LE JOURNAL DE LA TONDUE, ÉPISODE 9, LE DIFFICILE OUBLI

Les années ont passé, je déambule dans ce village qui a été autrefois celui de mon enfance.

Tout me pèse d’être ici, mes troubles reviennent, longtemps j’ai vécu de psychoses, un coiffeur me terrorisait et j’ai eu beaucoup de mal à me mettre nue devant mon mari.

Je croyais que tout était derrière moi mais il n’en est rien.

Les rues n’ont pas changé, les ruelles sentent la même odeur, je crois reconnaître la rugosité des pavés.

Tout est pareil à mon souvenir et pourtant cela a bien changé, il me semble qu’il y a moins de commerce. Le planteur de Caiffa a fait place à une coop, à la place de l’antique boulangerie se dresse une rutilante façade où les pâtisseries sont un appel à la gourmandise.

Il n’y a plus de maréchal ferrant, plus de forge, un garage avec une pompe les a remplacés.

Autrefois les arbres sur la place me paraissaient immenses, ils sont maintenant petits et pleurnichards.

Je croise des gens, aucune réaction, pas même un regard, sont-ils tous des fantômes qui errent sans but dans ce triste village qui se meure?

J’approche de mon ancien chez moi, tout me revient. La façade est la même, les volets peints en vert semblent avoir été changés. En haut j’aperçois la lucarne de ma chambre. Les souvenirs se bousculent mais ce ne sont pas ceux du bonheur. Non ceux là sont enfouis sous une couche de misère, de crasse , de rancune et de haine.

Mon attention se crispe sur le décrotte pieds qui se trouve près des marche de l’entrée, c’est bizarre que je me rappelle de cela, je m’étais ouvert le haut du crane en tombant dessus.

Une vieille dame m’observe, me fixe. Je ne la reconnais pas mais je crois que elle a deviné qui je suis. Elle est visiblement gênée, peut être qu’elle est l’une de celles qui m’ ont dénudée ?

Mes parents sont morts maintenant, je suis revenue pour la succession, je dois signer la vente de la maison chez le notaire.

Je ne les ai pas revus depuis la libération, j’ai écris, je leur annoncais mon mariage, la naissance de mes enfants. Jamais je n’ai eu de réponse, tondue, reniée, tondue, reniée, les mots chantent dans ma tête.

Mon père plus enclin au pardon est mort en premier, jamais ma mère n’a consenti à ce qu’il reprenne contact avec moi. Je lui en veux, il aurait pu battre l’autorité de sa mégère d’épouse au moins une fois dans sa vie.

Elle, résistante dans sa haine était crevée toute seule au fond de la pénombre de la solitude. Je n’avais pas voulu assister à ses obsèques, comme elle avait refusé que j’assiste à ceux de mon père.

Je continue ma promenade, j’arrive à l’école, elle est la même à l’exception des jeux d’enfants au milieu de la cour.

Une bouffée d’angoisse m’envahit, le préau, la cour, on me tond,on me bat, on me met toute nue, on me badigeonne de sang. Il me faut fuir cet endroit, je cours presque.

Haletante j’arrive au cimetière, j’hésite, mais finalement je pousse la grille grinçante. Je ne sais pas où est la tombe de mes parents, alors je cherche, je redécouvre des noms.

Mais j’imagine que là sous la terre pourrissant se trouve une partie de mes tortionnaires.

La voilà, simple, de pierre, trois noms sont gravés celui de mon père, celui de ma mère et stupeur celui de mon frère. Je savais bien sur qu’il était mort, cet imbécile après s’être engagé dans l’armée de De Lattre de Tassigny, avait rempilé pour l’Indochine. Ce que l’emprisonnement des allemands n’avait pu faire, celui des viêts l’avait réalisé. Il est mort d’épuisement dans un camps perdu dans la jungle près de la frontière chinoise.

Je ne ressens rien devant ce monument où reposent les miens ou du moins ceux qui ont été miens autrefois , dans une autre vie. Je me détourne, je ne peux pas pardonner leur prise de position leur ostracisme. Non qu’ils ne dorment pas en paix, qu’ils se retournent comme une broche dans le feu de l’enfer.

Une femme toute de noir vêtue se penche au loin sur une tombe. La pierre tombale n’a pas été encore posée, le deuil est neuf.

Elle se relève doucement, je la reconnais, c’est Jeanne. Je me dirige vers elle, je crois qu’elle aussi m’a reconnue.

Mais alors que je pense pouvoir lui parler, elle s’enfuit et replonge vers le néant.

Sur la tombe, beaucoup de fleur, une couronne à notre compagnon d’arme Jean.

Une autre de fleurs rouges barrées de l’inscription à mon mari fidèle.

Je me glace, la tondue Jeanne a épousé son tondeur.

Plus rien ne me retient je vais rejoindre mon mari, le père de mes enfants, celui qui, un été de 1945 a posé la main sur moi alors que je me terrais peureuse dans le bosquet de la ferme de ses parents.

LE JOURNAL DE LA TONDUE, ÉPISODE 1, LA GIFLE

LE JOURNAL DE LA TONDUE, ÉPISODE 2, L’ATTENTE INSUPPORTABLE

LE JOURNAL DE LA TONDUE, ÉPISODE 3, L’ARRESTATION

LE JOURNAL DE LA TONDUE, ÉPISODE 4, LE JUGEMENT

LE JOURNAL DE LA TONDUE, ÉPISODE 5, LA TONTE

LE JOURNAL DE LA TONDUE, ÉPISODE 6, LA DÉNUDATION

LE JOURNAL DE LA TONDUE, ÉPISODE 7, LA PROMENADE HONTEUSE

LE JOURNAL DE LA TONDUE, ÉPISODE 8, LE DIFFICILE APRÈS

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