UNE VIE PAYSANNE, ÉPISODE 48, Une pensée pour Rosalie

 

Marie François Isidore Groizier

Commune de Verdelot département de la Seine et Marne

1857

Voir son image c’était maintenant possible, au départ je n’avais pas cru à cette nouvelle, on nous en débitait tellement d’inventions que je ne croyais qu’à celles que je voyais.

Un soir alors que je buvais mon canon chez Hurand un drôle de type venu de la capitale nous montra une espèce de plaque qu’il appelait ambrotype et qui soit disant remplaçait le daguerréotype . On y voyait une grosse dame avec une robe ample comme en portent les duchesses à la cour. J’avais vu ces tenues sur des images que nous vendait le colporteur.

Mais là ce n’était pas une image pas une peinture , c’était un portrait fait avec un appareil, nous n’y comprenions rien mais le bonhomme nous assurait que bientôt nous aussi nous pourrions poser devant cette diabolique chose. Plusieurs se signèrent et crachèrent devant ce signe du diable. Moi j’étais circonspect mais sur le chemin du retour je me mis à imaginer que si j’avais eu cette machine je pourrais avoir avec moi le visage de ma précédente femme.

Car voyez vous cela faisait quinze ans qu’elle était partie soit disant pour un paradis que je savais imaginaire et son visage dans mon souvenir s’estompait. Je ressentais parfois sa présence, pouvait encore discerner une flagrance qui l’environnait de son vivant. Dès fois quand Céline me caressait j’avais même l’impression que c’était elle.

Par contre quand j’allais au village et que je voyais ce foutu cimetière j’avais un pincement au cœur, car je me doutais bien qu’avec notre terre bien grasse et humide il ne devait pas rester grand chose de l’enveloppe charnelle de Rosalie. Par contre lorsque je croisais la Denise Perrin j’avais un choc à chaque fois, pourquoi cette foutue femme ressemblait-elle à ma défunte. Rien ne me venait à l’esprit mais quelques farceurs racontaient des blagues sur un géniteur commun.

Je connaissais pour sûr Denise Perrin mais au vrai je ne lui avais guère adressé la parole jusqu’à là . Jusqu’à ce que le destin nous mette plus intimement en contact.

Moi j’étais tuilier, mais ce travail ne s’effectuait pas toute l’année alors en période creuse je redevenais un gars de la terre comme tout le monde dans le coin. Le hasard fit que nous nous louâmes dans la même ferme. Le fait de parler à une femme mariée n’allait pas de soi. Mais attelés à la même tâche il se passa quelque chose d’indéfinissable, enfin si, je sus rapidement que la belle m’attirait. A la voir penchée sur son ouvrage, la croupe tournée vers mon regard, la poitrine jaillissante sous l’effort, la sueur qui mouillait ses aisselles et auréolait son chemisier me faisaient la désirer. Elle semblait deviner mon tourment et rajoutait à chacun de ses mouvements un petit cri qui ressemblait étrangement au son familier d’une femme sous le joug. Hors la présence d’une autre journalière, il se peut que Denise m’eut invité à encore à plus d’intimité et que j’eusse bien entendu répondu à cet appel sans équivoque.

En tous cas nous partageâmes notre panier, et bûmes au même goulot, Denise, Rosalie j’étais troublé comme si j’avais vu un fantôme. Ma vie ne fut plus la même et je ne rêvais plus que de me couler en les reins gracieux de Denise.

Le soir ma femme vit que j’étais tourmenté sans bien sûr savoir le pourquoi, elle s’évertua à me satisfaire derrière nos rideaux de coutil mais si mon corps joutait bien avec le sien mon esprit était ailleurs.

Clémentine Amélie Patoux, femme Perrin

Gault département de la Marne

1860

Il faisait un froid extraordinaire et une bise qui venait du nord amplifiait le phénomène quasi polaire qui faisait geler le vin dans les barriques et crever les arbres.

Moi impotente prête à accoucher encore une fois j’étais sur mon lit de misère à attendre la délivrance. Encore une fois je n’étais plus qu’un grosse bonne femme dépendante, alors que certaines de mes connaissances allaient au champs alors qu’elles étaient presque à terme. C’est ma petite Clémentine qui suppléait à tout, normalement elle aurait du être à l’école car à la mauvaise saison on ne requérait pas au travail des enfants. A la voir on eut dis qu’elle était bonne à marier. Pourtant cette petite bougresse que je devrais surveiller pour la soustraire à la concupiscence pressente des mâles n’avait que onze ans. Elle me remplaçait en tout à la maison.

Dans un coin à proximité de l’âtre Louis jouait avec le chat, il avait cinq ans et n’allait pas encore à l’école.

Rose huit ans y était partie ce matin, de mauvaise grâce certes mais nous ne lui laissions pas le choix. Les autorités publiques d’ailleurs faisaient pression sur les ménages pour que l’instruction se développe dans leur village.

Quand elle reviendrait la tranquillité serait rompue par son babillage et elle ne manquerait pas de se quereller avec sa sœur . Le bruit emplirait la maison jusqu’au retour du père. A ce moment le silence se ferait comme par magie. Le verbe et la main leste de Joseph ne manquerait pas d’atteindre son but.

Nous en étions là lorsque je sentis que je perdais les eaux. Si je ne voulais pas accoucher seule comme une bête au fond d’un bois je me devais d’envoyer ma fille chercher du secours.

Je l’envoyais donc chercher la voisine la plus proche, elles revinrent au bout d’un temps infini , évidemment tout le monde avait une occupation. Il n’y avait pas de sage femme à proprement parlé mais chacune se débrouillait avec ses propres connaissances.

Je ne fus guère longue et à neuf heure du matin je donnais vie à un solide braillard qu’on nomma Jules Joseph . J’étais exsangue mais vivante ce qui n’allait pas forcément de soit. Pour le petit on verrait bien je ne préférais pas me prononcer car j’avais perdu le précédent Jules Joseph alors qu’il avait quinze mois. C’était tout frais dans ma mémoire car le petit avait été enterré il y a seulement quinze mois.

Cela avait été particulièrement dur d’autant que c’est aussi à cette période que nous avions placé notre aîné comme domestique. Moi je ne voulais pas car il était trop petit, mon mari considéra que cela lui apprendrait la vie et de plus que nous n’aurions plus à le nourrir. Évidemment avec des arguments pareils je ne pouvais rien rétorquer. J’avais pleuré toutes les larmes de mon corps les partageant entre le petit corps sans vie et le petit que je voyais disparaître au bout du chemin.

Je ne connaissais que trop la vie qu’il allait mener, la rudesse des patrons, le dur labeur et les journées à rallonge. Elle redoutait aussi la promiscuité des enfants avec la lubricité de certains valets. Chaque jour elle tremblait pour lui,  même si elle savait que Joseph veillait de loin sur son fils.

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