LES FARINIERS DE LA ROULIERE, PARTIE 17/17, LA SÉPARATION

Le treize septembre 1750, tous les paroissiens de Benon sont présents à l’église Saint Pierre on s’entasse, on lève le col pour mieux voir, on se pousse, on se hèle et on s’engueule. Le père Ciraud est heureux de voir une telle presse dans son église, c’est bien la première fois.

Certes on ne vient pas pour son sermon mais pour la bénédiction de la cloche, il y a du beau monde et les équipages des gens de La Rochelle piaffent dans la cour du château lieu de leur attente.

La cloche portent le nom d’Anne Charles Frédéric Marie Louise Marie, cela faisait un peu long pour une cloche et Pierre se dit qu’il a oublié le premier prénom lorsqu’on arrive au dernier.

La cloche pèse 560 livres et est parrainée par le très haut et très puissant prince monseigneur Anne Charles Frédéric de la Trémoille, prince de Talmont, duc de Chatellerault, comte de Taillebourg et de Benon, premier baron de Saintonge, brigadier des armées du roi, gouverneur des villes et forteresses de Sarrelouis.

La marraine n’est autre que son épouse Marie Jablonowska palatine de Russie et fille d’un palatin et général Russe.

Bien sûr le comte et la comtesse ne sont  pas présents dans leur comté crotté et sont représentés par des personnalités locales.

Lui l’est  par Marc Antoine Giraud avocat au siège présidial de La Rochelle et sénéchal du comté de Benon, le bougre n’est pas prince mais seigneur de Barbotine, cette noblesse sent la roture mais à n’en pas douter il est bien le maître. La représentante de la palatine Russe qui s’en conteste n’avait jamais mis les pieds à Benon est Marie Françoise Busseau veuve de maitre Jean Régnaud avocat et lieutenant assesseur au siège du comté de Benon et sénéchal de Nuaillé.

Pierre apprend que la marraine par procuration est la fille d’un marchand d’eau et la petite fille d’un farinier de Nuaillé d’Aunis, cela le conforte que sa famille peut se hausser et qu’un jour peut être un Fleurisson se pavanera devant l’autel avec un jabot de dentelle pour parrainer une cloche bien plus grosse que celle de l’église de Benon. En attendant c’est Marie qui lui sonne les cloches car il bade fasciné les robes vives des notables du comté.

Le comté de Benon un nom fastueux pour une bien maigre bourgade, quelques masures blotties au pied du vénérable château qui achève ruine doucement.

Les misérables maisons de la Grenouillère où dans une promiscuité détestable s’entassent les charbonniers.

Même l’abbaye de la Grâce Dieu sombre peu à peu sous ses anciens ors, fini le temps des défricheurs, de l’extension, fini les splendeurs médiévales ou Du Guesclin venait assiéger le château fort sur sa motte. Certes ils grouillent encore des assesseurs, des huissiers, des notaires, des gardes mais tout croule lentement et bientôt ses seigneuries ne dédaigneront plus se crotter les chausses dans les amas boueux des tas de fumier qui s’écoulent.

La véritable richesse est bien sûr la forêt, mais de rétrécissement en brûlis sa surface déjà menacée n’entoure plus le village.

Pour les habitants, lieu à la fois sombre et dangereux mais aussi nourricier elle représente encore un acteur vivant, bien plus présent que le comte de Benon.

En fin d’année c’est chez le notaire Petit que l’on acte pour le mariage du dernier de la lignée, Paul Fleurisson épouse Catherine Prigneaux. Marie dit qu’elle avait la gueule sale des charbonniers et les dessous pas très nets des gens de la sylve. Pierre a hésité longuement à autoriser son cadet à prendre la fille d’un charbonnier puis vaincu par la ténacité amoureuse de Paul a accepté cette mésalliance. Trois frères, trois belles sœurs, la situation allait devenir terrible.

Les Fleurisson ne croulent pas sous les fils , Pierre en a un, Jean en a deux, et Paul n’en a point.

Les trois frères s’entendent à merveille mais sentent au fond d’eux même qu’une séparation serait la bienvenue.

Jean au grand désespoir de son frère quitte le giron familial et se fait embaucher au moulin de l’étang au nord du village appelé aussi moulin neuf sûrement par rapport à l’antériorité des autres. C’est la première fois qu’un Fleurisson quitte la Roulière. Le vieux Nicolas Moisnet qui peu à peu laisse les rênes à son fils jubile que le Jean vienne lui quémander une place.

Paul quand à lui devint laboureur à bœufs, un farinier est un homme de la terre et la transition se fait sans aucun problème, aussi loin que vous allez dans Benon vous pouvez maintenant tomber sur un enfant où coule du sang de la lignée des marais.

La santé de la femme de Jean est précaire puis devint tout à fait mauvaise, le 12 janvier 1752, un nouveau veuvage frappe les moulins.

Jean en est inconsolable, enfin il ne le reste guère car il se négocia sa troisième femme avec rapidité.

Comme la mort voyage de concert avec la vie et qu’elle emporte souvent les membres d’une même famille, Pierre perd sa fille aînée Marie Anne âgée de 8 ans. Une vilaine maladie infantile et la voilà qui passe de la cour du moulin à garder les oies à la terre gorgée des os blancs des ancêtres de la terre consacrée du cimetière.

Ce n’est pas juste qu’un si joli minois passe de la vie à trépas mais aucun remède, aucun sorcier, aucun chirurgien ni médicastre ne peut rien pour la petite.

De toute façon tout ce petit monde en est à l’organisation du nouveau mariage, Jean dont l’appétit de femme n’a pas été rassasié a hâte de se jeter avec fougue sur le corps de la nouvelle.

Le mardi 16 mai 1752 tout le monde est réuni, la date est  idéale, le temps magnifique. Les travaux dans les champs sont certes importants, mais les fenaisons et les moissons sont encore loin, alors il règne sur le village comme un air de fête. Ceux qui ne sont pas invités à la noce au Jean Fleurisson regardent sur le pas de la porte passer le long cortège. La noce se déroule au moulin de l’étang, Pierre voulait qu’il ait lieu à la Roulière, les frères sont donc en froid.

Il n’y a pas d’habitation entre le moulin et le village mais dans la mosaïque des terrains se pressent les curieux qui un instant laissent leur labeur pour sourire au son de la viole et du violon. Il savent que tout à l’heure les mariés ne leur refuseront pas un coup de vin de l’Aunis.

La mariée est née à Benon mais habite depuis plusieurs années dans la paroisse Saint Barthélémy à la Rochelle, c’est donc un peu une étrangère et il faut  une dispense du curé de Saint Barthélémy pour qu’elle puisse se marier ici. Des femmes à la dot disponible et aux cuisses fébriles auraient bien conduit le double veuf à l’autel à la place de La Rochelaise.

Bien sûr Pierre est là avec ses beaux frères, mais il refusera ou plutôt fit semblant ne pas savoir signer. Heureusement avec l’alcool et la bonne chair que les femmes de la famille et les voisines ont préparé l’atmosphère se détend et l’on danse une grande partie du jour et de la nuit.

Il y a maintenant trois entités Fleurisson et Jean et Pierre ne se verraient plus qu’aux messes et aux réunions familiales.

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