LE COMMUNARD DE LA ROCHELLE, PARTIE 13, LES DERNIERS SACRIFICES

Mais l’homme geint, elle comprend enfin, il est blessé, c’est l’amant de sa mère.

Elle attrape son jupon s’en revêt et cache enfin sa nudité, puis aide sa mère. Toutes les deux allongent le blessé, Agathe tire sur ses bottes, sa mère délicatement retire le pantalon de son compagnon. La blessure à l’aine est vilaine, profonde, la virilité inerte qui n’est pas atteinte semble ridicule. Le sang coule abondamment et colore les draps, maladroitement Agathe fait pression sur la plaie pour arrêter l’hémorragie, sa mère essuie la sueur qui perle du front de celui qu’elle aime. Elle le presse de tout son corps, sa poitrine prête à étouffer, pour essayer de retenir la vie qui se sauve. Agathe à la main pleine de sang, son jupon en ruisselle, sa propreté n’est plus qu’un souvenir, un dernier hoquet, il est mort. Sa mère sanglote, embrasse celui qui n’est plus, elle boit ses cheveux. Agathe l’arrache à grand peine, sa mère comme ruinée par des années de labeur s’écroule sur une chaise, elle ressemble à une vieille, ses traits se sont tirés, enlaidis. Agathe réfléchit, il ne faut pas que cet homme reste ici, si les versaillais arrivent jusqu’ici elles se feront massacrer. Elle va chercher Auguste le ramène à la maison, ils doivent descendre le cadavre et le porter au cimetière du Père-Lachaise où une fosse a été ouverte. On le tire, on le traîne, le drap ensanglanté comme un linceul couvre sa nudité et sa blessure. Une charrette à bras de vendeuse de légumes fera l’affaire. Auguste péniblement prend le chemin du champs de repos, d’autres font pareil que lui, une charrette pleine de corps tirée par une vieille haridelle le dépasse. Il est anéanti, en pleurerait.

Des tonnes de papiers brûlent avec l’hôtel de ville, ce sont les archives de l’état civil, des petits bouts non consumés pleuvent sur la barricade du petit musc. Cela fait plusieurs jours que cela brûle, l’étau se resserre, Auguste et Agathe ne quittent plus la rue, ils mangent, ils dorment, font leurs besoins à même les pavés entassés. Ils ne sont plus que des animaux prêts à mordre, prêts à tuer.

Le 26 mai, les assaillants sont là tout proche, les défenseurs ne sont plus guère nombreux. C’est presque la fin, le canon tonne, un boulet frappe les maigres défenses. Puis plus rien, après la folle intensité des tirs, le silence. Agathe folle parmi les folles entraîne Auguste à l’écart, elle a envie de lui , c’est impératif, impérieux, il faut qu’il la comble une dernière fois. C’est impudique, le monde passe, les soldats courent en tous sens, mais rien ne la retient elle soulève son jupon et en une imploration demande à Auguste de faire son devoir d’amant avant d’aller faire son devoir d’homme.

La situation est désespérée la barricade est presque prise, un échappatoire s’ouvre à eux, il faut faire vite, un soldat de la ligne bloque l’unique voie de retraite, Auguste lui crache un coup de feu au visage. Il doit couvrir la fuite d’Agathe, il faut qu’elle fuit, elle ne veut pas le quitter, elle l’implore. Mais enfin il la raisonne,en un dernier regard , en une dernière pression de la main elle l’abandonne.

Il est seul, les lignards ne semblent pas le voir, il jette son chassepot et avise un mort qui porte une chemise d’ouvrier. Il se défait de son semblant d’uniforme, se déguise en ouvrier puis tente l’évasion de l’enfer.

Il ne va pas loin une rangée de baïonnettes l’arrête, il est prisonnier. A la caserne des célestins les Versaillais font le tri, d’un coté les gardes nationaux, les soldats et de l’autre les ouvriers et les femmes. Le long d’un mur déjà taché du sang des braves des soldats fédérés attendent qu’on les fusille. Une salve et tous s’écroulent,le temps est comme suspendu, Auguste ne sait pas si il va mourir.

Dans le poste de garde c’est un tout autre spectacle qu’entre aperçoit Auguste, une femme est étendue au sol, la robe remontée jusqu’à la poitrine,ses jambes sont écartées Un soldat se reculotte, un autre baisse la sienne, tous rigolent. La femme ne bouge pas l’on dirait une poupée de son.

Celui qui ressemble à un chef lève sa baïonnette et la plante dans le ventre de sa victime. En un dernier sursaut la femme se redresse, puis s’affale sur les carreaux en damier, Auguste a un hoquet de terreur, c’est Angèle.