L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 17, LA DISPUTE

Lorsqu’en cet après-midi du 21 septembre, Daniel Favreau traverse le village pour faire baptiser sa fille Marie Françoise, celui-ci semble abandonné.

C’est aussi que la période n’est guère propice à une naissance. Pensez donc ! Faire perdre son temps précieux de vigneron au moment des vendanges relève d’une hérésie. Certes, Daniel n’est pas à proprement parler un vigneron, il serait plutôt marchand, mais comme tous, il a la fierté de posséder quelques arpents de folle blanche.

À ses côtés chemine Marie Radégonde Rousseau et son ami François Bion, qui lui a fait l’honneur d’être présent.

Daniel se gonfle d’importance de connaître ce bourgeois, marchand enrichi dont il compte bien suivre la trace. Le parrain est son frère Jean et la marraine sa belle-sœur Madeleine Daunis. C’est elle qui porte l’enfant, la maman, impure et épuisée par la délivrance, ne pouvant venir à l’église.

Sur le pas du saint lieu, le curé Dénécheau devise avec Marie et Louise Poirel. Enfin, si de loin la discussion peut paraître banale, de près elle ressemble plus à une dispute.

Le curé est rouge comme un coquelicot, il se dresse tel un rempart. Son parler est haut et résonne comme lors de ses prêches. Visiblement, les antagonistes sont prêts à se dire des sottises, des phrases ineffaçables et regrettables ne sont pas loin de sortir de la bouche de ces nobles gens. Si le père n’avait point porté la soutane et si Marie et Louise n’eussent pas revêtu leur robe de carrosse, on aurait pu se croire dans une auberge où un client, après débauche, n’aurait point voulu régler les charmes rétribués des dames.

La plus véhémente est Louise, la plus jeune, pâle comme la pierre de Crazannes, juchée sur des escarpins de cour, enveloppée d’une robe élégante de velours grenat. Elle se dresse, postillonne au visage du prêtre, lui crache presque au visage. Son visage, au nez effilé, ses petits yeux porcins, ses pommettes saillantes, tout concourt à la médiocrité de son apparence. Sa colère manque de faire jaillir sa poitrine, qu’elle a de forte. Cela, en un autre lieu, aurait pu faire sourire le curé, mais ici l’indécence de ce poitrail décuple sa fureur.

Marie, tout en soutenant sa sœur, est plus en retenue. Sa poitrine plate comme la plaine d’Aunis ne risque pas de sortir de son carcan de convenance. De dix ans plus âgée, son visage marqué d’une grande lassitude est moins rude que celui de sa sœur, plus replet, plus rond. L’une est vallons, l’autre est crêtes montagneuses. Elle est aussi vêtue plus modestement, plus campagnarde. Il est vrai que l’autre, la furie, s’apprête à rejoindre son mari en leur maison de La Rochelle et qu’elle ne peut se déplacer en de humbles habits.

Ce sont deux mondes qui s’affrontent, lui du premier ordre, eux du second. Il est prêtre de paroisse, eux sont seigneurs en partie du Gué-d’Alleré.

Normalement, leurs intérêts sont communs, l’un est le pilier de l’autre et vice versa, mais ici l’intransigeant curé s’oppose aux privilèges des autres.

Daniel, qui maintenant pénètre dans l’église, connaît comme tous les villageois l’origine du conflit. Il se garde de prendre parti, salue bien bas les nobles gens dont quelques-unes de ses meilleures pièces de vigne dépendent.

Marie Louise Poirel, héritière de Louis Poirel, conseiller du roi au siège présidial de La Rochelle et épouse du chevalier de Gascq, tourne cul sur pointe et rentre au château.

Louise Guy ordonne à son cocher de partir. Son mari, Jean François de La Porte, avocat, l’attend chez eux, en leur demeure de ville, paroisse Notre-Dame à La Rochelle.

Les deux sœurs sont, avec leur frère Louis Poirel, détentrices des terres de la seigneurie du Gué-d’Alleré. Lui n’habite pas sur place, laissant le château aux de La Porte et aux de Gascq.

Comme de vulgaires campagnardes, comme de vulgaires bêtes, les deux sœurs ont pondu de nombreux chiards, qui soit galopent, la morve au nez et le cul sale, avec les vils enfants des paysans, soit pourrissent dans le cimetière qui jouxte presque leur château.

Cette noble demeure n’est point véritable château, mais plutôt maison bourgeoise, plutôt campagne pour gens de robe de la ville. Le père avait acheté l’ensemble de la seigneurie à la famille Joubert, terre avec ses droits, métairie et corps de logis. La famille Poirel, issue d’officiers du comté de Benon, n’est point richissime et sûrement à peine noble. Mais ils sont d’une âpreté redoutable et font resurgir de vieux privilèges éteints depuis longtemps.

Justement, ces hobereaux ergoteurs viennent d’ester en justice contre le curé qui s’oppose à eux. L’objet de la querelle est une simple porte qui, de la métairie du château, permet directement de pénétrer dans l’église via le presbytère. De cela, foi de curé têtu, il n’en est pas question et, dès son arrivée, il fit murer la porte.

Daniel, dansant sur ses deux jambes, confus d’avoir assisté au tournoi entre les deux autorités du village, ne sait quoi faire pour faire redescendre la tension du curé. Ce n’est pas lui qui y réussit, mais son ami François Bion qui, du même monde que le curé et plein d’entregent, calma la colère divine.

C’est le neuvième baptême de l’année. À ce compte-là, il va falloir agrandir l’église.

AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 16, JACQUES LE BRULEUR

Élisabeth, tristement, regardait la charrette qui, brancards levés, ne serait pas cette année attelée par Jacques. Presque neuve, caractéristique avec ses roues hautes, propre et soignée comme une bête, elle semblait attendre le retour de la période de distillation avec impatience. À côté gisait, comme une vache près de vêler, une grosse chaudière en cuivre.…

L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 15, LA MÈRE ÉPLORÉE

En cette fin d’après-midi, la chaleur est encore épouvantable, insoutenable, lourde. Pas de vent, mais même pas une brise légère qui viendrait apporter un ersatz de fraîcheur. Les feuilles des marronniers sont immobiles, semblant retenir leur souffle. Cette haute canopée est comme une cathédrale de pierre, sculptée pour l’éternité dans une absence de mouvement éternel.…

L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 14, LA MARANDAISE

Le curé se demandait bien comment ce grand escogriffe de Jacques Margat avait fait pour rencontrer une femme qui venait de si loin. Il faillit lui demander, mais avant, il convenait de convenir de l’heure du baptême du petit Pierre Jacques Urbain qui venait de naître. Ceci fait, il le regarda partir en se posant…

L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 13, LES ENFANTS QUI PASSENT.

Au domicile de Nicolas, l’on s’agite, on discute. La petite est passée dans la nuit. On s’y attendait, tellement chétive qu’elle était. La bonne âme qui lui donnait le sein en l’absence de sa mère l’a trouvée bien silencieuse, bien roide, sans couleur. Sans s’inquiéter, au départ, outre mesure, laissant la lumière succéder à l’obscurité…

L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 12, ON TOND BIEN LES MOUTONS

Pierre Boucherie a trente ans, il va convoler, c’est le bel âge pour le faire, bien que cela commence à être un peu tardif. Sa promise, que le 3 mai 1751 il va conduire à l’autel, se nomme Marie-Anne Charré. Mariage de raison plus que d’amour, elle possède quelques lopins de terre, quelques pieds de…

Votre commentaire