L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 9, LE BOSSU

En attendant, moi, je suis complètement détraqué. Je dors mal, car dans mes rêves je vois successivement la noyée sur sa table, Anne nue dansant avec moi le jour de ses noces, et la bergère, la robe retroussée dans son fossé. Un vrai méli-mélo de mort et de désir. Je me vois prenant les trois filles de force, je me vois les tuer, mais je me vois aussi en train de les sauver. Je suis à la fois un chevalier preux et courageux, et une espèce de Gilles de Rais.

Je me réveille en sueur, le sexe en éveil. Faire quelque chose devient mon obsession.

Avec André, on est sur le chemin qui mène à Darday ; il y a presque une lieue.

C’est le chemin qui va à la Grange du Commandeur ; on passe par la Grenouillère. On n’en mène pas large, car la réputation de ce presque hameau, où résident les charbonniers, est assez détestable. Les quéreux sont grouillants de monde à cette heure du jour. Des gueules noires, des femmes crasseuses, des drôles dépenaillés. Cela nous change de la relative aisance des membres de la communauté de la Grâce-Dieu ou des fariniers de la Roulière.

Un petit nous fait des grimaces, une gamine joue les ribaudes. André me glisse que nous pourrions peut-être nous dépuceler ici un de ces jours. Ce n’est pas le moment. On sort du village ; à gauche, on laisse les chais où s’affairent des vignerons, sans manquer de nous interroger sur le drôle de nom du deuxième. Quincampois. La résonance du nom nous amuse, mais nous nous avisons que ceux qui s’y trouvent pourraient être les assassins.

Nous avançons jusqu’à la métairie des Plantes avant de nous apercevoir que nous n’avons pas pris le bon chemin. Nous repartons en arrière pour nous glisser entre les vignes du Chiron Bornais. Encore un effort et c’est Darday.

Pour sûr, on ne voit rien, mais l’on s’imprègne du chemin qu’elle aurait pu parcourir.

Un gamin qui, telle une pie, pille une palissade de mûriers nous parle. Lui, il a bien vu Jeanne avec un homme. Nous dressons l’oreille. Il nous le décrit : grand, costaud, avec un habit à capuche rouge. Voilà sûrement un bon indice. De son visage, rien, mais le bougre semblerait être un peu voûté, voire un peu contrefait. Un bossu, à coup sûr.

Avec André, on se regarde. Il n’y a pas de bossu à Benon.

Je ne peux garder l’information pour moi seul et j’en parle à Gilles, mon cousin. Lui a toujours réponse à tout. Il y a bien un ventre-creux qui est passé à l’abbaye pour se rassasier d’une bonne soupe et qui ressemble à la description. L’information est bonne et je cherche dans l’enceinte si mon bossu s’y trouve encore.

Le cousin est partisan de le dire aux adultes ; moi, pas, car en cas d’erreur, je vais avoir encore droit à une volée de bois vert.

Enfin, je le trouve. Un grand bougre, âgé d’environ l’âge de mon père, un air triste et grave. Un visage émacié, édenté, marqué par la dureté des temps. Il n’a pas l’air bien méchant. Peut-il s’en prendre à une jeune fille ? Je me décide à le surveiller.

Cela ne sera pas la peine. Je vois un groupe arriver. Ils sont bruyants, déchaînés, faisant un vacarme de charivari ; ils ont des faux et des piques à la main. Je reconnais Pierre Fleurisson et son frère Jean, le père d’André. Il y a Jean Moreau et sa femme Élisabeth. Elle est hystérique, parle de le pendre.

Le plus excité est Antoine Chauvais, un charbonnier. Ivre de haine et de vin, il a envie d’en découdre. La liste est longue ; je ne les connais pas tous, mais ce qui est sûr, c’est qu’il n’y a pas de représentant du comté, aucun homme d’armes, aucune autorité.

Le prieur, effrayé par le bruit, sort et fait chercher Gilles Hillaireau, mon oncle. Lui seul a l’autorité pour faire cesser cette mascarade.

« Mais que veulent-ils enfin ? » s’écrie le père Gillet.

Moi, je crois comprendre. Cet idiot d’André a parlé à son père et cela a fait comme une boule de neige qu’on roule.

Ils viennent pour arrêter le mendiant et le pendre à une haute branche.

Pendant que le prieur parlemente avec les échauffés, un petit groupe d’entre eux a repéré le pauvre bougre qui, lui, ne se doute de rien. Ils l’attrapent, le molestent ; les coups pleuvent, s’abattent sur lui. Les femmes sont les pires, de véritables harpies ; elles vont le mettre en pièces.

Mon oncle s’interpose, pendant que Gillet envoie chercher les sergents du comté. Pierre Fleurisson est ivre de fureur ; il se venge sur celui qui a tué sa servante.

Gilles Hillaireau, aidé de mon père et de son aide, arrive à soustraire l’infortuné à la meute sanglante. C’est une bagarre générale. Une femme dont le bonnet a été arraché se retrouve en cheveux ; son corsage à demi déchiré laisse apparaître un sein. Je ne la quitte pas des yeux. Cette intrusion comique sauve la vie du mendiant.

Le prieur, pour calmer la foule, enferme le pauvre bougre dans une petite pièce attenante à la cuisine, en attendant que le sénéchal, avec ses sergents, ne démêle cette triste affaire.

Décidément en veine d’inspiration, le prieur offre à boire, une coulée de vin. Les Fleurisson se calment un peu et l’on converse. Les avis vont bon train et, finalement, au bout d’un moment, plus personne ne s’entend sur ce qui a motivé cette descente très grave à l’abbaye.

C’est Le Moyne qui arrive en personne avec trois sergents. Il a la tête des mauvais jours. Interrompu au milieu d’un repas, cela ressemble à un crime de lèse-sénéchal.

En sa présence, la foule se tait, car on le sait prompt à l’énervement. Il écoute vaguement les uns et les autres mais ne fait guère cas de ces simples gueux. Non, sa colère se porte vers Pierre Fleurisson qui, lui seul, a l’autorité morale pour déclencher cette opération punitive. Il est même enclin à l’emmener au château en lieu et place du mendiant.

Ceci dit, et ceci fait pour calmer la foule, Le Moyne arrête le mendiant, le ficèle comme une botte de foin et, pour faire bonne figure, emmène Fleurisson.

Le farinier en est mortifié au possible et, comme un valet suit son maître, s’en va à la suite du sénéchal et de ses hommes en armes.

Je me sens un peu responsable de tout cela. Pourtant, mon attention est attirée par tout autre chose. Une petite, qui, bizarrement, avec d’autres, suivait le cortège afin de jouir d’un spectacle peu courant dans le comté.

C’est Marie-Anne Fleury. Je la connais un peu, car elle est une lointaine cousine. Je l’avais rencontrée au cours d’une noce. Ce n’était qu’une gamine et je ne m’en étais pas occupé outre mesure. Là, il en est tout autrement.

C’est une plante qui a poussé trop vite, longiligne, aussi grande que moi bien qu’elle soit plus jeune, des mains fines d’enfant mais une poitrine naissante qui laisse deviner de futures merveilles. Ses traits, bien qu’un peu lourds, sont beaux et bien dessinés. Elle me sourit et vient vers moi.

Je n’ai aucune assurance et, à la voir approcher, je sens ma volonté masculine s’effondrer. Un « Bonjour, cousin » me fouaille. Je rougis et je balbutie une réponse. Je suis aussi troublé que si elle m’avait demandé de lui faire l’amour.

Je suis un peu con et le cousin Gilles s’en aperçoit. Il en profite pour se moquer de moi devant cette drôlesse. Heureusement, ses amies l’appellent et elle repart vers le bourg.

Quelques semaines ont passé et nous n’avons pas de nouvelles de l’affaire. Le mendiant est encore dans la geôle de la vieille tour, mais selon mon père, qui l’a entendu du prieur, il n’y a guère de concordance entre l’emploi du temps du ventre-creux et sa responsabilité dans le meurtre des deux gosses.

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