
Victor Méhaignery ne peut à chaque fois qu’il passe devant le 6 de la rue Saint Sauveur de s’empêcher de lever la tête pour voir si il l’aperçoit. Il n’est pour sûr plus amoureux d’elle mais pour arriver à ce résonnement il doit sans cesse s’en convaincre. C’est maladif, s’était il y a si longtemps maintenant. Pourquoi les hasards de la vie ont fait que son amour de jeunesse est venu fonder une famille là sous ses yeux. Il aimerait que cette lourde femme enjuponnée, forte de carrure et de gueule qui traîne sa marmaille devant l’immeuble ne l’attire plus de quelques façons que ce soit.
Mais la nature est ainsi faite, qu’elle vous joue des tours pendables. Rosine est plus belle, plus élégante, plus intelligente mais il palpite pour une autre. C’est irrépressible, c’est invraisemblable, c’est déraisonnable, mais foutrement humain.
Il chasse le démon en montant les escaliers qui le mènent chez lui, Suzanne comme elle aime se prénommer est là qui l’attend , Victor et Léon jouent près du fauteuil de leur grand mère. La quiétude règne en son foyer, il se félicite de cet havre alors qu’en son travail quelques fêlures se font jour. Pour l’heure il est employé de l’octroi, il est une sorte de gabelou qui surveille l’entrée des marchandises dans la ville de La Rochelle. Il est un auxiliaire de perception de ces impôts indirects honnis par la population. Cet emploi est transitoire, il ne l’aime pas et n’en tire aucune satisfaction. Lui, est comme tous les membres de sa famille un corroyeur. Il a cela chevillé en lui, il reconnaît la qualité d’une peau, apprécie la souplesse des cuirs, aime l’odeur d’une belle pièce tannée avec soin. Ce métier de marchand de cuir est sensuel et il caresse plus sûrement ses peaux que sa femme. Son père, son grand père et peut être même ceux d’avant étaient, tanneurs, corroyeurs et marchands de cuir. Ses oncles le sont encore et des cousins également. Qui dit Méhaignery dit marchand et il a hâte de reprendre son métier, même si bien évidement c’est à lui qu’on s’adresse pour la taxation et l’évaluation des peaux qui rentrent dans la ville.
Suzanne l’ancienne le sort de sa torpeur en l’avertissant que la coupe est pleine avec la bonne et qu’il va falloir choisir entre elle deux. Victor promet de s’occuper de la domestique tout en pensant qui si il doit faire un choix , il se verrait bien jeter cette vieille acariâtre à la rue et garder la grande brindille de Véronique.
Il est bien évident que sa belle mère mourra chez lui, enfin chez eux. Chacun même si cela n’enchante personne doit terminer ses vieux. Il en a toujours été ainsi et Victor ne voit pas bien ce qui dans la société pourrait faire évoluer le sujet. Il lève la tête et voit sa bonne, la non plus , il n’a pas l’intention de la chasser, elle donne satisfaction et de plus s’entend à merveille avec sa fille Victorine.
Toutes ces femelles l’exaspèrent avec leurs jérémiades, leurs maux, heureusement que sa femme lui a donné les deux garçons qui jouent tranquillement dans leur coin.
Quand on lui cherche noise et bien Victor replonge vers l’immeuble numéro 6 de la rue, il la voit, la devine, la sent. Il se souvient d’un après midi mémorable où pour la première fois il avait agit en homme, c’était avec elle. Elle l’avait envouté , charmé, déluré, déshabillé, déniaisé. Rien n’avait été fait sur son initiative. Elle prenait des risques mais que ne fait-on pas sous couvert d’une insouciante jeunesse. Elle la Marie Anne est presque une fille du port, née et élevée rue Saint Jean son corsage sentait bon les effluves marines, elle trainait sur les quais du Havre, excitait du regard les bretons qui réparaient leurs filets au pied de la tour de la chaine. Elle trainait avec d’autres jeune filles sur les remparts, courait à perdre haleine jusqu’ à la grosse tour de la lanterne et s’imaginait vivre une histoire d’amour avec les prisonniers qui pourrissaient dans les geôles froides et humides.
La rue Saint Jean est une rue d’artisans, de marins, presque tous vivent du port, de l’océan et de ceux qui partent au loin. Le père de Marie Anne était cordier, un rude bonhomme dont Victor ne s’approcha guère. Lui, son père était corroyeur, un monde bien différent, un étage au dessus peut être surtout lorsqu’on se détachait de la plèbe des tanneurs en devenant marchand. Victor se foutait d’une différence, se moquait qu’elle soit une gueuse aux jupons usés, aux robes rajustées et rapiécées. Elle était belle voila tout, une beauté crue, une fleur sauvage qui déroutait, qui troublait. Brune comme une descendante d’esclave, des frisures s’échappant de son sage bonnet encadraient deux joues pleines de vie de rougeur et de palpitation. Un sourire éclatant et un rire prompt qui ne laissaient personne indépendant. Puis une poitrine forte qui a tout moment menaçait de s’échapper, une opulence à faire louper un embarquement, à laisser pourrir une viande ou à se tromper dans une côte. Lui Victor en la matière était balourd, il n’en avait jamais vu, alors quand la Marie Anne qui l’avait emmené derrière une baraque du chantier de construction déboutonna les premiers boutons de son corsage il crut devenir fou. Il se passa chez lui une chose bien bizarre, la chose qui arrive aux hommes le matin. Marie Anne se moqua de sa bêtise de son ignorance. Elle joua avec lui un long moment, comme une chatte avec une souris. Elle l’excita, l’énerva, le tenta, le provoqua, il en était fou, d’autant plus fou qu’il savait qu’un jour il partirait de La Rochelle, qu’il ne pourrait jamais la marier.
Alors son envie devint encore plus forte, Marie Anne le sentit et un jour en femme déjà mure, en gamine expérimentée, elle guida ses premiers pas.
Il partit rapidement après sans jamais la revoir, il se maria avec Rosine la fille du marchand, un beau parti, une belle dot, mais une belle désillusion. Elle se maria avec cet idiot de menuisier. Le hasard de la vie les fit se retrouver. Ils ont changé, mais lui depuis qu’il l’ a revue brule et se consume de nouveau.