LE TRÉSOR DES VENDÉENS, Épisode 99, le mariage d’Ernestine et de Jean Marie

Mars  1910, la Cossonnière, commune de la Chapelle  Achard

Jean Marie Proust

Nous eûmes droit à une préparation religieuse intense, le curé ne nous lâchait pas , nous avons même du nous confesser . Ernestine avait l’habitude de ce genre d’exercice mais moi depuis mon enfance je n’était guère entré dans un confessionnal. Quoi lui raconter, que j’avais un peu goûté de la Ernestine avant la bénédiction, je me tins coit sur le sujet car je ne considérais pas cela comme un péché. Après tout juste une petite avance sur consommation.Je lui tins donc un discours cousu de banalité et je pense qu’il ne fut point dupe.

Les discutions sans fin continuèrent pour choisir les témoins, moi j’aurais bien pris mon frère Alexandre mais il était au service et on ne savait si il pourrait avoir une permission. Mon père qui se tenait en dehors de ces luttes intestines me demanda si on ne pouvait pas prendre son frère Auguste Ferré . Après le décès de sa femme cela lui remontrait un peu le moral. J’étais d’accord et pour faire la balance je pris mon oncle Pierre Cloutour comme second témoin. Ma femme choisit son frère Gustave moi cela m’allait car je l’aimais bien, par contre le choix du cousin Favreau que je n’aimais pas m’énerva un peu. Ernestine n’entendait pas abandonner ce choix et je m’inclinais de mauvaise grâce.

Bon nous étions presque prêts, et aussi presque sans le sou, car on avait beau faire, les frais tendaient vers le haut et il me restait encore à m’acheter un costume et des souliers. La préparation du repas incombait à ma mère et à ma belle mère, nous leur faisions confiance.

J’eus quelques problèmes pour trouver deux musiciens afin d’animer la noce, en cette période ils étaient très sollicités. Pour le vin il était hors de question de nous contenter de la piquette de la Cossonnière, il nous fallut en acheter du bon. Ce qui avec le Gustave mon futur beau frère nous valut une superbe casquette, car nous en avions goûté beaucoup, eh oui le sujet était sensible il ne fallait pas se tromper. Ma mère n’apprécia guère de me voir rentrer comme cela alors que nous étions en deuil de la grand mère, mais bon nous avions été surpris voilà tout.

Encore quelques jours et je pourrais posséder mon Ernestine tous les jours, il fut convenu qu’elle s’installerait avec moi à la Cossonnière. Nous aurions notre intimité dans une chambre inoccupée depuis le départ de mes oncles, c’est tout ce qui nous importait pour l’instant. Bon si je ne m’en étais pas vanté au curé moi la Ernestine j’y avait déjà croqué.

Enfin nous arrivâmes à la date voulue, les morts de ma tante et de ma grand mère nous avaient à peine ralenti, quand on est jeune on fait fi des problèmes et on va de l’avant.

Le mercredi vingt cinq mai mille neuf cent dix la Cossonnière resplendissait de feuillage et de fleurs, la veille nous avions planté du houx pour nous porter bonheur. Nous étions nombreux car presque tout le monde avait répondu présent. Ernestine était très belle dans sa robe, elle l’avait confectionnée elle même avec l’aide de la couturière du village. La couleur bleue rehaussée de broderie aux épaules et à la taille rendait un effet de munificence. Une coiffe blanche et des gants blancs complétaient son habillement. La mode du mariage tout en blanc commençait peu à peu à chasser les tenues traditionnelles, moi je préférais un peu couleur.

 A la main elle tenait un bouquet de fleurs et elle avait également rajouté un diadème fleuri par dessus sa coiffe. Elle était à croquer.

Moi j’avais mon beau costume, une chemise blanche toute neuve et des souliers que j’avais acheté pour la circonstance. Bon moi j’étais plutôt sabots, alors j’avais des ampoules aux pieds. Le cortège s’ébranla tout le monde était joyeux et les hommes particulièrement car le tonneau de Mareuil avait déjà été goûté.

C’est Ferdinand Tenailleau qui nous maria échangent des consentement, puis signatures, enfin pour ceux qui savaient le faire, Ernestine et ses parents pas plus que les miens ne maîtrisaient la plume.

Mon oncle Auguste non plus, seul le cousin et mon autre oncle Cloutour purent signer en bas de la page.

Ma femme se lamentait d’avoir été très peu sur les bancs de l’école, la loi aurait dû contraindre ses parents, mais la résistance fut vive en nos campagnes quand à l’enseignement.

On fila directement à l’église et c’est le père Adrien Bertet qui officia.. Devant la loi des hommes et devant la loi du seigneur , nous étions unis pour la vie.

Il était à peine midi, nous étions tous autour de la table que nous avions dressé sur l’aire de battage.

Ce fut pantagruélique, pâtés, terrines, volailles, cochonnailles, le tout entrecoupé de chant et de danse. En soirée nous les hommes on joua au palet en vidant force chopine, d’autres invités nous avaient rejoints. On repassa à table, nous n’avions pas très faim mais on poussa le tout avec notre vin vendéen. Mon oncle Auguste ne tenait plus debout et mon père et son compère entonnèrent un chant grivois  » la digue du cul en revenant de Nantes  ».  Ma mère se bouchait les oreilles mais reprenait les refrains. Pour ma part, heureusement que je faisais le service car j’aurais roulé sous la table. J’étais bien un peu éméché mais il ne fallait quand même pas que j’arrive fin saoul pour ma nuit de noces.

Une débandade éthylique aurait ruiné mon ego.

Vers minuit pour le dessert la brioche arriva, des cousins la portait sur une sorte de châssis, elle faisait plus de vingt kilos. La tradition voulait que sur un air traditionnel je la fasse tourner en la tenant à bout de bras. Sous les applaudissements j’ai effectué mes quelques pas de polka en virevoltant.

Ensuite on découpa le centre de la brioche et la mariée se mit au milieu, les porteurs au nombre de quatre la firent tourner à son tour. Après la mariée, les autres jeunes femmes passèrent au centre et tournèrent à leur tour.

On se délecta du gâteau, puis ce fut la jarretière. Sous l’impulsion d’un cousin Ferré , les hommes devaient faire monter la robe d’Ernestine et les femmes la faire redescendre à ce jeu d’enchères la jarretière finit par apparaitre, c’est le frère de d’Ernestine qui la rafla.

Mais maintenant la fête devait se poursuivre sans nous car nous devions nous éclipser pour consommer notre union.

Une chambre nous avait été préparée et c’est amoureusement que nous passâmes note première nuit ensemble. Je ne connaissais pas encore tout du corps d’Ernestine alors je partis en exploration et y découvris des merveilles insoupçonnées.

LE TRÉSOR DES VENDÉENS, Épisode 98, entre jeunesse et vieillesse, entre mort et naissance.

Janvier 1908, la Cossonnière commune de La Chapelle Achard

Victoire Cloutour épouse Barthélémy Proux.

Toute sa vie mon père a couru après quelques choses, lorsqu’il était journalier il voulait une métairie, lorsqu’il eut une métairie il en voulut une plus grande. Enfin il eut celle qui lui convenait mais maintenant ses forces déclinaient alors qu’il eut voulu acquérir ce bien et enfin devenir propriétaire de la terre qu’il cultivait.

Ce foutu trésor lui avait aussi mangé de l’énergie et lorsque enfin ma mère qui avait toujours eut la solution avait lâché ce qu’elle gardait au fond d’elle, ils avaient déterré ce coffre plein d’assignats qui ne pouvaient leurs servir à rien, mon père qui un moment s’était vu riche était tombé en une sorte de mélancolie.

Maintenant ses forces le lâchaient tout à fait, courbé, les mains tordues par l’arthrite, il ne se déplaçait qu’avec peine. Plus rien ne l’ égayait, il se postait devant la maison, regardait les autres s’activer. Parfois il gueulait après les domestiques qui se moquait du vieux comme de leur première dent de lait. Il était devenu une charge pour nous et cela il ne le supportait pas. Je suis bon à rien, vivement que je m’en aille. Mon vieux père commençait aussi à être un peu incontinent et une odeur acre l’entourait souvent.

Il commença à parler et à dire que passé un certain cap, il se supprimerait pour qu’on n’ait pas à le torcher. Barthélémy à ma demande lui cacha son vieux fusil de chasse. Ma mère était inquiète car elle connaissait son bonhomme.

Un jour alors que nous rentrions des champs, nous pensions le trouver sur son fauteuil. Les enfants ne s’en étaient pas souciés.

Il ne devait pas être bien loin et nous le cherchâmes. C’est moi qui le trouva dans la grange, il était allongé dans la paille en position fœtal, une corde était passée autour de son cou. J’appelais et tous se précipitèrent, il était heureusement encore vivant, un filet de bave coulait le long de sa bouche une auréole sur le haut de son pantalon témoignait qu’il s’était pissé dessus. Le pauvre avait essayé de se pendre mais par manque de mobilité et de force il avait mal accroché la corde.

Barthélémy et Jean Marie le portèrent en sa couche. Il ne reprit jamais vraiment connaissance. On alla chercher le médecin mais plus pour se donner bonne conscience que par espoir qu’il le sauve.

Son agonie dura deux jours, son esprit était parti et seul un léger souffle de vie le retenait parmi nous.

Ma mère resta en prière pendant deux jours, il était péché de tenter de se substituer à Dieu pour partir. Son Pierre avait commis l’irréparable, jamais il ne pourrait se rejoindre dans l’au de là.

Il mourut le dix huit janvier mille neuf cent huit, il avait soixante seize ans. On l’enterra le lendemain.

1910, la Cossonnière , commune de la Chapelle Achard

Victoire Epaud, épouse de Pierre Cloutour

Auguste mon gendre vient de surgir à la ferme, Nathalie n’est pas bien, la fièvre qu’elle a depuis quelques jours ne cesse de monter. Il panique et requiert ma présence. Je préviens chez moi et je me rends à la Méronnière. Sur place c’est la consternation ma fille gît dans son lit, Pascal neuf ans s’occupe de Marguerite la petite dernière âgée de trois ans. Marie et Léonce jouent dans un coin. Elle me voit, me reconnaît, me sourit même. Mais je vois à son regard qu’elle est déjà ailleurs, le docteur est venu a donné des médications mais a prévenu que si la fièvre ne baissait pas les jours seraient à compter. Je ne pouvais pas faire grand chose pour elle, alors je me suis occupée des petits et du repas. Le soir comme une répétition de veillée funèbre, la famille et les amis se sont relayés. Auguste épuisé par des nuits sans sommeil avait lâché prise et dormait avec ses petits. A l’aube où souvent les gens partent, elle murmura quelques paroles, je lui pris la main qu’elle serra une dernière fois .C’en était terminé, je réveillais Auguste et les enfants et annonçais la terrible nouvelle.

Nous enterrâmes ma  fille le lendemain, si le destin avait été clément de ne jamais m’avoir repris un petit, il se vengeait maintenant à l’aube de ma propre mort.

Nous ne savions pas exactement de quoi était morte Nathalie mais les jours suivants ses enfants s’alitèrent également et eurent une poussée de fièvre. Ce fut la panique à la Méronnière.

Sur moi les symptômes s’annoncèrent dès le retour du cimetière, j’eus des frissons, des courbatures, un mal de tête. La nuit fut horrible, et à notre tour on fit venir le médecin, je ne l’avais guère vu dans ma vie. Il nous certifia que j’avais la grippe et que cette année elle était particulièrement virulente. Mon état devint vite alarmant et à mon tour je fus veillée. Mon vieux mari ne me quittait pas.

Bientôt je délirais, ma vie défilait devant mes yeux, ma rencontre avec Pierre, ma noce, la naissance de mes trois enfants, mon infortune conjugale et la peignée que j’avais mis à la maîtresse de mon mari, je revoyais aussi mes parents que je n’en doutais pas j’allais bientôt rejoindre.

Jean Marie Proust

Ma grand mère se mourait, à tour de rôle nous nous tenions à coté d’elle, lorsqu’elle tenait la main de son fils Pierre, elle croyait que c’était son mari. Elle allait le rejoindre cela ne faisait plus de doute. L’épidémie de grippe s’étendait, heureusement les petits d’Auguste et de Nathalie semblaient être tirés d’affaire.

Elle expira le dix sept mars, cinq jours après sa fille. Nous l’enterrâmes dans le même carré, la terre n’était pas encore tassée. J’avais confectionné une croix de bois qui alla rejoindre dans son alignement celle de pépé Pierre et de tante Nathalie.

J’aurais aimé qu’ils aient la joie de participer à ma noce prévu en mai. Il était temps que la mort quitte la Cossonnière pour un autre lien. C’était le balancier de la vie.

Il était grand temps de balayer la mort et de s’affairer à nos préparatifs. Avec Ernestine nous fîmes le tour de nos connaissances pour les inviter, je la présentais à ma famille et elle me présentait à la sienne. La question c’est bien sur posée, qui devait on inviter? La famille était fort nombreuse si on l’étendait aux cousins. Mes parents fiers me pressaient pour que nous invitions le maximum de personne, ceux de Ernestine un peu dans la gêne auraient préféré un peu de modération.

Les tractations furent serrées, mais enfin on opta pour une belle noce, la Cossonnière pouvait bien être le cadre d’une grande fête.

LE TRÉSOR DES VENDÉENS, Épisode 97, Jean Marie et Ernestine

1906 – 1909, la Gendronnière, commune de la Chapelle Achard

Charles Guerin époux de Clémence Ferré

Ma vie de métayer c’ est arrêtée pour des raisons économiques, à quoi bon s’échiner sur des terre qui ne vous appartiennent pas et qui ne vous rapportent pas grand choses, autant redevenir journalier , le travail ne manquait pas, bien que l’apparition de batteuse mécanique à vapeur et des faucheuses mécaniques commença à réduire la demande pour le bétail humain.

Avec ma femme et mes enfants nous nous installâmes à la Gendronnière, un petit hameau juste à coté du bourg et non loin de Puy Gaudin, où nous étions au auparavant.

Pour sur le même train train que précédemment, Marie mon aînée travaillait à la Garlière, cela faisait un moment qu’elle était partie et je ne la surveillais que de loin en loin, Ernestine était chez les Puaud à la Minzerie. Elle était plus entreprenante que sa sœur et pouvait facilement se laisser tenter par les garçons.

Mes deux dernières Angèle et Elisabeth suivaient le cour de leur scolarité à la communale du Girouard, je pensais les placer rapidement, être servante était une bonne école de la vie.

Comme garçon je n’avais que le Clément sous la main, il allait certes encore à l’école mais il terminerait bientôt. Le plus vieux, Gustave était déjà valet mais point trop finaud je crois que nous allions le récupérer bientôt.

Mon frère André depuis la mort de papa avait la charge de maman, depuis qu’il était veuf elle lui tenait son ménage, le pauvre sans femme errait comme un malheureux , point de veuve à l’horizon à part la veuve poignet.

Pierre avec sa femme Marie tenait d’une main de maître une métairie au vieux Chaon

1906 – 1909, la Minzerie, commune du Girouard

Mathilde Ernestine Guerin fille de Charles Guerin et de Clémentine Ferré

Bon ce n’est pas tout, entre voir un homme nu se lavant, et en faire l’objet de ses rêves, fantasmer sur ses galbes et sur les caresses qu’il pourrait vous prodiguer et en avoir un dans ses bras il y avait comme un chemin qu’il n’était pas facile de parcourir.

Avec ma sœur aînée et les amies nous dépensions beaucoup de notre énergie pour plaire aux garçons . c’était en fait tout un cérémonial qui présidait, nous jouions un notre rôle de fille et les garçons jouaient du leur.

Un 14 juillet 1909 pour la commémoration il y avait fête au village, j’avais fait serment que je me trouverais un galant, je rutilais, j’avais fait une grande toilette dans ma chambre ce qui n’était pas des plus facile avec mon voisin le beau domestique. Je m’étais aspergée d’eau de Cologne, ma coiffe était immaculée et mes cheveux lissés en arrière à la perfection. Marie était moins coquette que moi mais elle aussi brûlait du même désir que moi.

Le bal commença et les garçons comme au grand marché faisaient le tour du foirail, rodomontades, hâbleries, rires, compliments, propos salaces, invitations, tout y passaient pour que nous baissions notre garde. Un homme s’arrêta soudain devant moi, pas très grand, les cheveux châtains, le visage rond encore poupin avec un nez assez rond. Il me tendit le bras pour nous joindre à la ronde. Je n’hésitais guère, mon cœur commençait à fondre dès ces premières minutes. Ce furent des instants de pur bonheur, la terre ne vous porte plus, vous vous envolez, une vie future s’ouvre à vous. Mon corps à son contact se délitait, plus la journée passait, plus mes barrières s’abaissaient. A ce moment il m’aurait demandé de me dévêtir que je me serais débarrassée de mes vêtements, il m’aurait demandé que je le laisse me caresser, ma peau toute entière aurait été à lui, il m’aurait demandé de lui offrir mon corps, que pour sur je lui offrais ma virginité.

Mais ma sœur était là et surtout un redoutable cerbère qui de son regard impitoyable réprouvait la rapidité de l’intérêt que je donnais à ce garçon. En effet ma mère supplée par mes pestes de petites sœur n’entendait pas que je me livrasse au minotaure qui se nommait Jean Marie Proust.

Pas une seule fois je ne pus m’isoler pour voler un premier bisou, une première caresse, mère poussa même la sollicitude à me ramener sur la Minzerie. Sur place elle causa même avec ma patronne pour qu’elle me surveille et qu’elle empêche toute intrusion de coq dans son poulailler domestique.

Imaginez vous ma frustration, la semaine fut longue, mais au fond de moi j’avais la préséance que mon avenir était avec celui que les filles appelaient le beau hussard.

Je savais aussi que la concurrence serait rude et qu’il ne faudrait pas trop jouer à la mijaurée, s’offrir à lui sans passer pour une fille facile, lui concéder suffisamment pour qu’il ne volette pas ailleurs et qu’il ne se lasse pas d’une attente trop longue.

Le dimanche suivant alors que je me rendais au bourg en passant prendre ma mère et mes sœurs je le vis au détour d’un chemin à m’attendre. J’étais seule, mais le temps nous était compté, il me fit un sourire, me prit par la taille et m’embrassa. Il disparut car il ne fallait pas ternir ma réputation, faire les choses dans l’ordre, ne pas brusquer mes parents et l’opinion villageoise.

Autant vous dire que je ne fus pas très attentive à l’office, Jean Marie n’allait pas à la messe et de toute façon il n’était pas de la commune. En sortant je le vis attentionné à une partie de palets.

J’ hésitais à venir le rejoindre, il abandonna sa partie pour moi quelques instants. En m’adressant la parole publiquement il indiquait ainsi qu’il portait intérêt à ma personne. Comme je répondis positivement cela valait acceptation, la cour officielle pouvait commencer.

Peu à peu nous nous enhardîmes et mes parents furent mis au courant, il n’y avait aucun problème particulier à cette relation, il était fils et petit fils de métayer, les Cloutour et les Proux avaient bonne réputation sur le canton, mon père connaissait bien Barthélémy le père de Jean Marie. Ce dernier avait la réputation d’un coureur de jupon et on lui attribuait quelques aventures, c’était somme toute de l’exagération, mais sa maîtrise de l’art agricole et de l’élevage des bestiaux faisaient l’unanimité .

Mes parents ne s’opposèrent donc pas à ma relation avec lui et dès lors nous pouvions nous voir sans contrainte.

LE TRÉSOR DES VENDÉENS, Épisode 96 , le vieux François est mort.

Juin 1905, commune d’Aubigny

François Ferré veuf de Rose Caillaud et mari de Etiennette Blanche.

J’avais décidé et c’était irrémédiable que ce déménagement serait le dernier, les hasards de la vie m’avaient fait vagabonder sur les routes de ce pays qui m était cher. J’en connaissais le moindre chemin, le plus petit bosquet, le nom des hameaux où j’avais vécu, dansait devant mes yeux . Vignolière, Lardière, Eraudière, la Foretrie, Guy Chatenay, la Jannière, le Corbeau, la Primaidière, la Gatière et Puy Gaudin. Les bourgs de Nieul le Dolent, Saint Avaugourd , Poiroux, Grosbreuil, Girouard, Aubingy n’avaient aucun secret pour moi. Je m’étais échiné dans grand nombre de fermes et de métairies et tous connaissaient François Ferré.

J’avoue que la dive bouteille me joua quelques tours et que les deux femmes de ma vie eurent à en souffrir, je ne fus pas non plus un père très aimant mais les nécessités économiques me fit épouser le schéma classique du placement des enfants comme domestique de ferme.

Si j’avais été plus sage, aurais je eu le loisir de tenir en propre une métairie, je n’en suis pas sur alors ne regrettons rien, les beaux parents de ma fille Clementine ont poursuivi ce mirage toute leur vie et sont redevenus eux aussi de simples journaliers

Je suis donc allongé sur mon grabat, mon dernier lit de souffrance, le village d’Aubigny m’offre la terre de son champ de repos. J’aurai espéré mourir à la Vignolière où j’étais né, vain espoir irréalisable.

Etiennette est à coté de moi, elle me prend la main et me fait la causette, je sais que tout à l’heure elle partira se casser le dos à la rivière pour gagner le pain que je ne suis plus capable de ramener. Si je dois être un poids mort, une charge, autant crever. Mon fils Aimé, habite au Landréau dans la commune, il est passé me voir c’est mon fils aîné et on ne peut pas dire que j’ai été très tendre avec lui. L’instinct filial sans doute le fait se rapprocher de moi en mes derniers instants.

Louis celui qui habite Grosbreuil est venu aussi, cela faisait des années que je ne l’avais plus vu.

J’éprouve et c’est bizarre une sorte de satisfaction à les voir, comme un soulagement.

Je suis de moins en moins bien, maintenant, je sais confusément que la fin approche , des gens m’entourent , je perçois leur voix, parfois je reconnais un visage. Étiennette me dit c’est ton fils, c’est ta fille, ce sont tes petits enfants. Je ne sais si tous vinrent me voir, ils sont si nombreux. Un matin un homme en noir s’est penché sur mon chevet il a psalmodié je ne sais quelle incantation. Une femme en noir avec sa coiffe blanche m’a susurré  » papa c’est monsieur le curé  ».

J’acquiesce, la présence d’un prêtre ne m’est d’aucun secours mais je reconnais penchée sur moi ma fille Clémentine, elle qui ne m’aime guère et qui m’a combattu toute sa vie est là en mes derniers instants. Je ne peux retenir quelques larmes, d’autres ombres, d’autres enfants, Marie , Célina,Léontine, Joséphine. J’aperçois même un homme en uniforme, on me dit c’est Pascal il est en permission, c’est mon plus jeune. Je suis bien entouré je peux partir. Mais encore quelques instants, mon Etiennette que va t’ elle devenir sans moi, je ne lui laisse rien, quelques hardes et guenilles, quelques meubles brinquebalants et une vaisselle dépareillée, ébréchée et cassée. Peut être pourrait elle se remarier, elle n’a que cinquante six ans.

Je perçois une sorte de râle, ce n’est que moi mes yeux se brouillent, je dis quelques mots que personne ne semble comprendre. Une lumière blanche m’apparaît, un grand couloir ensoleillé, des voix m’appellent .

18 juin 1905, commune Aubigny

Clémentine Ferré femme Guerin fille de François Ferré.

C’est souvent dans ces moments là que nous revoyons la famille,.

Il est là allongé dans son lit, nous l’avons revêtu de son costume du dimanche, ses mains sont serrées sur son ventre tenant un chapelet, son visage apaisé semble rajeuni.

De toute ma vie je n’avais jamais vu mon père égrener un chapelet. Cet objet de dévotion fait tache en ses mains impies, mais n’a t’ il pas reçu l’extrême onction. Seule de l’assistance Étiennette pleure, nous autres enfants qui avons eu à le souffrir d’une autre façon avions épuisé nos larmes en notre jeunesse.

Les plus jeunes de mes frère et sœurs ceux du deuxième lit étaient plus tristes que nous les aînés . Eux l’avaient connu alors qu’il était déjà diminué par l’alcool et par l’age et qu’il s’était un peu assagi. Nous qui l’avions supporté au milieu de ses errances éthyliques, nous lui en tenions rigueur. Je le revois encore tenant ma mère Rose par les cheveux, nue, humiliée, frappée. Je ne peux pardonner, même par la mort.

Il faut maintenant le mener en terre, nous sommes tous réunis, cela sera peut être la dernière fois, allez savoir. Le cortège s’organise, nous les enfants et les petits enfants et puis cette pauvre femme, jeune veuve toute de noire vêtue.  Elle est là, le front haut, l’allure faussement altière, elle cache sa peine, mais quelques larmes la trahisse, c’est qu’elle l’aimait son vieux grigou, alcoolisé comme une vieille prune, sale, malodorant,  et toujours mal luné. Ce sont les mystères de l’amour, l’alchimie des êtres qui bizarrement soudent les âmes et les corps.

Le trou est prêt, nous faisons cercle, le curé officie puis le dernier moment arrive, les fossoyeurs avec des cordes font descendre la bière. Le silence est pesant, les amis, les employeurs, les connaissances, la famille lointaine et les apparentés passent sentencieusement, se baissent, empoignent  un peu de terre et la jettent sur le cercueil de bois blanc. Le petit bruit provoqué par la matière qui peu à peu recouvre les planches de la dernière demeure de mon père  m’arrache  à la léthargie dans laquelle j’étais tombé. Puis ce fut notre tour à tous les quinze de passer devant lui, que ce fut long car chaque branche de l’arbre qu’il avait engendré avait à son tour poussé en de multiples rameaux.

Pour finir cette journée mémorable, nous nous retrouvâmes chez Aimé, le seul qui habitait à Aubigny.  Quelques pichets de vin, du lait chaud pour les enfants, de la brioche que la femme d’Aimé avait faite. Le temps du départ arriva et chacun fit le serment de se revoir en sachant pertinemment que les paroles et promesses de fin d’enterrement ne sont que rarement tenues

LE TRÉSOR DES VENDÉENS, Épisode 95, le hussard de la Chapelle

1905,La cossonnière commune de LaChapelle Achard

Jean Marie Proust fils de Barthélémy Proux et de Victoire Cloutour.

Proust fils de Proux, les autorités militaires pas plus que ceux de la commune n’ont voulu rectifier l’orthographe de mon nom, je resterais donc avec ce patronyme un peu différent de celui de mes ancêtres . Cela me gênait un peu mais bon comme apparemment il n’y avait rien à faire faisons comme ci.

Je devais être présent à mon corps le neuf octobre 1905, ils en ont de bonne où c’est la ville d’Alençon?, au village personne ne savait trop,heureusement ce fut l’instituteur qui nous tira de l’embarras, c’est en Normandie nous dit il, merci monsieur, moi qui avait le certif j’aurais du savoir mais bon, les années passaient et mon savoir s’estompait.

Moi comme les autres avec mes sabots je n’étais guère sorti de canton, alors pensez vous un tel voyage me faisait un peu peur.

J’avais envie de partir mais l’idée de m’absenter deux ans de la Cossonnière me faisait tout de même un peu peur. Comme on dit je n’avais jamais quitté les jupons de maman.

Je fis la route avec un gars du Girouard, à plusieurs on est moins angoissés. Notre voyage dura deux jours et on arriva enfin à la caserne Valazé où cantonne le quatorzième hussard.

Pourquoi m’a t’on affecté à un régiment de cavalerie, je n’en savais absolument rien, en Vendée nous les paysans, on attelait les chevaux mais on les montait rarement, à la ferme nous n’avions pas de selle.

On m’attribua le matricule 2266 et je devins soldat de deuxième classe. Grand bâtiment datant de mille huit cent soixante dix huit, terrain immense, tout d’ailleurs me paraissait gigantesque, le dortoir, le réfectoire et les latrines.

Mon impression fut pourtant favorable et rapidement je me fis à ma nouvelle vie. On nous donna pas tout de suite un bel uniforme, il fallut faire nos classes, on apprit à marcher , à chanter et à manier une arme à feu. Puis vint le grand jour, il fallut bien nous apprendre à monter à cheval. Nous les paysans nous avions quand même un petit avantage sur certains ouvriers qui n’avaient guère de contact avec les équidés, de grands moments de plaisir. Au fil des mois nous devînmes des cavaliers émérites, fiers de la tenue que nous portions, moi j’étais passé première classe et puis bientôt caporal c’est à dire brigadier pour les armes montées. J’avais dû cette avancement à mon niveau d’instruction, beaucoup ne savait pas lire ni écrire et beaucoup aussi ne parlaient guère français. Moi pour un peu je me serais bien engagé,mais j’avais tout de même la nostalgie du pays.

A part les armes quelque chose fit que je faillis m’installer en Normandie, nous avions eu notre première permission et nous nous sommes égaillés dans la ville. Cabarets, auberges, estaminets, catins tout y passa, sevrés de liberté nous nous comportâmes comme des barbares, bagarres, chants grivois, lorsque nous rencontrions des filles nous étions bien gras et bien lourds. Mais allez savoir pourquoi, le prestige de l’uniforme sans doute, certaines filles ne dédaignaient pas notre compagnie.

Moi ce fut une belle dentellière qui porta son dévolu sur moi, je devins son ami, puis son petit ami.

Une vraie beauté que j’étais fier d’avoir à mon bras. Ce fut elle qui m’enseigna les jeux de l’amour. Visiblement elle avait de l’expérience dont elle me fit profiter. Elle n’avait rien de commun avec les paysannes vendéennes, je dirais un peu plus sophistiquée, dans les manières, le comportement et l’habillement. Mon dieu que de froufrou pour apercevoir un morceau de chair, à la Chapelle Achard il vous suffisait de remonter la robe de la belle pour avoir accès à tout, ici il fallait batailler avec des dentelles , des lacets, du tissu. Enfin bon, comparativement à mes copains qui devaient payer pour avoir une femme j’étais verni. Du moins je le croyais,un matin au latrines j’eus une violente douleur en pissant, pour sur je n’allais pas le crier sur les toits cela allait passer, mais évidemment cela ne passa pas. Les jours suivant uriner devint un supplice. J’en parlais à un gars de ma chambrée qui immédiatement se mit à rire, en quelques minutes  tout le bâtiment savait que le ventre à choux, Proust avait une chaude pisse. J’étais humilié et honteux mais je dus aller à l’infirmerie. Je n’étais pas seul avec ces symptômes et une file de vaillants hussards, le cul nu et la queue à la main se forma devant le major qui d’un œil attentif et exercé nous examina. Quelques jours d’un traitement au mercure nous remit sur pieds. Je ne revis pas ma belle dentellière car voyez vous je n’étais pas le seul visiteur de sa soupente et elle partageait sa chtouille avec bon nombre de cavaliers.

Moi qui était prêt à lui demander sa main, j’aurais eu l’air malin. Je ne revins pas une seule fois en Vendée pendant cette longue période.

Plusieurs fois il y eut des rumeurs sur une guerre contre l’Allemagne. Mais moi ce qui m’a le plus chagriné c’est que nous dûmes lever le sabre contre des manifestants qui s’opposaient à la loi sur la séparation des églises et de l’état. Ce fut assez violent nous chargeâmes contre la foule que j’en avais honte. Mais bon les ordres sont les ordres, je m’imaginais d’ailleurs la situation chez nous en Vendée.

Je revins chez moi en octobre mille neuf cent sept, je fus heureux de revoir ma ferme et toute ma famille, mon grand père n’était pas au mieux de sa forme que cela faisait peine à voir. Ma grand mère me dit tu vois Jean Marie je crois bien qu’il t’attendait pour partir. Vous parlez d’un retour mais bon on fit en mon honneur un bon repas, le petit dernier de mes frères qui à mon départ ne marchait pas, gambadait de partout et se réfugia tout la soirée sur mes genoux. Dès le lendemain je fis le tour de mes connaissances, toute ma classe étant revenue au pays . Bien sur je repris ma place dans l’exploitation. Mais maintenant que j’avais goûter au joie de l’amour je me devais de trouver rapidement une petite, pour me marier ou pour batifoler.

LE TRÉSOR DES VENDÉENS, Épisode, 94, du métayage au louage.

1904, Puy Gaudin, commune du Girouard

Mathilde Ernestine Guerin, fille de Charles et de Clémence Ferré

Pour mes parents les difficultés s’amoncelaient, récoltes mauvaises à cause des intempéries, obligation d’investir et surtout de partager en métayage avec le propriétaire. Ce système tendait à disparaître pour le fermage beaucoup plus avantageux mais nous le propriétaire ne voulait pas en entendre parler. Alors mon père décida de ne pas renouveler le bail et de se remettre journalier. Cela sous entendait que moi j’allais aussi partir dans une ferme comme servante. Cela ne m’amusait guère car je revoyais ma sœur qui je me demande bien pourquoi avait été placée à douze ans. J’en avais onze quand un matin avec son baluchon mon père la conduisit au Migné chez Jaulin. Elle pleurait que c’en était pitié à voir, nous nous étions jamais quittées alors pensez que j’étais bien triste. Je la revoyais le dimanche et ce qu’elle me racontait ne m’encourageait pas au départ. Elle travaillait toute la journée, nettoyage, lessive, étable, jardinage , cochon et toujours un fils de la maison qui lui tournait autour. Elle avait peur et un jour se confia à ma mère qui lui mit une paire de gifles pour tous les mensonges qu’elle racontait.

Ce fut donc mon tour, cette fois c’est moi qui chialais et mes petites sœurs Angèle et Élisabeth qui me regardaient partir, triste et dépitée. On me gagea chez Puaud à la Minzerie, certes je n’étais pas loin de chez moi et j’aurais presque pu apercevoir mes sœurs jouer dans le jardin. Mes parents pouvaient ainsi surveiller que tout ce passait bien avec moi car en fait ils avaient été échaudés avec Marie.

Au Migné ma sœur n’ était pas trop malheureuse et il fallut attendre qu’un jour un journalier de passage tente  de la forcer pour qu’enfin on la change de ferme, maintenant elle était à la Garlière et s’en réjouissait fort.

A la Minzerie le taux d’occupation de la maison dépassait l’entendement il y avait l’ancien monsieur Henri et ses deux fis tous les deux en couple et ayant des enfants, il y avait des lits partout. Alors moi forcément je n’eus pas le droit à la maison mais à une petite pièce qui se trouvait dans une remise pas très loin de la maison principale. Un lit, une commode, avec un broc et une cuvette, on m’attribua aussi un vase de nuit . Finalement à quatorze ans avoir sa chambrette n’était pas une mauvaise chose, d’autant qu’il faut que je vous dise, presque à coté se trouvait la paillasse du valet Louis Boué et il avait vingt deux ans. Un regard, un sourire et j’en tombais éperdument amoureuse. Lui je pense jouait à me faire un peu mal car il avait remarqué mon manège. J’étais bien jeune pour les jeux de l’amour mais bon j’étais déjà une femme. Un jour que j’avais quelques heures de liberté je m’aperçus que Louis se préparait à sa grande toilette, j’ai un peu honte mais je me suis cachée et je l’ai observé, un torse puissant, des bras musclés et un ventre dur comme du marbre, je me pâmais déjà quand il m’offrit un spectacle inédit pour moi, j’avais déjà vu le petit de Clément mon frère mais il n’était qu’un enfant. Ses jambes étaient longues et ses fesses rebondies, il se savonna et donna de la vigueur à son sexe j’étais hypnotisée, paralysée. Puis il termina, se rhabilla et sortit beau comme un sous neuf. Moi je pus enfin sortir de ma torpeur, le soir sur ma paillasse seule la méconnaissance de mon corps de femme m’empêcha de commettre un péché. Je fus effrayée de mon aventure et je m’en confessais au curé. Quelques paters et quelques je vous salue Marie et je fus lavée de mon terrible secret.

Bien des années plus tard alors que j’avais vu le corps nu de mon mari de multiples fois je ne me sortais de l’esprit ce divin spectacle. La vie d’une petite bonniche loin des parents peut parfois se révéler enrichissante.

J’avais aussi ramené de la maison un inestimable trésor, mon assignat reliquat du fameux coffre de mes parents. Chaque jour je le sortais,  le dépliais et  l’admirais, il représentait pour moi l’espoir, d’une vie meilleure,un doux rêve de petite paysanne.

Mème époque, mème lieu

Charles Guerin époux de Clémentine Ferré

Jusqu’au bout j’ai cru que je pourrais tenir, mais nom de dieu j’aurais bien pu en crever sur cette maudite terre, alors raisonnablement j’ai quitté ma médiocre borderie de Puy Gaudin et je me suis loué comme tant d’autres. Le travail ne manquait certes pas mais de nombreux Vendéens étaient déjà partis pour voir si l’herbe était plus verte ailleurs.

Les départements voisins Charente et Charente inférieure étaient demandant car ils manquaient de bras et de main d’œuvre compétente pour passer à la polyculture après le désastre du phylloxera.  Je ne sais d’ailleurs pourquoi je ne suis pas parti, manque d’audace, amour de ma terre natale ou opposition catégorique de Clémentine.

Quoi qu’il en soit on déménagea à la Gendronnière, plus regroupement de maisons que village, nous fumes contraints de nous séparer d’Ernestine, ce n’était de gaité de cœur surtout après les mésaventures arrivées à sa sœur ainée. Elle  n’était pas très loin de chez nous et parfois même je travaillais dans la ferme où elle se trouvait. Elle n’avait pas  présentés son certificat d’étude mais savait quand même déchiffrer et calculer, elle n’était point sotte et ferait une bonne paysanne.

Mon frère Pierre était maintenant métayer au vieux Chaon, j’étais content pour lui il tenait son exploitation avec son fils ainé Henri et son gendre Auguste Lebois le mari de sa fille Mathilde qu’on avait mariée récemment. Mon frère André vivait au bourg avec ses trois fils et sa fille, c’est lui qui s’occupait de maman nous lui en étions reconnaissants . Mais cela ne lui suffisait pas il aurait voulu refaire sa vie et disait que la vieille servait d’épouvantail  et qu’ainsi il resterait veuf.

Moi j’aimais ma mère mais bon nous étions bien avec Clémentine, et je crois sincèrement que maman aurait pu encore rendre quelques menus services dans une métairie. Le Pierre il voulait pas en entendre parler et sa femme Marie encore moins. Pour l’instant c’était comme cela de toutes façons elle n’était pas éternelle.

LE TRÉSOR DES VENDÉENS, Épisode 93, une grossesse tardive à la Cossonnière

1904, La Cossonnière, commune de la Chapelle Achard

Victoire Cloutour, femme Proux.

Quand nous sommes arrivés à la Cossonnière nous étions passablement entassés les uns sur les autres, mais depuis mon frère Auguste s’était marié et avait fait souche.

La maison s’était vidée un peu et nous retrouvions un peu d’une intimité perdue, certes nous avions encore les parents et le couple de ma sœur, mais cela ne nous était jamais arrivé, nous avions une chambre seule. Enfin quand je dis seuls c’est sans adulte car nous avions les deux filles qui dormaient pas très loin. Si je dis cela c’est pour expliquer qu’avec Barthélémy nous avons comme qui dirait un regain d’activité, lui n’avait que cinquante ans et moi quarante deux. C’est bizarre mais j’avais envie de lui comme jamais je n’avais eu, alors je le titillais, je jouais avec lui, je l’excitais, peut être l’age ou le sentiment d’être enfin presque seule.  Alors pour sur quand on augmente sa fréquentation avec un homme le risque d’être marquée augmente.

Je n’avais plus été enceinte depuis treize ans et là la nature reprit ses droits, je ne savais pas si je devais rire ou pleurer.

En tout cas Barthélémy cela ne le fit pas rire, avoir un bébé alors que son premier partait au service. Mon père se moqua mais ma mère qui vieillissait se fit une joie d’élever encore un petit, je t’aiderai me dit elle.

Gustave arriva le dix sept juin 1904, c’est monsieur Lemonnier un ami marchand et mon beau frère Auguste qui furent témoins. Contrairement aux autres fois Barhtélémy ne fêta pas la naissance. J’eus le lait abondant mais mes seins me firent atrocement souffrir. Je me jurais de ne plus être touchée par Barthélémy. D’autant que je dus faire les moissons affaiblie avec mon drôle dans les pattes, je le laissais à l’ombre des arbres à proximité du champs que nous moissonnions.

Je ne m’arrêtais que le temps nécessaire pour le nourrir. Les hommes goguenards, harassés et en sueur se posaient un peu et me disaient alors Victoire tu les sors tes mamelles qu’on se régale des yeux. Tous rigolaient, pendant ces durs labeurs, l’ambiance était joyeuse mais aussi un peu égrillarde.

En fin d’année mon fils Jean Marie passa son conseil de révision, un beau gars mon fils, solide un bon mètre soixante et un, yeux bruns et cheveux châtains. Bon pour le service, les conscrits firent une fête, musique en tête ils traversèrent le village, firent un tapage énorme, bousculèrent les filles en les attrapant par la taille, en leur pinçant les tétons et en leur touchant les fesses. Bon c’est pas très beau mais il faut leur pardonner nos bons drôles étaient fin saouls.

Nous n’avions plus qu’à attendre une feuille de route qui viendrait dans le courant de l’année suivante. Nous espérions que son incorporation viendrait après l’été.

Un matin Auguste mon beau frère qui je le rappelle était le demi frère de mon mari et qui avait épousé Marie ma propre sœur, nous annonça qu’ils allaient voler de leurs propres ailes et prendre une métairie à la Méronnière.

Nous étions heureux pour eux mais Barthélémy était fort ennuyé, la Métairie de la Cossonnière était étendue et il fallait des bras. Jean Marie s’en irait à l’armée, papa n’était plus qu’un vieillard décharné qui se faisait plus traîner par la charrue qu’il ne la guidait lui même et maintenant l’Auguste qui partait.

Il nous fallait parer au plus pressé et embaucher des domestiques, ce fut Clément Proust un rude gaillard de vingt quatre ans et qui portait le même nom que mon fils et le petit Adolphe âgé de quatorze ans. On leur installa une pièce dans la grange, deux paillasses une caisse de bois et un pot de chambre.

Barthélémy se tuait au travail, mon Jean Marie folâtrait un peu, il venait de recevoir sa feuille de route et il partait pour le 14ème hussard à Alençon. La terre ne le portait plus il serait cavalier, lui qui n’avait que monté sur des chevaux de trait, il se gaussait auprès des filles. Je crois même qu’une journalière du Girouard lui a ouvert généreusement sa porte enfin c’est ce que dit Alexandre son frère. Celui ci grand et costaud parlait même tant il était jaloux de son frère et de son affectation chez les hussards de s’engager dans l’armée. Il fallait l’accord du père et Barthélémy ne l’aurait jamais laissé partir.

Lucienne et Florestine avaient quinze et seize ans, elles étaient joliettes et étaient de vraies femmes, je les surveillais comme du lait sur le feu. Au village ces demoiselles paradaient , jouaient de la croupe, excitaient le mâle, leurs frères jouaient au chaperon mais je n’avais guère confiance en eux.

Alors souvent les mots volaient et les taloches aussi, non pas qu’elles jouaient les dévergondées mais bon. Je pense que j’avais été comme cela aussi alors je m’efforçais parfois à être indulgente. Barthélémy voyait cela d’un autre œil et leur promettait la ceinture. Jamais il ne la décrocha car les petites jouaient simplement leur jeunesse.

Nous étions une belle petite famille et la Cossonnière était prospère. Dans le village nous ne pouvions faire un pas sans tomber sur de la famille, Pascal le petit frère était domestique juste à coté de chez nous chez Chaigne, physiquement il ressemblait à Barthélémy et il me le rappelait étant plus jeune, il allait bientôt se marier et j’avais hâte de faire une petite noce. Ensuite au bourg il y avait Eugène Ferré avec sa femme Armance et quatre de leurs enfants, il était lui aussi domestique de ferme chez Lhériteau. Il avait placé leur ainé comme domestique chez Bironneau à la Barre, le petit Eugène onze ans me faisait bien de la peine, il aurait été mieux à l’école qu’à faire l’esclave. Pour compléter le tout il y avait François Ferré lui aussi frère de mon mari, il tenait une ferme avec sa femme sur le hameau de la Chaigne. Nous nous rencontrions souvent et on partageait le cochon.

Barthélémy avait donc quatre frères dans le village, ça faisait beaucoup de cousins et cousines et le curé s’emmêlait dans les noms et les prénoms, sans compter que les homonymes pullulaient et que pour en rajouter, mon mari appelait tout ceux qui portaient son nom, cousin.

LE TRÉSOR DES VENDÉENS, Épisode 92, la marche du progrès

1901, Hameau du Chaon commune du Girouard

Marie Anne Tessier veuve Guerin

Je vivais entourée d’une nuée de gamins, Pierre en avait cinq et André en avait quatre, cela faisait une belle tablée car ils étaient tous grands maintenant.

Mon fils ainé tenait la maison plus ou moins bien car son frère lui contestait souvent son autorité, ils étaient associés sans l’être réellement.

De plus les deux cousins Xavier et Aimé qui s’ entendaient à merveille n’en faisaient qu’à leur tête et disaient haut et fort qu’il n’était pas question pour eux de rester à la ferme tout leur vie.

Je pense que c’était l’école qui leur mettait des bêtises comme cela dans la tête.

Mon fils André était veuf, sa saloperie de femme était passée, et oui ce n’est pas chrétien de parler ainsi d’une morte, mais moi je suis vieille alors je m’octroie quelques droits. Il faut dire qu’elle m’en faisait baver, méchante comme une teigne la Louise. Il n’empêche ce grand couillon d’André qui voyait guère la méchanceté de sa femme et bien il en fut peiné . Certes elle le laissait avec des enfants en bas age et croyez moi c’est dans ces instants qu’on s’aperçoit qu’un vieille bonne femme peut encore servir.

Mon fils maintenant allait mieux et je crois qu’il avait une femme en vue, à quarante cinq ans on a encore des besoins.

Ma préférée c’était Mathilde pas celle de Charles mais celle de Pierre car voyez vous pour m’emmêler ils appelait leurs enfants pareil. Elle avait dix huit ans et était belle comme un cœur, elle retrouvait un garçon et je lui servais souvent d’alibi, pourvu que cette foutue drôlesse ne lève pas le cotillon trop vite et se fasse faire un polichinelle.

Mais comment avait elle fait avec Charles, parfois des larmes montaient quand elle pensait à ce bois où elle avait ressenti les premiers signes du désir et puis ce fut le jour où Charles lui fit l’amour pour la première fois, elle en est encore attendrie après tant d’années. Mais avec du recul elle savait aussi que se retrouver enceinte avant le mariage n’était pas la meilleure des choses et que si pour elle tout c’était bien fini, pour d’autres ce ne fut que honte et catastrophe.

Elle conseillait donc la prudence à sa petite fille tout en sachant que les jeunes se foutaient du conseil des vieux.

Malgré tout certain soir elle se serait bien vu rejoindre son Charles mais dieu la retenait, alors elle buvait encore au miel de la vie avec délectation savourant ainsi chaque minute heureuse qui passait.

1901 Le puy Gaudin, commune du Girouard

François Ferré, époux de Etiennette Blanche et veuve de Rose Caillaud

Bon dieu de garce cette Léontine, elle vient de m’apporter la honte se faire foutre enceinte par je ne sais qui, une Marie couche toi là y ‘a pas à dire. Je la vois encore se pointer à la maison alors que cela faisait des années qu’elle était partie, moi tout de suite je me suis douté qu’il avait un problème, mais cette idiote d’ Étiennette pensait que c’était pour nos beaux yeux. Elle a déchanté quand on a appris qu’elle avait été chassée de son travail. Une servante grosse n’était jamais gardée surtout quand le père était défaillant. Pour sa peine je lui mis une paire de gifles, jamais elle ne nous a dit qui l’avait mise enceinte, mais savait elle qui l’avait fait. Toujours est il que les cognes vinrent à la maison, tout le voisinage pensait qu’on venait m’arrêter moi, comme si le fait de boire un peu et de gueuler parfois quelques chansons paillardes sur le retour du village constituaient un motif d’arrestation.

Ma femme tomba en pâmoison et on garda chez nous la fautive, il faut mieux laver son linge sale en famille. Puis ce fut la naissance du petit, ma femme en devint complètement folle si elle avait eu du lait je crois bien qu’elle aurait donné le sein. Comment s’enticher d’une larve qui gueule tout le temps. Moi à soixante et onze ans j’aspire au repos.

1901 Le Girouard

Clémentine Ferré femme de Charles Guerin

On choisit pas sa famille et là croyez vous que j’étais servi, mon père n’était qu’un vieux grigou toujours aviné faisant des dettes au bistrot. Il me faisait honte quand au loin je le voyais rentrer en titubant et en chantant le curé de Camaret , vous savez celui qui a les!!!!. Mais bon il faisait plus rire qu’autre chose et ce n’était pas le seul poivrot du village. Puis il y a eu l’affaire de la Léontine, bon dieu de mal adroite, enfin il faudrait bien qu’elle l’élève son petit bâtard.

Maintenant il faut que je vous parle d’une drôle d’aventure qui m’est arrivée au village. Je marchais avec une voisine dans la rue principale du bourg quand nous entendîmes un bruit effrayant. Louise eut du mal à tenir son âne. Une espèce de carriole montée sur quatre roues semblait avancer toute seule, un homme avec un manteau de fourrure semblait diriger cet engin du diable. Il portait un chapeau de cuir qui lui enveloppait la tête et des lunettes. Derrière lui un monsieur bien mis avec un canotier riait comme un enfant. La voiture nous dépassa dans un bruit effrayant aucun cheval ni aucune bête ne semblaient intervenir dans la traction de la carriole. Ma compagne me dit je crois que c’est un des monsieur de la Bassetière.

Le soir je racontais ma mésaventure, mon mari me dit que j’étais comme mon père et que je buvais trop. Heureusement Gustave mon fils sortit de sa torpeur habituelle nous dit que cela s’appelait une automobile et que dans les villes cela faisait fureur. Il nous rajouta aussi que des oiseaux mécaniques volaient dans le ciel alors là je lui aurais bien mis une torgnole pour inventer des menteries pareilles. Mais pour se justifier il alla chercher un vieux journal ou l’on montrait cet engin, il avait donc raison moi je me demandais bien ce qu’on pouvait faire d’une telle bizarrerie.

C’est le progrès et apparemment ce n’était qu’un début, une domestique qui revenait de la capitale nous disait que dans certaines maisons l’eau arrivait dans les étages et que la lumière apparaissait en tournant un bouton de faïence. L’électricité que ça s’appelait, la fée électricité précisait elle, ce jour là au lavoir elle nous a bien fait rire. Nous on avait nos chandelles et notre bonne eau du puits, enfin qu’en le fumier ne s’infiltrait pas dedans.

LE TRÉSOR DES VENDÉENS, Épisode 91, la vie de Mathilde

1900, Puy Gaudin, commune du Girouard

Mathilde Ernestine Guerin, fille de Charles et de Clémentine Ferré

Je passais au vingtième siècle avec mes yeux de petite fille, j’avais la vie devant moi et le passage d’un siècle à l’autre était porteur d’espoir. Moi je rêvais d’un prince charmant comme toutes les petites filles, nous en discutions entre nous à l’infini. Bien qu’au fond de moi je savais que celui qui viendrait m’enlever serait vraisemblablement un prince en sabots crottés.

J’allais à l’école mais je n’aimais guère et madame Caillaud me punissait en permanence, mes cahiers étaient mal tenus et mon esprit volait de bosquet en bosquet plutôt que du subjonctif au futur. Mais bon il fallait s’y contraindre. Ma mère était indulgente et le père ne s’occupait que de ses champs, car voyez vous il était métayer maintenant et les responsabilités qui lui incombaient étaient plus grandes que lorsqu’il était journalier.

Notre institutrice avait la main leste, en arrivant en classe nous devions montrer nos mains et ce jour là malheureusement pour moi mes ongles étaient un peu en deuil. Elle me demanda pourquoi j’avais les mains dans un tel état et je lui répondais que je n’avais pas que l’école à m’occuper mais aussi des vaches. Mon ton lui déplut et elle me gifla. Comment voulez vous aimer la classe dans ces conditions d’autant que la menace de la règle sur les doigts, la fessée devant tout le monde nous terrifiaient.

Ma sœur Marie allait en classe avec moi mais se faisait moins remarquer, nous rentrions ensemble bien sagement la plus part du temps mais d’autres fois on faisait les quatre cents coups.

J’avais deux autres petites sœurs, un petit frère et mon grand frère Gustave.Ce dernier il faut le dire était un peu couillon, cancre à l’école et pas très rapide à la comprenoire. Il ferait un bon ouvrier mais ne serait jamais chef d’exploitation.

Nous allions au hameau et  j’eus la surprise de voir arriver mon grand père Ferré avec sa famille. Ma mère se serait bien passée d’une telle présence, car entre elle et grand père ce n’était pas le grand amour.

Mon grand père moi je l’aimais bien, bien qu’il me fasse un peu peur, il était maintenant d’une maigreur extrême, sa peau était parcheminée et des profondes rides zébraient son visage, ses mains étaient toutes tordues et cheminées de grosses veines qui semblaient vouloir éclater. Sa tenue était celle des anciens, on aurait dit un vendéen sorti de la virée de Galerne, surtout l’hiver quand il mettait sa peau de mouton. Son grand chapeau lui couvrait le visage et il ne le retirait que rarement.

Ma mère disait qu’il puait le bouc, ce n’était peut être pas faux. Il était constamment sous l’emprise de l’alcool et à force d’avoir des ardoises aux cabarets des mères Sellier et Guiet il n’était plus le bien venu dans beaucoup d’endroits.

En tant que journalier on ne lui donnait plus grand chose à faire, la vieillesse était un ennemi mortel pour trouver de l’ouvrage et nombre de nos anciens se trouvaient à la limite de l’indigence. Heureusement Etiennette ma grand mère par la main gauche était une rude travailleuse, rien de la rebutait et on pouvait lui donner les travaux les plus vils c’est en fait elle qui faisait tourner le ménage. Il faut avouer à la décharge de mon pépé qu’il avait fait des efforts et que les tensions avec sa femme s’étaient atténuées. Un temps il avait été question qu’il parte sur Aubigny mais bon les hasards de la vie firent qu’il vint au Puy Gaudin.

L’avantage est que je jouais avec mon oncle Pascal le dernier de la fratrie. En ce temps il y avait aussi la Sidonie âgée de douze mais elle, je ne pouvais la sentir.

Chez eux il y avait également Léontine l’aînée du couple François et Étiennette, d’ordinaire elle était servante dans une ferme je ne sais trop où mais là elle vivait avec papa maman et elle venait d’accoucher d’un petit garçon.

Rien d’extraordinaire en soit mais il n’y avait pas de père, je ne sais pas ce qui c’est passé réellement mais cela a fait un foin dans le village, les gendarmes sont même venus au hameau chez mon grand père.

J’ai bien posé quelques questions mais devant le mutisme de ma mère et la peur de la taloche je restais sur mon questionnement.

Je sus simplement qu’être fille mère n’était pas très facile et que la société villageoise était prompte à juger et à ostraciser.

Ma mère me disait  » vois tu ta tante elle nous fait honte, moi j’avais un peu pitié d’elle, je trouvais ma tante Léontine très triste, elle avait sûrement ses raisons.

Je vais parler un peu de mes parents, au vrai ils travaillaient en permanence, cette petite métairie suffisait à peine à nous nourrir, mais comme mon père le disait je suis maitre de mon travail donc cela en vaut la peine. Il avait investi pour moitié avec le propriétaire dans une nouvelle charrue et dans une faucheuse mécanique, il gagnait du temps mais bon cela avait obéré ses finances.

Maman faisait flèche de tout bois,  elle cultivait un potager et vendait ses légumes sur les marchés, elle faisait du beurre et élevait des volailles. Il fallait la voir partir avec ses paniers de légumes et ses mottes de beurre, quand nous avions des volailles, elle nous les faisait porter à ma sœur Marie  et à moi, il fallait voir ce caravansérail. Moi j’aimais ces marchés, toutes ces femmes avec leurs marchandises, les odeurs éveillaient mes sens, et les couleurs chatoyantes des légumes et des fruits m’émerveillaient.  Maman était bonne vendeuse et ses produits de qualité, elle avait ses clientes attitrées. Fièrement elle serrait son trésor et les faisait disparaitre dans les surplis de sa robe.

Pendant ce temps le père était à vendre des bestiaux, soit des cochons ou soit des veaux, il en achetait aussi et les affaires se terminaient par un coup à boire dans les estaminets. Ma mère n’aimait guère qu’il boive et elle trouvait que l’argent difficilement gagné ne devait pas servir inutilement. Tout devait aller à la terre. Parfois, mais vraiment parfois, nous avions droit à une petite babiole qu’elle nous achetait chez l’épicier. Moi je ne ressentais pas la moindre pauvreté chez nous, nous étions nous,  les enfants de paysans tous à peu près à la même enseigne.

Des sabots usés, des trous aux chaussettes et des robes qu’on reprenait à l’infini et qui grandissaient avec nous.

1901, puy Gaudin, commune du Girouard

Clémentine Guerin épouse de Charles Guerin

Le 13 février dans la nuit je commençais le travail, j’avais très mal et l’enfant ne venait pas, j’avais le pressentiment que les choses n’allaient pas se passer comme pour mes autres enfants.

De fait j’eus besoin d’un médecin pour m’aider, alors que pour les autres une sage femme avait suffit, il m’appliqua les forceps, l’enfant souffrit beaucoup et moi n’en parlons pas. Quand il arriva j’eus l’impression que tous mes organes allaient sortirent , je fus déchirée et une hémorragie se déclara.

Joseph avait lui aussi souffert et nous avions peine à croire qu’une petite chose si malingre m’eut provoquer tant de mal. Le docteur émit un doute sur le fait que le petit allait survivre. Je crois d’ailleurs qu’il avait aussi des doutes sur moi, mais bon il faut croire que j’étais née sous une bonne étoile, bien qu’anémiée par ma perte de sang je me maintins en vie.

Malheureusement et comme prévu par l’homme de l’art Joseph mourut dix jour plus tard, c’était le premier enfant que je perdais, ne l’ayant que très peu côtoyé je ne tombait pas dans un désespoir absolu j’étais simplement triste, mais la vie continuait.

LE TRÉSOR DES VENDÉENS, Épisode 90, la fin du siècle.

 

1900, La Cossonnière, commune de La Chapelle Achard

Jean Marie Proust fils de Barthélémy et de Victoire Cloutour

Nous y sommes enfin dans ce vingtième siècle, l’avenir s’offre à moi, je suis un homme et employé en tant que tel. Je ne vais plus à l’école depuis un moment j’ai obtenu mon certificat d’étude primaire, j’étais fier bien sur mais surtout soulagé d’arrêter d’user mes fonds de culottes.

Quand les résultats ont été proclamés ma mère en a pleuré, j’étais le premier à avoir un diplôme dans la famille et de toutes façons à savoir lire et écrire. Je devenais presque un savant, vous pensez , Clovis, Charlemagne, le bon Saint louis, Bayard, le roi soleil, la révolution puis le retour des bons rois, le calcul mental, les surfaces, je maîtrisais les divisions et les multiplication. En bref je vous le dis j’étais le savant. Bien sur j’eus droit à un beau diplôme que ma mère fit encadrer chez le menuisier et qui trôna au dessus de la cheminée. J’avais beau avoir le certif, je me retrouvais comme les autres et comme mes parents, les pieds dans la merde à m’échiner sur une terre qui était très souvent récalcitrante.

Mais contrairement à pépé Pierre et même à mon père je voyais loin et surtout je me voyais possesseur des terres que je cultiverais.

Nous avions maintenant une faucheuse mécanique cela nous économisait de la sueur, en discutant j’appris qu’il existait des batteuses actionnées par des chevaux. J’en parlais joyeux à mon père, qui tempera tout de suite mes ardeurs en me disant qu’il n’aurait jamais les moyens d’acheter un tel engin. J’imagine qu’il avait raison on continuera à battre sur l’aire de la métairie avec nos fléaux. Il n’empêche que je mettais cela dans un coin de ma tête, on verrait quand je serai patron.

Maintenant que je maîtrisais la lecture et le français on achetait le journal et le soir je faisais la lecture. Imaginez l’attention que tous me portaient, cela me flattait mais aussi m’emmerdait un peu car je n’étais jamais tranquille.

Ma mère à force de feuilleter toutes ces pages où fourmillaient de nombreuses réclames, se voyait acquérir tous ces objets.

Là aussi mon père calmait ses ardeurs,  » mais quoi que tu ferais de toutes ces acries , ma pauvre fille » .

Il n’empêche tous ces médicaments , ces potions, ces crèmes, ces beaux vêtements la subjuguaient, mais ce qui l’envoûtait le plus était une espèce de corset que les femmes de la ville portaient pour se rendre mince. Il faut dire que maman avec l’age grossissait un peu et que mon père la taquinait fort sur son embonpoint et ses seins qui tombaient un peu. Le père n’était pas toujours délicat mais cela faisait rire le grand père et l’oncle Auguste.

Parlons filles maintenant, moi ça me démangeait un peu et gauchement je faisais la cour aux filles de mon age, tout était bon , fêtes villageoises, noces, messes, processions. J’étais pas particulièrement timide mais à part quelques sourires je n’obtenais pas grand chose, les filles de mon age maraichinait un peu mais avec des gars plus âgés que moi.

Mon père et mon grand père s’intéressaient à la politique, en ce moment le président se nommait Émile Loubet, celui qui avait remplacé le président qui était mort dans les bras d’une catin, Félix Faure qu’il se nommait je crois.

Il se disait « Il voulait être César, il ne fut que Pompée » Moi cette phrase je ne la comprenais guère et mes vieux encore moins mais bon on en rigola quand même.

Par contre ce président il gouvernait pas, c’était un peu comme un roi, enfin les derniers. On avait un président du conseil qui lui faisait le boulot et qui s’appelait Waldeck Rousseau.

Il faut dire que l’un ou l’autre nous cela nous importait guère, Paris était loin mais la lecture de la presse nous ouvrait quand même au monde.

Mais revenons à la Cossonnière, mon oncle Pierre Auguste Cloutour avait fini par se marier et quitter la maison, il s’était marié à une fille Gaudin de Saint Julien des Landes. Mon grand père aurait bien gardé son fils, car au fond de lui même je suis sur qu’il aurait préféré que ce soit ce dernier que ses deux gendres, même si il les considérait un peu comme ses propres fils.

Mais le choix se fit et Auguste s’installa à la Poissolière à Saint Julien des Landes chez sa belle mère, Eugénie Pateau.

Le monde était vraiment petit car c’est dans cette maison qu’était né mon père.J’avais un frère et deux sœurs, maman ne semblait plus devoir tomber enceinte ce qui apparemment la comblait d’aise. Mon père lui s’en fichait un peu ce n’est pas lui qui les portait. De toute façon ma mère ne s’était vraiment jamais remise de la mort de mon frère Léon et elle portait toujours un deuil qui serait je crois éternel. Elle était sombre dans ses vêtements mais aussi dans sa tête et mon père s’évadait assez souvent au cabaret de la mère Groussin. Il y buvait un coup et parlait à l’infini des courbes de la patronne. Je crois qu’il en pinçait un peu pour elle.

Puis il y a mon grand père, un phénomène, qui malgré ses soixante et onze ans s’était mis en tête de lutiner une jeune domestique du village. Elle lui avait souri et il avait cru que c’était une avance.

Il poussa même son entreprise en coinçant la drôlesse dans un paillé, il avait encore de la force et visiblement de la vigueur, car la jeune pucelle qui n’avait guère l’habitude en fut effrayée au possible et garda le rouge aux joues un moment en contant ses mésaventures.

Cela fit le tour du village, en fit rire quelques uns, une partie de la population considéra que c’était un vieux cochon et une autre partie considéra que la demoiselle avait du vraiment l’inciter.

Ma grand mère qui connaissait son vieux sur le bout des ongles lui passa une engueulade en le traitant de tous les noms, ma sœur et ma tante en rajoutèrent encore. Heureusement pépé avait le soutien inconditionnel de mon père et de mon oncle.

Les femmes de la maison toutes d’accord pour dire que les hommes ne pensaient qu’à cela. Bien sur qu’on pensait aux femmes et secrètement je soutenais mon grand père.

Autant vous dire et cela c’est mon père qui le disait en rigolant  » le vieux il est pas près de trousser la vieille  ». D’ailleurs l’ancêtre disait d’elle quand il était en colère c’est à dire souvent, « elle a le cul aussi serré qu’une vieille poule. »