UNE VIE DE MARÉCHAL FERRANT, Épisode 3 , mes premiers souvenirs

clocher de  Saint Barthélémy, seul reste de l’église

 

Il faut bien dire aussi que je suis né dans une période de troubles et de renversement social. Mes parents ne prirent aucun rôle dans ce grand bouleversement. Ils subirent avant tout le marasme économique qui frappa la cité. Moins touchés que les marins du port et leur famille qui n’avaient plus de travail donc de revenus, mes parents conservaient une relative aisance. Le ferrage des chevaux était une activité sans chômage en cette période ou les troupes en garnison se multipliaient dans la ville. La peur des bandits Vendéens venait troubler la quiétude des édiles.

L’un de mes premiers souvenirs et aussi l’un de mes premiers traumatismes se rapportent à ces tragiques événements.

Ma mère et toutes les commères de la rue ne parlèrent que de cela, des traîtres de la Vendée allaient être exécutés sur la place de la liberté. Vous savez la place dont je vous ai parlé tout à l’heure et qui s’appelait royale. Elle s’était mise en tête d’y assister mais pire de m’y emmener. Mon père avait bien tenté de s’y opposer, mais ma mère avait toute une technique pour faire céder mon père. Je l’apprendrais plus tard avec mon épouse c’était la technique du cul tourné. Enfin bref me voilà sur la place avec ma mère et mes tantes, il y avait plus de femmes que d’hommes. Je ne voyais pas grand chose à cause de ma petite taille. Au loin une sorte de plate forme en bois avec un engin assez bizarre et complètement étranger à la population. Pour patienter les gens énuméraient les divers appellations de l’engin, je dois dire qu’elles étaient assez marrante, le rasoir national, la veuve, la Louisette, la mirabelle et la monte à regret. A l’énoncé de chaque appellation la foule qui s’échauffait hurlait de rire et il faut bien le dire ma mère aussi. La plate forme avec la guillotine était cernée par la troupe pour éviter les débordements. La lie du peuple côtoyait le haut du panier et les robes à crinoline des bourgeoises frôlaient les tissus moins luxueux des femmes du peuple. Sous couvert d’anonymat certain drôles en profitaient pour tâter les chairs délicates interdites à leur mains caleuses. Les belles précieuses encanaillé par la proximité de la mort ne protestaient pas et minaudaient en s’éventant.

Une clameur monta soudain, je ne voyais rien, serré contre une multitude de derrière, les traîtres arrivaient, je crois qu’il y avait un prêtre nommé Hebert, il avait refusé le serment et trahissait la nation sa tête devait tomber déclarait de façon péremptoire ma mère. Elle se découvrait la citoyenne Sazerat à près de 50 ans une âme de militante. Les ouvriers de la rue se moquait de mon père d’avoir dans son lit une virago et lui disait qu’il ferait mieux de la trousser et lui coller une volée.

Il haussait les épaules et la laissait partir dans ses délires d’ égalité femme homme.

Les têtes tombèrent dans le panier, il y en eut trois, se fut l’hystérie totale, le peuple endiablé dansait la carmagnole et des femmes bien mises subrepticement trempaient leur mouchoir dans le sang du prêtre qui allait devenir objet de sainteté. Ma mère frisait la folie, jamais je ne l’avais vu en cet état et d’ailleurs jamais je ne la reverrais ainsi. La foule se dispersa et on emmena les corps qui furent enterré dans le cimetière de la paroisse.

Moi je n’avais pas vu grand chose et je n’en fus guère traumatisé, enfin en apparence. Comme premier souvenir on peut évidemment faire mieux, mais bon s’était une idée de ma mère alors !

Les premiers souvenirs que l’on garde des prémices de sa vie sont souvent en fait des souvenirs racontés et comme ma mère en parlera jusqu’à sa mort je les ai sûrement assimilé comme tels

Lorsque l’on est enfant un tas de chose vous  marquent, une couleur, une odeur ou un objet. Pour ma part je crois que je fus marqué par le mélange de senteur de la rue.

Tout d’abord dans l’atelier de mon père régnait l’odeur du fer et du feu, tenace, persistante et entêtante, elle se mélangeait au tanin du cuir et aux effluves de la corne que l’on brûle. Enivrant aussi le fumet des chevaux, l’âcreté de leur crottin mélangé à la paille qui jonchait le sol. Ce mélange olfactif étonnant me marqua définitivement, au point je chaque fois que j’eus à m’éloigner de ces parfums mon corps en marqua comme une réticence.

Dans la rue aussi quelle explosion, l’odeur de vase qui venait du chenal, celle de la terre tassée par les passages répétés des carrioles et qui à chaque pluie se transformait en cloaque. L’activité humaine aussi laissait ses fragrances, le fricot qui cuisait dans l’âtre, le parfum du pain qui gonflait au four, les exhalaisons de la distillerie d’eau de vie, les latrines de fond de cour des maisons et la merde des pots de chambre déversée dans la rue. Quel fatras que tout cela, je ne savais où donner du nez lorsque je sortais de chez moi.

Justement chez moi, il est temps que je vous en parle un peu, oh un bien modeste logement, une cuisine qui servait de salle de vie et de deux chambre ou nous nous entassions. Autant vous dire qu’il n’y avait aucune intimité. Les plus jeunes dormaient avec les parents et les autres dans la chambre d’à coté. Il ne fallait pas être trop pudique pour faire au pot de chambre ou pour se dénuder. C’était d’ailleurs le lot de tout le monde et l’entassement et la promiscuité en ville était l’un des vecteur de propagation des maladies. Nous étions environnés par la parentelle de ma mère et nous les petit nous passions d’une maison à l’autre.

Trois ans après ma naissance était arrivé mon frère Antoine, ma mère avait 51 ans ce qui est un age très avancé pour une maternité, je me rappelle qu’elle se lamentait tous les mois à l’arrivée bizarre de saignement.

J’ai donc partagé très tôt mon lit avec mon petit frère.

Mon environnement était donc assez varié, une grande et belle rue, bordée d’hôtels particulier, une cathédrale flambant neuve et une église qui à part son clocher l’était aussi. Mon terrain de jeux était assez grand et croyez moi malgré les interdictions je l’étendais sans cesse.

Voir les épisodes précédents :

UNE VIE DE MARÉCHAL FERRANT, Épisode 1 ma naissance

UNE VIE DE MARÉCHAL FERRANT, Épisode, 2 mon quartier

UNE VIE DE MARÉCHAL FERRANT, Épisode, 2 mon quartier

La Rochelle entourée de ses murailles

La Rochelle est une ville de garnison et est enclose de mur, c’est un ingénieur nommé Ferry qui l’a construite et pour une fois Vauban n’y est pour rien. Quelques portes permettent de pénétrer dans la ville, moi j ‘habite à coté de l’une d’elle. Au plus loin que je m’en souvienne j’allais observer les soldats du poste de garde, leurs uniformes me fascinaient et le langage imagé de ces vieux routards ma faisaient rire. Évidemment lorsque je répétais ces mots devant ma mère s’était la taloche assurée.

Je tordais bien un peu la goule car le langage de mon père et des ouvriers de la forge était d’une verdeur peu commune. Le langage des employés voituriers de mes oncles étaient aussi assez châtiés et imagés.

Ma mère la pauvre aurait voulu qu’entre ces militaires, ces maréchaux et ces cochers je parle le langage d’un jeune monsieur. Elle s’illusionnait et toute ma vie je garderais ce langage imagée qui faisait rougir une catin et fait évanouir une nonne.

Dès que je pouvait m’échapper des griffes maternelles je rejoignais donc mes troupiers. Un jour l’un me fit fumer sa pipe se qui me rendit malade. Ma mère fit une esclandre qui amusa tout le quartier y compris mon père .

Cette ouverture vers l’extérieur se nommait la porte neuve et avait donc donné son nom à la rue. C’était un endroit stratégique car la seule sortie vers l’ouest . La porte des deux moulins près de l’océan n’était que piétonnière.

Un pont fixe et un pont levis enjambaient les fossés du rempart et le petit cour d’eau qui venait du village de Lafond. La porte était en permanence gardée et le soir nul n’entrait ni sortait.

Au delà c’était terra incognita pour moi, interdiction formel de franchir l’enceinte de la ville, bon il faut avouer qu’une chose interdite est plus que tentante et que l’idée mais venue plusieurs fois.

Donc après ce mur s’étendaient les vignes,, les champs puis les marais, un autre monde en somme.

Voie de pénétration urbaine cette porte voyait passer du monde et moi aussi, quel spectacle que ces charrettes chargées de victuailles avec ces paysans gueulant fort juchés au sommet. Toutes ces paysannes portant panier au bras avec des volailles et qui s’attiraient les sifflets et les regards concupiscents des ouvriers.

Ces belles de la campagne au teint cuivré portant avec fierté leur coiffe en forme de corne. Tout ces quarterons de chevaux tirant à uh et à dia leur chargement de bois soufflant et suant sous le fouet de leurs conducteurs. Les militaires aussi avec leur chatoyant uniformes et leur long fusils me faisaient impression.

Une multitude de pauvres hères aux pieds nus, sales, déguenillés surveillés par le guet pénétrait chaque jour pour y mendier un peu d’existence. Ici une pauvrette à moitié nue tiré par son fantôme de mère et la une vielle hâve et grelottante, tous se côtoyaient en cette porte.

Des officiers à cheval fier et hautain laissaient leur monture pour changer les fers, en ordres brefs ils s’adressaient au maréchaux comme ils s’adressaient aux soldats.

Mais le fin du fin était le passage des beaux messieurs en carrosse ou sur leur belle monture. Ils ne nous adressaient aucun regard, faisant fi des mains tendues pour l’aumône. Même leurs domestiques qui les singeaient nous devenaient odieux et les horions pleuvaient sous le regard goguenard de la garde.

Un autre spectacle qui me comblait d’aise était le passage des nègres , esclaves de ses messieurs de la haute, ils faisaient tordre de rire les ouvriers par leur parler exotique. La curiosité cédait aussi le pas à l’envie quand les belles négresses à la forte poitrine et au postérieur saillant passaient au service de leurs maîtresses. Beaucoup d’échauffés sans vouloir se l’avouer aurait goutter à ces fruits exotiques.

On le voit il suffisait de s’asseoir et d’être au spectacle. Vision chatoyante à travers mes yeux d’enfants qui me feront aimer plus que tout ce quartier ou tout et tous se mélange.

Ma paroisse Saint Barthélémy est la plus belle de toutes les paroisses et sans conteste la plus riche, l’endroit est un chantier permanents et les belles demeures des riches négociants poussent comme champignon sur fumier.

L’hotel Poupet en est le plus belle exemple. Bien tout n’est évidement pas richesse dans le quartier mais l’aisance rejaillit un peu sur le peuple qui entoure les nantis.

La paroisse de Saint Jean du Perrot qui jouxte la mienne est celle du port, les marins y côtoient les charpentiers de marine, les calfats, les tonneliers, les pécheurs , gabiers, pilotins, débardeurs et filles de joie. Le cosmopolitisme y règne et les langues se mélangent. Je n’ai pas le droit de traîner sur le port mais je vous raconterais quand même les expéditions qu’avec mes cousins nous entreprîmes.

Je vous parlerais également mais plus tard des autres paroisses de la ville car bien évidemment je serais amené à y vivre.

Mon quartier avait aussi une autre particularité, il avait deux églises, la cathédrale Saint Louis et l’église Saint Barthélémy, elles se trouvaient dos à dos. Nous, nous allions à l’église et pour rien au monde nous l’aurions troqué pour la plus belle des nefs.

La présence de la cathédrale amenait un surcroît de richesse au quartier, les chanoines du chapitre étaient assez aisés et Monseigneur de Crusol l’évêque carrément riche.

En face de la cathédrale s’étendait la place royale, immense, boisée ou se dressait fièrement la fontaine royale, le terrain de jeux était parfait, nous nous introduisions partout, sur le chantier de la cathédrale, dans celui des hôtels en construction, nous faisions les pires idioties, nous parents trimaient et ne nous surveillaient guère. Il fallait en profiter l’enfance ne durait pas longtemps et bientôt nos petits bras irait se durcir au dur labeur de la forge et de l’enclume.

A coté de chez moi se trouvait aussi l’hôpital Aufrédy l’endroit était tenu par les frère de la charité, ils venaient  faire ferrer leurs mules.  C’était un hôpital pour les hommes et pour les militaires, lors des guerres de Vendée se fut un véritable défilé de pauvres éclopés. Nous les drôles on voyait aussi sortir les charretées de cadavres, vous parlez d’un spectacle, il faut dire que dans ses mouroirs il fallait mieux ni point rentrer.

Vous voyez mon terrain de jeux était vaste et varié et au fil des années je m’efforcerais de l ‘agrandir.

 

Voir épisode précédent :

UNE VIE DE MARÉCHAL FERRANT, Épisode 1 ma naissance

UNE VIE DE MARÉCHAL FERRANT, Épisode 1 ma naissance

Rue porte neuve, aujourd’hui rue Réaumur

                         Bonjour je m’appelle Louis Barthélémy Sazerat et aujourd’hui je me marie avec Marie Magdeleine.

J’ai troqué mon lourd pantalon de laine et mon tablier de cuir pour me vêtir de mes plus beaux atours, j’ai également remisé mes sabots pour chausser de beaux souliers. Cela me fait bizarre j’ai comme l’impression que mes pieds sont emprisonnés. J’ai également fait un brin de toilette, une fois n’est pas coutume.

Je suis âgé de 24 ans, c’est le bon age pour convoler, je suis né ici à la Rochelle et je n’ai jamais quitté ma paroisse. Pardon je m’exprime à l’ancienne et je ne dois plus employer le mot paroisse mais plutôt le mot quartier.

Quoi qu’on en dise je suis de Saint Barthélémy et je crois que j’appellerai cet endroit toujours ainsi.

Hors donc j’ai vu le jour le lundi 21 avril 1788 rue porte neuve, paroisse de Saint Barthélémy à la Rochelle, je ne suis pas le premier né dans le foyer mais c’est un peu compliqué et je vous en reparlerais plus tard.

Mon père est maréchal ferrant, comme d’ailleurs toute la famille. Je le suis également et c’est vraiment avec fierté que j’exerce le métier de mes pères.

Nous sommes en quelque sorte une dynastie, chez les Sazerat tous les hommes sont maréchaux-ferrants.

La famille est originaire de Limoges et mon père est né la bas, y a passé son enfance et a appris le métier avec son père et ses oncles.

Au plus loin que la mémoire familiale remonte, les hommes de la famille pratiquaient cette activité.

L’aïeul Jean né sous le siècle du grand Louis était déjà maître maréchal et il est mort octogénaire dans sa forge du centre ville de Limoge.

Nous ne sommes donc pas des Rochelais pure souche, mais qui l’est réellement ?

Mon père est arrivé dans les années 1770 en la cité blanche en même temps que l’un de ses cousins.

Ces deux la avaient soif d’aventure et aussi d’émancipation paternelle, la ville océanique présentait de réelle opportunité et notre maréchal et notre serrurier trouvèrent sans mal du travail dans la diaspora Limousine.

Ils rencontrèrent tous les deux l’amour en les deux sœurs Jaulin.

Mon père prit la plus vieille mais dut attendre qu’elle soit libre. Bon d’accord ce que je dis est nébuleux mais je vais vous expliquer.

Ma mère que dieu la protège, est fille de la Rochelle et surtout fille d’un voiturier, loueur de chevaux installé rue porte Neuve.

Elle était déjà mariée quand mon père est arrivé en Aunis . Habitant la même rue ils se croisaient souvent et mon père amateur de belle femme devait bien ouvrir ses quinquets lorsqu’elle passait triomphante du haut de sa plénitude. Il posait son marteau et la regardait béat sans pouvoir articuler le moindre mot.

Le cousin Léonard s’accoquina avec l’une des sœurs de la belle et finit par arracher le consentement pour un mariage.

Mon père approcha donc ma mère lors de ce mariage, il en tomba éperdument amoureux ou du moins en éprouva un profond désir.

Il lui balbutia quelques mots mais en taiseux qu’il était fut incapable de lui faire une cour.

Il se la fit donc chiper sous ses yeux car la belle qui était veuve et avait besoin de tendresse posa les yeux sur un autre maréchal nommé Thibaud Dutail. Ce dernier travaillait avec lui et il en fut dépité, mais c’est ainsi.

Le couple s’installa avec les deux enfants du premier lit de ma mère, vous l’aurez compris j’ai donc des demis frères.

Mon père dut donc patienter et fréquenta un peu les gueuses à marin qui tapinaient sur le port.

Le destin frappa à sa porte quand en 1783 le Thibaut devint poitrinaire et cassa sa pipe rapidement. Marie Anne Jaulin ma mère était encore une fois libre de liens. Mon père qui avait pris de l’assurance ne loupa point sa chance et courtisa la veuve. Bien sur il y avait la différence d’age, 15 ans ce n’était pas rien, mais au delà des dates ma mère était très belle et sa quarantaine largement passée n’affectait en rien sa superbe.

Oh bien sur les mauvaises langues du quartier se gaussaient et on cancanait hardiment sur l’union d’un jeunot et d’une vieille. Les autochtones du quartier faisaient quand même attention car la famille Jaulin outre l’aisance était fort nombreuse et les bras d’acier du bel Antoine assez redoutables. Le maréchal à l’accent rocailleux passa donc de la veuve poignée à la veuve Dutail. Il arracha de haute lutte le consentement à cette dynastie de voituriers que sont les Jaulin, Mais il finit par obtenir le consentement de la famille car il n’était pas mauvais parti, savait travailler et avait aussi un petit pécule. Bien sur ma mère en tant que veuve était libre de son destin et de ses biens, mais l’accord des frères qui habitaient dans la même rue s’avérait quand même une bonne chose

Mes parents se marièrent en l’église Saint Barthélémy en octobre 1784 en présence de la tribu Jaulin, mon grand père Barthélémy ne fit pas le déplacement depuis Limoges ni d’ailleurs aucun membre de la famille Sazerat. Mes demis frères étaient déjà adolescents.

Le couple s’installa au dessus des écuries. Ma mère malgré son age tomba enceinte comme une jeunette et en mars 1786 mon frère Léonard vit le jour. Je n’eus pas la chance de le connaître car il mourut à 17 mois. A son décès ma mère était déjà grosse de moi.

Je naquis dans la maison de mes parents, tout se passa à merveille.  Mon parrain Louis Chassay qui s’avère être mon frère utérin , accompagné de la marraine Marie Brunet me conduisirent devant le père Martin,  curé de Saint Barthélémy et prêtre de l’oratoire pour me faire entrer dans la communauté de notre seigneur.

Ils étaient accompagnés de mon père et de la sage femme,  ma mère qui était impure ne participa en aucune façon à la cérémonie. Vous parlez d’une pratique, mais c’était comme cela et de toute façon l’aurait elle voulut elle même que notre bon curé lui aurait à coup sur interdit l’accès à la sainte maison.

LES 22 ENFANTS DU PÈRE LEGAL

Mardi 3 février 1721, cathédrale Saint Michel à Saint Brieuc

Lorsque Alain Legal se présenta au bras de sa promise sur le parvis de l’église, il débordait d’une fierté non feinte, sa Perrine d’une beauté à couper le souffle serait bientôt à lui.

Revêtue de sa plus belle robe, frissonnant légèrement sous l’effet de la brise hivernale bretonne, elle regardait son futur mais aussi la foule qui l’entouraient. Elle souriait à tout le monde, rayonnante de bonheur.

L’ensemble de leur fratrie était présente et ils avaient tous les deux la chance d’avoir encore leurs parents à leur coté.

Issus d’une famille ancestrale de laboureurs, point riches mais point trop manants ils avaient grandi dans le quartier Saint Michel. Se connaissant depuis l’enfance c’était avec évidence que leur union avait été négociée par leurs parents.

Mariage pour sur arrangé mais mariage d’amour quand même, tant étaient forts les liens qui s’étaient créés depuis leurs fiançailles.

A voir le ventre de la mariée tous savaient que les liens entre les amoureux avait été très forts. Les deux maladroits avaient mis la charrue avant les bœufs et il avait fallu accélérer les noces.

Malgré ce léger contre temps, le mariage fut splendide et Alain pourrait bénéficier des charmes de son épouse en toute quiétude.

Le 21 février leurs vint une fille, il était tant de régulariser, ils la prénommèrent Yvonne.

La petite était la première d’une longue liste de bonheur mais aussi de malheur.

Courant 1722, Yvonne à la mamelle, la belle Perrine se trouva pleine, elle trouvait bien que cela faisait un peu trop tôt mais il lui restait des garçons à faire.

Pas de chance ce fut une fille que l’on nomma Jeanne Anne, elle naquit le 17 février 1723. Alain eut du mal à attendre les relevailles pour trousser sa Perrine, fort à l’ouvrage et régulière comme une pendule celle ci ne vit point apparaître ses menstrues. Yvonne gourmande était à peine sevrée et Jeanne avec ses petites dents lui déchirait encore les mamelons quand en juin 1724 elle sut qu’elle était grosse.

Le 18 février 1725, la petite Françoise arriva, que des pissouzes, Alain commençait à manger les bords de son ample chapeau.

Régulier comme un métronome, Alain fit un enfant à sa femme en mai 1727, un garçon apparut. Hélas l’accouchement pratiqué par la matrone ne se passa pas très bien et chacun attendit que l’infâme petit vermisseau sanguinolent ne trépasse, le 6 juillet 1727 Louis Yves fut conduit au cimetière de la paroisse Saint Michel.

Ce fut une épreuve mais les enfants en cette période mouraient sans qu’on en fasse une affaire d’état. Par contre la mort de la petite Jeanne âgée de 4 ans en octobre 1727 leur laissait un grand vide tant cette petite rayonnait de joie.

Heureusement Perrine était fertile, le 12 juin 1728, un garçon fiable arriva au foyer, nommé Marc la petite momie emmaillotée réussit à franchir les délicats premiers mois de la vie d’un petit breton.

Le cheptel masculin fut complété en juillet 1730 par l’arrivée du petit Yves. Cette fois l’avenir était assuré au foyer Legal.

Malheureusement en mai 1732 le petit Marc en quelques jours fiévreux passa de vie à trépas, bon d’accord Perrine encore pleine en ferait un autre.

Mais le sort, toujours le sort fit qu’en Juin 1733 la petite Guillemette arriva.

La fertilité de Perrine qui était sans borne et la semence d’Alain très prolifique fit que peu de temps après l’enterrement de l’infortunée Guillemette elle se trouva encore enceinte.

Serait ce un garçon ou une autre pleurnicheuse, ce fut l’arrivée de la belle Anne qui pour bien vivre n’en tua néanmoins sa mère.

Douze jours après la naissance de cet enfant vigoureux Perrine fut emportée par une fièvre puerpérale, l’infortunée n’avait que 34 ans et faisait des enfants depuis 13 ans.

Alain jeune veuf se retrouvait avec trois filles et un garçon, il avait perdu la moitié de sa progéniture

Il ne restait plus à Alain que de trouver mamelles à ses petits et ventre à ses désirs.

Ce fut chose aisée tant la chose était courante à l’époque, un veuf, laboureur de surcroît pouvait en peu de temps reformer un couple.

Alain se remaria 10 mois après en la même église avec Françoise Bougeard, elle aussi fille de laboureur et beau brin de fille de 22 ans.

Le 23 novembre 1734, monseigneur Jacob bénéficier de la cathédrale maria donc le veuf et la petite de Ploufagran

Alain se mit à l’ouvrage et dès le début d’année Françoise était grosse, chacun railla la verdeur du laboureur qui ensemençait si vite son champs.

Personne ne se doutait que cela serait le début d’une hécatombe.

En septembre 1735 apparut Mathurine, la pauvrette mourut le mois suivant

En octobre 1736 apparut Thomasine qui ne vécut que 6 jours.

En octobre 1737 Françoise et Mathurin firent leur apparition, le mâle mourut aussitôt et le femelle tardivement en 1741.

En octobre 1739 se fut à la petite Jeanne d’apparaître, elle mourut à 22 mois d’une fièvre maligne.

En mars 1740 Alain se trouva au désespoir, son unique garçon fruit de son premier lit mourut à 9 ans.

La mort avec sa faux planait autour du foyer maudit.

Lorsque naquit Marie Françoise en octobre 1742, aucun enfant n’avait survécu au couple d’Alain et Françoise, ils avaient perdu les 6.

Alain avait déjà enterré 11 de ses enfants.

Inlassablement Alain honorait sa femme en bon chrétien, pas de coit interruptus, pas de manuelle fantaisie ni de joyeux rapprochement buccaux.

A ce rythme Françoise fut encore pleine et Renée Yvonne arriva en août 1744, le chemin était fait, la petite vigoureuse, tout se passa bien.

Non de dieu jura Alain encore une fille.

Il ne croyait pas si bien dire car en avril 1746 leur arriva une fille que l’on nomma Jacquemine, mais là aussi habitude, en juillet elle était morte.

En mai 1748 ce fut avec bonheur que naquit Louis Jan, beau garçon joufflu qui passa sans encombre les premières heures.

En novembre de la même année Marie Françoise la petite de 6 ans pourtant pleine de vie se coucha pour ne plus se relever.

Et de 13, Alain ne se souvenait plus de tous les prénoms de ses enfants défunts.

En avril 1750, naquit le petit Yves, en bonne santé il fit son chemin. Françoise au vrai n’en pouvait plus, les mamelles à moitié taries, le ventre gros et veiné.

Rien n’y faisait Alain chaque soir troussait et forçait et ventre à bébé Françoise concevait. Le 16 juin 1752 elle eut des jumeaux, Hélène s’éteignit au bout de 1 mois et demi et Pierre ne lui survécut que 3 jours.

Le carré des enfants du cimetière Saint Michel regorgeait des petits Legal.

Il n’en était point fini avec les couches car en mars 1754 arriva le beau Mathurin.

Des 22 enfants qu’Alain conçut, 15 moururent entre 0 et 10 ans. 6 firent souches et mes petits enfants descendent du dernier le nommé Mathurin.

Dur tribut livré à la grande faucheuse, point rare en soit mais exceptionnel par son nombre élevé.

Les paysans de ces temps vivaient ils ces morts de la même façon que nous ou bien fatalistes s’en remettaient ils à dieu ?

 

Alain mourut en  1774 âgé de  74 ans et Françoise en 1779 à l’age de  62 ans.

Ils eurent la joie de voir se marier 4 enfants et naitre quelques uns de leurs petits enfants.

Alain vit également se marier 2 de ses filles de son premier mariage

LES CHARNIERS DE L’ILE DE RÉ

 

 

Jean comme tous les jours pénétra dans le vaste bâtiment qui servait d’hospice civil au petit bourg de Saint Martin de ré. Faisant office de croque mort , accompagné de son aide François, il venait quérir leur charretée quotidienne de cadavres

En entrant dans la première salle il croisa sœur Adélaïde la supérieure du couvent des filles de Saint Vincent de Paul , il la salua et s’enquit du nombre de morts à transporter.

Aujourd’hui encore la tâche serait rude, l’épidémie avait fauché son lot de jeunes hommes.

Au fur et à mesure qu’il s’enfonçait dans les méandres des salles, le nombre de malades augmentait, il y en avait partout, tant l’hôpital manquait de lit pour faire face à l’afflux massif de soldats contaminés. Dans les salles des grabats supplémentaires avaient été rajoutés aux lits habituels, on devait les enjamber pour se mouvoir. Chaque couloir, chaque recoin, chaque cage d’escalier recelaient son quota de moribonds. Les préaux servaient de salle d’attente et même les combles avaient été squattés pour pallier à l’affluence.

L’odeur qui émanait de cet entassement était indescriptible, les effluves de sang se mêlaient à celles des vomissures, l’acre senteur de l’urine se mélangeait à celle douceâtre des excréments. Les fades relents des paillasses pourrissantes s’unissaient aux nacres émanations de sueur des hommes qui savent qu’il vont mourir. Dans un coin presque oublié, un jeune garçon d’une vingtaine d’années les yeux ouverts déjà vitreux exhalait une flagrance de mort. Jean se dit qu’il faudrait commencer par ce pauvre hère avant qu’il ne pourrisse et ne fasse qu’un avec sa litière de mauvaise paille.

Les vivants pour la plupart fiévreux attendaient stoïquement leurs derniers instants, les sœurs s’affairaient, soignaient,nourrissaient et réconfortaient les pauvres condamnés.

L’afflux toujours croissant de malade fit que l’on délocalisa à l’hôpital de la marine, à l’aumônerie Saint Louis et à l’ancienne église du couvent des Capucins mais rien n’y faisait nous étions en ce mois d’août 1811 en plein pique épidémique.

L’hôpital avait été réquisitionné en tant qu’établissement de place de guerre de première classe, il était géré par un médecin militaire et du personnel militaire y officiait aidé par les sœurs de Saint Vincent de Paul.

L’île de Ré était en état de siège et un nombre incalculable de soldats étaient entassés dans la place de Saint Martin.

En effet l’administration militaire avait décidé de grouper les conscrits réfractaires du grand sud ouest pour des raisons évidentes de facilité de surveillance, ils arrivaient par colonnes entières et étaient logés dans des conditions épouvantables. Ces arrivées massives entraînèrent une surpopulation, la citadelle regorgeait d’hommes, il fallut en loger dans des tentes et chez les habitants. Les ressources alimentaires furent rapidement épuisées et la malnutrition fit son apparition. Entassement, mauvaise hygiène, mauvaise alimentation, association explosive qui entraînèrent rapidement une épidémie.

Le colonel Dubreton commandant de la place et le général Jarry gouverneur ne s’en préoccupèrent point. Ils laissèrent pourrir la situation et envoyèrent au ministère et à l’empereur des notes d’un optimisme non dénué de flagornerie.

En attendant les décès s’accumulaient, mais menu fretin, gibet de potence ces jeunes réfractaires n’étaient qu’insignifiance.

Jean fit le tour des salles et avec François Renard le commis il comptabilisa six soldats à emporter. Il y avait eu pire.

A l’aide d’une civière il descendit avec son adjoint tous les corps, ils les entassèrent dans une charrette et les conduisirent sur leur lieu de repos.

La fournée du jour appartenait au 7ème bataillon de conscrits réfractaires ils étaient tous en instance d’incorporation dans un régiment de type pénal comme le 29ème régiment léger, le régiment de l’île de Ré ou le régiment de Walcheren.

 

Sur le dessus gisait Denis Chantre, fils de François et Marie Maunac, enfant de Champagne et Fontaine en Dordogne . Il avait refusé de servir et avait rejoint un groupe de réfractaires qui se cachaient dans la forêt avoisinante. Malheureusement une troupe de gendarme à cheval qui ratissait le pays l’avait cueilli lui et ses comparses fuyards. Il fut conduit de marche en marche à Saint Martin de Ré et s’était retrouvé comme bête que l’on parque. Entré moribond le 28 juin 1811 à l’hospice il avait survécu trois semaines dans ce mouroir ce qui était à n’en point douter un genre de record.

Il était là maintenant comme une carcasse vouée à l’équarrissage, les yeux que personne n’avait pensé à fermer, vous regardaient fixement comme une prière éternelle.

Le corps se figeait en une posture ridicule, gisant clownesque sans public.

Les formalités effectuées les entrepreneurs de la mort partirent en direction du cimetière des Chartrains. Le vieux cimetière de la ville était plein, un autre dut être ouvert à l’extérieur du village. La charrette grinçante passa la porte des Campanis et pris la route de la Couarde, la garde souleva chapeaux mais blasée ne fit d’autres commentaires. Devant le grand nombre de décès une fosse commune avait été creusée, les corps rangés têtes bêches comme des sardines en boite étaient recouverts de chaux, l’odeur de charogne empuantissait tous les environs et même les effluves marines n’assainissaient point l’atmosphère. Des nuées de mouettes se battaient avec des nuées de grolles en un festin dantesque. Jean et François en vieux habitués firent fis de la puanteur et déchargèrent leur fardeau. Alignés comme à confesse, certains semblant rire et d’autres se tordre de douleur les cadavres attendaient leur détroussage. Jean se mit en devoir de mettre nus les cadavres, les défroques d’uniformes pouvant être monnayées. Parfois des petits malins avaient même cousu dans la doublure du manteau quelques petites richesses. Un négoce fort lucratif s’était instauré entre Jean et un fourrier de la citadelle. La rigidité des clients rendit la tache ardue, le soleil tapait dru, heureusement la chopine était fraîche. Le butin fut bien maigre et c’est avec dépit que Jean et François balancèrent les corps dans la fosse. Des centaines s’y tenaient déjà, car plus de 400 soldats étaient déjà morts depuis le mois d’avril.

Denis Chantre notre enfant de Dordogne avait tout risqué pour ne pas mourir à la guerre victime des guérilleros Espagnol, des bandits Calabrais ou des cosaques Russes il périt tristement loin de son père et de sa mère assisté seulement par le râle lointain des autres mourants et par le grondement sourd des vagues de l’océan se brisant sur les murailles de la ville.

Aucun des touristes qui foulent en masse cet endroit ne soupçonnent l’existence de charniers où reposent plus de 3000 malheureux, aucune stèle ne rappelle le martyr de ces gamins qui sont morts de ne pas savoir voulu mourir.

L’administration Napoléonienne avisa la famille en mai 1812

ODE A UN VIEILLARD

 

Autrefois fier soldat combattant les allemands

Maintenant maigre et tremblant

Dans ce long couloir triste il avance péniblement

 

Autrefois musclé et svelte, il enlaçait maman en plaisantant

Maintenant nu sous sa chemise hospitalière le regard errant

Dans ce long couloir triste il progresse titubant

 

Autrefois ouvrier fier et compétent

Maintenant fesses plates, jambes grêles , couche tombante

Dans ce long couloir triste il marche doucement

 

Autrefois nous enlaçant d’un amour permanent

Maintenant poussant son déambulant

Dans ce long couloir triste il peine en râlant

 

Autrefois œil vif et pétillant

Maintenant regard perdu et esprit divagant

Dans ce long couloir triste il chemine tristement

 

Autrefois et maintenant se mélangeant

Papa prend donc ton temps dans ce long couloir cheminant

Qu’il est triste de voir pleurer ses parents

LE JOURNAL D’UNE VENDÉENNE, ÉPISODE 8, le temps des départs

 

Les années passèrent, mes fils du deuxième lit comme on disait avaient rejoint dans les travaux agricoles mon fils aîné Barthélémy. Une vraie entreprise familiale, sauf que les terres ne nous appartenaient pas. Bon comme j’avais presque toujours habité à la Crépaudière, je me considérais comme chez moi, ces terres arrosées de notre sueur devraient en toute logique nous appartenir, mais non c’est ainsi.

Il faut maintenant que je vous conte ma dernière aventure de femme, comme je vous l’ai dit le Jean était vaillant au lit et je ne pouvais désâment me refuser tout le temps, mais merveille de la nature aucune graine ne poussait dans mon ventre. Et puis catastrophe en juillet 1879 pas de règle, j’attribuais cela à la fatigue, mais rien ne réapparut j’étais belle et bien prise, 6 années tranquilles et voilà le résultat.

Pour être tout à fait franche j’ai voulu le faire passer, demandant même à ma fille si elle ne connaissait pas une faiseuse d’ange. Ma Marie encore plus cul béni que moi s’en offusqua, ma belle sœur me confia que j’étais rudement maladroite et m’expliqua ce qu’elle faisait avec Eugène. Pour le coup c’est moi qui fut outrée, on me confia quand même quelques recettes empiriques mais à part me rendre malade rien ni fit, mon ventre grossissait. J’ai quand même réussit à connaître l’adresse d’une femme qui pratiquait ce genre de chose et sans prévenir quiconque j’y suis allée. La vieille de ses mains douteuses me farfouilla l’intimité, elle me fit mal et me déclara, ma belle c’est trop tard le temps est passé. Honteuse je m’en fus et retournais à la Crépaudière, pour sur le Jean il fera abstinence pour un long moment.

En avril 1880, mon Pascal naquit, vraiment un beau bébé, comme une idiote j’étais à la Segondinière quand j’ai perdu mes eaux impossible de revenir chez moi, j’ai donc accouché chez et avec la voisine.

C’est Barthélémy qui avec mon mari sont allés à la Mairie, mon fils aîné au fait n’était plus chez nous mais gagé comme domestique de ferme à la Primetière sur la commune de Sainte Flaive. Auguste Daniau le métayer était un ami de mon mari, c’était un brave homme mon fils y était comme chez lui.

Le travail était donc effectué par mes autres fils devenus grands.Nous aurions pu vivre comme cela tranquillement en suivant le cours des jours, le mariage du Barthélémy était même programmé, la promise était la fille d’un métayer de Sainte Flaive Victoire Cloutour, lorsque mon mari fut balayé en quelques jours par la maladie.

Il s’éteignit le 6 juin 1883 à 8 heures du matin, le décès fut déclaré par Pierre mon beau frère et par mon fils Barthélémy. C’était une catastrophe il n’avait que 47 ans et moi j’enterrais mon deuxième bonhomme. Le veuvage était souvent une catastrophe pour les mères de famille que nous étions. Le choix était simple un remariage, vivre avec ses aînés ou la trime si les enfants n’avaient pas des conditions de vie assurée.

Pour mon compte je ne pus garder la métairie de la Crépaudière, Barthélémy était domestique, ainsi que louis, mais il restait avec moi, Auguste, François, Louise, Eugène, Victor et Pascal. Je trouvais à me loger au bourg et je quittais la Crépaudière avec un regret non dissimulé. De métayère libre de mon travail je dus trouver du travail en tant que journalière. Il faut pas se mentir les hommes trouvaient plus facilement car le travail ne manquait pas. J’étais à la limite de l’indigence, une pauvre mendiante comme on nommait les gens en détresse financière. Les enfants firent les frais de cet état de chose, je ne gardais que Pascal vraiment trop jeune, les autres se placèrent comme domestique. Imaginez Victor n’avait que 10 ans et ma Louise âgée de 15 ans qui allait devenir un objet de convoitise pour un valet de ferme déluré ou un patron concupiscent.

Bien revenons au mariage de mon aîné, trois semaine après le décès de mon Jean François, je n’avais guère envie de faire la noce mais la fierté nous fit organiser une belle fête, mort, mariage, naissance, la trilogie paysanne en somme.

Les Cloutour étaient métayers au Beignon à Sainte Flaive, belle et grande famille Barthélémy y serait bien.

Donc la famille fut dispersée, oh pas très loin mais tout de même, il n’était plus avec moi. C’est à cette  époque que je me rapprochais de ma fille Marie, nous étions voisines. Elle me gardait souvent Pascal,lorsque j’allais gagner ma vie. Nous étions dans une économie de subsistance, une vie de labeur et pas un sou vaillant, une catastrophe et vous étiez gros jean comme devant.

Bon j’aurais peut être dû me remarier, je n’avais que 46 ans quand le François est passé et quoi qu’un peu fanée je pouvais encore satisfaire un homme.

Soit manque d’envie, ou manque de prétendant intéressant cela ne se fit point. J’étais désormais pour le village la veuve Ferré. Assidue aux offices, je faisais figure de grenouille de bénitier pour la communauté. Avant de poursuivre il faut quand même que je vous avoue une aventure avec un homme du village, il était marié mais son épouse un peu plus vieille que lui ne répondait plus à ses attentes, alors de temps en temps en cachette de tous. J’aimais ces moments d’intimité volés et la première fois je crois que j’ai jouis comme jamais je ne l’avais fait. Bon je n’étais pas très rassurée, voler l’homme d’une autre n’est point très chrétien et si j’étais tombée enceinte j’aurais eu bonne mine.

Je m’occupais donc de mon dernier et je l’envoyais à l école qui maintenant était obligatoire, ce fut le seul de mes enfants qui sut lire et écrire. Il devint malgré tout paysan comme les autres avec un passage obligé comme domestique. Mais bon l’évolution comme il disait !

Les années passèrent, tour à tour mes enfants se mariaient, Auguste se maria en 1892 avec la sœur de la femme de Barthélémy il entrait donc aussi dans la famille Cloutour.

D’ailleurs mon fils avec son beau père prit la Cossonnière en métayage, j’allais y faire des journées, je pense qu’il avait pitié de ma situation précaire.

En 1895, Louis domestique au Girouard s’y maria avec une fille des Clouzeau et Eugène domestique à Sainte Flaive y maria une fille de la commune.

Pascal finit par partir aussi, toute seule moi qui avait eu 9 enfants. Cette solitude relative, car je voyais souvent et les uns et les autres, me pesait un peu, mais bon chacun faisait sa vie.

Moi je n’étais plus bonne à rien, pour les hommes j’étais trop vieille et mon amant occasionnel était parti rejoindre l’âme de ses ancêtres. Pour le travail, usée, percluse de douleur je n’étais embauchée que pour des taches ingrates et encore avec réticence. Mon fils Eugène me prit chez lui, ou plus tôt il vint habiter chez moi, sa femme la Flavie n’étais guère réjouie et me fit rapidement sentir que j’étais de trop. C’était un peu fort, j’étais chez moi et en plus je lui gardais ses deux petits, ingratitude quand tu nous tiens.

Puis vint la maladie, les derniers mois furent durs, je ne sortais plus. Mes filles Marie et Louise se relayaient à mon chevet, Flavie que j’avais mal jugée m’assistait également. Dans ma petite maison du bourg, je revis tous mes enfants, leurs petits gambadaient auprès de mon grabat, j’étais satisfaite, heureuse et je pouvais enfin rejoindre mon Aimé et mon François.

26 AOUT 1896