trois malabars couverts de chaux et de poussière et au corps musculeux firent leur apparition.

Le groupe avait maintenant forcit et quelques mégères échevelées hurlaient de concert que le peu d’eau merdeuse qui restait n’irait pas arroser le jardin des parpaillots.

Les trois compères de l’hôpital des protestants qui évidemment ne faisaient qu’exécuter les ordres furent surpris par le déferlement de haine qui les soufflait en plein visage.

Le conducteur fit front , mais tous hurlaient.

  • Pas d’eau pour les légumes, on en a besoin pour nos petits
  • vous n’êtes pas du quartier, foutez le camps.
  • Foutus hérétiques vous prendrez pas notre eau.
  • On va vous foutre au canal
  • A la flotte
  • Au canal au canal

L’affaire était vraiment mal engagée les deux domestiques étaient entrain de se faire arracher les vêtements et les cheveux par les ménagères, le boucher voulait couper les jarrets des chevaux et Jeanne éventrer les tonneaux.

Heureusement pour les trois hommes, Gustave plus raisonné était parti chercher les agents de police municipaux qui se trouvaient au poste de garde de la maison commune toute proche.

L’arrivée des gardes calma tout le monde et ceux ci par précaution donnèrent raison à la foule au détriment des gens de l’hôpital, cela allait encore faire toute une histoire.

Qui pour sa soupe, qui pour ses ablutions, qui pour sa chaux, qui pour ses préparations d’onguents repartis avec ses seaux.

Heureusement il tomba averse dès le lendemain et le bassin fut de nouveau rempli d’une eau presque propre. Une énième visite du souterrain permis de déterminer où se trouvait la fosse d’aisance coupable de la pollution et le changement du siphon du dégorgeoir empêcha pour quelques temps l’eau de mer de pénétrer dans le bassin lors des fortes marées.

Les maçons finirent leur ouvrage, Gustave courtisa la petite Marie et lui demanda sa main, Baptiste séduisit Adélaide qui fort d’un polichinelle dans le tiroir fut virée de chez elle par son père. La belle Jeanne continua de faire fonctionner son commerce en jouant de son opulente devanture.

Ainsi va la vie

Dans les années 1860 un système d’adduction d’eau fut créé amenant le précieux liquide à des bornes fontaines puis chez les particuliers qui pouvaient se le payer.

Fini les rencontres aux pieds des fontaines, fini aussi les disputes, disparue l’eau saumâtre, disparue l’eau merdeuse et contaminée, terminés aussi les lavages de linge dans les bassins des fontaines, aux oubliettes les poissonniers indélicats qui nettoyaient leurs poissons et les bouchers qui rinçaient les boyaux et qui par leurs gestes inconsidérés contribuaient à l’insalubrité publique.

La fontaine de Navarre fut rasée, la maison qui se trouvait à proximité fut écrasée lors de l’agrandissement de la rue de la Grille, il ne reste que le bassin recouvert et invisible et qui sert encore de déversoir et qui se trouve sous la place face au temple protestant .

Pour ceux qui seraient intéressés par le sujet, lire l’excellente étude de monsieur Henri Dannepond  » les souterrains et adduction d’eau de La Rochelle  »

REGARD SUR UNE FRANCE D’AUTREFOIS, LE GUÉ D’ALLERÉ PETIT VILLAGE DE CHARENTE MARITIME

Autrefois la France était essentiellement rurale et le village où j’habite actuellement ne fait pas exception.

Le Gué d’Alleré est un petit village de 985 habitants en 2018, peu de personnes sont originaires du village car ce dernier a plutôt la vocation d’être un village dortoir . En effet la montée des prix de l’immobilier proche des grandes villes condamne un grand nombre de personnes à un exil dans les villages périphériques.

L’arrivée massive des rurbains a fait grincer bon nombre de paysans qui ont vu débarquer avec inquiétude ces familles chargées d’enfants.

Ce village était donc autrefois peuplé de cultivateurs ou de personnes qui en dépendaient. Les choses ont bien changé car il ne reste plus que 12 ménages sur plus de 250.

La vie agricole persiste néanmoins avec un nombre moindre d’exploitations pour une surface cultivée qui doit être sensiblement la même.

Pour nous résidents actuels du village la vie agricole se limite aux engins que l’on ne peut doubler sur la route, aux arrosages en plein soleil alors que l’on doit réduire nos arrosages de jardin, et aux champs de colza qui nous donne des allergies. Mais quand était il autrefois ?

Plongeons dans le temps et arrêtons nous en 1851.

Le village a déjà 870 habitants soit seulement une centaine de moins que maintenant.

Comment était composée la population de ce petit bourg ?

Étiré en longueur le long de la route qui vient de Surgères il est coupé en sa moitié par le ruisseau de La Roulière . Plusieurs chemins amènent à Benon, Rioux, Mille écus, Anais, Ferrières, Bouhet et à l’Abbaye de la Grâce Dieu.

Un bourg principal, le hameau de Rioux et celui de Mille écus, peu d’habitats dispersés excepté la Moussaudrie, le Treuil et les deux Moulins.

Rien de bien notable dans l’architecture, une petite église, peu de belles maisons, l’ensemble est tourné vers la culture et l’élevage.

Le paysage est peu boisé, excepté le manteau couvrant le ruisseau et le  » bois des lignes. »

Les parcelles cultivées sont en lanières et de peu de superficie. La majeur partie est couverte de vignes.

Les vignes en Charente inférieure ( Charente Maritime depuis le  4 septembre  1941 et une loi signée par le Maréchal Pétain ) couvrent les 2/3 de la superficie productive, le morcellement est extrême et très peu d’exploitations atteignent les 10 hectares.

Au recensement de 1851 il y a 265 maisons pour 265 ménages. Beaucoup plus d’hommes que de femmes, il ne devait pas être facile de trouver une épouse.

178 filles pour 214 garçons.

210 femmes mariées pour 209 hommes

36 veuves pour 23 veufs.

Examinons maintenant en détail la population de notre village Aunisien.

Extrême morcellement des exploitations et ce n’est pas un vain mot que de le dire, car ils existent 168 propriétaires cultivateurs, 49 fermiers ( faisant un autre travail en complément ) et 3 métayers.

Ces micros exploitations viables qu’avec de la vigne étaient cultivées en famille, le père et fils suaient souvent cote à cote pour faire donner le raisin providentiel.

Seules quelques exploitations plus grandes embauchaient des domestiques de ferme et quelques journaliers en complément pour faire tourner leurs affaires.

Bien sur tous ont quelques bêtes, vaches, bœufs, ânes , mules, cochons et bien entendu un poulailler, qui apportent par la consommation personnelle ou par la vente un complément de revenu.

Entrons dans le détail, car les paysans sont nommés de différentes façons sur le recensement.

Cultivateurs vignerons 70

vignerons 150

propriétaire cultivateur 6

cultivateur 3

propriétaire vigneron 2

cultivateurs fermier 1

Comme on peut le voir l’immense majorité cultive la vigne, soit comme cultivateurs vignerons qui semblent être leur propre patron, soit comme vignerons en tant qu’employés ou comme enfants de cultivateurs vignerons.

Très peu ne cultivait pas la vigne, par contre ceux qui possédaient des vignes devaient également cultiver d’autres parcelles, soit pour nourrir leurs cheptels soit pour commercer.

A tous ces petits patrons ou apparentés il faut rajouter 28 journaliers ou journalières qui possèdent un peu de terre et 22 domestiques hommes et 11 domestiques femmes ( domestiques ou valets de ferme ).

Paysans eut même,  les Coudrin, Hubert et André sont marchands de vaches ainsi que Pierre Drapeau

C’est donc un total de 452 personnes qui travaillent pour l’agriculture.

Il y a 250 enfants et 79 femmes qui vivent du travail de leur mari.

En conclusion le village est majoritairement tourné vers l’agriculture et particulièrement la vigne.

LES AUTRES PROFESSIONS

Meunier

A cette époque existaient sur notre commune deux Moulins, celui de Mille écus ( sur la colline près du château d’eau ) avec comme meunier Chaignaud François et celui du moulin David ( à l’entrée du village près du rond point ) tenu par Raimond François. Les fils de la maison travaillant évidemment avec leur père.

Charon

Dans cette société rurale la présence d’un spécialiste des charrettes et des roues en bois est familière, Baptiste Pizon et André Avrard ne devaient pas manquer de labeur.

Bourrelier

Un seul bourrelier en la personne de Pierre Jolivet et de son ouvrier

Maréchal

Tous les villages avaient des forges, le Gué d’alleré en comporte 2, celle de Morin André et celle de François Landret. Ces endroits sont le cœur du village où chacun se retrouve pour causer,, boire la goutte et attendre son ferrage.

Sabotier et cordonnier

Personne n’allait se chausser à la ville, Justin Beaujean faisait des magnifiques sabots et Henry Gaquignolle de beaux souliers. 2 autres cordonniers officiaient également sur la commune.

Tisserand

En cette époque on entendait les navettes des 4 familles de tisserand du village dont celle de Jean Chabiron

Bien entendu 2 tailleurs d’habit faisait les vêtements des villageois et 3 couturières de métier suppléaient aux doigts des paysannes.

Charpentier, menuisier, scieur de long et maçons.

Les maisons étaient faites localement et le travail ne manquait guère, 4 maçons, 2 charpentiers, 2 scieurs de long et 1 menuisier se partageaient le marché.

LES MÉTIERS DE SERVICES

Monsieur Jacques Bonnet tenait avec sa femme une épicerie où chacun trouvait ce qu’il ne produisait pas lui même.

Monsieur Pierre Rouhault faisait école aux garçons et Marie Texier aux filles

Pierre Daunis tenait l’auberge et son fils fils Pierre faisait fonction de buraliste.

Beaucoup de paysans faisaient leur pain, alors il n’y a qu’un boulanger qui boulange avec son fils, Jouinot Jean et Alexis.

Il y avait un garde champêtre se nommant Joseph Boisson, représentant aussi important que le maire il veillait au respect des lois et des réglementations.

L’entretien du village incombait aux 2 cantonniers dont l’un se nommait Etien Pierre.

En l’absence de médecin sur la commune, les femmes accouchaient avec l’aide de 2 sages femmes et principalement de Madame Coudrin Julienne veuve Rousseau.

Au spirituel? Joseph Mestre était curé de la paroisse et sa bonne, Taudière Marie tenait son intérieur.

Outre l’âme de ses paroissiens notre curé devait également s’occuper des indigents de la commune qui étaient assez nombreux.

17 personnes sont indiquées comme telles, beaucoup de femmeS en l’occurrence 12, en famille ou bien seules.

La famille de Joseph Barreau, père, mère et les 2 enfants sont signalés comme indigents ainsi qu’une famille de vignerons dont la parcelle devait être bien petite pour ne point nourrir son monde.

Après les pauvres, le village comportait quelques famille aisées avec domestiques

Robin Jean 47 ans, négociant propriétaire et maire du village ainsi que Pierre Petit 48 ans également dans le négoce.

INSOLITE

Le plus incongru dans ce décor champêtre est la présence de deux horlogers, le père et le fils, Pierre et Jacques Beaujean.

La présence d’un chaisier est aussi insolite car le débouché ne devait guère être important ( la capitale régionale de la chaise est plutôt la ville de Marans )

Notons la présence d’un seul étranger le polonais Jacob Jancewiz, ouvrier tisserand . Par quel hasard de la vie ce juif polonais a t’ il posé ses valises en Aunis ?

Voila le tour d’horizon est terminé, gageons que ce schéma devait se reproduire dans bien des communes, un village tourné vers la vigne, de type monoculture. Des parcelles très petites, des gens pauvres vivants encore plus ou moins en autarcie. La présence traditionnelle des artisans de campagne. Une petite aristocratie de négociants en eaux de vie occupant la tête de la commune.

Le schéma ne changera guère jusqu’à l’arrivée du phylloxera qui ruina la quasi totalité des vignerons de Charentes Maritime, les vignes au Gué d’Alleré furent arrachées et jamais replantées. L’age d’or des eaux de vie était passée et la population du village périclita

 

MARIE ET LA GALIPAUDE

 

La nuit était à peine tombée sur le petit hameau de la Roulière. Seule une légère brise subsistait à la tempête qui s’était abattue les jours précédents sur la commune de Benon. Les feuilles des saules qui surlignaient le cours linéaire du petit ruisseau bruissaient faiblement. Simple filet d’eau au cours tranquille, il était gonflé ces jours par les pluies diluviennes qui s’étaient abattues sur la région. Un épais brouillard se levait engloutissant les masures de pierre. Les toits en chaume, écrasés par la masse blanche se confondaient  avec les ramures des arbres.

L’ombre tutélaire des ailes des trois moulins qui montaient la garde sur le chemin qui menait au bourg principal de Benon, s’étendait inquiétante sur les demeures et les âmes.

Dans les maisons à l’intérieur, des lit clos, chacun dormait du sommeil du juste, dans les cheminées les dernières braises finissaient de rougeoyer. Les devoirs conjugaux avaient été remplis et les travaux d’hiver avaient eu raison des plus forts, tous se reposaient en vue de la journée du lendemain.

Tous ou presque car Marie , immobile dans son lit feignait de dormir, comme de coutume elle s’était déshabillée et glissée derrière les gros rideaux de courtil de son lit. Dans la pièce principale ses parents ronflaient en cœur, un petit sifflement pour Madame et un corps de baryton pour Monsieur.

Marie se glissa à l’extérieur de son lit , prit ses vêtements et sa paire de sabots. Sur la pointe des pieds elle traversa inquiète la grande salle et souleva la gâche de la porte. Le grincement des gonds lui fit monter en flèche les battements de son cœur et il lui semblait qu’on allait les entendre au moins jusqu’au Gué d’Alleré. Dehors elle  fut saisie par le froid, elle se vêtit bien vite et se mît en route.

Ses sabots s’enfonçaient dans la boue, le chemin de Benon à Bouhet n’était qu’une succession d’ornières remplies d’eau. Elle s’engagea sur le chemin qui menait à Blameré par le fief aux loups et par la forêt. L’endroit était fort inquiétant, il faisait froid, humide et la ouate qui engloutissait tout de son gros manteau accentuait la peur de Marie. Le moindre bruit la faisait tressaillir, dernièrement des loups étaient réapparus et une battue paysanne était en préparation pour en finir avec la bête du mal.

Malgré l’obscurité il ne lui fallut que quelques minutes pour se rendre au chais de Bel Air, au vrai elle connaissait le chemin par cœur et même les yeux bandés elle aurait su s’y rendre.

Elle toqua le long de la grosse porte en bois et cette dernière s’ouvrit aussitôt, à la clarté d’une chandelle l’attendait Pierre son galant.

En dépit des loups, des animaux fantastiques et des êtres maléfiques qui peuplaient la campagne et la forêt, Marie chaque soir vainquait sa peur pour se blottir dans les bras de son amoureux. Faisant fi des convenances, des us et coutumes, telle une catin des villes elle s’offrait toutes les nuits à l’amour.

Ils s’enlacèrent et leur bouches se joignirent, la paille fut leur couche et leurs étreintes endiablées leurs firent oublier la froidure. Après mille et un assaut les deux amants sans force s’endormirent.

A l’aube un bruit les réveilla, sorte de râle animal, des cris stridents les surprirent, Pierre se leva d’un bon et sortit dans la nuit, il fit le tour du chais mais rien ne se révéla à sa vue, rassuré il rejoignit sa belle. Sûrement une chouette ou un animal diurne qui avant le jour regagnait son gîte.

De toute façon il était l’heure de se séparer, un dernier baiser et Pierre partit en direction de la ferme de Linoizeau où il était gagé et Marie reprit le chemin de la Roulière.

A mi chemin au lieu des Galipaudes une grande haie masquait la vue des premières maisons du hameau, Marie n’en menait pas large. Un cri strident déchira soudain les ténèbres, un fantôme, une créature, ou une bête avait surgit et s’était juchée sur les épaules de Marie. Elle hurla et se débattit, l’être maléfique s’accrochait à elle, plantant ses griffes, elle courut en gesticulant, perdit son fichu et son tablier.

La bête finit par lâcher prise et s’enfuit vers la Motte aux loups.

Marie folle de peur, terrorisée continua de courir en hurlant, rien ne put arrêter cette fuite éperdue, ni buissons, ni ruisseaux, ni fossés, poursuivant en courant sa troublante farandole elle se dirigea vers l’Abbaye de Benon.

Pierre qui avait entendu les hurlements de Marie avait fait le chemin inverse mais n’avait rien vu, inquiet qu’ il était, il dut  quand même rentrer à la ferme pour y commencer la première traite.

Chez Marie aussi l’inquiétude grandissait, au réveil elle n’était pas dans son lit et dans le village on ne la trouva point. Tous les habitants du hameau avaient été réveillés par des cris et tous se répandaient en conjectures. Les plus vieilles vinrent rapidement à dire que le cri venait des Galipaudes présentes dans le village depuis des temps immémoriaux. Les hommes haussèrent les épaules mais prirent pour rechercher Marie leur fusil de chasse, on ne savait jamais la part de vérité dans les contes de bonnes femmes.

Évidement le bruit se répandit rapidement que la petite Marie courait la Ganipote, les parents en furent outragés car cela revenait à dire que leur petite fille s’en allait rejoindre un galant pour non pas cueillir des fleurs mais plutôt pour offrir la sienne.

Un pauvre journalier qui n’était point du coin ricana de savoir qu’un être mi homme, mi loup garou puisse attaquer une jeune fille. Mais tous au fond d’eux même savaient . Était ce un sorcier, l’âme d’une personne victime d’un sortilège qui se transforme en Loup Garou, était ce l’âme d’un enfant non baptisé ou bien celle d’un enfant de prêtre ,quel persistant mystère.

La seule chance de s’en délivrer serait de la capturer et de lui faire avouer son nom, ainsi elle serait délivrée de son maléfice. Cela ne sera point aisé, la battue continua quelques heures mais il fallut se rendre à l’évidence, pas de Marie ni de Galipaude. La bête était réputée pour s’accrocher avec ses griffes sur le dos de sa victime, quand on trouvera l’un on trouvera l’autre.

Deux jours passèrent, Marie ne réapparut pas en sa demeure, son père et ses proches continuèrent les recherches mais ce fut le régisseur de l’abbaye de la Grâce Dieu qui trouva la belle, noyée dans la fontaine miraculeuse. Son corps à moitié nu laissait apparaître ses beaux seins blancs, des griffures la striaient en de multiples endroits, son visage était révulsé, de la bave sortait de sa bouche et ses yeux tournés semblaient être emplis de terreur.

C’était évident, la Galinote était responsable, la terreur s’abattit sur la contrée, irrationnel venue du fond des temps. Plus personne ne sortait seul en la campagne nocturne à l’exception des deux drôles du moulin du jard.

En effet les deux compères qui avaient eu vent des virées nocturnes de la belle Marie qu’ils courtisaient avec avidité avaient monté cette farce. L’un s’était drapé d’un drap blanc et avait bondi sur le dos de Marie en hurlant.

Sans la terreur qui avait rendue folle la pauvre petite, la pièce eut pu être drôle, les deux vilains ne se vantèrent pas de leur exploit.

On inhuma la Petite, Pierre se trouva une autre galante, les deux drôles firent contrition et les galipaudes continuèrent à battre la campagne.

Méfiez vous promeneurs ou jeunes filles pas sages, certains soirs en ce troisième millénaire au lieu dit la Galipaude sur le vieux chemin de Blameré en la commune de Benon, département de Charente Maritime un être mi homme mi loup pourrait  encore se jeter sur votre dos et vous  conduire dans sa tanière de la Motte au loup.

HISTOIRE D’UNE MYSTIFICATION

 

La photo d’une tombe, l’histoire sommairement racontée, une épitaphe curieuse, et une mystification apparente sont les corollaires d’une belle histoire que je vais maintenant vous narrer.

En cette année 1875  ,la ville blanche, au vieux port gardé par une double sentinelle de pierres est encore ceinturée de murs, enfermée sur son passé, close sur elle même, cernée par les marais et les vignobles. Les tours Saint Nicolas, de la Chaîne, de la Lanterne rappellent le lointain souvenir d’une splendeur oubliée.

A quelques kilomètres en direction du village de Laleu, un hameau nommé Saint Maurice se dresse le long du chemin, quelques maisons de paysans, des maisons de campagne de riches bourgeois ou d’écrivains célèbres et un cimetière. La vue est dégagée sur la mer et les embruns parfument les champs voués aux vignes et à l’avoine.

Entre La Rochelle et Saint Maurice à gauche du chemin quelques bâtisses sans prétention, l’endroit s’appelle L’épine. L’une des maisons appartient au sieur Joguet, propriétaire il loue sa maison à deux femmes, la première est âgée  d’une vingtaine d’années à la remarquable beauté et l’autre plus vieille qui semble être sa gouvernante.

Malheureusement la belle fleur est minée par un mal incurable et l’air de Saint Maurice accélère les méfaits de la tuberculose.

Luttant de toute sa jeunesse, la petite se débat contre les affres de la mort, assistée avec amour par la vieille dame. Hélas c’est sans espoir et l’enfant s’éteint le 8 mai 1875.

La vieille madame Coras, qui avait veillé sur la mourante envoya Améric Goumard le domestique et François Joguet le propriétaire à la mairie de Laleu dont dépendaient L’épine et Saint Maurice pour y faire la déclaration de décès.

Emile Béraud le maire prit la déclaration et vint vérifier que la dite était bien morte.

Joséphine Marie Ménard âgée de 20 ans est décédée à 8 heures ce matin en son domicile de l’Epine.

Elle fut portée en terre le  10 mai 1875 au cimetière de Saint Maurice et il ne semble pas qu’une foule nombreuse eut suivi le corps de la défunte.

Jusque  là rien que de plus banal, une jeune femme parmi d’autres décède de ce fléau redoutable à l’époque et que la balbutiante médecine ne pouvait encore guérir,

Le mystère autour de ces deux femmes commença donc après que Madame Coras eut demandé au tailleur de pierre de graver l’inscription suivante.

CI GIT

NORMA TESSUM ONDA

NÉE LE 18 SEPTEMBRE 1854

DÉCÉDÉE LE 8 MAI 1875

L’artisan intrigué par cette épitaphe bizarre eut comme réponse qu’il y avait eu substitution d’enfant et que Joséphine Ménard n’était pas la fille d’un pauvre tisserand de Saint Macaire les Mauges.

Le mystère commença et ce n’est pas les quelques affaires appartenant à la morte qui étouffèrent la rumeur qui commença à se répandre.

La petite serait en fait la fille du célèbre poète Alfred de Musset née de sa relation avec la tout autant célèbre écrivaine Georges Sand.

TESSUM serait en effet l’anagramme de MUSSET et Norma celui de roman, il ne restait plus à dire que ONDA était  presque celui de SAND et le tour était joué.

A cela s’ajouta la ressemblance de son  tombeau avec celui de son père présumé sis au cimetière parisien du père Lachaise

ressemblance des formes et de la lyre gravée sous l’épitaphe

La grande manipulatrice que fut Madame Coras produisit également des livres de Musset dédicacés à sa fille.

Un chroniqueur nommé Aurélien Scholl lança l’affaire quelques années plus tard et elle fit grand bruit.

Examinons maintenant le champs des possibles.

Josephine serait née d’une liaison de Musset avec George Sand, mais elle est née en 1854 et la liaison tumultueuse entre les deux écrivains s’est achevée définitivement en 1835. Il faut également rappeler que Aurore Dupin ( George Sand ) née en 1804 avait 50 ans et que les chances naturelles d’une maternité étaient somme toutes réduites.

En ce qui concerne les dédicaces il est plutôt cocasse de croire que le célèbre auteur eut dédicacé des livres à sa fille de 2 ans et demi, car il est bon de le rappeler Musset est mort le 2 mai 1857.

On voit donc que rien de bien sérieux ne vient étayer cette fable, Joséphine est bien née à Saint Macaire en Mauges dans le Maine et Loire de Charles et de Jamin Jeanne, elle fait partie d’une fratrie de 13 enfants et a été confiée aux soins de Madame Coras née Thomas qui possédait une maison dans le village. Cette dernière intrigante et demi mondaine éleva la petite à son image, elles vécurent ensuite à Paris comme de nombreuses femmes galantes. Il semble qu’elles fréquentèrent un certain nombre d’hommes politiques et que c’est pour les suivre dans leur emprisonnement dans les prisons de Charente Inférieure qu’elles s’installèrent dans la banlieue Rochelaise.

Madame Coras et Joséphine pour se donner des grands airs s’inventèrent cette filiation et c’est pour continuer cette supercherie que la survivante fit graver ce nom bizarre cette lyre et construire  cette tombe identique à celle du grand homme.

En tira t’ elle des fruits, là est la question, elle demeura à Saint Maurice quelques années mais s’éteignit en 1881 chez les petites sœurs des pauvres en la commune de Tasdon.

Sans cette tombe préservée, Joséphine Menard fille d’un petit tisserand de Maine et Loire serait oubliée depuis fort longtemps. Sa vie courte au demeurant  de demi mondaine en compagnie de l’intrigante Françoise Coras aurait disparu comme une poussière au vent de l’atlantique tout proche.

L’idée d’écrire un texte sur le sujet m’a été donnée par un membre du groupe Charente Maritime.

acte naissance Joséphine Menard alias Norma Tessum onda :https://www.archinoe.fr/v2/ark:/71821/038ad3688cdfd9ed4bb58a6cccdde939

acte de décès Joséphine Menard alias Norma Tessum onda :  http://www.archinoe.net/v2/ad17/visualiseur/registre.html?id=170027536

Acte de décès Françoise Thomas veuve Alphonse  Coras : http://www.archinoe.net/v2/ad17/visualiseur/registre.html?id=170022616

JEAN LE VIEUX GABARIER

Assis hiératique sur un banc,  un vieil homme perdu dans ses pensées semble observer le paysage. Figé dans une immobilité inquiétante l’homme ressemble à un arbre séculaire. Seuls les yeux qui scintillent, témoignent encore d’une vie dans ce vieux corps noueux comme un cep de vigne du Cognaçais. Son visage est tracé de rides profondes, sa moustache grise est jaunie par l’usage du tabac, de sa bouche depuis longtemps édentée surgit parfois un sourire.

 

Son vieux chapeau le protège du soleil et de la pluie, été comme hiver il porte les mêmes vêtements de drap de laine. Ses deux mains, parcheminées, sillonnées de grosses veines bleues reposent sur le bâton qui lui sert de canne.

Jean Blanchard comme il se nomme sort chaque jour  de sa maison serpente dans les venelles du vieux village et va prendre position sur son banc, en chemin les chapeaux se lèvent, des mains se tendent, les femmes respectueuses le saluent d’un mouvement de tête, les enfants nullement effrayés lui donnent du bonjour  » père Blanchard  ». Il est l’aîné du village, le sage , la mémoire vivante.

Saint Simon hier

Au vrai ceux qui le respecteraient le moins seraient plutôt les membres de sa famille, il demeure chez sa petite fille Marie Blanchard épouse Dubois. Il a le gîte et le couvert, des chemises propres, il serait bien si ses deux arrières petit enfants étaient un peu moins turbulents.

A ses pieds s’écoule tranquille le fleuve Charente, cette eau verte et claire est plus que de l’eau qui s’écoule, elle est son sang.Tous les jours de sa longue vie il les a passés à coté d’elle, s’en abreuvant, il en connaît les moindres détours, chaque arbre qui la borde lui est familier. Il pressent ses réactions, ressent ses sauts d’humeur et tel un goutteur de parfum en hume toutes les odeurs.

De son banc le vieillard cacochyme observe également avec attention des ouvriers qui s’activent sur les bords du quai.

Un squelette en bois se dresse, des hommes aux gestes surs s’affairent, il connaît tous ses ouvriers, la plus part on le même sang que lui dans les veines. Dans ce village de Charente nommé Saint Simon l’activité principale est la construction de gabares charentaises, de nombreux chantiers parsèment les quais. Les charpentiers de gabares y sont légion, Jean Blanchard était autrefois l’un d’entre eux. Ceux qui ne sont pas charpentiers, sont maîtres de gabare ou employés comme marins à leur bord. Le cours de la Charente semble être peuplé des habitants du village, on dit qu’un tiers des embarcations tirant sur le fleuve est enregistré au village.

Dans ce village chacun est cousin, neveu, frère ou fils, l’endogamie professionnelle y est très forte et les lignées de marins ou de charpentiers de gabares se succèdent sur les bords du fleuve éternel. Au 12ème siècle déjà des charpentiers travaillaient à Saint Simon et Jean,malicieux faisait croire à son fils crédule que la vieille pierre sculptée symbole du village représentait un  » Blanchard  ». La famille de Jean ne faisait pas exception au phénomène bien que sa petite fille Marie fut mariée à un boucher.

Les gabares que Jean saluait en levant sa canne était le moteur économique de la région, chargées de vin, de bois, elles descendaient aidées par le courant jusqu’à Rochefort et Tonnay Charente. Celles construites à Saint Simon l’étaient à franc bord puis calfatées, elles pouvaient porter gréement. Souvent halées, soient par des animaux soient par des hommes ( souvent des femmes à Saint Simon ), elles remontaient le courant chargées du sel, venu des marais salant des environs de Rochefort.

 

construction à franc bord

Jean avait abandonné le travail depuis bien longtemps, mais ces coques de bois le rendait nostalgique de sa vie passée.

Nous étions au crépuscule du second empire, Jean était né sous le règne du bien aimé Louis XV en 1770, il avait connu bon nombre de changements, mais lui inexorablement avait poursuivi son labeur de charpentier, l’odeur du bois, les gestes ancestraux et puis l’amour de sa vie, la belle Charente. Âgé de 96 il savait qu’il devait partir au paradis des mariniers, son fils et sa femme étaient morts depuis longtemps, même si sa petite fille était adorable il savait qu’il gênait, il avait fait son temps. Son petit fils Pierre avait perpétué la tradition familiale en devenant marin, mais signe des temps il était devenu plus tard receveur buraliste. Il n’en revenait pas un Blanchard qui ne travaillait plus sur les bords de la Charente, non décidément il était grand temps.

Mais Jean eut le bonheur de partir avant les changements qui l’auraient à coup sur brisé. A voir toutes ces gabares voguer sur le fleuve, il ne pouvait imaginer qu’un concurrent allait tuer la navigation fluviale. La ligne de chemin de fer entre Cognac et Angoulême fut ouverte en 1867, c’était la chronique d’une mort annoncée pour la batellerie. Puis vint le coup de grâce avec le transport routier. Les belles gabares cessèrent de glisser sur l’eau et depuis Jean se retourne sans cesse dans sa tombe.

Saint Simon aujourd’hui

Ce texte est écrit pour Maël mon petit fils, qui a un peu de sang de marinier qui lui coule dans les veines et qui un jour peut être voguera sur les ondes vertes du beau fleuve qui a nourri ses racines familiales.

                                                   Gabare de saint Simon reconstitution

ARBRE SIMPLIFIE

Pierre Blanchard dit Caillias 1737 – 1820,   marin sur gabare

Jean Blanchard 1770 – 1866, charpentier de Gabare

Pierre Blanchard 1807 – 1855, marin sur gabare

Marie Blanchard 1832 – 1876

Géronime Dubois 1855

Jeanne Fougeret 1885

Édith Aubinaud 1909 – 2000

Albert Maurin

Nicole Maurin

Émilie Vaillant

Maël Chabot

NOTA :  lien sur Saint Simon https://www.village-gabarrier.fr/visites-et-decouverte/village-de-saint-simon-en-charente/historique-du-village-gabarrier-de-saint-simon