LE CHANSONNIER ROUGE, ÉPISODE 9, L’EXIL A JERSEY

Victor Hugo (1802-1885), écrivain français, à Jersey (assis, main droite dans le manteau à la Napoléon), vers 1853-1855. Photographie de Charles Hugo (1826-1871) et Auguste Vacquerie (1819-1895). Paris, Maison de Victor Hugo.

LE CHANSONNIER ROUGE, ÉPISODE 8, LA CHANSON DES VIGNERONS

LE CHANSONNIER ROUGE, ÉPISODE 7, LA RÉVOLUTION DE 1848

Notre chansonnier local devint soudain une célébrité, et de nombreux opposants au régime lui adressèrent leurs félicitations. Claude n’était pas peu fier d’exhiber des lettres du grand Victor Hugo et de Garibaldi.

Claude rayonnait de voir ses vers reconnus par tous. La vie était merveilleuse : on le reconnaissait enfin comme chansonnier, les vignes donnaient bien et les affaires prospéraient. Hélas, le 2 décembre 1851, Napoléon le président devint Napoléon l’empereur. Dans ce nouvel état, il convenait de circonscrire l’opposition et de purger l’Empire de ses opposants.

Il y eut bien quelques remous devant l’hôtel de ville de Niort, mais le préfet Sainte-Croix avait les choses en main : le 1er hussard et un peu d’infanterie dissipèrent toutes les velléités de révolte.

À l’instigation de Claude Durand, Louis Leroy organisa à Mauzé un conciliabule avec les socialistes du cru. Les choses n’allèrent pas plus loin et, on s’en doute, ces paroles n’ébranlèrent nullement le nouvel édifice qui, dans la France entière, se montait.

À Niort comme ailleurs, le nouveau régime ne manquait pas de zélateurs, et la commission mixte des Deux-Sèvres agita son glaive pour châtier ces impudents républicains teintés de rouge.

Claude Durand, dangereux spécimen politique, fut condamné par contumace à la déportation en Algérie. Notre chansonnier avait senti le vent de la répression et avait choisi la clandestinité.

Mauzé, qui n’était pourtant pas le foyer infectieux du républicanisme, vit plusieurs des siens frappés d’ostracisme.

Clerc Lasalle, vice-président du tribunal civil de Niort, fils de Mauzé, se vit exilé à Bordeaux ; Louis Leroy, le menuisier, fut interné à Lille puis à Angers ; Renaud, le tailleur de pierre, et Pierre Serice, le tailleur d’habits, furent envoyés à Rochefort et à La Rochelle.

Auguste Audoin, l’aubergiste, fut lui aussi expulsé quelque temps, et Louis Isaac Bouhaud, dit Lowinski, propriétaire, fut un temps emprisonné et expulsé.

Fayet, notre commandant de la garde nationale, fut interné au donjon de Niort puis condamné à la transportation en Algérie.

Claude ne se sauva pas bien loin et bénéficia de la complicité de ses proches. C’est toujours entouré des siens que l’on se sent le plus en sécurité.

Ce fut sa femme, Marie Magdeleine, qui, avec intelligence, géra le quotidien de Claude. Caché dans un cuvier, il attendit que la pression retombe pour qu’enfin il puisse prendre un peu le large. Il avait le sentiment de mettre en péril la sécurité de sa famille et de ses proches, et c’est avec une heureuse satisfaction qu’il les laissa organiser sa fuite.

Il laissa son cher Mauzé avec tristesse, et c’est avec résignation qu’il abandonna le corps chaud et protecteur de sa femme. Il ne savait quand il la reverrait, et son ignorance du monde extérieur l’inquiétait énormément.

Il laissait aussi ses enfants : Marie, 23 ans, en âge de se marier ; Zoé Victorine, la rêveuse aux amours magnifiés, qui, elle aussi, attendait le prince charmant ; puis Claude, son fils de 18 ans, qui lui voulait l’accompagner, le protéger et le soutenir.

Ce départ fut bien triste, mais c’était le début d’une autre vie pour notre vigneron. Avec la complicité de ses proches et une organisation sans faille, il put atteindre la Belgique avant de rejoindre la communauté des exilés en Angleterre, et plus particulièrement sur l’île de Jersey.

L’île de Jersey est située dans la Manche, à une vingtaine de kilomètres des côtes françaises. Elle appartient à la Couronne britannique, mais sa culture est imprégnée de celle de la Normandie toute proche. Elle a le réel avantage de ne pas être trop éloignée, permettant ainsi de recevoir des nouvelles de France et surtout d’en donner.

L’illustre exilé de l’île n’était pas encore arrivé quand Claude aborda sur ses rives. L’iconographie nous montre un Victor Hugo isolé et contemplatif sur son rocher, comme Napoléon sur son rocher de Sainte-Hélène, alors qu’il y régnait un important mouvement dû aux nombreux proscrits qui s’y trouvaient déjà.

La capitale en est la petite ville de Saint-Hélier, et ce fut là que Claude trouva à s’héberger. Il n’était pas seul de son département à s’être échoué sur ces falaises inconnues : ils n’étaient peut-être pas tous là, mais la colonie de Deux-Sévriens irait jusqu’à douze.

Victor Hugo arriva le 5 août 1852 à Saint-Hélier. La nombreuse colonie accueillit l’illustre écrivain comme il se devait. Claude fut présenté à Hugo comme le parolier de la chanson des vignerons que tous connaissaient. Entre le vigneron et le célébrissime auteur existait un abîme. L’un était fils de général, l’autre fils de scieur de long ; l’un gribouillait des chansons en vers boiteux, l’autre avait déjà écrit de sublimes œuvres.

L’un n’avait d’audience que dans les auberges et les caves de l’Aunis ; l’autre parlait aux assemblées et même aux rois.

L’un voyageait avec armes et bagages, avec famille et maîtresse, alors que l’autre pleurait l’absence de sa Marie Magdeleine et de ses enfants.

Mais Hugo était bon homme et ne dédaigna pas le rustre au costume élimé et au chapeau haut de forme ratatiné.

Le train de vie des deux hommes, évidemment, n’était pas le même. Le grand auteur, après s’être installé provisoirement à l’hôtel de la Pomme d’Or, organisa sa vie dans une maison qui s’appelait Marine Terrace, alors que Claude gîtait plus modestement.

Autour d’Hugo se développa un foyer littéraire et politique : des politiciens, des journalistes, des artistes y exprimèrent leurs opinions et y clamèrent leur liberté d’expression.

Un journal, « L’Homme, journal de la démocratie universelle », y était même imprimé sous la direction de Charles Ribeyrolles.

Même si tout concourait à une vie normalisée, il n’en demeurait pas moins qu’ils étaient tous des proscrits. La plupart vécurent d’expédients ; tous n’avaient pas la notoriété de Victor Hugo ni ses finances.

Que faisait Claude Durand parmi cet aréopage de journalistes, d’intellectuels, d’écrivains, lui qui n’avait commis que de bien piètres chansons ?

Il vivotait, guettant le courrier et les maigres sous que lui envoyait sa femme.

Chaque événement prenait là-bas une tournure bien particulière : les uns s’en allaient, d’autres mouraient, d’autres encore arrivaient. Des intrigues se nouaient, des amours commençaient, des adultères se commettaient.

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