L’ENFANT DE LA TOUR D’ABANDON, 1 ère partie

Alors que certains, au bout de la France, subliment leur gloire agonisante, d’autres, ici, subliment leur misère.

En ce onze décembre de l’an de grâce 1814, en la dix-neuvième année du règne de Louis XVIII, il fait un froid de gueux dans la petite ville de Rochefort. Une méchante pluie, la veille, a trempé les routes, les chemins et assombri les âmes.

Les maisons, blotties dans un méandre de la Charente, souffrent comme les êtres de la bise humide venue du proche océan. La froidure du matin a cristallisé des milliers d’infimes gouttes d’eau et les a transformées en un superbe miroir glissant. Le contraste est frappant entre la blancheur du givre et la noirceur des murs encore enveloppés du rideau de la nuit.

Au loin, derrière les remparts, les marais expirent leurs exhalaisons mortelles en un souffle puissant qui saisit les hommes. L’eau stagnante hésite entre la moiteur de la végétation en décomposition et l’immobilité de l’impassible gel. Là, le froid a gagné et une fine pellicule de glace, presque invisible, étend son piège funeste ; ici, l’imprégnation aqueuse a triomphé et la surface trouble se strie de milliers d’ondulations.

Il y a manifestation d’un profond trouble : froid et immobilité, humidité et mouvement.

Dans la rue des Remparts, près de la porte Bégon, une frêle silhouette se glisse dans l’obscurité finissante. Hésitante, apeurée, d’un pas mal assuré, elle se dirige vers la chapelle Saint-Charles. Ses sabots s’enfoncent dans le chemin où la débâcle règne ; elle ne trouble guère le silence de la ville, mais pourtant elle redoute d’avertir, par le chuchotement de ses mouvements, la sentinelle grelottante de la porte.

Le militaire, en sa stature de gisant, fait semblant de ne pas remarquer cette drôlière en haillons. Elle n’est pas ennemie, elle n’est ni anglaise ni prussienne ; alors à quoi bon donner une alarme inconséquente ? Habitué des lieux, il sait que la pauvreté contraint certaines à frôler de leur présence les murs de l’hôpital Saint-Charles. Il n’en éprouverait rien de spécial si le souvenir de sa propre jeunesse heureuse ne venait lui rappeler les conséquences de ce qui, bientôt, allait se passer.

Enveloppée d’un vilain châle percé, son visage protégé par un fichu grossier, elle approche de son but. Elle respire mal , le froid brûle sa gorge, son souffle est court. Ses doigts sont gourds, ankylosés , elle craint que les nuages de vapeur qui l’environnent ne trahissent sa présence. Elle ne veut pas qu’on la voie, elle ne veut pas qu’on sache, elle ne veut en rien répondre de ses actes. Cette tache, à elle-même et aux autres, doit disparaître.

Depuis son enfance, elle porte le fardeau de sa misère ; mais cette dernière épreuve, envoyée par un mauvais Dieu, elle ne peut l’assumer seule.

Elle a pourtant cru qu’un bonheur pouvait se faire jour dans sa vie et qu’elle aussi pourrait jouir d’une simple existence.

Un visage, un corps, et elle s’imagina son monde changé. Dans sa mansarde ouverte au vent, sur sa paillasse moisie, elle se donna à un marin de la Royale. Beau parleur, hâbleur, il l’avait dépucelée sans lui apporter seulement les rudiments de l’amour. Profitant chaque jour de son jeune corps, violant ses seins et ses jolis sillons, lui faisant croire qu’elle serait sienne autrement que par son vit.

Chaque soir, titubant de vin, revenant des auberges qui enserrent l’arsenal, il montait quérir son dû, prenait, mais ne donnait rien d’autre que sa semence.

Un jour, l’imprudente s’aperçut que son sang menstruel ne coulait plus ; mais, ignare des choses de la vie que personne ne lui avait jamais apprises, elle ne s’en soucia guère. C’est son amant qui constata ses rondeurs naissantes ; il lui mit une dérouillée, la souilla une dernière fois et disparut à jamais.

Il fallut se rendre à l’évidence : elle était pleine, elle était grosse, abritant en son sein un bâtard non désiré. Journalière, toujours à mendier un travail pour survivre, isolée, sans famille, n’ayant que son jupon troué comme viatique, il était hors de question qu’elle fasse porter sa misère à un petit.

Elle pondit, dans une douleur relative, son vilain œuf. N’ayant aucune pièce à donner à une sage-femme, aucune de la profession ne voulut se déplacer. Elle fut aidée par une prostituée de la rue des Mousses et par la mégère compatissante qui l’avait trouvée. Elles firent mieux que bien, et une grosse braillarde, potelée comme une barrique de vin de Charente, rugit comme une corne de brume dès son premier souffle hors du ventre chaud de sa génitrice. La petite n’eut pas la délicatesse de mourir immédiatement, comme tant d’autres le font. Bien dommage.

Crevant de fièvre, avec cette chair flasque sur le ventre, souillée, déchirée, crasseuse , elle se retrouva seule. La logeuse lui ayant soufflé que, si le lendemain le chiard était encore là, elle serait mise à la rue.

La péripatéticienne, en femme expérimentée et instruite des inconvénients de la féminité et des choses de l’amour, lui susurra qu’en haut, là-bas, à l’hôpital des pauvres, l’on pouvait se débarrasser de ces inconséquences sans risquer pour autant l’échafaud. Elle comprit tout de suite, en femelle raisonnée, qu’entre un infanticide et un abandon, le chemin de sa conscience était tout tracé.

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