LA RUE SAINT SAUVEUR, PARTIE 1, LE CORDONNIER

La rue Saint Sauveur

A la nitescence du jour qui se lève, Étienne debout devant la croisée qui donne sur la rue attend que sonne la Gabrielle Paule du clocher de l’église saint Sauveur de La Rochelle

C’est pour lui le signal d’une journée qui commence. Il revêt son bonnet de coton qui cache sa calvitie et le protège du froid et se pare de son tablier de cuir.

Il s’assoie derrière son établi et sait qu’il n’en bougera guère jusqu’à la cessation de toutes activités dans la rue qui dessert son échoppe de cordonnier.

Il a cinquante huit ans et la dureté de son travail lui pèse, non pas qu’il veuille l’arrêter ou qu’il regrette de ne pas en avoir appris un autre. Mais disons que parfois il se rêve d’être ailleurs.

Il se revoit encore s’installer ici dans cette rue ouverte sur une vaste place, c’était il y a presque trente ans. Il se voyait alors s’enrichir et prospérer. Il était plein d’espoir, fou d’ambition et dévoré d’une soif d’extension. Il avait sottement pensé que son patronyme serait son étoile et qu’il le porterait haut. Comment en effet ne pas croire lorsqu’on s’appelle Soulié que le destin ne vous chuchote de manier le cuir et de chausser vos semblables.

Avant lui son père, maître cordonnier s’était enivré des senteurs de cuir et de graisse, et avait subi les assauts d’un travail implacable. C’est lui qui l’avait initié à ce beau métier qui bien pratiqué serait presque un art.

Depuis sa tendre enfance il avait navigué dans cet océan de cuir, de clous et de colles. Son père au sortir de la grande révolution n’était qu’un bouif qui péniblement gagnait sa vie. Jean Soulié et Marie Anne Mesnard ses parents avaient consumé leur vie dans un vilain local sans lumière et l’ avaient élevé lui et ses frères et sœurs au milieu de ce vilain environnement.

Le père tout fier pourtant de voir son fils écrire son nom et avoir quelques rudiments d’instruction n’en exigea pas moins qu’il devienne à son tour cordonnier. En cette époque le fils épousait le métier du père presque à coup sûr, il n’était pas question de déroger à cela. Un apprentissage chez un patron forgeait le caractère tant ils étaient impitoyable avec leurs presque esclaves mais lorsque le dit patron était votre père vous étiez au firmament de la dureté.

Étienne se revit marteler pendant des heures, des jours, des années les peaux que le corroyeur vendait à son père. Il ne sentait plus ses mains, ses poignets et ses bras. Il en pleurait et se demandait quand viendrait le temps où son bourreau l’autoriserait à couper avec un tranchet les lamelles de cuir qui formeraient l’empeigne d’une belle père de croquenot.

Avec le temps, de pignouf ( apprenti cordonnier ) il devint gniaf ( ouvrier cordonnier chevronné ). Puis, il égala la dextérité du vieux, la surpassa sans doute et se vit mieux que lui. Il s’imagina soulever le pied des belles bourgeoises et traiter les cuirs le plus fins alors que son paternel pourtant reconnu comme un pontife dans son domaine n’avait que cousu des chaussures de charretier ou de porte faix.

Mais dans cet endroit qui jouxtait le port et l’arsenal de La Rochelle, les belles aux pieds fins et à la bourse garnie n’étaient pas légion et il lui avait bien fallu abandonner ses folles espérances.

Son père qui lentement crevait non loin de là en avait adopté un rictus de moquerie qui semblait lui dire  » tu ne vaux pas mieux que moi  ». En ses dernières années il l’avait détesté de lui rappeler sa stagnation et de l’avoir engagé dans cet avenir bouché .Le bruit de sa femme qui entre dans l’atelier le fit sortir de sa torpeur et sans un regard pour elle il reprit l’ouvrage abandonné la veille.

Véronique et lui se sont mariés il y a trente ans, ce n’est plus l’amour fou des débuts , l’âge des transports leur est passé à tous deux. Il s’est instauré entre eux une sorte d’amitié particulière. Ils travaillent ensemble, elle lui fait à manger, lui lave ses culottes sales et lui ouvre son corps parfois. Ils sont indissociables et Étienne est comme perdu lorsqu’elle n’est pas là. Il la maugrée, il la bouscule, lui gueule dessus devant les clients, ne sait pas lui faire l’amour sans brusquerie mais serait bien embarrassé si elle disparaissait avant lui. D’ailleurs il le jure en crachant qu’il irait se jeter dans le Maubec si un tel malheur lui arrivait.

Véronique Cochareau est née en 1792 dans la paroisse Notre Dame à La Rochelle du temps où l’on désignait encore son appartenance à un quartier par l’église où vous alliez vous agenouiller. Elle a épousé le fils Soulié en 1821, elle n’était plus de la première jeunesse et c’est avec satisfaction qu’elle s’est laissée compter fleurette puis laissée goûter par le cordonnier. A vouloir trop attendre on se retrouve vieille fille. Et puis lui ou un autre quelle importance, elle savait bien que tous voulaient la même chose. Pour sûr elle lui avait tout donné, son corps, son temps et sa vie. Elle avait seulement réservé son âme à Dieu et sa libre façon de penser. Maintenant qu’elle était attelée au même joug qu’Étienne et sûrement, crèverait dans ses sales vapeurs de colle.

Si lui ne la regardait pas elle observait en coin ce vieux bonhomme, courbé sur son ouvrage, les mains tordues attentif à ses gestes. Son visage pâle et ridé comme une vieille poire souffrait d’une sorte de désespoir. Ses yeux plissés de myope semblait quémander un peu de lumière et son visage émacié d’édenté le faisait ressembler à un vieillard. Ce n’est qu’une impression le personnage est encore vert, et ce matin Véronique a subi sa vigueur matinale.

Si lui passe son temps dans son échoppe à mourir sa vie, elle se partage entre son ménage et l’atelier. Après avoir effectué ses corvées journalières, elle vient aider son mari. Elle n’ est pas cordonnière mais joue les grouillots pour les menues réparations. C’est une couturière du cuir, une ravaudeuse de la godasse. Ses mains en sont toutes abîmées et Étienne méchant dit qu’elles sont celles d’une souillon.