
Mais la foule a progressé, ils se perdent de vue, le temps n’est plus aussi beau , le soleil se cache et l’ouvrier en bâtiment semble maintenant retenir comme Atlas toute la voûte céleste. Le peintre qui vient de perdre cette fugace apparition se nomme Auguste Louis Rose, mais on le surnomme le Rochelais, d’ailleurs il n’a encore pas perdu l’accent de sa ville natale ni les expressions Poitou- charentaises. On le chahute un peu pour ses tournures de phrases qui ne sentent guère le parisien. Lui s’en moque éperdument, dans cette grande ville toutes les langues se croisent et se mélangent.
Il est né là bas dans la ville maritime, close de murs et surveillée par ses vieilles tours. Il regrette un peu la douceur de la capitale de l’Aunis, d’autant que sa mère qu’il aimait beaucoup est enterrée là bas. Il a vu le jour dans la rue des Mariettes, une petite venelle en plein quartier commerçant, il y a fait ses premiers pas. La famille Rose est originaire de Vendée mais le grand père d’Auguste qu’il n’a pas connu, est venu s’installer à La Rochelle où il exerçait le métier de concierge à la prison de la tour de la lanterne. Joachim son père devenu serrurier épousa une fille de La Rochelle répondant au joli nom Damour. Ce mariage déboucha sur la naissance de trois enfants, Alfred l’aîné, Eugénie et Auguste le petit dernier. Si la vie n’en avait pas décidé autrement ils seraient tous restés sous l’azur de l’Aunis, mais la poutre maîtresse du foyer décéda en 1854. Louis se revoit encore sous les voûtes de l’église Saint Sauveur écoutant les palabres du curé qui rappelait que sa maman de 49 ans mourait pour un monde meilleur. Puis dans les premières chaleurs de mai, il se vit suivre la charrette brinquebalante jusqu’au cimetière de saint Éloi, hors des mur, loin des vivants.
Puis le père attiré par les sirènes de l’eldorado parisien monta à la capitale, suivi de sa famille et aussi d’une nouvelle venue nommée Augustine. Auguste en jeune homme qu’il était, fut subjugué par celle qui partageait la couche de son père. Elle n’était pas sa mère et il pouvait donc à loisir l’observer en temps que femme. Elle était de beaucoup plus jeune que son père et sa féminité le bouscula un peu dans son intimité.
Il aurait bien goûté à ses charmes, mais à quoi bon, les rêves qui le bousculaient dans ses nuits étaient déjà assez enchanteurs.
D’ailleurs le temps des mariages était venus, Eugénie se perdit dans les bras d’un Nantais, Alfred convola à Paris avec une petite fleuriste au joli prénom d’Alphonsine et enfin le père maria son Augustine à la mairie du XIV arrondissement.
Aucun des fils n’épousa la profession du père, la peinture se présenta à eux, Alfred devint peintre sur décors et Auguste peintre en bâtiment. Ce n’était pas les beaux arts mais Auguste aima la liberté qu’il avait de travailler souvent en plein air.
Après quelques années chez son père où il se sentait un peu à l’étroit il en eut marre de sentir les jupons de sa belle mère, il déménagea dans un petit chez lui pas loin du palais de l’industrie. Sous les toits du 56 rue vertbois il se sentit bien et commença réellement à découvrir la capitale. Il le fit au travers de son travail qui l’emmenait courir dans tout Paris, mais il le fit aussi en fréquentant les différent cafés où se groupaient des orateurs. Il aimait particulièrement ces lieux où dans la vapeur de l’alcool et la fumée des pipes chacun refaisait le monde. Un monde bien sûr où seraient absents l’empereur et ses mameluks et où la république ferait merveille. Bientôt il fut attiré par les réunions de ceux de l’international, il y trouvait son compte, un monde meilleur, un toit pour tous et une participation des ouvriers à la conduite du pays. Lui ne prenait pas la parole, pas assez éduqué, pas assez éloquent , il buvait les paroles des autres et en ressortait plein d’une furie qui l’aurait bien mené à des sottises si un fond de provincial timide ne l’avait retenu. Les lieux de réunions ne manquaient pas dans Paris, les ouvriers, les gardes nationaux, les soldats, les artisans s’y pressaient, l’ambiance était souvent échauffée et ce n’est pas la présence des femmes qui arrangeait l’affaire. Les amazones de café énervaient les hommes, poussaient les timides à la révolte contre le pouvoir en place, elles étaient les mèches d’une explosion fort probable.
C’est avec l’une d’elle qu’Auguste trouva l’amour, une petite domestique dévergondée par des années de service chez des bourgeois enrichis par les travaux d’Haussmann. Un soir au sortir d’un bouge de la rue saint Antoine elle lui prit la main et l’entraîna. C’est sous une porte cochère qu’il sentit les prémices de l’amour, la belle le prit à pleine bouche et cet instant plein d’une divine ardeur lui fit l’effet d’une révélation. La chaleur du corps, l’odeur forte, la fragile protection du recoin où ils s’étaient réfugiés provoqua en lui comme un orage d’été, comme une soudaine montée d’une chose encore refoulée.
Ils se retrouvèrent bientôt dans sa chambre , la chaleur y était insoutenable, le plomb des toits semblait vouloir fondre malgré que les rayons du soleil se fussent depuis longtemps inclinés.
La belle connaissait tout de l’amour, lui pas grand chose si ce n’est le geste élémentaire de fornication qu’il s’était appliqué à reproduire avec quelques putains. Bientôt nus comme aux premiers jours de l’humanité, leurs corps se joignirent. La fraîche fleur parisienne s’offrit dans un bouquet d’extase. Puis lovés l’un dans l’autre, elle lui expliqua tout ce qu’il devait savoir sur les mouvements ouvriers, sur les marxistes, sur les bakounistes. Elle lui fit l’historique des mouvements de 1848, de 1851, elle semblait tout savoir du haut de sa condition de bonniche. Auguste ne comprit pas forcément tout, mais il lui sembla que désormais rien des discutions de comptoirs ne lui échapperait.
Les premiers rayons du jour les trouvèrent encore enlacés, la sculpturale gamine se révéla à la lumière du jour, notre peintre qui n’avait qu’entrevu ses chairs à la lueur vacillante d’une pauvre chandelle resta ébahi et eut voulu prolonger l’étreinte. Mais la libellule s’envola pour aller reprendre son service, fraîche et rose elle devait être pour vider le pot de chambre de madame et monsieur.