AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, ÉPISODE 4, UNE HIDEUSE PROMISCUITÉ

Madeleine, pour la énième fois, allait puiser dans un grand tonneau le vin qui désaltérait ses convives. Comme des puits sans fond, ces travailleurs de la terre, habituellement sobres, s’enivraient d’abondance.

Ç’eût été un affront pour sa famille et pour la famille qu’elle venait d’adopter que cette source de puissant nectar ne se tarît.

Tous buvaient et bâfraient de bon cœur autour de la grande table dressée dans la grange. Chacun avait oublié le froid de ce lundi vingt-cinq janvier : les aînés, à table, en pleine discussion, et les plus jeunes s’endiablant au son d’une danse.

Une partie du village était présente, et ceux du hameau de Rioux ne manquaient guère à l’appel. Outre la famille proprement dite, qui, bien sûr, était là et qui parfois était venue de loin, il y avait les voisins et les amis. Au grand jamais son beau-père n’aurait toléré que l’un d’entre eux ne fût pas invité.

Elle n’avait pas eu, bien entendu, voix au chapitre. Ce genre de mondanités ne faisait pas partie des attributions de la future mariée. Du reste, elle s’en serait bien moquée si, au lieu de trôner auprès de son époux, elle n’avait pas été obligée d’assurer un dur service.

Même pour les danses, son mari François l’avait oubliée. Ce faraud, presque ivre, jouait les matamores en forçant outrageusement sa voix pour pousser des chansonnettes égrillardes. Ces gaillards couplets la faisaient rougir, elle, oie blanche qui n’avait jamais encore goûté aux ardeurs fiévreuses d’un amant.

Sa belle-mère, ou la femme de son beau-père, comme on le voulait, l’interpella et lui dit sèchement qu’à table on se desséchait et qu’il ne faisait pas bon bader. Un large sourire, qui ne correspondait pas à la lueur criminelle de ses yeux bleus, répondit à l’ordre maternel.

Madeleine Gaquignolle savait qu’elle devrait composer avec cette autre madame Gaquignolle.

Elles devraient faire pot commun et, malheureusement, aussi chambre commune. Le provisoire pouvant souvent durer, elle ne pouvait déjà déclarer ouvertes les hostilités.

Elle observa à la dérobée celle qui se permettait de la commander. Marie Brun, sa marâtre, était vêtue d’une robe sombre, parfaitement en harmonie avec la couleur de son âme, et son visage oblong, strié de rides, lui rappelait un vieux tronc qui, par sa face hideuse, lui faisait peur lorsqu’elle était petite.

Sa vilaine coiffe et ses cheveux tirés en arrière accentuaient, s’il en était besoin, encore un peu plus sa méchanceté. Ces traits immondes contrastaient avec la pureté de ses courbes, comme si Dieu, vengeur, n’avait point voulu qu’une seule femme possédât l’entièreté de la beauté.

Sa poitrine, sanglée et domestiquée dans sa robe stricte, laissait supposer quelque magnificence. Son ventre, où étaient absents tous bourrelets superflus, faisait penser à celui d’une jeune nymphette juste prête à marier. Madeleine, un peu rondelette, rêvait d’une taille si parfaite.

Plus grande d’une demi-tête que son mari, elle semblait l’écraser par sa superbe. L’on disait qu’elle portait la culotte et qu’elle menait son Jean Gaquignolle par le bout du nez. Les plus méchants, sans aucune preuve, le prenaient pour un joli cornard.

La voix qui lui donnait des ordres semblait monter des profondeurs de l’enfer, se répercutant en écho sur les reliefs du quotidien. Madeleine se disait qu’elle devrait en supporter les dissonances et que son supplice serait journalier.

Voilà le portrait sans concession qu’elle dressait de la femme avec qui elle allait partager sa vie.

Jamais, tant qu’elle serait dans ce foyer, Madeleine n’aurait son mot à dire. La confrontation serait terrible. Elle ne comptait d’ailleurs pas sur François pour la défendre : il en avait peur. Cette terreur inexpliquée venait d’un lointain traumatisme, secrètement enfermé dans un des méandres de l’esprit de son homme. Elle ne cherchait pas à percer le mystère de cette peur ; tout viendrait en son heure, sur la quiétude d’un oreiller de plume où tout secret s’éventait.

Tout la rebutait dans cette promiscuité future, mais, par contrat, les deux mariés s’étaient engagés à vivre chez les deux vieux. Le but, bien sûr, était de récupérer les lanières de terre que possédait l’ancien. En compensation, l’on vivait l’enfer un bon nombre d’années et l’on se devait de faire mourir ses vieux dans la dignité.

Il en était ainsi depuis la nuit des temps : l’on partageait, entre générations, son espace et son intimité.

Madeleine savait avoir été choisie comme l’étaient toutes les autres femmes. Un savant mélange de maquignonnage et de vils intérêts. Ses hanches, sa poitrine, son ventre, son cul, ses dents et sa dot avaient été évalués et soupesés. L’amour n’y était que pour bien peu. François n’était pas rebutant ; elle ne l’était pas non plus. Sa famille se targuait d’honorabilité ; la sienne ne lui cédait en rien.

Pour le reste, on s’en accommoderait bien. Somme toute, pour jouir d’une femme, il suffisait de bien peu : un acte notarié et une cérémonie à l’église.

La femme n’appartenait plus à ses parents, mais à son mari. Cela faisait partie de l’acceptation des risques. Mais Madeleine, en entendant sa belle-mère lui donner de nouveau un ordre, craignit aussitôt d’être aussi possédée par cette dernière, et cela, il n’en était pas question.

Ces pensées noires s’enfuirent lorsque son mari François vint la prendre par la taille en lui susurrant qu’il serait bien doux de partir. Depuis qu’elle avait conscience d’être femme, elle rêvait de ce moment. Envie, curiosité, obligation : elle n’avait pas idée de ce qui prédominait en elle. La seule chose dont elle était sûre, c’est qu’une appréhension la tenaillait et que, plus le moment de s’offrir se rapprochait, plus la peur la gagnait.

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