LE JOURNAL DE LA TONDUE, ÉPISODE 5, LA TONTE

Voila c’est fait le tribunal de l’épuration a effectué sa tache, pas d’avocat, tout est à charge. Je comprends que je suis un exutoire. Il faut cela pour passer de la défaite à la victoire. Il faut torturer des femelles, la victoire est homme, la défaite est femme. C’est la revanche du sexe virile, sur la tentatrice qui se donne à l’ennemi.

Les chants à l’extérieur se mélangent aux cris de haine et de mort.

Il nous faut sortir.

Jeanne commence la procession, hier elle avait été tondue mais pas exhibée, la foule la happe.

Puis je mets un pied dans le préau, toutes les femmes du village sont rassemblées, la Simone me crache au visage, son crachat humiliant dégouline sur mon visage, une autre m’arrache une touffe de cheveux, les coups de poing s’abattent. On me gifle, me griffe. Une gamine de même pas quinze ans tire un grand coup sur mon chemisier c’est l’hallali. Chacun veut un morceau de tissu, comme un trophée. Sans que je puisse rien faire je suis nue jusqu’à la taille.

Un maquisard me tire de là car c’est sûr je vais être lynchée. Nous sommes maintenant regroupées. Jeanne est un pantin désarticulé et doit être tenue pour rester debout, les deux catins ne sont que plaies et la femme de collabo est bizarrement intacte, comme si son contact avait révulsé et dégoutté.

Je suis la seule à être à moitié nue, la foule rigole de moi. Je suis couverte de honte, mes douleurs physiques sont effacées.

On nous fait monter sur la plate forme du camion, il y a une chaise.

La foule est dense, charognarde, elle attend sa proie, elle attend la viande qu’elle va manger de son bec crochu.

Après le vacarme un silence de cathédrale s’installe, je préfère le bruit. Car le silence c’est la mort, la disparition.

Je passe la première, c’est Raymond le coiffeur du village qui a été réquisitionné, c’est un joyeux luron de bal populaire, toujours à faire le pitre. Il a le premier rôle, montre la tondeuse à la foule qui scande, tond , tond, tond.

Il prend son temps, je baisse la tête, on me la redresse violemment pour que personne n’en perde une miette. Je reconnais tout le monde ou presque, c’est une réunion de famille.

Louise ma copine d’école, on a eu nos premières règles presque ensemble et l’on se disputait Jean. Odette la fille de l’épicière, jalouse de nos poitrines .

Ernestine la vieille mercière, il y a l’épicière celle qui me vendait des bonbons lorsque j’étais petite fille et que je me rendais à l’école ici même.

Il y a aussi plusieurs enfants, deux garçons prépubères regardent avec attention mes seins.

Raymond joue les Maurice Chevalier, il fait le spectacle avec sa cigarette au bec et sa casquette de travers.

Soudain une immense clameur, le froid de la tondeuse arrive sur ma nuque, elle remonte et le salaud exhibe une grande mèche, les charognes sont folles de joie, on crie toujours plus fort, encore encore.

Je ne ressens plus rien, les cheveux, mes cheveux tombent, un tas se forme à mes pieds, j’en ai partout. J’en ai dans la bouche, je voudrais les enlever mais on me maintient, celui qui me tient la tête sert fort et me fait mal.

Je suis maintenant complètement rasée, le symbole de ma féminité gît à terre, on applaudit à tout rompre.

Je ne suis plus rien, juste un tas de chair, plus un être humain, plus une femme. Je ne cherche même plus à cacher ma poitrine, elle n’existe même plus. Je suis une négation.

On passe maintenant aux autres femmes, la foule s’énerve, mes maquisards doivent faire preuve de fermeté. L’un tire une rafale en l’air mais c’est à peine si ces fous l’entendent.

C’est terminé Raymond boit une chopine qu’on vient de lui tendre. Jean décide de nous promener dans le village avec le camion.

3 réflexions au sujet de « LE JOURNAL DE LA TONDUE, ÉPISODE 5, LA TONTE »

  1. bonjour,c’est avec grand plaisir que je retrouve vos ecrits
    merci pour toutes ces histoires toujours tres interessantes et que vous savez rendre passionnantes

    J’aime

  2. Ping : LE JOURNAL DE LA TONDUE, ÉPISODE 7, LA PROMENADE HONTEUSE | Arbre de vie

  3. Ping : LE JOURNAL DE LA TONDUE, ÉPISODE 9, LE DIFFICILE OUBLI | Arbre de vie

Répondre à lepointe Annuler la réponse.