CEUX DE LA RUE DE L’ESCALE, PARTIE 31, UNE MORT LOINTAINE

 

Fin juillet 1852, un va et vient de voitures qui s’arrêtent devant le domicile de Lidie Admyrauld inquiète les riverains. Que se passe t-il, l’heure est trop matinale pour les réceptions ce n’est pas dans les habitudes d’une femme aussi respectable de recevoir si tôt.

Les domestiques qui vaquent au dehors à leurs occupations respectives s’arrêtent et voient descendre des personnages empesés et tristes.

Une patrouille de militaires de passage se range en un garde à vous ordonné par un jeune sous lieutenant qui connaît la maison. L’officier tente de s’informer auprès du groupe qui se forme, personne n’est au courant de rien , mais tous sont piqués par la curiosité.C’est un peu l’encombrement et Louis Desroches, râle car il ne va pas pouvoir passer avec l’équipage de sa maîtresse. Soudain tous entendent un hurlement qui vient d’une fenêtre de l’étage. Cris terrifiants venus du fond des âges, c’est une bête qui hurle, un animal qui geint. Les tonneliers cessent leur travail, Gustave Mareschal ouvre sa fenêtre inquiet, ses sœurs se précipitent dans la rue.

Puis l’on voit arriver Zoé Brédif, elle est comme une folle, presque en déshabillé. Sans offrir le moindre regard à la foule elle pénètre chez sa fille.

En haut Lidie est inanimée dans un fauteuil, on lui met sous le nez des sels pour lui redonner un peu de vie. On a fait quérir le docteur Avrard.

Son beau frère Pierre Gabriel est là penaud, dansant d’une jambe sur l’autre, il ne sait quoi faire et se maudit de n’avoir pas fait prévenir la mère de Lidie plutôt.

Elle arrive enfin et se jette dans les bras de sa fille qui blanche comme un linge refait un peu surface. Lidie dans les bras de sa mère s’abandonne et pleure à chaudes larmes.

Les amis arrivent prévenus par le bouche à oreille.

Au pied de l’immeuble on s’interroge encore et encore, puis l’on voit la vieille Zoé Bernon en grande tenue, accompagnée de madame Babin et de Louise.

Elles ne disent pas un mot mais leur visage est fermé comme lorsqu’on rentre dans une église pour une cérémonie mortuaire.

Pourtant l’on sait bien que personne n’est malade chez les Admyrauld, peut être que la petite est morte dans son sommeil, sait on jamais cela arrive même chez les riches.

Le docteur est là mais pour sûr il ne dira rien.

C’est Rose Robert la petite domestique délurée qui vend la mèche en chuchotant quelque chose à Eugène qui lui aussi comme les autres attend.

Elle ne s’attarde pas et tous se retournent vers le fils Martin. Monsieur Admyrauld est mort. On s’étonne, on s’interroge, on l’interroge, mais lui n’en sait pas plus. Alors le bruit se répand quand même et court la ville. Pensez donc, il est jeune, quel âge a t’ il donc, on parle, on parle, les pasteurs du consistoire de La Rochelle arrivent rue de l’Escale. On attend aussi le maire.

Quatre générations sont regroupées dans la même pièce, la petite Marie, trois ans pleure parce qu’elle a faim, Lidie pleure parce qu’elle est veuve à vingt six ans, Zoé cinquante six ans qui a été veuve à trente cinq ans pleure avec sa fille. La vieille Marie Esther dite Zoé soixante seize ans pleure avec sa fille, sa petite fille et son arrière petite fille, elle aussi connaît bien le veuvage car son mari est mort alors qu’elle n’avait que vingt sept ans.

Que dire de cette finalité, toutes ces femmes sont maudites, condamnées au veuvage, condamnées à élever leurs enfants seules.

Pourquoi Étienne Louis son jeune mari a t ‘il lâché sa jeune épouse si tôt, pourquoi est-il allé mourir en Prusse, si loin de chez lui. Pourquoi partir loin des siens en cette ville de Bartscheid près d’Aix la Chapelle. Trente cinq ans, un avenir prometteur, une carrière politique peut être, des affaires prospères en cette période d’explosion des ventes d’eaux de vie. Une vie radieuse auprès de sa jeune femme et de sa petite fille, sûrement des héritiers mâles, mais tout s’arrête, les pasteurs avec leurs mots, leurs certitudes expliquent l’inexplicable.

La rue compatit à la douleur de la famille, tout le monde est en deuil, même si Monsieur était peu présent. La rue de l’Escale a encore perdu l’un des siens. Nul ne se fait d’illusion, les pavés, les porches, les vieux murs des hôtels, les pignons des maisons, les escaliers ouvragés et les modestes chambre de bonnes seront encore là alors que tous ne seront plus. Les pierres vivent plus que les hommes et le nom des lieux perdure alors que celui des hommes se perd sous la mousse des sépultures.

En cette année 1852 la France va redevenir un empire mais la rue de l’Escale est toujours la rue de l’Escale, ses bruits et ses odeurs, sa blancheur et sa lumière resteront figés en leur beauté indépendamment des créatures qui la peuplent, qui la façonnent et qui la créent, ainsi vont les lieux ainsi vont les choses.